Les Bases du Système de la Philosophie Morale de Guyau
La philosophie de Jean-Marie Guyau peut être définie, d’une manière générale: philosophiedes valeur s(Wertungsphilosophie) ?). L'’essence de cette philosophie, M. Harald Hôffding l'exprime ?) avec
1) La véritable théorie ou philosophie des valeurs naquit en Autriche et en Allemagne pendant les derniers trente ans. Guyau n'a jamais employé ce serme pour désigner sa philosophie ou son éthique. C'est en se plaçant à ce nouveau point de vue dans la classification des directions de la pensée philosophique que nous rangeons Guyau parmi les penseurs qui agitent la question des valeurs. Outre cet élément distinctif entre Guyau et les philosophes qui posent avec conscience les fondements de la théorie des valeurs il faut souligner encore le fait de grande importance, à savoir que tandis que Guyau appuya son éthique sur la biologie, le point de départ des penseurs allemands est toujours la psychologie. Windelband, le premier, a défini la philosophie ,als die kritische Wissenschaft von den allgemeingiltigen Werten“ (Präludien, II éd, 1902). L'idée de valeur avec ses diverses applications est soumise à une analyse très approfondie par A, Meinong (Psychologisch-ethische Untersuchungen zur Werttheorie, 1894); Ch. v. Ehrenfels donne une analyse dévaillée de la théorie des valeurs dans son ,System der Werttheorie“, 2 vol. 1897—1898; il difinie; l'éthique comme psychologie des faits moraux de valeur. Voirfaussi FréBrentano (Von Ursprung sittlicher Erkentniss, 1889), Ritschl (Ueber Werthurtheile, 1895).
2) H. Hôffding. Moderne Philosophen. 195,
justesse par la formule d'Avenarius E>R, qui nous représente schématiquement ce fait qu'au fond de l'étre vivant peut exister un surplus de tension et de potentiel conduisant, entre autre, à l'estimation de l’existence et poussant l'esprit à dépasser les limites données de la réalité. En vertu de cela tout système des valeurs, et au plus fort degré les systèmes de génie, établissant les normes de la vie, du bien, du beau, de la vérité etc. trahissent inévitablement des traits subjectifs de leurs auteurs (,équation personelle”). C’est bien cet élément subjectif et créateur de toute philosophie des valeurs qui nous force à nous mettre vis-àvis du système de Guyau à un tel point de vue qui, par l'application de la méthode évolutionniste, nous permetterait de dévoiler la genèse réelle de ses critères essentiels et d’en acquérir une juste appréhension et estimation. Avant d'aborder notre tâche propre, à savoir l'examen des bases de la philosophie morale de Guyau, nous essayerons donc d’abord de représenter brièvement le développement de son intelligence et sa conception de la philosophie.
L'esprit de Guyau, comme celui de Pascal, de Berkeley, de John St. Mill montra de très bonne heure de brillantes dispositions et, comme laffirme M. Fouillée, directeur de ses études classiques, devenu après l’apologète de sa philosophie, c'est déjà à l’âge de quinze ans qu’ ,il platonisait avec une élévation d'esprit et une pénétration incroyables chez un adolescent“. ,tout rempli de cette ,ardeur divine” dont parle Platon dans le Parménide, @eis opuñ"1). De sa prime jeunesse, do-
‘) A. Fouillée. La morale, l’art et la religion d’après Guyau. V éd, 1904, pp. VIL, 1.
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miné par le désir de résoudre l'énigme du bien et du mal dans l'univers, il s'était versé d’abord dans la philosophie des idées de Platon, puis s'est mis à examiner et compléter la doctrine néoplatonicienne ,tp6sfoç", enfin il a cherché le salut dans la philosophie kantienne et dans l'éthique des stoïciens. L'influence de l’idéalisme platonicien, ainsi que de l'idéalisme critique de Kant et du stoïcisme antique imprimèrent pour toujours leur sceau sur l'intelligence de Guyau t). Mais peu après se dessine une phase nouvelle et importante dans sa conception du monde. En 1874 (à l’âge de 19 ans) son ,Mémoire sur les utilitaires” est couronné par J’Académie des sciences morales et politiques. Le commerce avec les utilitaires et les positivistes de tous temps et l'examen critique des connaissances, acquises pendant les quelques années qu’il consacra au développement de son mémoire de concours, exercent une influence décisive sur l'esprit de Guyau et sur la direction ultérieure de sa pensée philosophique. En 1878 paraît ,La morale d'Épicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines”, en 1879 ,La morale anglaise contemporaine“, oeuvre pleine de pensées originales, et ces deux livres conquèrent la critique à ce point que M. Boiïrac déjà à propos du premier d’entre eux avait écrit aussitôt, ,qu'il fait honneur à la philosophie française contemporaine? ?). C'était une épo-
1) L'influence de cet idéalisme à outrance 8e montra tout naturellement d’abord dans ses deux essais de jeunesse (Étude sur la philosophie d'Épictète“ et ,Stoïcisme et christianisme. Épictète, Marc-Aurèle et Pascal“), comme compléments de sa traduction du ,Manuel d'Épictète.
2) Revue philosophique, 1878, VI, pp. 646—648, 513 —522.