LE GARDIEN, LA FEMME, LA COUSINE
LA FEMME
C’est égal, pas fâchée d’êt’ dehors 1... Pas pour dire, mais ça sent pas bon, là-dedans ; vous m’direz à ça, pour c’qui z’ont n’à y rester... — Ah ça ! va folloir tout à l’heure qu’on t’porte, si tu marches point mieux qu’ça î
LA COUSINE
Pas ma faute.
LA FEMME
Et moi donc, quoi que j’deviendrais, si j’avais pas d’courage? Si tu crois qu’ça m’fait plaisir, tout c’qui m’arrive !.. Un homme qu’aurait pu êt* si hureux! qu’avait tout pour lui, et finir comme y va finir !... Enfin, n’importe! (.4 k gardien.) Où ça qui faut qu’j’aille, à présent, mossieu, pour sa montre, sans vous commander ? où qui faut qu’j’aille, dites ?
LE GARDIEN
Vous avez l’temps.
LA FEMME
Bien, bien, du moment qu’vous m’promettez que jTau-
LA FEMME DD CONDAMNÉ
rai. — Me v’ià tout sus l’dos, à présent ; songez, un garçon et trois d’moiselles ! Comment que j’vas m’en tirer ? Faut que j’trime, si j’veux faire hortneur à mes affaires!
LE GARDIEN
Ça me regarde pas.
LA FEMME
C’est pas non plus pour vous qu’je l’dis. — Mélie î LA COUSINE.
Après?
LA FEMME
J’suis un peu comme toi, j'aimerais pas de v’nir ici tous les deux jours.
LA COUSINE
C’est bon neune fois.
LA FEMME
Et encore.
A LA BELLE ÉTOILE
(A Paris, fin novembre, quatre heures dumatin, rue Basse-du- Rempart, en face de la rue de la Paix, et sur le boulevard.— Il neige. )
THÉODORE, ZOÉ
THÉODORE, du haut du parapet qui borde le boulevard , et d'une voix enrouée.
Hé! Zoé!... Pas fichue de m’répondre! — Hé! Zoé!... Et dire qu’j’ai passé tantôt rue Montorgueil sans ramasser d’z’écailles d’huitres pour y fout’ sus la tête ! {Il se baisse. ^ C’est égal, v’ià aut’ chose... aie pas peur, j’vas t’donner d’mes nouvelles !
zoé, dans la rue Basse et s'éveillant.
Quoi qu’c’est? quoi qu)y a î
THÉODORE
Monte ici, qu’on t’parle!
ZOÉ
Quoiqu’on m’jetteï... J’sais d’qui qu’ça m’vient. C’est toi, Théodore ?
THÉODORE
Monte un peu, j’ai des compliments n’à t’faire.
A LA BELLE ÉTOILE
ZOÉ
Ne m’jette pus rien, v’ià que j’monte; c’est comme des cailloux sus la figure, tant qu’c’est gelé.
THÉODORE
Faut-y aller t’présenter la main?
ZOÉ
Me v’iàl me v’iàl
THÉODORE
Tu dormais.
ZOÉ
J’m’avais endormi d’froid mon gueux s’avait éteint. J'ai mes pauv’s mains et mes pieds que j 'les sens pus.
THÉODORE
Quoi qu’t’as fait d’ta nuit! Comben qu’t’as.
ZOÉ
Pas grand’chose... fait trop froid, rien à faire. THÉODORE.
Aboulé tes fonds.
ZOÉ
Tu vois, y a pas gras.
J'crois ben, tu dors.
ZOÉ
De froids, que j’te dis.
THÉODORE
De paresse, salope l T’as bu, t’es soûle l A preuve, tu vois pas c’qu’on t’donne : quoi qu’c’est de ' c’te mitraille que j’entrevois là !
ZOÉ
Des pièces six yards.
THÉODORE
T’en as menti 1 c’est des yards... J’t’avais défendu d’en recevoir ; pourquoi qu’t’en as reçu !... dis-le, malheureuse, veux-tu me l’dire, d’où qui t’viennent ?
A LA BELLE ÉTOILE
ZOÉ
D’un enfant.
THÉODORE
Où qu’est son mouchoir, si c’est un enfant ?
ZOÉ
J’y ai pas.
Tais-toi, j’ai pas fini!... Où qu’il est, son mouchoir? montre-le-moi, j’veux l’voir.
- ZOK.
J’y ai pas demandé.
Théodore, s 'avançant le poing levé.
Tu y a pas demandé ?
ZOÉ, reculant.
Non.
THÉODORE
Pourquoi qu’tu y as pas demandé, quand j’te r’commande de le faire? Tu pouvais pas y prend’e, bougre de cochonne ! Comme si qu’on pouvait pas non plus leur z’y dire, à ces crapauds-!à : Vole ta mère et viens m’voir !... Pas la mer à boire, pourtant... Mais non, t’aime mieux te r’poser... Tiens, vois-tu, t’as jamais su rien faire que des bêtises.... Et t’as dTamour-propre, encore!
ZOÉ
P vas t’dire...
THÉODORE
M’approche pas, tu pues... Mais, j’y pense, j’ai deux mots n’à vous dire. Quoi qu’c’est, si vous plaît, de c’t’individu qu’on causait avec, hier au soir, cont’ Saint-Eustache, sous l’coup d’neuf heures ?
ZOÉ
Un particulier que j’connais pas.
A LA BELLE ÉTOILE
Pas vrai !
THÉODORE
ZOÉ
J’te dis...
THÉODORE
Moi aussi, j’te dis... j’te dis qu’t’as bu !
ZOÉ
Mais, quant à ce que...
THÉODORE
Tu vas pas t’taire !... C’était un amant : il était mal mis, il avait eune veste... Que j’t’y r’prenne, à m’faire des queues... j’t’envoye en paradis !
ZOÉ
J’te jure sus ma mère..,
THÉODORE
L’invoque pas, a n’a qu’faire là-dedans ; a l’est morte, on l’a enterrée, a r’pose, la réveille pas.
ZOÉ
Faut donc pus rien dire ?
Faut obéir, faut s’taire, ou des coups... Tu m’connais !... Pas un mot, réplique pas, ou j’eommence... J’aime pas les discours, tu sais... j’ies ai même jamais aimés... taisonsnous! — Y a-t’y longtemps qu’l’as vu Polyte ? réponds!
ZOÉ
Qui ça, Polyte !
THÉODORE
Bon 1 v'ià qu’tu t’rappelles pus de rien ; nous allons rire.
ZOÉ
Connais pas.
THÉODORE
Tu connais pas? En v’ià eune sévère ; tu connais pas !
A LA BELLE ÉTOILE
Qu’a travaillé longtemps dans l’Var, en panetot d’couleur (*) et pantalon jaune, l’amant à boyau vert... en as-tu assez? en v’ià, me semble, des renseignements 1
ZOÉ
Pas Polyte la Gogotte ?
THÉODORE
Lui-même. Y a longtemps qu’tu l'as vu ?
ZOÉ
J 'sais pu comben.
THÉODORE
En c’cas serche à l’voir, tu verras par toi-même si c’est pas vrai. J’aime putôt pas Dieu qu’j’invente rien !... Un chapeau, d’abord, sus sa tête, comme j’en ai peu vu ; du linge... et du fin, eune cravate, eune toquante (*) avec ses breloques, un lorgnon, une canne, un gilet à boutons d’or... Est-ce que j’sais tout c’qu’il a pas ?... eune redingote blanche qu’y a d’Pécossais d’dans, un pantalon à sous-pieds, un foulard, des gants, eune pipe en écume, des chaussettes et des bottes !
ZOÉ
Tout ça !
THÉODORE
Tout ça, et d’I’argent dans sa poche ; oui, tout ça, salope ! Et moi, nom d’uni... quoi que j’possède, j’te l’demande! Si j’ai pas d’vermine, c’est pas ta faute. En fait d’chapeau j’ai eune casquette... et une belle, j’m’en moque ! En fait d’redingote, eune veste. Un pantalon, qu’le commissaire m’a déjà fait dire qu’on voyait c’que j’portais ; des gilets, j’en manque, j’en ai jamais évu avec toi; des bottes qui r’niflent, quand j’marche pas sus ses tiges... Et j’ai eune maîtresse !
(*; Costume de forçat.
(*) Une montre.
A LA BELLE ÉTOILE
ZOÉ
C’est-y ma faute si j’ai maigri !
THÉODORE
C’est-y la mienne î... Tiens, vois-tu, réplique pas; ou j 't’abats !
ZOÉ
Comme ça, tu m'prends tout ?
THÉODORE
J’prends c’qui me r’vient. Avec ça qu’y a gras !... J’te laisse ta nuit, j’vas m’coucher; travaille, c’que tu ramasseras, c’est pour toi.
ZOÉ
Du froid qui fait ? Merci! J’voudrais t'y voir, tu rirais... Pus souvent, que j’vas en avoir, à l’heure qu’il est, dTouvrage !
THÉODORE
Après î
ZOÉ
Tiens ! t’es pas raisonnable, vois-tu ?
THÉODORE
On me l’a dit avant toi.
ZOÉ
Tu dis qu’j’ai bu.
Je l’répéterai quand tu voudras.
ZOÉ
V’ià tout à l’heure deux jours que j’ai pas pris d’eau-devie c’qu’entrerait dans n’ein dé.
THÉODORE
Tiens, va-t’en ! t’es trop laide à voir.
zoi.
V’ià tois nuits que j’couche dehors.
THÉODORE
Eh ben î
A LA BELLE ÉTOILE
ZOÉ
On veut pus d’moi dans mon garni ; on m’ouvre pas : j’y dois tois francs î
THÉODORE
Ça me r 'garde pas, engraisse.
ZOÉ
J 'suis ben heureuse, c'est pas l’embarras!
THÉODORE
En v là assez! mes amitiéschez vous ; m’embête pas, j’vas m’coucher.
ZOÉ
Et tu m’iaisses...
THÉODORE
Faut-y pas t’tenir compagnie? Merci !
ZOÉ
Sans rien?
THÉODORE
Et les manches pareilles,
ZOÉ
Eh ben, c’est gentil ! — Dis donc !
THÉODORE
Pas l’temps.
ZOÉ
Me v’ià putain pour l’honneur !