POUR PARAITRE PROCHAINEMENT
La loi d’économie et sa réalisation dans la vie.
Evolution de l’éducation physique en France : I’Ecole-Française. (Fournier).
AYANT-PROPOS
Imaginons la société humaine composée d’individus équilibrés, bons, intelligents et vigoureux, s’accordant entre eux pour diriger leurs forces vers le bien ; chacun se préoccupant de son hygiène, pensant à son perfectionnement physique et moral, convaincu du bénéfice qu’il en peut tirer pour lui-même en s’évitant ainsi bien des misères, et pour ses descendants en leur léguant un heureux héritage destiné à s’accroître sans cesse, n’aurions-nous pas un idéal admirable qu’aucune religion basée sur la promesse des récompenses posthumes ne pourrait dépasser?
Une nation n’est forte que si ces vérités s’enseignent, si une éducation virile procure à chacun ses bienfaits, éléments indiscutables du bonheur. Dans les moments troublés où ces choses sont méconnues, où l’éducation est négligée ou faussée, on voit apparaître des maux terribles, sans remèdes, causant la perte d’une société.
Pour utiliser les animaux domestiques à notre profit, nous les soumettons à une sélection, à un élevage et à un dressage méthodiques, mais nous n’avons pas l’énergie de nous appliquer les mêmes moyens, assurés pourtant d’un résultat certain qui dépasserait même nos prévisions.
Il faudra encore, de grands efforts pour entrer résolument dans cette voie; il faudra combattre bien des préjugés pour placer T éducation et l’éducateur à leur place : en première ligne. La petitesse de notre entendement nous enlève le souci de l’avenir, nous ne sommes touchés que de nos misères actuelles, pressantes, nous cherchons à guérir nos maladies alors qu’elles
Demeny. — Bases scient. a
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sont déclarées et devenues tares héréditaires, au lieu de les prévenir par une sage et forte éducation.
Ne nous plaignons pas si nous sommes les victimes de notre incurie, et si la recherche du plaisir dévié nous énerve et nous tue. Quelques individus isolés s’efforcent bien d’apporter un remède à ces maux, mais ils ne sont pas encore écoutés, leur voix est couverte par celle des exploiteurs de la sottise humaine qui vendent le plaisir sous toutes formes malsaines. C’est à l’Etat de susciter un mouvement de régénération au lieu de favoriser l’ivresse et le jeu, ces poisons de la volonté. L’initiative privée a échoué dans la majorité des cas. On tourne en effet dans un cercle vicieux dont il est difficile de sortir. Il faut établir des institutions privées d’éducation physique : mais où trouver des capitaux et quelle clientèle recruter ? Les capitalistes ne prêtent qu’à intérêt assuré, c’est une affaire qu’ils cherchent; dans l’espèce, elle n’est guère tentante à moins d’être un philanthrope ; ainsi tous les capitaux s’en vont grossir l’armée du vice et favoriser la décadence. La clientèle, où la trouver, si ce n’est parmi les malades? La jeunesse retenue par la nécessité de la position sociale, fatiguée par un surmenage constant, ne viendra pas employer son temps et son activité dans des efforts sans autre sanction que le contentement intime.
Il faut le dire hautement, ces vérités n’ont pas encore pénétré dans les milieux scolaires officiels. Ceux-ci y sont totalement fermés et sont les étouffoirs de toutes les tentatives privées.
A l’exception peut-être des institutions congréganistes, on n’y considère que la culture intellectuelle, ou plutôt le gavage intellectuel, au lieu d’une éducation vraie, complète, intégrale.
Duruy voulait faire non pas des bacheliers, mais des hommes ; il serait bon de rappeler ces paroles énergiques, sorties de la bouche d’un ministre de l’instruction publique, et de les répéter dans les assemblées chargées d’élaborer les programmes d’enseignement.
i L’éducation intellectuelle a encore peu de bases psychologiques, mais l’éducation physique peut actuellement être établie sur les lois physiques et biologiques. Cette évolution est fatale, à moins qu’elle ne soit condamnée à rester indéfiniment entre les mains des empiriques.
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ni
Mais il n’en est rien ; nous avons pu, dans le dernier Congrès international, constater combien de savants et de philosophes s’entendent déjà sur des points essentiels et s’efforcent de constituer une doctrine avec les résultats de l’expérience et le secours de la méthode scientifique.
Il n’en a pas toujours été ainsi; je me rappelle ma jeunesse passée dans un lycée de province. J’accomplissais jour par jour une tâche réglée par un programme ministériel. Bourrés de récitations classiques et d’exercices de grammaire, nous sortions abrutis, mes camarades et moi, des salles d’étude et nous cherchions par tous les moyens défendus à nous distraire de ces interminables séances.
Il y avait de vastes cours où nous nous promenions de long en large, par compagnies, discutant de nos devoirs sous les yeux d’un pauvre surveillant auquel nous ne faisions grâce d’aucune tracasserie.
Fatigué des rêveries et des abstractions, ayant besoin d’agir et de vivre, j’aimais à regarder les copies dos chefs-d’œuvre de la statuaire antique qui ornaient la salle de dessin. 11 y avait des moulages de formes humaines qui avaient traversé vingt siècles pour venir là se couvrir de poussière.
J’en regardais avidement les contours, je ne les comprenais point, je les comparais à mon torse, nu devant la glace du dortoir. Quelle différence et quelle pauvreté !
D’une constitution délicate, courbé sur les livres dès l’âge de trois ans, toute mon énergie était reléguée dans le visage et dans les yeux ; il y avait chez moi contraste si frappant entre la capacité cérébrale et la capacité corporelle que je me sentais victime d’une erreur.
Je me révoltais au fond de moi-même contre mes éducateurs et me plaignais de ce qu’on négligeât le corps pour tant demander au cerveau. J’en voulais presque à mes maîtres et les rendais responsables de ma faiblesse dont j’avais honte.
Que faisait-on pour nous fortifier? On sortait une ou deux fois la semaine de sa prison, on se promenait, en rangs, sans liberté, musique en tête, comme des soldats, la tunique et le ceinturon serrés, flanqués de surveillants grincheux, chiens de garde de notre troupe qui ne laissaient échapper aucune faute au règlement.
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Quelques têtes dépassaient la moyenne,, quelques poitrines larges bombaient sous la tunique, c’étaient des fils de cultivateurs pleins de vigueur et de force qui se faisaient craindre et dont les mollets et les biceps donnaient envie. Ils en étaient fiers et à tout propos les gonflaient avec ostentation.
A la récréation, ces privilégiés escaladaient le mur de la cour et apparaissaient au faîte d’un mât avec un sourire de mépris pour la philosophie qu’on venait de marmotter à leurs oreilles.
Nous ne les suivions pas, nous contentant de les regarder à travers les fissures d’une porte se balancer à des cordages et prendre leurs ébats joyeux.
Ils revenaient la face enluminée, le front en sueur, les mains ealleuses, les habits déchirés, mais gais et contents. Ils attendaient la classe pour se reposer de leurs fatigues, ils y dormaient au son monotone des récitations. Le professeur les laissait tranquilles, ils ne se réveillaient que pour la récréation.
Nous avions de terribles revanches. Le jour de la distribution des prix, ces forts étaient oubliés; leur nom était rayé des diverses matières des lettres et des sciences, mais ils remportaient le prix de gymnastique et un succès de fou rire; c’était notre petite vengeance. On admettait que pour obtenir ce prix, il fallait être nul en toute autre chose, être un parfait crétin.
Cependant, au dedans de moi-même, je pensais que je me laisserais bien volontiers'huer pour posséder lapoitrine et les bras de mon camarade ; je ne comprenais pas la nécessité de séparer les qualités physiques des qualités intellectuelles, je rêvais au contraire pour moi la réunion de ces avantages.
Je n’étais certes pas seul à penser ainsi; mais que faire, comment se fortifier, à qui parler de cela, comment se renseigner et satisfaire ma curiosité à ce sujet?
Je m’adressai timidement au vieux sergent, ancien prévôt d’armes et de gymnastique qui donnait des leçons particulières aux amateurs, car la gymnastique n’était pas alors obligatoire. Il me toisa du regard, me fit sentir que ses secrets n’étaient pas faits pour moi. Afin de me convaincre, il me pria d’essayer quelques exercices, la pierre de touche des forts ; il me porta sur les barres parallèles où je faisais, comme vous pensez, triste figure ; il me hissa à une barre de trapèze où je me cramponnai quelques secondes et, convaincu de ma faiblesse radicale, je me
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retirai piteux et tout meurtri. Ce fut ma première leçon de gymnastique.
J’abandonnai le portique pour retourner à mes livres, mais malgré moi ces pensées revenaient sans cesse à mon esprit et je ne pouvais admettre, tout faible que j’étais, qu’il n’y eût pas des moyens de sortir de cet état d'infériorité qui m’humiliait.
Je vins à Paris et me mis à fréquenter les gymnases et les cirques; je canotai; je trouvai auprès de Triât et de ses élèves quelques conseils et, en quelques années, je m’améliorai si bien que je devins d’une force moyenne.
C’était en 1876, les sociétés de gymnastique commençaient à se former; elles avaient peu de contact avec le public, qui ignorait ou ne comprenait pas leur but. Pleines de bonnes intentions, leur utilité ne ressortait pas clairement des moyens qu’elles employaient. Leur enseignement incertain était dirigé vers la chose la plus pressante : se montrer et attirer l’attention par des spectacles. On sacrifiait le fond même de la méthode à, l’effet théâtral des ensembles au lieu de faire valoir et de rechercher les bienfaits que la jeunesse pouvait retirer do l’exercice.
Cependant, s’il y avait absence de méthode, une grande pensée dominait les sociétés de gymnastique : l’amour de la Patrie et le devoir d’être fort pour la défendre. Cette seule pensée suffisait à excuser les imperfections de leur système d’éducation, système qui peut d’ailleurs facilement s’améliorer.
Nos critiques à ce sujet sont bienveillantes, elles sont dictées par la sympathie que nous avons pour elles et notre foi dans l’avenir d’une méthode épurée par la science.
Je n’hésitai donc pas à entrer dans leurs rangs bien que, par nature, je répugne aux parades et aux cérémonies d’estrades; j’endossai le maillot et la vareuse pour marcher de compagnie, clairons en tête.
Ces divertissements ne me faisaient point oublier mon programme; mon désir devenait chaque jour plus impérieux de Techercher et de connaître les meilleures conditions de développement et de vigueur corporels pour en profiter et en faire profiter les autres.
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Je suivis assidûment les cours de physiologie, d’anthropologie et de médecine, consignant, partout où je les rencontrais, des observations applicables à mon sujet.
Celles-ei étaient peu nombreuses, dispersées; je ne trouvai nulle part dans les études classiques françaises une synthèse qui pût être le point de départ d’une doctrine.
J’en parlais souvent aux amis que je recrutais dans les longues et bonnes heures passées à écouter les leçons des maîtres et j’échangeai, avec eux des vues élevées sur l’application des sciences biologiques au perfectionnement humain.
Nous ébauchions des plans et formions le projet d’une école scientifique d’éducation où les procédés seraient justifiés parle but à atteindre. Nous ne nous doutions pas que cette tentative fût révolutionnaire, tant elle paraissait logique, et nous ne nous abusions point sur la difficulté et le temps qu’il faudrait pour triompher des préjugés alors enracinés.
Nous étions placés entre les praticiens étrangers à toute notion générale, à toute loi biologique, et entre les savants éloignés de toute pratique, qu’ils tenaient d’ailleurs en profond mépris.
Nous rêvions de rallier les deux activités; l’activité physique èt l’activité intellectuelle, la pensée et l’action ne peuvent être fécondes que par leur pénétration intime.
Mon ami Emile Corra me donna l’aide de son talent et l’appui de ses profondes convictions; il m’encouragea à créer la première école, modeste sans doute, mais grande par l’idée à laquelle elle se rattachait. Cette école, appelée Cercle de gymnastique rationnelle , réunissait dans des cours théoriques et pratiques les professeurs désireux d’apprendre les éléments des sciences qui trouvent leur application à l’éducation physique.
Ces cours se continuèrent pendant six années, de 1880 à 1886. La ville de Paris leur accorda une subvention annuelle de 1.000 francs. Ils furent suivis par des médecins, des professeurs de gymnastique, des instituteurs, les élèves de l’École normale d’Auteuil et des amateurs de passage.
Suivant les besoins, nous en transportions le siège dans les mairies, dans les écoles, dans les sociétés de gymnastique, à l’École de Joinville-le-Pont.
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Des expériences de mensuration nous permirent de faire nos premières recherches sur les effets de l’entraînement, et une 4eçon-type fut établie sur les bases de l’hygiène et de l’esthétique.
Dans des assemblées générales, ces résultats furent discutés. Là se rencontraient le D r Daily, le D r Laborde, le capitaine Bonnal, alors commandant l’École de gymnastique militaire de Joinville-le-Pont, et maintenant général en retraite ; Triât, Paz et d’autres personnalités du monde gymnastique.
Le résumé de ces discussions fut publié dans un Bulletin 1 envoyé gratuitement aux instituteurs de la Seine.
On y trouve des travaux originaux d’un caractère scientifique 2 et des décisions adoptées depuis dans différents congrès de l’enseignement et de l’Union des Sociétés de gymnastique de France (Congrès de Reims, 1882).
Nous eûmes l’appui d’hommes éminents ; Paul Bert et Jules Ferry concevaient comme nous la nécessité d’introduire la méthode scientifique dans l’éducation. Il y avait pour un éducateur doublé d’un physiologiste un plan d’études bien net et suffisamment vaste pour être le point de départ d’un art nouveau. Ces recherches devaient tendre à établir une pédagogie de l’éducation physique sur la connaissance des effets des mouvements en vue du perfectionnement de l’homme. Cette méthode aurait son retentissement dans l’éducation intellectuelle.
Nous ne prétendions pas réaliser un plan aussi étendu ; de tels travaux demandent les efforts de plusieurs générations.
Nous avions besoin d’être secondé. Paul Bert nous présenta à M. le professeur Marey, bien connu par ses applications des procédés des sciences exactes à la biologie.
L’auteur de La Machine animale et de la Méthode graphique nous attirait, nous avions avec lui une communion de tendances qui créait une véritable sympathie.
Nous reçûmes du maître un aeeueil bienveillant, et nous eûmes le plaisir de tomber d’accord avec lui. Après un échange de vues et d’idées, nous établîmes un programme d’études qui
1. L’Education physique. Bulletin d’anlhropoteckniedu Cercle degymnastisque rationnelle , 1880 à 1886.
2. Résumé de cours théoriques sur l’éducation physique, par Georges Demeny. 1880-1886.
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servit d’introduction à des demandes de subvention adressées à la Ville de Paris et à l’État.
Ces concours devaient permettre de créer un laboratoire de recherches spécialement affecté à l'élude des effets de l'entraînement chez l’homme et à rechercher les lois de la meilleure utilisation de la force musculaire.
Fortement appuyée par M. de Hérédia, président du Conseil municipal, et présentée par M. leD r Levraud, rapporteur de la 4 e commission, cette demande fut accueillie en 1881, et une somme de 10.000 francs fut accordée 1 pour installer une piste circulaire de 500 mètres ; une subvention annuelle de- 12.000 francs fut également votée pour frais d’expériences.
Je fus chargé par M. Marey, absent de Paris, de régler et de surveiller les premiers travaux d’installation du laboratoire, qui prit le nom de Station physiologique.
Cette station consista d’abord en une simple baraque en planches destinée à abriter les appareils et un écran noir pourles premières expériences de chronophotographie. J’y travaillai pendant deux ans et, grâce à Jules Ferry, une demande de crédit fut accordée par la Chambre des députés. Il est intéressant de lire le compte rendu de la discussion qui s’éleva à ce sujet dans la séance du 28 juillet 1882. Cela est édifiant pour connaître l’état des esprits à ce moment.
Je m’entendis avec M. Ziégler et M. Sansbœuf, architectes,, tous deux désignés par leur dévouement à la cause de l’éducation physique et leurs connaissances techniques. Les travaux commencés en 1882 furent terminés en 1883, et quand M. Marey revint de Naples, il put prendre possession de son laboratoireprêt à fonctionner.
Un arrêté ministériel du 30 octobre 1882 me nommait prépa rateur de la Station physiologique. Ma voie était tracée, et peu d’hommes ont eu le bonheur de réaliser une idée philosophique avec l’aide puissante que je trouvais ou croyais trouver alors.
Je ne perdis pas de temps, impatient de cueillir des résultats, employant les procédés de la chronophotographie et de la méthode graphique imaginés par M. Marey, les perfection-