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Tissot, La santé des gens de lettres

l’exercice modéré est pour eux le seul moyen d’éviter les troubles de la nutrition qu’engendrent fatalement la fatigue nerveuse etl’état sédentaire. Nous avons vu l’influence décongestive de certains exercices.

Le cerveau ne peut, comme le muscle, rejeter mécaniquement ses déchets. La contraction musculaire en activant la circulation débarrasse le muscle de sang impur, elle lave en même temps le cerveau et pour cela devient un palliatif au travail congestif.

Au contraire un cerveau qui travaille se fatigue car il n’y a pas d’autre mouvement que le torrent circulatoire qui favorise l’élimination des déchets du travail et l’homme d’étude a une circulation ralentie par l’immobilité.

L’exercice musculaire est inséparable de l’exercice des sens et des facultés morales. Comme les muscles, les organes de la pensée et de la volonté s’améliorent suivant la loi générale, en s’accommodant à la quantité et à l’espèce de travail produit. Les phénomènes de la vie organique et les phénomènes moraux sont loin d’être séparés par une barrière infranchissable ; ils ont bien des caractères communs.

Hygiène cérébrale et surmenage scolaire; — La fausse hiérarchie trop souvent établie dans les fonctions a pour conséquence d’introduire dans l’éducation des erreurs correspondantes et de négliger toute hygiène cérébrale dans l’éducation intellectuelle.

On veut toujours faire produire davantage au cerveau sans s inquiéter s’il peut s’accommoder du surcroît d’activité qu’on lui demande. Les épreuves imposées à la jeunesse amènent plutôt la fatigue que le perfectionnement cérébral, et cet état de choses a son retentissement lointain.

Les concours sont un mode de sélection habituel, mais en sont les premiers éliminés ceux qui ne peuvent supporter le surmenage cérébral. Parmi ces derniers, il en est de très bien doués, pleins d’initiative, organisés pour rendre de réels services, mais incapables de s’assimiler et de répéter en perroquet les matières indigestes d’un long examen. Ils cèdent le pas à des médiocres, dociles, qui possèdent des qualités d’ordre inférieur.

Précocité. Tous les esprits distingués se sont formés par des efforts personnels, presque tous ont été rebelles à ce surmenage scolaire et n’ont guère brillé au début de leurs études classiques. La précocité est rarement un indice de valeur, le surmenage est la plus déplorable condition de perfectionnement. L’enfant précoce, poussé par ses parents ou par ses maîtres, n’atteindra jamais lé degré de développement dont il est susceptible, et, dans la vie, les petits prodiges et les lauréats des concours ne tiennent pas leurs promesses. Ils sont soutenus dans la lutte plutôt par les privilèges que par leurs talents.

Abaissement du caractère par surmenage. — Ceci est grave, une nation dirigée par des hommes précoces et surmenés doit s’attendre a voir baisser le niveau de sa puissance morale et intellectuelle. L’intelligence s’égare, les raffinements intellectuels sont des maladies s’ils n’ont plus rien de commun avec la nature ; plus l’intelligence s’affine et se déprave, moins le caractère se développe.

C’est dans une forte éducation physique qu’il faut alors se retremper. Toutes les erreurs des éducateurs proviennent de la connaissance incomplète de la nature humaine.

Rôle de la psychologie dans l’éducation intellectuelle. — Les gens de lettres, les artistes, les philosophes spiritualistes qui négligent l’influence des forces physiques sur l’être moral sont incomplets et planent dans une sphère de pure imagination. Les romanciers n’ont, pendant longtemps, tenu aucun compte du milieu dans lequel s’agitaient les personnages de leurs romans, ils les faisaient mouvoir à leur gré, sans raison, comme des marionnettes, pour satisfaire la simple curiosité du lecteur et pour lui servir des situations alléchantes. Les philosophes matérialistes, les physiologistes, les anatomistes et médecins, en négligeant l’influence du moral sur l’être physique sont également incomplets et dans l’erreur.

Ce sera aux psychologistes de combler les lacunes existantes ét à établir exactement les liens du physique et du moral.

Les phénomènes moraux ne sont pas les phénomènes physiques, mais ils ont comme ceux-ci leurs lois, ils ne sont ni plus ni moins, mais autre chose ; cè sont des fonctions d’organes

Desieny. — Bases scient

différents. La source du mouvement nous est aussi inconnue que la raison des actes moraux les plus complexes, nous savons cependant qu’il n’y a pas plus de pensée sans cerveau que de mouvement sans muscle et de digestion sans estomac.

Influence du moral sur le physique. ■— L’étude de l’homme moral est absolument inséparable de l’étude de l’homme physique. Il ne peut exister d^éducateurs dignes de ce nom ignorant les relations entre les.organes et leurs fonctions, assez peu instruits pour vouloir un surcroît d’activité des fonctions sans s’inquiéter d'améliorer les organes eux-mêmes et surtout sans tenir compta des influences morales.

Il est des cas simples où l’influence du moral sur le physique, •se manifeste d’une façon éclatante. On connaît maintenant^ les variations du pouls et les déplacements de la masse du sang sous l’influence d’une excitation cérébrale. Mosso a montré qu’au moindre bruit, le pouls d’une personne endormie devient plus fréquent, sans qu’il y ait réveil ; le sang afflue au cerveau ipour le plus faible travail intellectuel.

L’étude du pouls capillaire donne des indications précieuses sur l’influence de ce travail i . Ges modifications demandent l’intégrité des centres nerveux; chez les personnes atteintes de faiblesse cérébrale, rien de pareil ne se produit. Des gens normaux sont dans le même cas sous l’action du tabac, du café fort ou d’une grande douleur.

Sous l’influence d’une émotion, le cœur bat plus vite, la respiration est haletante, les vaisseaux changent de calibre, le volume du bras et de la main diminue. L’émotion est-elle plus forte, la syncope peut survenir. La peur vous paralyse et produit des troubles intestinaux graves, le corps est pris de tremblements et se couvre de sueur, la vessie se contracte et l’intestin se vide, on perd tous ses moyens de défense. Les émotions troublent la digestion et en modifient les ferments. Les passions chroniques altèrent la santé ; le cœur et le foie sont les premiers organes à en ressentir le contre-coup ; avoir gros cœur est une expression proverbiale. La colère, la haine rendent malades et malheureux ceux qui s’y abandonnent. La

1. Binet et Courtier, Année psychologique ; Binet et Henri, La Fatigue intellectuelle. ,

bonté, la joie et la gaîté, au contraire, épanouissent; chez l’homme tranquille, recherchant les émotions douces, le sang circule plus facilement, la nutrition est plus active, la santé, générale est meilleure. Féré cite des exemples de troubles, moraux causés chez les enfants par la frayeur, par de mauvaises rencontres, par des domestiques vicieux. Il recommande de ne pas perdre les enfants de vue avant l’époque où, mieux instruits sur les dangers qui les menacent, ils pourront les éviter d’eux mêmes 1 .

L’âge, en modifiant la contractilité des vaisseaux, diminue la manifestation extérieure de l’émotion ; un front jeune rougit et pâlit facilement : celui de l’homme mûr reste impassible.

Les hommes d’affaires, les hommes politiques, les ambitieux toujours inquiets et passant des points extrêmes de la joie à la déception, meurent jeunes et ne sont pas des modèles de sujets équilibrés durant leur vie.

Mosso dans son livre sur la peur 1 développe ces influences, morales avec son talent de vulgarisateur.

Les centres nerveux sont éminemment excitables, il ne faqt, pas une bien grande dose d’alcool pour amener l’ébriété et l’inconscience. Les affaires se traitent facilement à table après boire, et les confidences sont alors faciles,. In vino veritas, dit. le proverbe. La musique aussi possède une action très excitante, elle exalte les sentiments. On soulève les masses avec des chants auxquels on adapte des paroles de circonstance. Le clairon et le tambour ramènent les traînards, une marche entraînante accélère l’allure d’une troupe fatiguée.

Par la suggestion, on arrive à faire exécuter les actes les plus variés à des personnes hypnotisables, et l’on influe sur leur santé et leur état mental.

La fatigue agit au début comme un excitant, le travail intellectuel augmente d’abord la force musculaire, puis la déprime ; la fatigue musculaire amène des troubles cérébraux, de l’insomnie, des rêves.

La maladie modifie profondément le caractère ; avant d’éclater, elle est précédée d’un période de troubles moraux caractéristiques.

1. Féré, Instinct sexuel. Evolution et dissolution, Paris, F. Alcan.

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