LES EGLISES BOURGUIGNONNES
1. Origines. — Gomme en Normandie on trouve un Lombard, Guillaume né à Novare, abbé de Saint-Bénigue de Dijon en 996, aux origines de l'architecture bourguignonne. Guillaume avait amené avec lui une véritable colonie de moines lombards et ce fut l'un deux, Hunald, qui construisît sur ses plans, la fameuse rotonde de Saint- Bénigne, à trois étages surmontés d'une coupole octogonale, et ornée à l'intérieur de trois rangs de colonnes ; ce curieux édifice, encore intact au xviii° siècle, fut détruit sous la Révolution. A la suite de cette contruction s'élevèrent au xi' siècle les grandes églises bourguignonnes, Saint-Philibert de Tournus, Cluny, Autun, Beaune, la Madeleine de Vézelay, Paray-le-Monial, Langres etc.. Mais tandis qu'en Normandie les architectes avaient conservé la charpente pour couvrir la nef centrale, les Bourguignons ont trouvé dès le xi® siècle un système original de voûtes qui abrite toutes les parties de l'église.
2. Saint- Philibert de Tournus. — L'abbaye de Tournus (Saône-et-Loiie) fut colonisée en 876 par des moines de Noirmoutiers, chassés par les Normands, qui, après avoir
séjourné à Saint- Pourçain, en Auvergne, apportèrent en Bourgogne le corps de Saint-Philibert. L'église actuelle, une des plus anciennes églises bourguignonnes, comprend des parties d'époques très différentes. De Péglise construite à la suite de la destruction du monastère par les Hongrois, et incendiée en 1066, ne subsiste plus que le narthex, construction lourde et massive divisée en trois nefs par quatre énormes piliers qui supportent des voûtes basses, sous lesquelles la lumière pénètre à peine par des fenêtres, étroites comme des archères ; la partie centrale est couverte par trois voûtes d'arêtes, que séparent des arcs doubleaux ; les deux collatéraux, par une disposition très rare, sont surmontées de berceaux transversaux en plein cintre ; l'appareil est formé de petits moellons réguliers ; l'ornementation est nulle, les piliers n'ont même pas de base ; un étage voûté en berceau surmonte cette ancienne église. La façade comprise entre deux tours offre d'ailleurs la même austérité ; elle n'a d'autres ornements que des bandes lombardes et deux lignes de zigzags à la naissance des tours. Cette façade sans contreforts et le premier étage du narthex remonteraient à la première partie du xi^ siècle. C'est à cette époque, en ioi9,que fut consacrée l'église actuelle, reconstruite après l'incendie par l'abbé Bernier. A cette période appartiennent les trois nefs séparées par deux rangées de cinq piliers cylindriques ; les voûtes seraient seulement de la fin du xi^ siècle. Celle de la grande nef offre la même forme de berceau transversal ; les bas-côtés sont couverts de voûtes d'arêtes séparées par des arcs doubleaux et très élevées. Le transept, à cause de son appareil et de son ornementation plus soignée, semble contemporain de l'abbé Pierre I (io66-i 107) ; à la croisée s'élève sur quatre arcades une tour-lanterne couverte d'une coupole sur trompes. Le chœur présente une disposition inconnue en Normandie, le déambulatoire, sur lequel s'ouvrent trois absidioles rectangulaires ; l'abside principale voûtée en cul-de-four est
supportée par six grosses colonnes, que surmonte un étage de fenêtres richement ornées ; ce chœur fut consacre par le papeCalixte II en 1120. Au-dessous s'étend une crypte pourvue aussi d'un déambulatoire et de chapelles rayonnantes.
3. Cluny. — ïournus offre déjà les principales dispositions adoptées par l'école de Bourgogne, mais le chefd'œuvre de cette école devait être la grande église abbatiale de Cluny, commencée en 1089 et achevée en ii3i, année de sa consécration. Les architectes étaient deux moines de l'abbaye, Gauzon, auteur du plan, plus tard abbé de Beaune et le flamand Ilézeîon. Par ses dimensions qui en faisaient l'église la plus grande de la chrétienté et égalaient presque celles de l'église actuelle de Saint-Pierre de Rome, la basilique de Cluny était le symbole de la puissance de l'ordre réformateur dont les colonies couvraient toute TEuropc. Elle avait 171 mètres de longueur, [\o mètres de largeur, 45 mètres de hauteur. Son plan, unique au Moyen Age, était celui d'une croix archiépiscopale à double traverse. Après avoir franchi un premier portique surmonté d'une élégante arcature copiée sur celle de la porte romaine d'Autun, on accédait par un vaste perron au grand portail surmonté d'une rose et compris entre deux tours carrées, dites de Barrabaus. Le narthex, était à lui seul grand comme une église, longue de 87 mètres, large de 27 mètres, haute de 4o mètres, pourvue de trois nefs et de trois étages. Un nouveau portail orné de huit colonnettes et de bas- reliefs formait l'entrée de la grande église, divisée en cinq nefs, barrée par deux transepts, terminée par une absides circulaire, couverte de 68 colonnes, éclairée par 3oo fenêtres. Le rond-point du chœur était séparé du déambulatoire par des colonnes de marbre précieux venu de Grèce ; sur ce déambulatoire s'ouvraient 5 chapelles absidales ; le petit transept était interrompu par 5 chapelles analogues de formes diverses;
le grand transept en avait deux à chaque croisillon. Le berceau qui couvrait la grande nef était interrompu par des arcs doubleaux ; la toiture reposait directement sur les voûtes sans l'intermédiaire d'un comble. Enfin une tourlanterne s'élevait à la croisée de chacun des transepts et le gros clocher quadrangulaire du grand transept était flanqué de deux autres tours, dont celle du midi, dite de l'eau bénite, subsiste encore. A part ce débri en effet, ce vénérable monument n'est plus qu'un souvenir ; il était encore à peu près intact en 1800, mais il fut alors livré à des spéculateurs qui le dépecèrent pour en vendre les matériaux.
4. Caractères de l école de Bourgogne. — L'abbatiale' de Cluny devait rester un monument unique, mais sa construction eut pour conséquence de dégager les règles 1 suivies par les architectes bourguignons. Avec une véritable hardiesse, ils surélevèrent le berceau central afin ., de pouvoir éclairer la grande nef par des fenêtres ; les j bas-côtés qui contrebutent la nef centrale sont seulement I voûtés d'arêtes et de faible hauteur, mais leur voûte étant abritée sous un comble, on a pu ménager sous l'appentis un triforium qui s'ouvre sur la grande nef par des arcades analogues à celles de la porte d'Autun. A la Madeleine de I Vczelay, la voûte d'arête est employée pour la nef centrale. Enfin vers iioo, afin de pouvoir construire des voûtes plus hautes et de diminuer la poussée, on adopta la forme du berceau brisé non seulement pour la voûte, mais même pour les arcades placées entre les nefs ; la largeur de ces arcades fut diminuée et on eut des piliers moins massifs et plus élégants, presque toujours cannelés. La coupole sur trompes, à Tintertransept, et le chœur en déambu- i latoire, sur lequel s'ouvrent des absidioles, caractérisent S aussi l'école bourguignonne.
5. Décoration. — Enfin la Bourgogne a été le centre \ d'une des principales écoles de sculpture romane : peu i
d'églises du xii*^ siècle offrent une décoration aussi riche, des profds aussi purs, des moulures aussi fines que les églises de Bourgogne. L'influence des monuments antiques, dont les vestiges couvraient la province, est visible, mais il faut signaler aussi la distance extraordinaire qui sépare la sculpture purement ornementale de la sculpture animée : autant l'une est voisine de la perfection, autant l'autre est encore barbare et maladroite. Ce contraste éclate dans les admirables portails de Saint-Lazare d'Autun, de la Madeleine de Vézelay, de Saint-Lazare d'Avallon, du prieuré de Gharlieu qui sont les plus beaux spécimens de l'art bourguignon du xn° siècle. Ces portails se composent de profondes voussures en retrait les unes sur les autres, dont chacune repose sur des pieds-droits et des colonnettes, par l'intermédiaire d'une corniche qui épouse la forme des divers ressauts. Une ornementation toute antique couvre les pieds-droits, les pilastres, les chapiteaux des colonnettes, les archivoltes. A Saint-Lazare d'Avallon on a ainsi quatre archivoltes formées d'enroulements, et de rosaces que séparent des cordons de méandres, de rinceaux et de rosettes ; les colonnettes ont des chapiteaux corinthiens et des fûts tantôt droits, tantôt de forme torse, tantôt unis, tantôt ornés d'une véritable orfèvrerie de pierres : leurs bases ne sont pas moins décorées et reposent sur une grosse moulure que supportent des animaux fantastiques posés eux-mêmes sur des pilastres carrés décorés de nattes et de rinceaux. Le portail de Charlieu est encadré de deux pilastres ornés de grecques et de galons perlés qui rejoignent une bande lombarde ; les colonnettes qui portent l'archivolte sont entourées de bagues.
Sur les linteaux et les tympans de ces portes au contraire, sont sculptés en faible relief les sujets de l'iconographie religieuse. Tels sont les Jugements Derniers de Saint-Lazare d'Autun et de la Madeleine de Vézelay. Un Christ de proportions colossales, la tête entourée du nimbe
crucifère, apparaît dans une gloire elliptique. A Autun, saint Pierre et les élus sont à droite, les damnés à sa gauche. A Vézeîay, il est entouré des apôtres et sur le linteau sont deux processions de signification obscure ; tous les personnages sont de courtes figurines en proportion du Christ.
6. La réforme de Citeaux. — La richesse décorative des églises monastiques de Bourgogne trouva un adversaire résolu dans saint Bernard (1091-1154), le fondateur de l'ordre des Cisterciens. Dans ses ouvrages il s'élève non seulement contre le luxe du mobilier, mais aussi contre la sculpture qui couvre l'église d'animaux fantastiques. Sous son influence se forma en Bourgogne le type des églises cisterciennes qui devait se répandre dans toute la chrétienté. Toute ornementation peinte ou sculptée était proscrite en principe ; les tours en pierre devaient être remplacées par une modeste lanterne en bois à la croisée du transept. L'avenir de l'art chrétien entier eût été compromis si les cisterciens en adoptant le style gothique n'avaient trouvé des tempéraments à cette austérité.
7. L'expansion da style bourguignon. — Les grands mouvements monastiques qui eurent leur point de départ à Cluny, à Glairvaux ou à Citeaux eurent pour résultat l'introduction de l'architecture bourguignonne dans les pays les plus divers. Dans l'Italie méridionale M. Bertaux à reconnu le plan et le style bourguignon à la cathédrale d'Acerenza, à la Sainte-ïrinité de Venosa, etc.; plusieurs portails à l'ébrasement profond, aux archivoltes ornées de rosaces, et supportés par des colonnettes torses ou des pilastres offrent de grandes analogies avec le portail d'Avallon. En Espagne, où les moines de Clun) ont fondé 25 prieurés et occupé un moment tous les sièges épiscopaux, des cathédrales comme celles de Siguenza et de Lugo (xii" siècle) rappellent les dispositions de Saint- Lazare d' Autun. L'église Saint-Vincent d'Avila dont le
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chevet est auvergnat a des nefs voûtées à la mode bourguignonne, dont le triforium rappelle Vézelay, et une façade flanquée de deux tours massives analogues à celles d'Autun ; le grand portail est digne de celui d'Avallon. Enfin l'architecture cistercienne a étendu sur toute l'Europe son uniformité : son monument le plus septentrional, l'église d'Alvastra (Suède) et son monument le plus méridonial, Saint-Nicolas de Girgenti (Sicile) sont presque semblables et procèdent d'un type commun qui est Fontenay près de Montbard.
Bibliographie. — Foisset, l'architecture romane en Bourgogne (Commission des Antiquités de la Gôte-d'Or, vi). — Kleinclausz. L'art roman en Bourgogne (Revue bourguignonne de l'Enseignement supérieur 1899). — Virey, L'architecture romane dans l'ancien diocèse de Mâcon, i892. — Virey. Les dates de la construction de Saint-PKilibert de Tournus. (Bulletin monumental 1903). — Enlart. L'architecture gothique en Italie. — Bertaux. L'art dans l'Italie méridoniale. Paris 1902.