‹ Les Bases du Système de la Philosophie Morale de GuyauChapitre 19 sur 19 · D EME · texte numérisé non relu

D EME

La philosophie morale de Guyau fait au fond valoir l’idée que le développement moral se porte de l’individu primitivement plus égoïste à l'individu définitivement altruiste, que le sens du progrès demeure dans la sociabilité progressive detlindividu:

alisme. Ainsise fond l’individualisme avec la solidarité, ou plutôt par la solidarité il acquiert la puissance la plus haute. C’est sans doute la conception qu’on peut avec justesse considérer d’un côté comme le fait, d’un autre comme l'idéal que visent les théories contemporaines sociologiques et morales les plus profondes et les plus avancées. Pour caractériser le système de la philosophie morale de Guyau, nous essayerons ici de mettre en relief ses traits essentiels et d’en tirer les conséquences. Envisagée du point de vue objectif, léthique de Guyau est naturaliste et évolutionniste, considérée du point de vue subjectif, elle bstavolontariste et” stoiqueé.

Le naturalismie est le trait le plus général du système de la philosophie morale de Guyau. Ce n’est pas le naturalisme étroit et dogmatique, mais, comme le dit bien M. Tarozzi!), le naturalisme au sommet de son développement, naturalisme critique. Et le point de départ naturaliste, et la méthode inductive-déductive, et le but de l’oeuvre qui consistait à mettre au premier rang dans la conscience de l'individu sa situation immanente dans l’univers, — tout cela témoigne du naturalisme au sens large qui embrasse l’ensemble des phénomènes du monde extérieur et intérieur, le tout

1) Tarozzi — Ibid. pp. 1—8.

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de l'expérience passée, présente et future. Le naturalisme de Guyau dans ses conséquences définitives, comme nous l’avons vu, se transforme en naturalisme moniste

et constitue une, synthèse du réalisme et der

lidéalisme, de la science objective et du savoir subjectif de la conscience.

Chez Guyau, Héraclite contemporain, tout est en mouvement. Il n'y a pas de point d'appui constant, il n'y a pas de conception qu'il considère comme immuable. ,Rien n’est en repos, rien n’a jamais été en repos” 1), — et c’est ainsi que ça doit être: ,ävävan pÿ otva, dit le philosophe“?). Bien que Guyau pose dans »L'irréligion de l'avenir” l'hypothèse du développement infini, pourtant l’'évolutionnisme scientifique, com-

pris comme l’évolution inévitablement suivie de la disso-

lution, est profondément lié à sa méthode de penser.

Le devenir est d’après Guyau essentiellement informe, ,

la vie est informe. Toute forme, tout individu, toute espèce ne marque donc qu’un engourdissement transitoire de la vie. La nature—dit-il—ne connaît pas d'autre loi qu’une germination éternelle. La morale de Guyau est parfaitement évolutionniste et déterministe. Ce n'est pas l’évolutionnisme abstrait, celui de la pensée et de l'esprit au sens de Hegel, mais l’évolutionnisme immanent et parfaitement naturaliste. La théologie ?) et la téléologie sont conséquemment exclues de son système

1) L'irréligion — p. 378.

3) Le point de vue irréligieux de Guyau est bien caractérisé dans sa ,Question“. Voir à ce sujet: Guyaus metaphysische Anschauungen von Emanuel Carlebach — Würzburg, 1896, p. 73, 95—96.

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éthico-philosophique. ,Il est impossible — dit-il!) — de montrer un plan dans l'univers, — même. celui de tout abandonner à la spontanéité méritoire des êtres. Le monde. n’a point sa fin en nous, pas plus que nous n'avons. dans le monde notre fin fixée d'avance. Rien n'est fixé, arrangé et prédéterminé,; il n’y a point <d’adaptation» primitive et préconçue?) des, choses les unes aux autres. il y a autant de fins et de plans qu'il y a d'ouvriers“. On a bien dit de Guyau qu'il naviguait sur l'océan sans bornes et sans mesure. ,Donner un but à la nature, écrit-il en effet, se serait la rétrécir, car un but est un terme. Ce qui est immense, n’a pas de but“ 3).

Le volontarisme de Guyau est purement moral et a le sens psychologique. C'est la capacité propre aux individus humains de désirer de faire le bien, parfois le bien pour le bien même, ce qui est l'idéal de la morale, Le bien suprême, Guyau le comprend comme la libération de l'individu de toutes les chaînes, qui le serrent physiquement et spirituellement, pour lui rendre possible le développement toujours plus riche. Le bien consiste à élargir sans cesse le domaine de notre volonté ,Celui qui veut et peut le plus est celui sur lequel les choses pourront lé moins“). Et cette volonté morale n’est pas le moyen, mais le but:

) Esquisse — p. 19.

2) Ibid. p. 51.

#) Comparer l’opinion mal motivée de M. Fouillée que le point de départ de Péthique de Guyau soit l’idée: de l’harmonie préalable (préétablie) entre le bonheur de l’un et le bonheur de l’autre, entre l’individuel et le social. La morale, l’art — p. 102; 107; Histoire de la philosophie, X éd., p. 536.

4) Manuel d'Épictète, préf,, p. XLVII et L.

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il faut vivre pour vouloir et agir” 1). Pour réaliser la bonne volonté il faut exercer l'énergie morale, la développer, la tenir toujours dans l’état d'iniciative, car ,la science ne nous montre point'un univers qui travaillerait spontanément à la réalisation de ce que nous appelons le bien: pour réaliser ce bien, c'est. nous qui devrons plier le monde à notre volonté”’?)} Mais pouvons-nous le faire? La réponse de Guyau est affirmative. Que l'être moral qui porte en lui la nature ,de sa propre volonté et sans se décourager jamais, élève au-dessus de lui un idéal supérieur et tente de le réaliser: de l'élan qu'il s’imprimera, il soulèvera la nature; en se rendant meilleur, il l'aura rendue meilleure” #). Aïnsi s'objective la moralité intérieure. Guyau puisait l’espoir et la foi en $a réalisation, fût-elle partielle, dans le principe de la continuité perpétuelle de la vie même, dans la conscience de l’éternelle continuité des choses *).

Mais définitivement ,la loi des lois nous demeure Les idéals extérieurs peuvent nous tromper, nous ne sommes peut-être pas en état de les définir. L'déal intérieur, personnel, lui seul ne peut jamais nous tromper; quoiqu'il se passe, la volonté morale peut demeurer toujours pure et se réaliser jusqu’au

bout. L'homme sent dans son for intérieur une puissance qui le pousse vers la liberté'et il la réalise alors même que tout autour de lui demeure dans les ténè-

1) La morale angl. cont. — p. 423.

2) L'irréligion — p.335.

3) La morale ang. contemp., — p.429,

4) L'irréligion — p. 476; voir la page célèbre — ibid., 458.

bres de la nuit. Cet amour enthousiaste de l'idéal peut progresser à l'infini. Théoriquement et pratiquement Guyau aboutit donc au stoïcisme ferme, actif, conscient!) jusqu’au dernier moment de sa vie. Avec une virile tristesse se dit-il comme un soldat dans le combat: ,Je suis une simple unité dans la bataille, moins que cela, un centmillième; si je disparaissais, le résultat de la lutte ne serait sans doute pas changé; pourtant je resterai et je lutterai”?). On pourrait demander cependant si cela est d'accord avec le naturalisme et l’évolutionnisme de Guyau, s’il n'y a pas de contradiction? D’après nous il n'existe pas ici de contradiction essentielle. Une contradiction relative consiste dans l’éternelle opposition de l’idéal et de la réalité, dans le fait que la pensée humaine extrêmement développée, la volonté morale dépasse de beaucoup parfois la réalité moyenne et se posant devant elle des idéals irréalisables pour le moment, éprouve le sentiment de doute. Ce phénomène surgit au plus fort degré dans les époques de la crise comme la nôtre, dans celle du désaccord de la nature humaine, comme conséquence de la conscience du désaccord des rapports sociaux. Et cela est très caractéristique pour notre temps. Les uns, comme M. Wundt, sont définitivement parvenus à la conviction du besoin de la foi immuable dans l'idéal moral, sans lequel ,chaque fin morale particulière se transformerait en une illusion momentanée, l’histoire de l'univers en une comédie chaotique qui disparaîtrait de la mémoire, une fois la

1) L'irréligion — p. 475.

Pt, cran

courtine abaissée” {); les autres, comme Spencer, font appel énergique à la vie, bien qu’ils aient suspendu audessus d’elle un voile lugubre de l'inconnaissable, les autres, comme Nietzsche, fuyant le non-être, avec désespoir peut-être ont recouru à la pensée du retour éternel et reviennent incosciemment à l'optimisme à outrance de Spinoza; mais les plus sincères et les plus conséquents, comme Guyau, se sont mis audacieusement au point de vue stoïque, en puisant le courage et la satisfaction dans la conscience de pouvoir réaliser dans le monde extérieur une parcelle de cette volonté morale que la nature avait développée en eux et dont ils sont devenus conscients. Il n’y a pas dans ce stoïcisme moderne d’Atapafix ou d’ärédeux des penseurs anciens. Son principe diffère toto coe 10 du principe: ävéyov nat aréyov. Il exprime non pas la soumission patiente et passive au cours des choses, mais une ferme résolution dé la lutte/'héroïque jusqu’au bout pour les idéals suprêmes de l’homme — vérité, liberté et solidarité.

1) Ethik von Wil, Wundt, 1886, p. 484.

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Table des matières.

INTRODUCTION EAN PNA 2 CHAPITREFL BASES DE L'ÉTHIQUE.

I. Loi de l'expansion de la vie IL. Équivalents du devoir absolu .

IT. Idée de sanction .

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