Cicéron, De natura Deorum
L ANCIEN ANTHROPOCENTRISME. 5
Par malheur^ ils ont été criminels. La punition a suivi leur faute. Tous nous avons été frappés avec eux. L'humanité est aujourd'hui douloureuse. Elle gagne péniblement son pain à la sueur de son front. C'est elle seule qu'elle en doit accuser. Chaque homme qui naît aujourd'hui a une faute à expier : celle de ses ancêtres. La vie est une épreuve. Celui qui y aura fait sa tâche avec conscience ne s'en repentira pas. Une éternité de bonheur lui est réservée. « Tout finira bien pour les bons. » Quiconque aura bien vécu jouira éternellement des voluptés paradisiaques. Il aura payé d'une courte souffrance une éternité de joies ineffables et toujours renouvelées.
Voilà de quel rêve mystique et doré s'enchantait l'imagination de ceux qui pensaient au moyen âge. Ils y trouvaient un légitime orgueil. N'étaient-ils pas, pour eux-mêmes, des êtres exceptionnels spécialement protégés et surveillés par Dieu ? Ils y trouvaient une raison de vivre. N'avaient-ils pas une tâche à remplir : obéir à ce Dieu qui avait fait de l'homme un être presque divin ? Ils y trouvaient, enfin, une direction pour la vie. Dieu n'avait-il pas inscrit la loi morale au fond des cœurs ? L'honnête homme avait-il donc autre chose à faire qu'à lui obéir d'abord et ensuite à se résigner joyeusement en répétant : « Tout est bien » ?
C'est ce rêve géocentriquet anthropocentrique et finaliste que, depuis trois siècles, les sciences ont toutes et également concouru à dissiper comme le vent déchire un brouillard. Le mouvement s'est produit sans idée préconçue, par la force même des choses, avec la puissance tranquille et irrésistible de la marée qui monte un jour de calme. Successivement, sans hâte, sans idée systématique, et, pour ainsi dire, malgré elle, la science a étendu ses méthodes et ses conclu-
sions à Tétudc d'ordres de choses de plus en plus complexes. Partout elle est arrivée à des résultats. Et voici qu'au xixe siècle, tous ces résultats ont tendu à s'unir en un vaste système, système dont personne n'est l'auteur, mais qui semble s'être fait de lui-môme sous la poussée convergente des sciences de la nature : voici qu'est née la philosophie qu'on peut appeler le naturalisme scientifique.
Ce sont les étapes parcourues par l'esprit humain dans ce travail à la fois destructif et constructeur que nous allons essayer de marquer dans les chapitres qui vont suivre.
La première des sciences de la nature qui ait fait des progrès sensibles et soit devenue positive, c'est l'astronomie. Elle s'est constituée d'une façon vraiment solide au xvr3 et au xvne siècles. Elle est l'œuvre de Copernic, de Galilée, de Kepler et de Newton.
On sait comment, le premier, Copernic formula d'une façon précise l'idée du mouvement de la terre autour du soleil. Cette idée avait déjà été conçue avant lui. Elle n'avait jamais été exprimée avec la force que Copernic lui donna. Pour Copernic, ce n'est pas la terre qui occupe le centre du monde solaire. C'est le soleil. Ce n'est pas autour de la terre que les planètes évoluent. C'est autour du soleil. La lune seule décrit autour de la terre le mouvement qui, chaque mois, la ramène au-dessus de l'horizon. Idée grandiose dans sa simplicité, mais fausse sur un point. Copernic s'imaginait, en effet, que les orbites des planètes étaient des cercles dont le soleil était le centre. Il y avait là une erreur que l'étude des éclipses devait inévitablement corriger.
Cette erreur, ce fut Kepler qui la fit disparaître.
Aidé par les observations de Tycho Brahé, Kepler , réussit à formuler lentement les trois lois du mouvement des planètes dont la vérité approximative n'a plus été contestée. Il constata : 1° que les orbites des planètes sont des ellipses dont le soleil occupe un des foyer ; 2° que le rayon vecteur héliocentrique de chaque planète décrit autour du soleil des aires proportionnelles aux unités du temps ; 3° enfin que les carrés des temps des révolutions de deux planètes quelconques sont entre eux comme les cubes des demi grands axes de leurs orbites. Ces trois lois une fois formulées, la pression des éclipses devenait possible. Le système de Copernic perfectionné s'imposait. Les découvertes de Galilée l'imposèrent d'une autre façon. En inventant la lunette astronomique, Galilée fournit, en effet, à l'astronomie l'instrument dont elle avait besoin. On objectait à Copernic que, si son système était le vrai, il devait y avoir des satellites autour des autres planètes comme autour de la terre. Or, on n'en voyait pas. La lunette de Galilée révéla les quatre satellites de Jupiter et l'anneau de Saturne. Elle révéla mieux. Elle montra que la planète Vénus était soumise à des phases comme Tétait la lune. Elle montra donc que, si les phases de la lune s'expliquent par sa rotation autour de la terre, les phases de Vénus devaient s'expliquer de môme par sa rotation autour du soleil. Confirmations éclatantes d'un système dont Galilée se fit, à ses dépens, le prophète et le vulgarisateur. L'astronomie était constituée. Il ne restait plus qu'à 1 résumer ses lois en une formule dernière. Newton le fit : il exprima la loi de l'attraction universelle. « Tout se passe comme si les corps s'attiraient en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leurs distances. »
Depuis, les faits ont confirmé sans cesse la série de ces découvertes. Les éclipses s'observent à l'heure prévue de la façon prévue. Elles durent le temps qu'elles doivent durer si les principes d'où l'on est parti pour les prévoir sont exacts. Chaque fois qu'il s'en produit une dans les conditions attendues, la valeur de ces principes est donc vérifiée un peu plus. Même, la connaissance de la loi newtonienne a permis des découvertes extraordinaires comme celles de Le Verrier. Le mouvement de la terre autour du soleil est donc établi autant que la science humaine est capable de prouver quelque chose.
Voilà, par conséquent, le géocentrisme mort. Avec lui, quelques-unes de nos plus vaniteuses illusions ne devraient-elles donc pas périr ?
Nous avons dit quel raisonnement amenait nos ancêtres à se considérer comme le centre moral de l'univers. Ce raisonnement n'était pas mauvais, étant donné l'état de leurs connaissances. Un habitant d'un astre autour duquel tout gravite, s'il se voit privilégié, juge-t-il mal quand il estime le monde construit à son intention ? Est-ce absurdité de sa part d'interpréter comme des différences de nature les divergences qui le séparent des autres vivants et le rendent supérieur à eux ? Le géocentrisme, il faut en convenir, donne une forte base à la philosophie anthropocentrique de Thomme-exception ; nos pères n'étaient point des sots lorsqu'ils s'en contentaient.
Mais que devient une telle philosophie si la théorie géocentrique doit être taxée d'illusion ? Nous Savons plus le droit de nous croire logés au centre de l'univers sur un astre privilégié. Nous ne sommes plus , que les membres d'une humanité misérable et minuscule cramponnée tant bien que mal aux flancs d'une
planète lancée dans l'espace avec la vitesse d'un boulet de canon. Cette planète elle-même est très petite. A côté des soleils qui brillent au firmament, c'est une goutte de boue durcie et fragile. Elle n'a pas beaucoup plus d'importance dans l'univers que n'en a, dans le corps d'un grand animal, le plus infime des globules de son sang. Faut-il, dans ces conditions, continuer à penser que nous sommes des êtres d'exception ? Sans doute nous nous distinguons par plus d'un point des animaux les plus relevés qui nous entourent. Mais par plus d'un point aussi, nous leur ressemblons. Nous naissons de la même façon qu'eux ; de la même façon qu'eux nous nous développons, nous dépérissons, nous mourons, nous pourrissons. Sommes-nous donc faits d'une autre étoffe ? Sommes-nous donc soumis à une autre loi ? Surtout pouvons-nous juger encore que nous soyons le véritable but de la natureT que tout ait été fait pour le microbe que nous sommes, emporté dans la gravitation affolante d'un astre infime ? Assurément tout cela est encore possible. Mais les probabilités sont changées. Quand Cicéron écrivait le De natura Deorum et quand il prouvait la Providence en faisant admirer avec quelle régularité les astres tournent autour de la terre, il obéissait aux vraisemblances en demandant, avec les stoïciens, si l'édifice de l'univers pouvait avoir pour fin autre chose que l'homme. Après Copernic et Galilée, les perspectives sont modifiées. L'homme peut-il donc persister à se croire le centre moral des choses ? Les contemporains de Copernic et de Galilée ne s'y trompèrent pas. Aussi l'idée du mouvement de la terre leur parutelle monstrueuse et athée. Ils sentirent que la royauté de l'homme était compromise si la terre devenait un atome dans l'espace... Et ils firent abjurer Galilée.
Et, en effet, si la logique menait le monde, leur crainte n'eût sans doute pas été vaine. Mais la logique n'est pas la maîtresse de l'univers moral. C'est le sentiment qui le domine, et le sentiment a sa logique qui n'est pas la vraie logique. La Rochefoucauld a peut-être exagéré en disant que l'esprit est toujours la dupe du cœur. Il l'est pourtant très souvent. Dans l'occurrence présente, il le fut. L'homme avait cru fermement à sa royauté et à son caractère exceptionnel lorsqu'il voyait dans la terre le centre de l'univers. Il cessa de croire à l'immobilité de la terre. Mais il continua de se sentir les pieds fermes sur un sol ferme ; il continua par suite à se déclarer le roi de la création. Il avait loué Dieu d'avoir fait tourner, pour lui, le soleil autour de la terre. Il le loua d'avoir fait tourner, toujours pour lui, la terre autour du soleil. La révolution astronomique ne porta donc point tout de suite les fruits philosophiques qu'elle semblait avoir préparés. La mort du géocentrisme laissa subsister, dans la plupart des consciences, les croyances et les sentiments anthropocentriques.
Toutefois, quelque chose était changé. Une apparence était évanouie. Viennent des découvertes nouvelles, qui confirment l'impression faite par la connaissance du mouvement de la terre, qui permettent d'interpréter les phénomènes de la nature autrement qu'on ne l'avait fait jusque-là, et plus d'un invitera l'homme à descendre du piédestal sur lequel il s'était juché, quand il se croyait l'habitant privilégié d'un astre central et exceptionnel.
Les progrès de l'astronomie ont renversé l'apparence géocentrique. Les progrès de la physique et de
\ la chimie renversent eux aussi, une apparence ; de plus, ils suggèrent un principe d'interprétation générale qu'on pourrait essayer d'appliquer à l'ensemble des choses.
Les corps se montrent à nous dans l'espace comme des composés de qualités innombrables, jointes entre elles par des liens étroits. Ils se présentent avec une forme. Ils ont, de plus, certaines propriétés physiques, certaines propriétés chimiques. Leurs propriétés physiques sont leur température, leur couleur leur sonorité, leur aptitude à s'électriser ou à être bons conducteurs de l'électricité, leur pesanteur, leur résistance, leur étendue. Leurs propriétés chimiques sont déterminées par la façon dont ils réagissent quand on les met, dans certaines conditions, en présence d'autres corps avec lesquels ils se combinent. Ces diverses propriétés nous semblent agglomérées entre elles ; nous croyons très naturellement qu'elles existent
I indépendamment de nous telles que nous nous les
/ représentons.
Cette opiniont la physique et la chimie ont également
tendu à la détruire, depuis le jour où elles ont pris un
caractère positif.
Considérons, en effet, la série des progrès accomplis par Tune et l'autre science. Il n'en est pas de plus suggestifs. Physiciens et chimistes se proposent, en effet, un but analogue. Ils s'efforcent de s'élever par deux
degrés jusqu'à la connaissance entière de l'objet qu'ils étudient.
Placé devant une force, le physicien se demande avant toute chose quelles sont les lois suivant lesquelles elle se manifeste. Puis il fait un nouvel effort : il se demande alors quelle est la nature de la force qui se manifeste par ces lois. Par exemple, le physicien qui étudie la chaleur définit la façon constante et générale dont celle-ci se produitt se propage, se transforme. Puis il se demande quelle est la nature intime de la chaleur étant données ses lois. Il fait une hypothèse sur ce qu'elle est dans son essence propre.
Placé devant un corps, le chimiste opère d'une manière analogue. Il cherche comment ce corps se comporte en présence des autres corps de la nature. Il l'analyse. Il le synthétise. Finalement, il le baptise ; il lui donne un nom chimique qui équivaut à une hypothèse sur sa constitution moléculaire. Par exemple, le chimiste étudiera le protoxyde d'azote dans ses diverses manifestations. Puis il résumera ses observations, en donnant du protoxyde d'azote une expression chimique qui symbolisera, dans son esprit, la constitution matérielle probable d'un tel corps.
Ce double travail est inégalement avancé suivant qu'il s'agit d'une force ou d'une autre,, d'une substance chimique ou d'une autre. Il se poursuit au milieu d'une série d'hésitations, de tâtonnements, de rétractations et d'affirmations assez- décevants. Pourtant, des résultats généraux s'en dégagent. Il en est d'acquis, et ils sont remarquables.
De tous ces résultats, le premier de tous et le plus incontestable est celui-ci : Il n'est pas un seul phéno-
mène du monde inorganique qui ne soit soumis à des ] lois. Tout s'y passe suivant les règles d'un détermij nisme inflexible et infaillible.
L'humanité a mis longtemps à s'apercevoir de cette vérité. Au début, les hommes ont eu sur les choses une impression toute différente. Nous sommes capable! . de certaines actions. Comment donc expliquer les phé- ) nomènes qui se produisent dans le monde ? Les premiers hommes répondaient en supposant que tout ce qui se passait dans l'univers provenait de volontés analogues à la leur. La foudre tombe. C'est Zeus qui la lance. C'est Eole qui souffle le vent. C'est Poséidon qui soulève la tempête. Les phénomènes physiques sont ainsi l'œuvre de la volonté capricieuse de dieux qui sont des hommes plus forts que les hommes. Ces dieux, il faut les prier pour entretenir avec eux de bonnes relations. Et, aujourd'hui encore, ceux qui espèrent faire tomber la pluie, arrêter un orage ou calmer la tempête en adressant au ciel des invocations ferventes, sont restés dans cet état d'esprit.
Or, c'est cet état d'esprit que la physique et la chimie ont définitivement condamné. Quand un antécédent physique ou chimique est donné, le conséquent le suit régulièrement, toujours le même. Jamais d'irrégularité, jamais d'exception. On peut formuler exactement la loi de leur succession. Vraie hier, elle l'est aujourd'hui. Tout concourt à prouver qu'elle le sera demain. Le miracle et le caprice peuvent être apparents dans le monde inorganique. La science finit toujours par \ s'apercevoir qu'une telle apparence recouvre une régularité réelle. Il n'y a pas de contingence dans le monde / inorganique. Ce que nous appelons le hasard, c'est seulement ce qui se produit sans que nous en sachions exactement les lois.
Découverte capitale. Car elle suggère ridée que ce qui est vrai en physique et en chimie pourrait bien l'être partout. Découverte quet d'ailleurs, la science paraît vérifier chaque jour davantage. Toute application réussie d'une loi n'est-elle pas une confirmation de cette loi ? Toute vérification d'une loi nouvelle n'estelle pas une preuve de plus que tout l'univers est soumis à des lois ?
Mais une conclusion si importante n'est pas la seule que la physique et la chimie nous fournissent. Dès à présent, elles nous suggèrent des idées séduisantes sur la nature des forces et de la matière.
A vrai dire, ni la physique ni la chimie ne sont arrivées encore, sur ce point, à des théories qu'elles considèrent comme définitives. Elles sont assez hésitantes sur les détails de leurs propres hypothèses. Elles nous proposent, un jour, un schéma commode pour nous représenter leurs objets. Le lendemain, elles sentent la nécessité de perfectionner ce schéma et elles le modifient. 11 n'est pas rare, du reste, qu'elles reviennent ensuite à leur idée première. Mais c'est plutôt sur des points secondaires que sur les idées les plus fondamentales qu'elles tergiversent ainsi. En effet, deux idées essentielles subsistent à travers toutes les hésitations de ces sciences : 1° les forces de la nature et les objets réels ne ressemblent en rien aux représentations que nous en avons naturellement ; 2° tout ce qui se produit dans l'univers physique et chimique \ peut être schématisé et calculé à l'aide de notions mathématiques.
Ces deux idées apparaissaient avec une très grande clarté dans les conclusions que formulaient respecti-
vement sur leurs objets la physique et la chimie, il y a encore un petit nombre d'années. Ces sciences semblaient alors concourir absolument à nous imposer une idée cinétique du monde assez analogue à celle qu'avait conçue jadis un Descartes. Elles réduisaient tous les phénomènes physiques et tous les phénomènes chimiques à des mouvements plus ou moins complexes d'atomes et de molécules.
Il importe, avant tout, que nous expliquions ici comment avait pu se former une pareille idée des choses.
C'est de l'étude du son, de la lumière, de la chaleur, des rapports des forces entre elles et de leur permanence que l'idée était née dans la physique.
L'étude de la nature du son est la première qui ait abouti, sur ce point, à des résultats décisifs. En apparenceT le son est une qualité qui flotte pour ainsi dire autour des objets quand ils résonnent et qui pénètre jusqu'à la conscience par l'intermédiaire du sens de l'ouïe. La physique démontre d'une façon péremptoire que le son est tout autre chose. Il suffit de faire vibrer un corps quelconque par un procédé quelconque de manière à développer en lui plus de 16 vibrations à la seconde, et qu'il existe entre ce corps et notre oreille un milieu capable d'ondulations ou de vibrations pour que nous entendions un son. Si, par un procédé quelconque, nous augmentons, nous diminuons, nous supprimons l'amplitude ou la rapidité des vibrations, des modifications correspondantes se produisent dans l'intensité, la hauteur, le timbre du son entendu. Si nous supprimons le milieu par lequel les ondulations se transmettent, le son disparaît. Un timbre vibre
sous la cloche vide d'air d'une machine pneumatique. Nous n'entendons rien. Faisons rentrer l'air sous la cloche, le son commence à être perçu. Qu'est-ce à dire ? Que le son n'existe très probablement pas tel que nous le percevons ; que, dans sa réalité physique, il doit se réduire aux vibrations du corps dont il paraît partir, et aux ondulations du milieu qui nous en sépare. Doctrine probable, du moment que les expériences précédentes ont été faites, certaine, dès qu'on étudie des instruments comme le phonographe et le téléphone. — La voix du chanteur que j'entends était-elle conservée sur le rouleau du phonographe ? Sur ce rouleau, il n'existe que des lignes sinueuses. Pendant que le chanteur débitait sa chanson devant l'appareil enregistreur, il se développait dans cet appareil une série de vibrations. Ces vibrations transmises à une pointe d'acier s'inscrivaient sur la cire du rouleau. Aujourd'hui, une aiguille placée sur les lignes sinueuses du même rouleau est ébranléel quand celuici tourne, par les mêmes vibrations. Ces vibrations communiquées à leur tour à un résonnateur reproduisent dans l'air des ondulations qui agissent sur mon oreille comme celles que produisaient le larynx et les lèvres du chanteur. Il n'en faut pas plus pour que j'entende les mêmes sons que si le chanteur était là. — Construction analogue pour un téléphone. Un ami me parle de Bruxelles. Je l'entends. Ce n'est pas sa voix qui suit le fil téléphonique. Mais, en parlant devant une plaque vibrante, il provoque dans un électro-aimant des courants induits irréguliers. Ces courants se reproduisent dans un électro-aimant qui est devant moi. Il en résulte dans le récepteur des vibrations semblables à celles que la voix de mon ami fait naître à Bruxelles. Ces vibrations occasionnent
dans rair qui rempli! mon oreille des ondulations semblables à celles qui se produiraient si j'étais près de lui. De là vient que j'entende exactement sa voix. — Le seul fait que de tels instruments soient possible! est donc plus éloquent que toutes les dissertations du inonde. Il démontre, à n'en pas douter, que le son, dans sa réalité physique, ne ressemble en rien à ce que j'en entends. Il n'est rien de plus qu'un groupe de mouvements.
Des conclusions du môme genre parurent bientôt s'imposer à propos de la lumière et de la chaleur.
Quand l'expérience est convenablement disposée, deux rayons lumineux égaux qu'on môle l'un à l'autre, au lieu de produire une lumière double, s'annihilent. Deux sources lumineuses quit séparées, donnent chacune une lumière visible, réunies, ne donnent plus que de l'obscurité. Comment interpréter un pareil faitt si la lumière était composée de parcelles lumineuses propagées à travers l'espace ? Il s'explique, au contraire, si la lumière n'est qu'un mouvement. Car on comprend fort bien que deux mouvements égaux dirigés en sens contraire se contrarient et se détruisent. La lumière paraît donc, elle aussi, n'être qu'une vibration moléculaire qui se transmet sous forme d'ondulation à travers un fluide plus subtil que l'air. Là où nous croyons voir les plus brillantes couleurs, il pourrait bien se faire qu'il y eût seulement des particules en mouvement. — De la même façonj des expériences vulgaires démontrent que, quand il se perd une certaine quantité de mouvement, les corps qui se mouvaient prennent une température plus haute. Une balle de fusil sort brûlante du canon. Elle se fond au contact de la plaque sur laquelle elle vient s'écraser. Il suffît de frotter fortement un objet pour l'échauffer. Le pro-
cédé de certains sauvages pour allumer le feu en fait foi. Leur briquet est un morceau de bois qu'ils frottent rapidement sur un autre. Joule précisa le phénomène que tout le monde avait constaté. Il reconnut qu'à la déperdition d'une quantité donnée de mouvement correspondait toujours une élévation de température donnée. Comment de tels phénomènes seraient-ils possibles s'il y avait une différence de nature entre la chaleur et le mouvement ? Il paraît donc probable que la chaleur se réduit, elle aussi, à un simple mouvement de molécules. Le mouvement visible, en s'arrêt'ant, se transformerait en mouvement moléculaire invisible ; celui-ci se ferait sentir sous forme de chaleur. La chaleur, dans sa nature propre, ne ressemblerait donc pas plus à la sensation que nous en avons que les vibrations et les ondulations des corps sonores ne ressemblent au son que nous entendons.
Quand on" a fait des découvertes de ce genre à propos de trois forces différentest on est tout disposé à les généraliser. C'est ce que beaucoup de physiciens étaient tentés de faire, il y a quarante ans.
Ils constataient, en effet, que les différentes forces de la nature se transforment les unes dans les autres, suivant un remarquable principe d'équivalence. C'est ainsi qu'une force comme l'électricité se change en lumière, en chaleur, en mouvement, en toute autre force. A vrai dire, on savait qu'il fallait faire ici quelques restrictions. Carnot et Clausius avaient été amenés à reconnaître qu'il y a vraisemblablement des formes d'énergie les unes plus relevées, les autres plus dégradées. Car il y en a qui se transforment facilement et intégralement en d'autres. Il y en a d'autres qui, au contraire, ne redeviennent les premières que difficilement, par des moyens détournés, et en subis-
20 LES BASES DE LA rilILOSOrHIE NATURALISTE.
sant des déperditions multiples. Par exemple, le mouvement se change aisément et intégralement en chaleur. La chaleur ne se transforme que difficilement en mouvement. Il n'en est pas moins vrai que toute forme d'énergie est apte à se changer en toute autre. Serait-ce possible, s'il y avait une différence de nature et comme un mur élevé entre les différentes espèces de forces ? La plupart des physiciens ne le pensaient pas. Et beaucoup d'entre eux, raisonnant par analogie, en concluaient, hâtivement peut-être, que toutes les forces de la nature devaient se réduire à des mouvements moléculaires d'une plus ou moins grande complexité. Ils se représentaient ainsi l'univers physique comme un monde de molécules en vibration, se heurtant les unes les autres, et se transmettant d'une façon toute mécanique quelque chose de leur mouvement. Nous apercevions certains des mouvements moléculaires sous forme de son, d'autres sous forme de lumière, ou de chaleur^ ou d'électricité, ou de pesanteur. Mais c'était parce que nos sens altéraient et transformaient la vraie nature de la réalité.
Et non seulement nos physiciens en venaient à cette vue de l'univers, mais ils croyaient avoir établi d'une façon définitive un principe d'une valeur extrêmement générale. Ce principe était la loi de la conservation de l'énergie i. Il y a deux formes de l'énergie dans la nature. L'énergie actuelle : c'est celle qui se traduit actuellement par des mouvements visibles. L'énergie potentielle : c'est celle qui est emmagasinée, tendue, prête à agir. Par exemple, un corps, au moment où il tombe, agit actuellement. Un corps suspendu à une lanière et qui tomberait si Ton coupait le lien qui le
l. Dastre, La vie et la mort, I, ch-ap. n.
retient, possède une capacité de travail qui est son (( énergie potentielle ou énergie de position ». C'est la somme de ces deux formes de l'énergie qui paraissait demeurer absolument constante. Partout où les expériences avaient pu être faites avec une exactitude de mesure suffisante,, on avait constaté l'équivalence de la somme des énergies causes et des énergies effets. On se croyait, avec une infinie vraisemblance, autorisé à conclure qu'il en était toujours ainsi, qu'il en était partout ainsi, et qu'il en serait toujours ainsi.
La physique suggérait donc l'idée d'un monde où tout se passait mécaniquement suivant la loi de la persistance de la force 1. L'univers physique était à ses yeux un groupe de molécules agitées par un mouvement incessant ; l'analyse ne pouvait y découvrir autre chose que des vibrations plus ou moins rapides, occasionnant des ondulations différentes dans des milieux dissemblables. La physique semblait donc conclure définitivement : « Tout se passe comme si l'univers physique n'était qu'un problème de mécanique. »
Au même moment, la chimie opérait une révolution analogue.
Longtemps, on avait pu croire que les phénomènes chimiques étaient des phénomènes mystérieux qui n'avaient, avec les phénomènes physiques, que de lointains rapports. En effet, la comparaison classique des mélanges et des combinaisons donne cette impression. Dans un mélange, les éléments mélangés gardent leur nature. Dans une combinaison, ils semblent la
i. cf. Herbert-Spencer, premiers principes. (F. Alcan.)
perdre et disparaître complètement. Un mélange peut se faire entre des parties de deux corps prise quantité quelconque. Des combinaisons ne réussissent jamais qu'entre des corps pris en proportions définies. C'est toujours la même proportion d'hydrogène qui se synthétise avec la môme proportion d'oxygène pour produire de l'eau. Dans un mélange, le volume du tout est égal à la somme des volumes des parties. Dans les combinaisons! ceci n'est plus régulièrement vrai. Ici 2 + 2 font bien é, mais 2 + 1 et 1+3 ne font plus que 2. Comment donc ne pas distinguer profondément le mélange, phénomène physique et mécanique, de la combinaison, phénomène chimique qui ne semble plus rien avoir de mécanique ? Cette conclusion fut celle des anciens chimistes. Puis les choses changèrent. Aujourd'hui, la chimie conçoit les combinaisons comme les effets d'une mécanique particulière, celle des atomes.
Le premier pas qu'elle fit dans cette voie fut franchi par Lavoisier. Depuis les débuts de la philosophie, c'était un adage parmi les philosophes que : rien ne se perd, rien ne se crée. Mais la vérification expérimentale du fait sur des phénomènes particuliers n'était pas achevée. Ce fut la gloire de Lavoisier de l'avoir réussie. Ses expériences sur la composition de l'air établirent, en effet, sur des bases solides, la vérité de cette proposition : le poids du composé est égal à la somme des poids des composantes. L'importance d'une loi de ce genre était énorme. Si elle est vraiex la matière est, en effet, indestructible. Les combinaisons chimiques sont seulement des redistributions différentes de ses diverses parties. Groupées dans un certain ordre et suivant une certaine loi, ces parties forment certaines substances. Groupées dans un autre ordre et suivant
une autre loi, elles en forment certaines autres. Les phénomènes chimiques sont des changements dans les formes des choses : c'en sont des métamorphoses : leur substance môme persiste. Il reste seulement à savoir quels sont les éléments derniers de la matière, et quel genre de changement, en se produisant dans ces éléments, entraîne les variations apparentes des substances.
Après beaucoup de tâtonnements, la chimie moderne a fini par s'apercevoir qu'il lui était possible de classer les phénomènes des combinaisons, de les schématiser, de les calculer et de les prévoir, grâce à l'emploi d'un langage commode, celui de l'ancienne philosophie atomique.
Pour bien comprendre ce langage, il importe avant tout d'avoir distingué nettement ce que les chimistes appellent les molécules des corps composés et ce qu'ils nomment les atomes des corps simples. « Si nous prenons un morceau de sucre, écrit M. Duclaux i, nous pouvons le broyer très finement sans qu'il cesse d'être du sucre. Ses fragments les plus impalpables auront conservé leur saveur, leur solubilité dans l'eau, pourront cristalliser par l'évaporation de cette eau et se reconstituer en morceaux et en pains. Nous désignerons par le mot de molécules les éléments les plus fins auxquels on peut amener le sucre sans changer ses propriétés. Mais ces molécules sont elles-mêmes des groupements assez complexes. On peut, par des moyens divers, les disloquer à leur tour en parties plus simples dont aucune n'a plus les propriétés, ni la saveur du sucre, et qui, de plus, sont restées jusqu'ici rebelles elles-mêmes à toute dislocation nouvelle. On