CHAPITRE PREMIER L'ANCIEN ANTHROPOCENTRISME
Replaçons-nous, pour un instant, dans l'état d'esprit dun homme cultivé du moyen âge. Quelle idée un te personnage se faisait-il du monde, de l'homme et de
leurs rapports?
rpnflf6 étaît trèS Simple et' en somme- *"*8 cohérente Elle avait trois principaux caractères. Elle était
û la fois géocentrique, anthropocentrique et finaliste.
La terre, pour un de nos ancêtres, était, sans contestation possible, le centre physique de l'univers II voyait au-dessus de sa tête la sphère bleue à laquelle étaient suspendues, comme autant de lampes, les é oies fixes et incorruptibles. Il distinguait de ces f , TA Ies„astres errants : h» soleil qui éclairait la terre et 1 échauffait de ses rayons, la lune qui versait dans la nuit sa pâle clarté bleuâtre, les planètes qui décrivaient dans le ciel d'étranges lignes dont la bizarrerie 1 intriguait. Peut-être se demandait-il si chaque astre
Cresson. —Philos, natur.
était suspendu à une sphère transparente tournant autour de la terre, ou s'il fallait supprimer de l'arsenal astronomique cette sphère inutile. Peut-être versaitil plus volontiers vers une hypothèse aristotélicienne sur l'harmonie des astres ou vers le système de Ptolémée. Dans tous les cas, il y avait un fait dont il ne doutait pas. Ce fait, c'était le caractère central de la terre. Le sol qu'il foulait de ses pieds était pour lui immobile. Il était le lieu privilégié autour duquel tournait tout le reste. Les astres étaient le cortège de la terre, ses serviteurs fidèles. Comment penser, en effet, devant la stabilité apparente de ce sol que nous habitons, qu'il puisse être soumis à un mouvement quelconque ?
Cette idée en entraînait une autre. Si la terre est le centre physique de l'univers, que peut être l'homme, sinon son centre moral ?
Regardons-nous. Comparons-nous aux êtres inorganiques et vivants qui habitent auprès de nous. Tout ne nous dit-il pas que nous sommes des créatures d'exception ? Quelle différence entre un homme et une pierre ! Quelle différence encore entre un homme et une plante ou un animal inférieur ! Seuls les animaux supérieurs offrent avec nous des analogies sensibles. Mais les dissemblances qui nous en séparent sont presque aussi grandes que les ressemblances qui nous en rapprochent. Les animaux marchent courbés. L'homme marche debout. Les animaux ne parlent pas. L'homme possède le langage articulé. Nous sommes capables de science,, de connaissance mathématique, physique, et, croyait-on, métaphysique. Quel animal peut s'élever à ce degré d'abstraction ? Notre volonté est un libre arbitre. Les animaux sont les esclaves de leurs passions. Nous nous sentons un
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devoir : cela suffît à nous inspirer l'esprit de sacrifice. L'animal n'est pas capable d'un sentiment et d'une action si élevés. Nous connaissons Dieu et nous lui rendons un culte. Chez l'animal,, nulle religion. Comment éviter de penser, dès lors, que l'homme dépasse de la tête le monde qu'il habite ? Sur cette terre,, centre de l'univers, l'homme ne voit pas un seul vivant qu'on puisse lui comparer. N'est-il donc pas bien fondé à penser qu'il est un être d'exception, « un empire dans un empire », le « roi de la création » ?
Et, en effet, quand on constate ces choses et qu'on croit la terre le centre du monde, pour qui juger que l'univers a été fait, si ce n'est pour l'homme lui-même ? Tout, dans ce qui les entourait, révélait à nos aïeux une volonté créatrice ayant organisé l'univers en vue d'une fin. La loi du monde n'est-elle pas « l'ordre, le nombre, la mesure » ? Les astres gravitent harmonieusement. Le ciel tourne autour de ses pôles avec une mystérieuse régularité. A heure fixe s'allument, chaque nuit, les lueurs scintillantes des étoiles. Le ciel se comporte comme une horloge construite par un génial ouvrier. Regardez maintenant un être vivant. La finalité éclate chez lui d'une façon merveilleuse. Chaque organe n'a-t-il pas l'air ici d'avoir été fait par un artiste en vue d'un but spécial, l'œil pour voir, l'aile pour voler, la vessie natatoire pour nager ? Un poisson, un insecte, une plante n'ontils pas été pourvus de tous les instruments nécessaires à leur conservation individuelle ? Ne possèdent-ils pas tous les organes reproducteurs indispensables à la conservation de leur type ? L'estomac digère les aliments et les rend assimilables sans que nous y pensions. Le lait vient à point aux mamelles des mammifères. Les oiseaux savent faire leur nid quand il le
faut et comme il le faut. Comment tout cela serait-il possible si une intelligence directrice ne dominait pas les chosesl ne les poussait pas sciemment vers une fin réfléchie et voulue ? Il suffît de contempler l'univers pour y découvrir la finalité. Tout semble y avoir un but.
Or si l'on admet cette idée, quelle peut donc être la fin de cet univers, . si ce n'est le bien de celui qui y apparaît comme un être d'exception ? Prépare-t-on un festin pour « les rats et les souris » quîlîh grignotent les restes i ? Un château est-il fait pour les chevaux qui vivent dans ses écuries ou pour le seigneur qui l'habite ? Ce raisonnement frappait nos ancêtres. Dirons-nous donc, concluaient-ils, que la terre avec sa suite d'étoiles, de satellites, de soleils et de planètes, a été faite pour les plantes et les animaux qui en profitent? Ne dirons-nous pas bien plutôt que le but d'un si grandiose édifice, c'est l'être sublime qui y vit, c'est l'homme ? L'ensemble de l'univers tourne autour de nous. L'homme est, sur la terret comme un roi, presque comme un dieu. Dès lorsr la devise de la création ne doit-elle pas être : « Tout pour l'homme, et l'homme pour lui-même » ?
A vrai dire, ceux qui concluaient ainsi apercevaient bien quelques ombres au tableau de leur royauté. A quoi bon, si l'homme est le centre moral du monde, les douleurs, les maladies, la mort? A quoi bon les animaux et les plantes qui nous nuisent? A quoi bon le mal moral, les crimes, les vices ? L'objection était cruelle. Mais le christianisme croyait la résoudre aisément. Le mal physique est un effet du mal moral. Si nos ancêtres n'avaient pas péché, jamais il n'aurait sévi.