LA DECORATION DES ÉGLISES ET LE MOBILIER. XIV* SIÈCLE
1 . Décor architectural. — Les malheurs de l'empire ont restreint forcément le luxe qu'on avait déployé dans les églises au xi® siècle ; d'autre part la multiplication des images qui partent maintenant de terre pour atteindre les voûtes, a réduit à presque rien le rôle de la décoration architecturale. A l'extérieur des églises les combinaisons de briques, comme à Mistra, où les parements de pierre, comme à Trébizonde, sont employés comme ornements. A Saint-Eugène de Trébizonde une moulure court le long des façades au niveau où naissent les arcs des fenêtres. A l'intérieur on continue à employer les pavés de marbre multicolore et les chapiteaux sculptés. Sous les arcades du portique extérieur de Trébizonde une frise assez grossière représente en bas-relief l'histoire d Adam et d'Eve. Enfin l'église de la Ghrysokephalos a conservé des fragments de sa toiture de cuivre formée de petites plaques reliées l'une à l'autre par des clous.
2. Décor iconographique. — L'iconographie des églises telle qu'elle s'est fixée au xi^ siècle a continué à imposer ses règles aux artistes, mais à l'emploi de la mosaïque à fond d'or se substitue de plus en plus la peinture à fresque, procédé plus économique et plus expéditif qui permet de
ne laisser vide d'images aucun recoin d'une église. Comme dans le domaine de l'architecture, des tendances nouvelles semblent se révéler dans la peinture du xiv' siècle, et rapprocher les distances qui séparent l'art byzantin de l'art occidental.
Le monastère de Chora (Kahrié-Djami) situé à l'origine hors des murs de Constantinople, fut restauré par le célèbre Théodore Métochite, ministre d'AndronicII (1282- 1238) qui s'est fait représenter sur le tympan de la Porte royale en costume de grand logotliète, coiffé d'un haut bonnet de soie blanche strit de bandes rouges, vêtu d'une tunique dorée et d'un manteau vert, offrant au Christ assis sur un trône le modèle de la basilique restaurée. Des mosaïques qui tapissaient autrefois les murs de cette église, la plupart ont disparu sous le badigeon des Turcs qui ont fait du monument une mosquée ; il ne reste plus que celles de la nef et des coupoles. Les plus belles sont celles qui ornent le second narthex ; elles comprennent deux séries de scènes qui représentent la vie du Christ et la vie de la Sainte Vierge ; une composition colossale, la Deisis, qui reliait les deux cycles sur un des panneaux latéraux a disparu ; d'autre part ces deux cycles sont résumés dans les deux coupoles qui surmontent ce narthex et qui représentent, l'une le Christ environné des patriarches et des chefs des tribus d'Israël, l'autre la Vierge entourée des rois d'Israël et des prophètes. Parle style, ces mosaïques diffèrent complètement de celles du xi* siècle ; les personnages n'ont plus les attitudes sculpturales, mais un peu froides des mosaïques de Saint-Luc et de Daphni ; ils ne se détachent plus isolés sur l'éternel fond d'or et placés dans un ordre presque symétrique ; ils se meuvent et se groupent librement avec une variété d'attitudes et une expression naturelle inconnues à l'art byzantin de l'âge d'or. On a quelquefois attribué ces mosaïques à des
peintres occidentaux et on a voulu y voir l'influence de Giotto ; M. Diehl qui a fait une étude approfondie de Kalirié Djami, a relevé certaines ressemblances entre ces mosaïques et les fresques que Giotto consacra aux mêmes sujets dans la chapelle de l'Arena à Padoue ; il a reconnu que Pœuvre byzantine n'oîTre pas la puissante originalité qui caractérise la manière Giotto. La comparaison des mosaïques de Kahrié-Djami avec certaines miniatures du XI* siècle qui sont l'œuvre authentique d'artistes byzantins, prouve que l'art byzantin se laissait pénétrer peu à peu par les influences de l'Occident. Désormais un fond pittoresque de monuments et de paysages sert de cadre aux scènes évangéliques ; l'artiste recherche les détails familiers et gracieux ; rien n'est plus exquis par exemple que le tableau de sainte Anne en prières au milieu d'un jardin fleuri arrosé d'eaux jaillissantes, ou de la distribution de la pourpre aux jeunes filles chargées de tisser le voile du Temple. La piété des Grecs du xiv* siècle n'a plus la grandeur farouche de celle de leurs ancêtres du xi^siècle ; on y découvre un sentiment attendri qui doit peut-être quelque chose à l'apôtre d'Assise.
Les peintures des églises de Mistra qui datent du xiv® et du début du xv® siècle nous offrent un témoignage analogue sur l'art byzantin. A la Métropole, M. Millet a découvert en 1894, sous le badigeon une vie du Christ et une vie de la Vierge dans lesquelles on retrouve les tons adoucis et les détails gracieux des mosaïques de Kahrié- Djami. Ces caractères s'affirment encore davantage dans les fresques de la Peribleptos (milieu du xiv° siècle) où l'on retrouve encore les mêmes sujets traités ; un Pantocrator ornait la coupole centrale, mais le morceau le plus remarquable est celui qui est peint dans l'absidiole septentrionale et qui représente la Divine Liturgie. Le Christ est assis sur un dais que soutiennent d'élégantes colonnes ;
de chaque côte s'avance vers lui une procession d'anges qui portent tous les instruments liturgiques nécessaires au saint sacrifice. Les anges « sont représentés la tête dé- « couverte ou coiffés de la mitre ; les carnations aux (( ombres verdâtres sont d'une coloration très chaude qui « met en relief le ton clair des robes, dont les lumières (( sont accusées par des rehauts de blanc ; le large dessin « des draperies blanches et jaunes des anges, le tracé de ({ leurs ailes vertes à revers bleus, déterminent sur un (( fond très simple d'un bleu intense des silhouettes déco- « ratives du plus grand effet. )) (i) Les peintures de la Pantanassa (début du xv° siècle) aux tons moins harmonieux semblent marquer un art inférieur à celui des autres églises de Mistra, mais ces œuvres montrent la variété d'inspiration dont l'art byzantin était susceptible.
Enfin il n'est pas jusqu'aux mosaïques ou aux fresques des monastères du IMont-Athos qui ne viennent s'ajouter aux témoignages de Kahrié-Djami et de Mistra. Sur le tympan de l'église de Vatopédi une mosaïque du xiv® siècle représente une Déisis. Le Christ aux cheveux blonds assis sur le trône traditionnel orné de pierres précieuses n'a plus l'aspect sévère qu'il avait au xi^ siècle ; une expression de douceur se dégage, au contraire, de sa personne. La scène de l'Annonciation cjui se trouve à droite est disposée comme celle de la chapelle de Padoue. Des fresques de la chapelle Saint-Nicolas de Lavra sont attribuées par une inscription au peintre Franco qui travaillait vers i36o, et descendait d'un de ces terribles Catalans venus en Grèce au début du xiv® siècle (2) ; par leur recherche du sentiment ces œuvres se rattachent à la même école. Le Mont-Athos fut d'ailleurs à cette époque un centre im-
(1) Magne, Gaz. des Beaux-Arts, 1897, I, p. 3o8.
(2) Voy. ScHLLMBERGER, L' expédition des Almugavares, Paris,
porlant d'activité .iriistiqac ; malheureusement il est difficile de reconnaître les œuvres originales sous les nombreuses restaurations qui les défigurent. Un peintre mystérieux, Manuel Panselinos, auquel on a donné le titre un peu ambitieux de a Raphaël de la peinture byzantine » aurait été le promoteur de cette renaissance artistique du Mont-Athos, mais on ne sait même pas à quelle époque il a vécu.
3. Le mobilier. — Les traditions byzantines, le goût des matières précieuses et des couleurs éclatantes se sont maintenus dans le mobilier des églises et du xiv® et du xv** siècle, mais dans ce domaine aussi, la production semble avoir été moins abondante qu'autrefois ; d'autre part un grand nombre d'objets de date et de provenance inconnues que l'on trouve dans nos musées et que l'on a une tendance trop grande à vieillir peuvent appartenir à cette époque. C'est ainsi que M. Molinier a restitué au xv^ siècle le triptyque d'ivoire conservé à Rome au couvent de la Minerve, attribué par Labarte au x* siècle ; une inscription indique le règne du dernier empereur de Byzance, Constantin Dragasès (i 448-53). Le panneau central représente une Déisis au droit, une croix pattée au revers ; sur les volets sont les principaux saints de l'église grecque. La belle croix dite des Zaccaria conservée à Gênes, celle de la basilique de Parenzo signée d'Ezéchiel, moine du monastère de Lavra sont de belles œuvres d'orfèvrerie. Enfin M. Millet a récemment mis en lumière une magnifique étoffe brodée du xiv® siècle, un voile liturgique ou (( epitaphios » conservé dans une église de Salonique, qui présente ce grand intérêt de nous montrer l'application aux arts décoratifs des nouveaux principes qui régissaient l'art byzantin. Sur le voile long de 2 mètres sur o'",70 de large est représenté au centre le corps du Christ après sa mort, étendu sur un suaire ; les chairs sont indiquées par
un véritable modclc dont la technique rappelle les traditions de Daphni. Deux anges vêtus comme des diacres s'inclinent sur le Sauveur : deux autres planent au-dessus. Autour de cette scène centrale sont les symboles des quatre évangélistes, et les extrémités sont occupées par la distribution du pain et du vin aux apôtres. Le sujet est donc consacré comme la mosaïque de Mistra à la « Divine Liturgie ». Les deux anges habillés en diacres tiennent audessus du corps du Christ le « ripidion » ou éventail que le diacre agite au-dessus des saintes espèces. La communion des Apôtres, si on la compare à celles de Kiev et de Scres, indique un art plus savant, plus soucieux du groupement naturel des personnages et de la vérité de leurs attitudes. « On croirait reconnaître, dit M. Millet, l'effort d'un primitif italien cherchant en toute conscience à exprimer la vie. » L'epitaphios de Salonique se rattache donc bien aux mêmes tendances que les mosaïques de Kahrié- Djami ou les peintures de Mistra.
Bibliographie. Diehl. Les mosaïques de Kahrié-Djaml (Etudes byzantines, p. 392-432). — Magne. Les églises de Mistra. Gajsette des Beaux-Arts igoi L (M. Millet prépare une étude complète sur les monuments de Mistra). — Millet. Les monastères et les églises de Trébizonde. {Bull. Corr. hell., 1894). — Strzygowski. Les chapiteaux de Sainte- Sophie à Trébizonde (/<^.) — Dachesne et Bayet. Missions au Mont-Athos, Paris 1875, — Millet. Une broderie byzantine (Bail. Corr. hell., igoô). — Millet. Inscriptions grecques de l'Athos, Paris, 190/i.
CONCLUSION
Les églises byzantines forment donc dans l'ensemble de l'art religieux un domaine bien distinct. Par leur architecture elles dérivent des types de basiliques orientales ou des monuments à plan central qui ont été usités en Asie Mineure à partir du iv" siècle ; l'Orient copte et syrien leur a fourni les éléments essentiels de leur décoration, mais les rapports intimes qui existaient au v® siècle entre l'art byzantin naissant et les arts de l'Orient, ne tardèrent pas à s'altérer. La Syrie et l'Egypte repoussaient de plus en plus la représentation de la forme humaine que l'art hellénistique leur avait imposée ; l'art byzantin, au contraire, restait fidèle aux traditions de l'art antique et le faisait servir au développement de l'inconographie chrétienne. La crise de la querelle des images eut pour conséquence d'émanciper dciinitivcment l'art byzantin de la tyrannie orientale ; désormais l'art byzantin fut lui-même ; les Grecs du xi" siècle firent passer au second plan l'art décoratif et créèrent un type définitif d'église, et une iconographie dont les principes régnent encore dans l'église grecque. Le xi*' siècle est vraiment l'âge d'or de l'art byzantin. Au xiv' siècle au contraire cet art manifeste les tendances qui entraînent la civilisation hellénique tout entière vers l'Occident ; l'architecture des églises par
CONCLUSION 61
l'altération du plan à croix grecque, montre l'invasion de ces influences étrangères ; l'art de Kahrié-DjamieldeMistra était peut-être le point de départ d'une nouvelle renaissance que la destruction de l'empire byzantin par les Turcs est venue anéantir dans sonprincipe. L'art byzantin, en effet, a bien survécu à la prise de Gonstantinople, mais il est resté stationnaire et n'a pu se développer librement. Les peintures du Mont-Athos si nombreuses à partir du xvi* siècle marquent l'arrêt du développement de l'art et de l'iconographie : le Guide de la peinture après avoir été d'abord peut-être un simple manuel est devenu la source officielle et unique d'inspiration. Au xvii^ siècle encore, un peintre vénitien Emmanuel Zane da Retimo ( 1 600- 1 680) continuait à orner les églises de Venise de peintures conformes aux règles byzantines. Les Turcs de Gonstantinople ont adopté pour leurs mosquées le plan des églises à croix grecque et à coupoles centrales ; l'art russe ne s'est jamais complètement émancipé de l'art byzantin. Ge sont là des survivances, mais l'originalité est absente de ces œuvres : l'événement funeste de 1 453 a bien arrêté le développement d'un art et d'une civilisation dont les ressources étaient encore considérables ; l'Occident seul désormais allait devenir la patrie de l'art et conserver l'héritage des traditions helléniques.
BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE (i)
Bibliographie de l'art byzantin à la fin du Manuel de Littérature byzantine de Krumbacher et dans A. Michel, Histoire de Tart. 1. 1, p. 209 (due à M. Millet). Une bibliographie périodique se trouve dans chacun des numéros de la Byzantlnische Zeilschrift dirigée par M. Krumbacher qui forme la principale des revues consacrées à la civilisation byzantine.
En France l'histoire de l'art byzantin est enseignée par M. Diehl à la Faculté des Lettres de Paris et par M. Millet à l'Ecole des Hautes Etudes (conférence d'iconographie religieuse). Une collection de clichés, de reproduction de monuments, de documents a été réunie par M. Millet. Voy. Millet. La collection chrétienne et byzantine des Hautes Etudes. A l'étranger le principal laboratoire d'art byzantin est celui de M. Strzygowski professeur à l'Université de Grâtz. On trouvera de nombreuses reproductions de monuments dans les ouA^'ages de Diehl (Justinien 1902. — Etudes byzantines 1905), Schlumberger (Nicéphore Phocas. — L'Epopée byzantine, 3 v.), De Beylié (L'habitation byzantine).
Ouvrages généraux .* Bayet. — L'art byzantin, Paris, i883.
Choisy. — L'art de bâtir chez les Byzantins, Paris, i884 et Histoire de l'architecture, t. IL
(x) Pour les monographies voir la bibliographie de chacun des chapitres.
BIBLIOGRAPHIE GÉnÉIULE 63
Schlnmberger. — Mélanges d'archéologie byzantine, Paris, 1895. Kondakov. — Histoire de l'art byzantin considéré principalement
dans les miniatures, trad. franc. 2 v., Paris, 1886-91. Kondakov. — Les Emaux byzantins, Paris, 1892. Molinier. — Les ivoires. L'orfèvrerie (t. I et IV de l'histoire des
Arts appliqués à l'industrie).
Millet. — L'art byzantin (dans l'Histoire de l'Art d'A Michel, 1. 1),
Paris, 1905.
Omonl. — Fac-similés des miniatures des plus anciens manuscrits
grecs de la Bibliothèque nationale du vi» au xi® siècle, Paris,
TABLE DES MATIÈRES
Introductioi^î. ■ — Les origines 3