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LES ÉCOLES ÉTRANGÈRES. LOMBARDIE ET ALLEMAGNE

Comme on a pu le voir l'influence des écoles romanes de France s'est exercée au loin hors des frontières. L'Angleterre a accepté l'architecture normande qui a pénétré jusqu'en Norvège, où elle a vécu à côté de l'architecture de bois. L'Espagne, l'Italie méridionale ont reçu par l'intermédiaire des ordres religieux, les procédés d'architecture de diverses provinces. Cependant deux grandes écoles se sont formées hors de France, l'une en Lombardie, l'autre en yVllemagne.

I. L'architecture lombarde. — Les archéologues ont vieilli outre-mesure la plupart des églises et des cloîtres lombards; pendant longtemps on n'a pas hésité à faire dater du xi^ siècle les voûtes sur croisées d'ogives de Saint- Ambroisede Milan. On a reconnu aujourd'hui que les dispositions archaïques des basiliques à colonnes ont été employées longtemps en Lombardie, comme dans tout le reste de l'Italie. Il est probable cependant que la Lombardie a eu dans la première moitié du xi° siècle une des plus anciennes écoles romanes qui ait existé en Europe. Le plan architectural introduit par Lan franc en Normandie était

déjà appliqué en Lombardie d'une manière beaucoup plus rationnelle. Les Lombards, en effet, eurent l'idée d'employer exclusivement la voûte d'arêtes sur plan carré pour couvrir les nefs de leurs églises ; mais comme la grande nef était deux fois plus large que les collatéraux, on fit correspondre une travée de cette nef à deux travées des collatéraux. Les arcades qui séparaient les nefs reposèrent donc sur des piliers à colonnes engagées, alternativement forts et faibles ; les premiers seuls recevaient la retombée des voûtes d'arête centrale et des arcs doubleaux destinés à les séparer ; les derniers siervaient uniquement à supporter les voûtes et les arcs-doubleaux des collatéraux. Dans les grandes églises, les bas-côtés sont surmontés de tribunes. Les voûtes d'arête ont un surhaussement caractéristique qui leur donne presque l'aspect d'un dôme. Le transept ne fait aucune saillie sur les bas-côtés et apparaît seulement à l'extérieur au-dessus des toits. A la croisée s'élève une coupole octogonale sur trompe qui est contrebutée comme dans les églises byzantines par les deux croisillons voûtés en berceau. Le chœur comprend, en général, trois absides ouvertes dans l'axe des trois nefs sans aucun déambulatoire ; nous avons vu que cette disposition avait été importée en Normandie. Sous le chœur s'étend souvent une large crypte. L'emploi de la voûte d'arêtes, en concentrant tout l'effort de la poussée sur les piliers a permis d'éclairer la grande nef. Des fenêtres sont aussi ouvertes dans l'abside centrale.

A l'extérieur, des porches voûtés se développent sur la largeur de la façade. La disposition des façades lombardes est très simple ; elles se composent d'une large muraille qui monte tout d'une pièce jusqu'aux deux rampants qui la terminent, et masque le ressaut que fait la grande nef au-dessus des bas-côtés. Au chevet, l'abside principale seule fait une saillie ; les absides secondaires ne sont guère que des niches encastrées dans des murs rectangulaires.

LES EGLISES ROMANES ^i

Enfin les clochers ne font pas partie intégrante de l'église : ce sont des tours carrées ouvertes au sommet par des arcades et dont les murs ne sont interrompus aux autres étages que par des baies étroites. Saint-Michel de Pavie et Saint-Ambroise de Milan ont conservé un grand nombre de ces dispositions.

2. La décoration lombarde. — L'aspect extérieur des édifices est en général simple et sévère ; sur les côtés, des contreforts rectangulaires marquent la division en travées, mais le principal élément de décoration est l'arcature aveugle ou ouverte : c'est une corniche à petits arcs portés sur des consoles et parfois liée à des colonnettes. Ces bandes murales, dites bandes lombardes, forment la majeure partie des couronnements ; on en trouve plusieurs rangées sur les façades. Quelquefois des galeries formées d'arcatures à jour portées sur des colonnettes ornent les façades. Au xii' siècle l'ornementation des églises lomlardes prend un caractère plus riche. Les briques mélangées à l'appareil, à Saint-Ambroise de Milan par exemple, sont faites avec soin et ont une belle teinte rose ; l'appareil luimême est composé de belles pierres de taille à joints vifs, suivant la tradition antique et on le retrouve parfois avec les marbres rouges et blancs de l'Italie du nord. A l'intérieur les nefs sont pavées de mosaïques ; des portes de bronze ornées de bas-reliefs y donnent accès, comme à San Zeno de Vérone. Les portails profondément ébrasés ont de jolies archivoltes portées sur des colonnettes dont les bases reposent elles-mêmes sur des lions accroupis. Une école de sculpture qui a beaucoup de rapports avec celle de Provence se développe. Avant le xn° siècle les motifs sculptés sur les lourds chapiteaux cubiques, sur les chancels ou les ambons, dérivent de l'ornementation barbare, tresses, entrelacs, flore conventionnelle, animaux fantastisques et st)lisés ; la représentation de la figure humaine est grossière jusqu'à la sauvagerie ; des têtes énormes sont placées

sur des corps trop minces. Au xii° siècle, au contraire, la sculpture lombarde semble se dégager brusquement de ce chaos et ses figures fantastiques font place à l'iconographie religieuse ou à des fantaisies dont les éléments sont fournis par la littérature chevaleresque du populaire. A côté du voyage d'Alexandre dans les sphères célestes, on trouve des épisodes du roman de Renart. Au tympan du baptistère de Parme construit en 1176, par Benoit Anthelmi, est représentée la parabole de la licorne tirée du roman de Barlaam et Joasaph ; les rapports de cette œuvre avec la sculpture provençale ont frappé les archéologues. De même au cloître de Sant'Orso d'Aoste on trouve les chapiteaux accouplés des cloîtres provençaux ou toulousains ; sur l'un d'eux est sculpté le fabliau du coq et du renard. Ce cloître daté de 11 33 serait même plus ancien que celui de Saint- Trophime, si bien que le problème des rapports entre les deux écoles n'a pas encore reçu de solution. L'influence lombarde à l'extérieur paraît d'ailleurs avoir été considérable : on la trouve non seulement en Normandie, mais en Hollande, en Espagne, où des Lombards terminent la cathédrale d'Urgel en 1 174, et en Roussillon.

3. L école rhénane. — A la fin de l'époque carolingienne les grandes abbayes de Fulda, Saint-Gall, Reichenau, Gorvey etc., sont les centres où se forment des architectes et des artistes. Les constructions sont nombreuses à cette époque, mais le parti adopté est toujours celui de la basilique couverte en charpente et flanquée à l'entrée de deux tours carrées. Le goût de la construction qui se propagea dans toute l'Europe vers les premières années du xi' siècle atteignit aussi l'Allemagne ; les empereurs Henri H à Bamberg, Conrad le Saiiqueà Limbourg sa ville patrimoniale, Henri HI à Goslar, Henri IV dans toute l'Allemagne construisirent de nombreuses églises et leur exemple fut suivi par les évêques. Ce fut dans la région du Rhin que l'on

commença à construire des églises voûtées. Du xi" siècle datent les cathédrales de Spire, fondée par Conrad II en 1060, Worms et Mayence construites en 1081 , Sainte -Marie du Capitole de Cologne. Henti IV, l'adversaire de Grégoire VII, paraît avoir été le promoteur de ce mouvement de construction, mais les procédés étaient encore si imparfaits que la plupart de ces voûtes primitives s'écroulèrent et durent être refaites au xii'' siècle. De cette époque date la cathédrale de Spire qui se compose de trois nefs, d'un transept et d'un chœur en hémicycle. A la croisée du transept s'élève une coupole octogonale. La grande nef comprend six travées couvertes de grandes voûtes d'arête séparées par des doubleaux et correspondant chacune à deux travées des collatéraux. Pour diminuer la poussée on a surhaussé tellement les voûtes que leurs arêtes sont en plein cintre et qu'elles deviennent de vraies coupoles sur pendentifs. L'analogie entre cette architecture et celle de l'école lombarde est trop visible pour qu'on ne suppose pas des communications entre les deux domaines artistiques. La cathédrale de Spire est en outre précédée d'un narthex à trois travées et elle est décorée à l'intérieur comme à l'extérieur d'arcatures ou de galeries à jour portées sur des colonnettes. Les cathédrales contemporaines de Mayence et de Worms sont remarquables par leurs belles dimensions ; la hauteur de la grande nef de Mayence est égale à deux fois et demie sa largeur. A la cathédrale de Worms consacrée en 1181, on trouve le plan à deux chœurs qui est une caractéristique de l'école rhénane et qui apparaît déjà sur le plan du monastèrede Saint Gall tracé au x^ siècle. A l'est le chœur, en hémicycle à l'intérieur, est carré à l'extérieur : celui de l'ouest a la forme polygonale. Dans les autres parties de l'Allemagne, en Westphalie et en Saxe la voûte n'apparut guère avant la fin du xii** siècle. Plusieurs de ces églises ont conservé sur leurs chapiteaux, massifs en général, la sculpture, faite d'animaux fantasti-

ques OU de feuillages conventionnels, qui caractérise l'art roman.

Bibliographie. Dartein. L'architecture lombarde, Paris, 1882. — Cattaneo. L'architecture in Italia dal secolo VI al mille circa. Venise, 1889. — Venturi. Storia dell' arte italiana-t-2 et 3. Milan, igoS-^. — Otte. Handbuch der Kirchlichen Kunstarchaologie der deustschen Mittelatters. Leipzig, i883. — Dohme, Bodcy etc.. Geschichte derdeutschenKunst. Berlin 1885-90. 5v.

CONCLUSION

Dans le cours des xi* et xn* siècles, il s'est constitué en Occident une architecture religieuse d'un caractère original. Il faut en chercher les origines lointaines moins dans la basilique gréco-romaine à charpente, soutenue par des colonnes, que dans les basiliques orientales voûtées dont on a retrouvé les restes en Asie-Mineure et en Syrie. Mais sur ce fond commun s'est élaborée la variété des écoles régionales qui ont apporté chacune leur solution au problème de la couverture des églises. Nef centrale plafonnée entre des collatéraux couverts d'arêtes, nef centrale voûtée en berceau et contrebutée par des collatéraux qui laissent cependant un espace suffisant pour ouvrir des fenêtres hautes, berceau central contrebuté par les voûtes en quart de cercle des tribunes ou des collatéraux, berceau central aveugle entre deux collatéraux très élevés, nef centrale couverte d'une succession de coupoles ou de voûtes d'arêtes, telles sont les formules découvertes par les écoles normande, bourguignonne, auvergnate, poitevine, périgourdine, lombarde, rhénane à la fin du xi^ siècle. Le xn^ siècle qui coïncide avec le plein épanouissement de l'architecture romane a marqué de nouveaux progrès ; l'emploi de l'arc brisé dans les arcades ou les voûtes a allégé les poussées, et permis d'élever des églises plus hautes : presque toutes les écoles l'ont adopté. D'autre part la sculp-

ture ornementale, longtemps dans l'enfance a révélé ses ressources à la fois en Bourgogne, en Poitou, en Auvergne, en Provence, en Lombardie. Depuis les derniers temps de l'antiquité elle était réduite à une ornementation stylisée et barbare ; elle reprend, aux portails de Saint-Trophime, de Moissac, de Chartres, sa place dans l'art occidental. Le catholicisme avait ainsi trouvé dans l'art roman un modèle de construction religieuse adapté à ses besoins. Le mouvement aurait pu s'arrêter ; l'art roman avait donné à l'Occident le type architectural que l'Orient demandait à l'art byzantin. Les écoles locales tendaient à se pénétrer l'une l'autre, les diversités s'effaçaient et il se serait peut-être formé un type abstrait d'église romane, qui aurait été pour l'Occident ce que l'église ci croix grecque fut pour l'Orient, si une des moins prospères de ces écoles locales, n'avait imaginé un nouveau procédé de voûte qui entraîna une véritable révolution dans l'architecture religieuse : les écoles romanes allaient faire place à l'architecture gothique au moment même où la langue française commençait à se substituer aux dialectes locaux.

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