‹ Les basfonds de la societéChapitre 32 sur 37 · LE GARDIEN, LA FEMME, LA COUSINE · texte numérisé non relu

LE GARDIEN, LA FEMME, LA COUSINE

LA FEMME

C’est égal, pas fâchée d’êt’ dehors 1... Pas pour dire, mais ça sent pas bon, là-dedans ; vous m’direz à ça, pour c’qui z’ont n’à y rester... — Ah ça ! va folloir tout à l’heure qu’on t’porte, si tu marches point mieux qu’ça î

LA COUSINE

Pas ma faute.

LA FEMME

Et moi donc, quoi que j’deviendrais, si j’avais pas d’courage? Si tu crois qu’ça m’fait plaisir, tout c’qui m’arrive !.. Un homme qu’aurait pu êt* si hureux! qu’avait tout pour lui, et finir comme y va finir !... Enfin, n’importe! (.4 k gardien.) Où ça qui faut qu’j’aille, à présent, mossieu, pour sa montre, sans vous commander ? où qui faut qu’j’aille, dites ?

LE GARDIEN

Vous avez l’temps.

LA FEMME

Bien, bien, du moment qu’vous m’promettez que jTau-

LA FEMME DD CONDAMNÉ

rai. — Me v’ià tout sus l’dos, à présent ; songez, un garçon et trois d’moiselles ! Comment que j’vas m’en tirer ? Faut que j’trime, si j’veux faire hortneur à mes affaires!

LE GARDIEN

Ça me regarde pas.

LA FEMME

C’est pas non plus pour vous qu’je l’dis. — Mélie î LA COUSINE.

Après?

LA FEMME

J’suis un peu comme toi, j'aimerais pas de v’nir ici tous les deux jours.

LA COUSINE

C’est bon neune fois.

LA FEMME

Et encore.

A LA BELLE ÉTOILE

(A Paris, fin novembre, quatre heures dumatin, rue Basse-du- Rempart, en face de la rue de la Paix, et sur le boulevard.— Il neige. )

THÉODORE, ZOÉ

THÉODORE, du haut du parapet qui borde le boulevard , et d'une voix enrouée.

Hé! Zoé!... Pas fichue de m’répondre! — Hé! Zoé!... Et dire qu’j’ai passé tantôt rue Montorgueil sans ramasser d’z’écailles d’huitres pour y fout’ sus la tête ! {Il se baisse. ^ C’est égal, v’ià aut’ chose... aie pas peur, j’vas t’donner d’mes nouvelles !

zoé, dans la rue Basse et s'éveillant.

Quoi qu’c’est? quoi qu)y a î

THÉODORE

Monte ici, qu’on t’parle!

ZOÉ

Quoiqu’on m’jetteï... J’sais d’qui qu’ça m’vient. C’est toi, Théodore ?

THÉODORE

Monte un peu, j’ai des compliments n’à t’faire.

A LA BELLE ÉTOILE

ZOÉ

Ne m’jette pus rien, v’ià que j’monte; c’est comme des cailloux sus la figure, tant qu’c’est gelé.

THÉODORE

Faut-y aller t’présenter la main?

ZOÉ

Me v’iàl me v’iàl

THÉODORE

Tu dormais.

ZOÉ

J’m’avais endormi d’froid mon gueux s’avait éteint. J'ai mes pauv’s mains et mes pieds que j 'les sens pus.

THÉODORE

Quoi qu’t’as fait d’ta nuit! Comben qu’t’as.

ZOÉ

Pas grand’chose... fait trop froid, rien à faire. THÉODORE.

Aboulé tes fonds.

ZOÉ

Tu vois, y a pas gras.

J'crois ben, tu dors.

ZOÉ

De froids, que j’te dis.

THÉODORE

De paresse, salope l T’as bu, t’es soûle l A preuve, tu vois pas c’qu’on t’donne : quoi qu’c’est de ' c’te mitraille que j’entrevois là !

ZOÉ

Des pièces six yards.

THÉODORE

T’en as menti 1 c’est des yards... J’t’avais défendu d’en recevoir ; pourquoi qu’t’en as reçu !... dis-le, malheureuse, veux-tu me l’dire, d’où qui t’viennent ?

A LA BELLE ÉTOILE

ZOÉ

D’un enfant.

THÉODORE

Où qu’est son mouchoir, si c’est un enfant ?

ZOÉ

J’y ai pas.

Tais-toi, j’ai pas fini!... Où qu’il est, son mouchoir? montre-le-moi, j’veux l’voir.

- ZOK.

J’y ai pas demandé.

Théodore, s 'avançant le poing levé.

Tu y a pas demandé ?

ZOÉ, reculant.

Non.

THÉODORE

Pourquoi qu’tu y as pas demandé, quand j’te r’commande de le faire? Tu pouvais pas y prend’e, bougre de cochonne ! Comme si qu’on pouvait pas non plus leur z’y dire, à ces crapauds-!à : Vole ta mère et viens m’voir !... Pas la mer à boire, pourtant... Mais non, t’aime mieux te r’poser... Tiens, vois-tu, t’as jamais su rien faire que des bêtises.... Et t’as dTamour-propre, encore!

ZOÉ

P vas t’dire...

THÉODORE

M’approche pas, tu pues... Mais, j’y pense, j’ai deux mots n’à vous dire. Quoi qu’c’est, si vous plaît, de c’t’individu qu’on causait avec, hier au soir, cont’ Saint-Eustache, sous l’coup d’neuf heures ?

ZOÉ

Un particulier que j’connais pas.

A LA BELLE ÉTOILE

Pas vrai !

THÉODORE

ZOÉ

J’te dis...

THÉODORE

Moi aussi, j’te dis... j’te dis qu’t’as bu !

ZOÉ

Mais, quant à ce que...

THÉODORE

Tu vas pas t’taire !... C’était un amant : il était mal mis, il avait eune veste... Que j’t’y r’prenne, à m’faire des queues... j’t’envoye en paradis !

ZOÉ

J’te jure sus ma mère..,

THÉODORE

L’invoque pas, a n’a qu’faire là-dedans ; a l’est morte, on l’a enterrée, a r’pose, la réveille pas.

ZOÉ

Faut donc pus rien dire ?

Faut obéir, faut s’taire, ou des coups... Tu m’connais !... Pas un mot, réplique pas, ou j’eommence... J’aime pas les discours, tu sais... j’ies ai même jamais aimés... taisonsnous! — Y a-t’y longtemps qu’l’as vu Polyte ? réponds!

ZOÉ

Qui ça, Polyte !

THÉODORE

Bon 1 v'ià qu’tu t’rappelles pus de rien ; nous allons rire.

ZOÉ

Connais pas.

THÉODORE

Tu connais pas? En v’ià eune sévère ; tu connais pas !

A LA BELLE ÉTOILE

Qu’a travaillé longtemps dans l’Var, en panetot d’couleur (*) et pantalon jaune, l’amant à boyau vert... en as-tu assez? en v’ià, me semble, des renseignements 1

ZOÉ

Pas Polyte la Gogotte ?

THÉODORE

Lui-même. Y a longtemps qu’tu l'as vu ?

ZOÉ

J 'sais pu comben.

THÉODORE

En c’cas serche à l’voir, tu verras par toi-même si c’est pas vrai. J’aime putôt pas Dieu qu’j’invente rien !... Un chapeau, d’abord, sus sa tête, comme j’en ai peu vu ; du linge... et du fin, eune cravate, eune toquante (*) avec ses breloques, un lorgnon, une canne, un gilet à boutons d’or... Est-ce que j’sais tout c’qu’il a pas ?... eune redingote blanche qu’y a d’Pécossais d’dans, un pantalon à sous-pieds, un foulard, des gants, eune pipe en écume, des chaussettes et des bottes !

ZOÉ

Tout ça !

THÉODORE

Tout ça, et d’I’argent dans sa poche ; oui, tout ça, salope ! Et moi, nom d’uni... quoi que j’possède, j’te l’demande! Si j’ai pas d’vermine, c’est pas ta faute. En fait d’chapeau j’ai eune casquette... et une belle, j’m’en moque ! En fait d’redingote, eune veste. Un pantalon, qu’le commissaire m’a déjà fait dire qu’on voyait c’que j’portais ; des gilets, j’en manque, j’en ai jamais évu avec toi; des bottes qui r’niflent, quand j’marche pas sus ses tiges... Et j’ai eune maîtresse !

(*; Costume de forçat.

(*) Une montre.

A LA BELLE ÉTOILE

ZOÉ

C’est-y ma faute si j’ai maigri !

THÉODORE

C’est-y la mienne î... Tiens, vois-tu, réplique pas; ou j 't’abats !

ZOÉ

Comme ça, tu m'prends tout ?

THÉODORE

J’prends c’qui me r’vient. Avec ça qu’y a gras !... J’te laisse ta nuit, j’vas m’coucher; travaille, c’que tu ramasseras, c’est pour toi.

ZOÉ

Du froid qui fait ? Merci! J’voudrais t'y voir, tu rirais... Pus souvent, que j’vas en avoir, à l’heure qu’il est, dTouvrage !

THÉODORE

Après î

ZOÉ

Tiens ! t’es pas raisonnable, vois-tu ?

THÉODORE

On me l’a dit avant toi.

ZOÉ

Tu dis qu’j’ai bu.

Je l’répéterai quand tu voudras.

ZOÉ

V’ià tout à l’heure deux jours que j’ai pas pris d’eau-devie c’qu’entrerait dans n’ein dé.

THÉODORE

Tiens, va-t’en ! t’es trop laide à voir.

zoi.

V’ià tois nuits que j’couche dehors.

THÉODORE

Eh ben î

A LA BELLE ÉTOILE

ZOÉ

On veut pus d’moi dans mon garni ; on m’ouvre pas : j’y dois tois francs î

THÉODORE

Ça me r 'garde pas, engraisse.

ZOÉ

J 'suis ben heureuse, c'est pas l’embarras!

THÉODORE

En v là assez! mes amitiéschez vous ; m’embête pas, j’vas m’coucher.

ZOÉ

Et tu m’iaisses...

THÉODORE

Faut-y pas t’tenir compagnie? Merci !

ZOÉ

Sans rien?

THÉODORE

Et les manches pareilles,

ZOÉ

Eh ben, c’est gentil ! — Dis donc !

THÉODORE

Pas l’temps.

ZOÉ

Me v’ià putain pour l’honneur !

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