CHAPITRE IV
I. Origines. — L'architecture auvergnate apparaît au xi^ siècle toute formée avec des caractères qui lui sont propres et un système original de construction. L'incertitude la plus grande règne sur ses origines ; certains détails cependant tels que l'emploi de l'arc en fer à cheval ou celui de la coupole sur trompe, que nous avons trouvée aussi en Bourgogne, semblent indiquer des influences orientales. La tradition, d'après laquelle les moines de la Chaise-Dieu auraient inventé les procédés de l'architecture auvergnate, paraît aujourd'hui fausse ; ses éléments ont dû se constituer peu à peu. Près de Clermont l'église de Ghamalières offre encore, sous ses remaniements du xii" et du XVII® siècles, le plan d'une basilique carolingienne dont la grande nef, couverte d'une charpente à l'origine, était séparée par de gros piliers carrés de bas-côtés voûtés d'arête : un narthex étroit était relié à la nef par trois arcs en fer à cheval reposant sur une colonne antique sciée en deux par l'intermédiaire de lourds chapiteaux sculptés à la virole; trois absides terminaient les trois nefs. Sous le chœur de la cathédrale actuelle de Clermont, on a retrouvé
les restes de l'édifice consacre en 946 par l'évoque Etienne II ; il se terminait comme les églises d'Auvergne par un chœur entouré d'un déambulatoire sur lequel s'ouvraient quatre absidioles. Enfin la petite église de Glaine-Montaigut paraît être l'exemple le plus archaïque que l'on possède d'une église dont la nef centrale est voûtée d'un berceau unique, tandis que les voûtes des collatéraux présentent cette disposition originale du quart de cercle qui forme comme un arc-boutant continu entre la voûte centrale et les murs extérieurs ; à la croisée du transept est posée une petite coupole. Ce sont là quelquesuns des procédés de l'école auvergnate ; malheureusement pour faire de cette église le type précurseur des églises d'Auvergne, il faudrait connaître la date de sa construction, car la maladresse peut se confondre quelquefois avec l'archaïsme.
2. Notre-Dame du Port. — L'église Notre-Dame du Port h Clermont, construite dans la deuxième moitié du xi^ siècle présente le premier exemple d'une église bâtie entièrement suivant la formule auvergnate. Le plan est celui de la croix latine. L'église est précédée à l'ouest d'un narthex surmonté d'une tribune qui communique avec l'église par trois arcades. Les trois nefs sont séparées par des arcades que supportent des piliers alternativement ronds et rectangulaires, les premiers cantonnés de quatre, les seconds de trois colonnes. Les bas-côtés sont couverts de voûtes d'arêtes séparées en compartiments par des arcs doubleaux qui retombent sur une petite corniche supportée par des pilastres appuyés aux murs extérieurs. La nef centrale est voûtée par un berceau continu que viennent contrebuter à sa naissance les voûtes en quart de cercle des tribunes qui surmontent les bas-côtés (fig. 7) ; c'est là un perfectionnement du procédé appliqué à Glainc- Montaigut. Ces tribunes ont jour sur la grande nef par de jolies arcades en forme de trèfles que supportent d'élé-
gantes colonnettes ; les arcades sont groupées trois par trois entre chaque traYce.
Le transept se compose de deux croisillons voûtés en
berceau, perpendiculai- :
res à l'axe des nefs et de l'intertransept. Les murs sont interrompus à l'est par deux petites absides voûtées en culde-four. Les murs nord et sud éclairés chacun par trois fenêtres sont en outre décorés de trois arcs aveugles, composés d'un arc en mitre accosté de deux arcs en plein cintre ; la forme de l'arc en mitre se retrouve au temple Saint-Jean de Poitiers. La croisée du transept est surmontée d'une coupole sur trompes appuyée sur quatre grands arcs ; les trompes sont formées de petits arcs qui reposent sur des corbeaux : c'est le procédé que l'on trouve dans les églises asiatiques ou égyptienne du iv^ siècle. En outre, au nord et au sud la coupole est contrebutée par une haute voûte en quart de cercle qui forme à l'extérieur un massif d'aspect assez lourd.
Le chœur élevé de plusieurs marches au-dessus de la crypte se compose d'un rond point central détermmé par un hémicycle de sept arcades supportées par des piliers
cylindriques ; il est voûté en cul-dc-four et éclairé par un étage de fenêtres ; autour de lui règne un déambulatoire flanqué de quatre absidioles que séparent des fenêtres ; il est couvert d'une série de voûtes d'arêtes habilement disposées. Ainsi dans son ensemble l'église n'est éclairée que par les fenêtres des bas-côtés, du transept et du sanctuaire : la grande nef est complètement aveugle ; la fenêtre qui s'ouvre dans l'axe de l'église et que l'on devrait apercevoir à travers l'arcade centrale du rond-point, est masquée aujourd'hui par le grand orgue.
Au-dessous du chœur s'étend une crypte à laquelle on accède par deux escaliers ouverts primitivement dans les bras du transept : elle reproduit le plan du sanctuaire et ses voûtes sont supportées par de gros piliers cylindriques aux chapiteaux dépourvus d'ornements ; un puits s'ouvre au milieu.
L'extérieur de l'église est mal dégagé ; la façade occidentale a été complètement restaurée ; celle du nord est enclavée entre des maisons ; celle du sud est la plus intéressante. Elle est interrompue par des contreforts droits reliés ensemble par des arcs qui leur donnent plus de rigidité et servent à l'ornementation. L'entrée est formée par un portail rectangulaire dont le linteau supporte un tympan triangulaire qui semble être un souvenir de l'architecture antique. La corniche qui termine la toiture est soutenue par des modillons à enroulements ou à copeaux qui sont une des caractéristiques de l'art auvergnat. Les absides et absidioles qui forment le chevet sont la partie la plus ornée ; des colonnes engagées servent de contreforts ; la toiture de chaque abside est indépendante ; il y a donc un étagement successif qui va du toit des chapelles rayonnantes à celui du rond point et qui produit le plus heureux effet. La partie haute des murs est ornée de pierres multicolores et d'incrustations de briques qui dessinent des étoiles ou des damiers. A la croisée du transept s'élève un clocher poly-
gonal mdclerne, bâti suivant la tradition de l'école auvergnate.
3. Principales églises d'Auvergne. — Sur le modèle de Notre-Dame du Port s'élevèrent au xi® et surtout au xii° siècle les grandes églises d'Auvergne : Saint-Paul d'Issoire, (autrefois Saint- Austremoine), dont les nefs sont plus spacieuses que celles de l'église de Glermont ; Orcival, dont le berceau central est coupé par un arc doubleau, et qui possède la plus belle crypte de l'école auvergnate ; Saint-Genès de Thiers ; Saint-Amable de Riom où l'on a adopté le berceau brisé pour le tracé de la voûte ; Saint-Nectaire avec ses deux tours carrées de façade et ses gros piliers cylindriques aux chapiteaux couverts de larges feuilles ; Ennezat qui a conservé sa nef romane ; Saint- Julien de Brioude; Ghauriat, remarquable par la variété des dessins polychromes qui couvrent ses murs ; Saint-Saturnin où le rond-point n'est plus flanqué de chapelles rayonnantes.
Toutes ces églises sont bâties en bel appareil avec une sorte de grès du pays, l'arkose qui présente des tons dorés ; la lave ne fut employée pour les édifices qu'au xin® siècle. L'église si pittoresque de Royat mérite une place à part au milieu de ces monuments ; c'est un véritable château fort dont les murs percés d'étroites ouvertures sont couronnés de créneaux et de mâchicoulis ; elle a la forme d'une croix, mais ne comporte à l'intérieur qu'une nef unique couverte d'un berceau (i).
4. Ornementation. — La peinture a probablement tenu une grande place dans l'ornementation intérieure des églises : comme nous l'avons vu l'ornementation architecturale et la sculpture sont au contraire d'une grande sobriété. La sculpture tient peu de place sur les façadei qui
(i) Le style roman se perpétua en Auvergne jusqu'à la fin du xn« siècle ; l'église de Montpensier construite après IigS est encore bâtie sur le modèle de Nolrc-Dame du Port.
LES ÉGLISES llOMANES 35
sont loin de présenter la richesse de» églises bourguignonnes. Au portail méridional de Notre-Dame du Port deux longues statues d'Isaïe et de saint Jean-Baptiste ornent les pieds-droits ; sur le linteau on voit l'adoration des Mages, la Présentation au Temple et le Baptême du Christ, au tympan un Christ de majesté entouré des symboles des évangélistes. Sur le portail nord d'Issoire est figurée une Multiplication des pains d'aspect barbare, et un zodiaque orne les absidioles à l'extérieur. Les plus belles sculptures se rencontrent sur les chapiteaux : les uns sont imités des chapiteaux composites ou corinthiens ; les feuilles d'acanthe sont souvent traitées avec une grande finesse et laissent parfois sortir de leurs touiles des figures humaines ; d'autres sont ornées de fruits, raisins, pommes de pin ; sur d'autres enfin sont sculptés des monstres, des animaux affrontés, griffons buvant dans un calice, centaures ou de ■véritables scènes. Les chapiteaux des chœurs de Notre- Dame du Port et d'Issoire sont consacrés à des sujets évangéliques ou bibliques, A ïssoire et à Chauriat, par une disposition naïve, la table où le Christ célèbre la Cène se déroule autour de la corbeille du chapiteau. A Notre-Dame du Port sont représentés les combats des vertus et des vices personnifiés sous la forme de chevaliers vêtus du haubert du xii" siècle. A l'extérieur de l'abside de Gannat la Nativité est représentée sur un chapiteau extérieur de l'abside. A Ennezat l'artiste a montré le châtiment de l'avare. A Mozac domine la faune fantastique. Enfin à la sculpture auvergnate appartiennent les statues de bois des Vierges assises sur des trônes et tenant l'Enfant sur leurs genoux ; leur fracture est en g énéral barbare, les plis de leurs vêtem«nts sommaires, leurs visages dépourvus d'expressions.
5. Les églises da Cantal. — Les églises du Cantal forjment au milieu de l'école auvergnate un groupe particu- [lier qui a subi dans une certaine mesure des influences
extérieures. L'église de Notre-Dame des Miracles à Mauriac, celle d'Anglard de Salers, celle de Lanobre, pour ne citer que les mieux conservées, présentent bien le même mode de voûte que les églises de la Basse-Auvergne, mais le berceau de leur nef centrale est divisé à la mode limousine par des arcs-doubleaux qui retombent sur les colonnes engagées des piliers. A Mauriac le berceau et les arcsdoubleaux affectent la forme brisée.
6. Expansion du style auvergnat. — Les rapports entre monastères et les pèlerinages contribuèrent à répandre les procédés de l'architecture auvergnate qu'on retrouve employés à Saint-Etienne de Nevers, à Saint-Hilaire de Poitiers et dans la basilique aujourd'hui disparue du Saint- Sauveur de Limoges ; cette basilique consacrée par le pape Urbain II en 1096 était voûtée suivant la formule auvergnate, mais elle renfermait des dispositions originales : les j collatéraux et les tribunes qui les surmontaient se prolongeaient autour du transept et venaient se raccorder au déambulatoire. La même disposition se retrouve dans des églises que Ton a considérées comme auvergnates et qui semblent plutôt se rattacher à l'Auvergne par l'intermé^ diairede Limoges, à Sainte-Foy de Conques (Aveyron) et à Saint-Sernin de Toulouse, qui furent consacrées en 1096, mais achevées seulement dans le cours du xn' siècle. Ces deux églises sont les jalons qui relient l'école auvergnate à l'Espagne, où Saint- Jacques de Gompostelle reproduit les mêmes dispositions et notamment le collatéral surmonté d'un triforium autour du transept. De même le chevet de Saint- Vincent d'Avila avec son étagement d'absidioles est tout auvergnat ; enfin en Italie, dans la province de Sienne, l'église de Saint-Amiato reproduit le plan auvergnat avec déambulatoire et chapelles rayonnantes, d'u.n caractère absolument étranger dans cette région.
Bibliographie. Une élude d'ensemble sur 1 école romane d'Auvergne sera publiée par M. Chardon du Banquet dont le cours professé à l'Université de Glermont a été recueilli par M. Vcrnicrc (Revue d'Auvergne i()Oo). — il/a/^aj. Eglises romanobyzantines du Puy-de-Dôme. Glermont, i8/ii. — de Rochemonleix . Les églises de la lïaute-Auvergne. Paris, 1902. — de Lasteyrie, L'abbaye de Saint-Martial de Limoges. Paris, igo2. — Bouillet. Sainte-Foy de Conques, Sainte-Sernin de Toulouse, Saint- Jacques de Compostelle (Mémoires de la société des Antiquaires de France LUI).