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L ORNEMENTATION ET L ICONOGRAPHIE

La cathédrale gothique du xiii* siècle représente l'art français du Moyen Age dans son épanouissement le plus complet. On trouve en elle l'unité parfaite de conception, la liaison intime entre l'architecture et la décoration qui caractérisent le grand art. Une basilique du v" siècle, une église byzantine, ne sont qu'une ossature, presque un squelette, qu'il faut couvrir de somptueux placages, rehausser de mosaïques à fond d'or, habiller en c[uelque sorte artificiellement. La cathédrale trouve sa seule décoration dans son architecture : à l'intérieur les profils de ses nervures, de ses piliers, les sculptures de ses chapiteaux et de ses bases, les baies de son triforium ou de ses clôtures de pierre, à l'extérieur sa façade qui reproduit en général les étages de son ordonnance intérieure et qui emprunte sa magnificence à la sculpture monumentale, enfin ses arcs-boutants eux-mêmes semblables aux rames d'une galère colossale. Malgré les remaniements multiples qui ont altéré les dispositions primitives des cathédrales, l'unité du plan et de la décoration est visible. Tout est subordonné à l'architecture : le décor ne sert qu'à en faire valoir les lignes et à en détacher les membres ; elle a imposé ses formes au mobilier lui-même.

I. Les éléments du décor. — Sans vouloir donner un aperçu même sommaire de l'état des arts décoratifs au

XIII* siècle (i), essayons de déterminer les éléments qui entraient dans la décoration d'une cathédrale. La sculpture ornementale règne sur les chapiteaux, sur les frises qui séparent les différents étages de son ordonnance intérieure ou extérieure, sous les archivoltes qui encadrent ses baies. Depuis la fm du xii" siècle les éléments de cette sculpture sont exclusivement empruntés au règne végétal et aux plantes indigènes. Les motifs géométriques ou stylisés des écoles romanes ne se rencontrent plus que par exception; dans quelques églises, à Saint-Julien le Pauvre et au xiif siècle dans les cloîtres du midi, des personnages sortent encore des touffes de feuillage, mais partout ailleurs le décor est devenu végétal : l'homme et les animaux relèvent maintenant du domaine de la sculpture monumentale. La flore des cathédrales gothiques peut être l'objet d'études intéressantes ; elle est née dans les pays du Valois et du Beauvaisis dont les arums et les feuilles d'eau, nénuphar, iris etc.. ont fourni le premier décor naturaliste. A la fm du xii*" siècle apparaît le crochet dont la volute ressemble à un bourgeon enroulé comme une crosse de fougère ; on imite aussi d'une manière libre l'acanthe indigène, puis le plantain et enfin la vigne. Sous le règne de saint Louis la flore perd de plus en plus son caractère stylisé et imite de plus en plus la nature (fig. 12). Sa richesse est incomparable : la vigne, l'érable, le lierre, le liseron, la scabieuse, la mauve, le fraisier, l'oseille, le persil, le châtaignier, le chêne, le poirier, toutes les plantes de nos jardins et de nos forêts sont mises à contribution.

Nous avons vu que les baies de forme d'abord très

(l) Je renvoie pour ce qui concerne ces arts à l'excellent livre de M. A. Germain, L'art chrétien en France des origines au xiv« siècle.

simple, composées d'une ou de plusieurs lancettes surmontées d'une rose, sont devenues à la fin du xni° siècle,

grâce au remplage rayonnant un des plus gracieux décors de la cathédrale. Des la fin du xn® siècle on a pris l'habitude de les fermer au moyen de vitraux translucides qui ont été pour les églises gothiques ce que les mosaïques à fond d'or étaient pour les églises byzantines. Le vitrail, en effet, composé de petits morceaux de verre enchâssés dans une armature de plomb est une véritable mosaïque transparente qui occupe tous les vides et transforme la cathédrale en une véritable cage de verre. Il n'est pas jusqu'au style des peintures qui, par la simplicité de leur dessin, l'absence de perspective et les combinaisons harmonieuses de leurs couleurs ne rappellent les mosaïques. La cathédrale de Chartres est celle qui a le mieux conservé sa décoration du xiii® siècle : ses 126 hautes fenêtres, ses 9 grandes roses, ses 97 roses moyennes ou petites couvrent une superficie de plusieurs milliers de mètres carrés : à côté des donateurs comme saint Louis ou Ferdinand de Castille on y trouve représentées les corporations des drapiers, tonneliers, etc...

Sauf quelques exceptions, à Reims par exemple, la sculpture ornementale est réservée comme à l'époque romane à l'ornementation des façades, mais au xni° siècle elle n'est plus concentrée autour des portails, elle envahit les parties hautes, et même les tours ; au xiv® siècle tous les clochetons qui terminent les contreforts seront surmontés de statues. Il s'était formé dans l'Ile-de-France, au milieu du xii® siècle, une école de sculpture dont les traditions étaient encore toutes romanes et dont le portail royal de Chartres paraît être le chef-d'œuvre ; le tympan de la porte Sainte-Anne à Notre-Dame, les statues du portail méridional de la cathédrale du Mans appartiennent à cette inspiration que caractérisent les statues de rois très allongées, et les tympans consacrés à la glorification du Christ et de la Vierge. Au xiii"" siècle apparaît au contraire à Bourges, à Reims, aux portails latéraux de Chartres et surtout à Amiens, une sculpture beaucoup moins hiératique qui révèle une imitation charmante de la nature et un sentiment religieux qui semble revêtir les personnages d'un mélange de grâce exquise et de noblesse ; on a pu comparer certains de ces Christs ou de ces Vierges, le Beau Dieu et la Vierge d'Amiens par exemple, aux plus belles œuvres de l'école attique du début du \° siècle ; certaines statues féminines de Reims, par la correction de leurs traits et l'ampleur de leurs draperies semblent copiées sur l'antique. On ne fera jamais assez grande la part de nos imagiers gothiques dans le développement de la sculpture moderne.

A la fin du xni^ siècle la statuaire commença même à envahir l'intérieur de l'église et l'on adossa des statues d'apôtres aux piliers du chœur ; l'usage des clôtures de pierre et des jubés favorisa ce développement. Les pierres tombales gravées, incrustées parfois de marbre noir ou de métal et représentant le défunt dans le costume de sa

profession contribuèrent à orner le sol des nefs. Elles étaient aussi quelquefois couvertes de dalles blanches et noires à l'aide desquelles on formait des dessins compliqués ou labyrinthes. La cathédrale de Reims possédait un labyrinthe célèbre dans l'intérieur duquel étaient gravés les noms de ses architectes ; il fut détruit au milieu du xvni^ siècle. Tous les arts contribuaient d'ailleurs à orner l'intérieur de l'église, mais la même décoration architecturale, les mêmes baies à remplage rayonnant, les mêmes végétations, les mômes figures régnaient sur les rétables d'autels, sur les stalles en chêne sculpté, sur les châsses en émail bleu de Limoges, sur les triptyques d'ivoire, sur les vases sacrés, sur les mitres ou les crosses épiscopales, sur les ornements sacerdotaux brochés d'or, sur les tapisseries qui servaient à tendre l'église les jours de fête.

Aujourd'hui après les mutilations prodigieuses qui sont le résultat du vandalisme de toutes les époques, on se rend mal compte du rôle important que la couleur devait jouer dans la décoration des cathédrales. Des fresques couvraient la plupart des surfaces de pierre et plus tard les murs des chapelles latérales que l'on construisit entre les contreforts. La peinture servait en outre à faire valoir certains membres de l'architecture, les nervures, les clefs de voûte, quelquefois les chapiteaux ; on peignit même les statues abritées sous les portails ou on couvrit d'or le fond sur lequel elles se détachaient. Au xiv* siècle l'art de l'imagier consiste à la fois à sculpter et à peindre la statue-

2. L'iconographie. — Mais la pierre sculptée, la peinture à fresque ou sur verre, l'émail, l'ivoire, la soie brochée, la tapisserie servent à représenter un ensemble de personnages ou de scènes dont le choix n'était pas laissé au libre arbitre de l'artiste, mais lui était imposé par la tradition. L'iconographie gothique montre l'iniluence profonde que l'Eglise n'a cessé d'exercer sur le développe-

ment de Fart ; dans une certaine mesure elle se rapproche de l'iconographie byzantine dont certains sujets rappellent le caractère mystique ; elle est cependant, plus qu'elle, destinée à l'enseignement des fidèles. Les façades de Bourges, de Chartres, de Paris, de Reims, d'Amiens, les vitraux de Chartres sont une véritable encyclopédie de pierre, qui fournit, comme l'a montré M. Maie dans un des plus beaux livres qui aient été écrits sur l'art gothique, tous les enseignements nécessaires au chrétien. Le plan de la décoration du xiii* siècle semble calqué sur le Grand Miroir de Vincent de Beauvais . On y trouve le « miroir » de la nature avec tous les animaux des bestiaires fantastiques, le «miroir ))de la science qui représente les figures des arts libéraux, le «miroir » moral avec ses allégories dignes de la préciosité du Roman de la Rose et enfm le « miroir » historique qui raconte l'histoire du monde d'après les Ecritures ou les vies des saints et mène l'homme depuis la création jusqu'au jour du Jugement Dernier. Un grand nombre de cathédrales étant dédiées à Notre-Dame, il n'est pas étonnant que la personne de la Vierge, ait pris une importance toute spéciale dans cette iconographie ; sa statue se dresse en pied sur le trumeau du portail dont le tympan offre le gracieux motif de l'arbre de Jessé ; plus haut les galeries de rois dans lesquelles le peuple voyait déjà au Moyen Age des rois de France, représentent en réalité les rois de Juda ancêtres de la Vierge. Les artistes gothiques du xiii° siècle ont trouvé les motifs de cette iconographie dans la tradition romane et carolingienne, mais ils en ont fait une synthèse magistrale qui a été la plus magnifique expression qu'ait revêtue le sentiment religieux au Moyen Age.

Bibiographic.A. Germain. Opus citât. — Lambiii.hd, flore gothique, Paris, 1893. — Vitry. Album de sculpture du Moyen Age, Paris, 1694. — Maie. L'art religieux du xiii® siècle, Paris, i'édit.1898. —4(^eime. Sculptures grotesques et symbolicj^ues, Rouen, 1869.

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