LES CATHEDRALES DU XIII^ SIECLE
I. Notre-Dame de Paris. — La façade principale de Notre-Dame de Paris appartient au premier quart du XIII® siècle; les fouilles de 1847 faites sur le parvis ont prouvé la fausseté de la tradition d'après laquelle elle aurait été précédée autrefois d'un perron (i). A la base sont les trois portails à voussures profondes surmontés de la galerie des rois. Puis vient l'étage dit de la Vierge, orné au centre d'une immense rose inscrite dans une arcade en plein cintre, et aux extrémités de deux fenêtres géminées surmontées d'une rose et comprises sous une archivolte brisée. Le troisième étage est formé par une admirable galerie à jour supportée par de fines colonnettes ; elle est surmontée d'un balcon qui réunit la base des deux tours et dont les angles sont ornés au contrefort de figures d'animaux fantastiques, restituées par Viollet- Leduc. Au-dessus de cette galerie s'élancent d'une seule volée des baies gigantesques comprises entre des contreforts admirablement sculptés. Ce sont les deux tours
(i) Il n'y avait probablement de marches qu'entre la Seine et la tour méridionale (voy. Mortet, Bulletin monumental 1904, p. 149.)
carrées dont les plates-formes étaient destinées à recevoir des flèches qui eussent complété cet admirable ensemble; les ébrasures des baies sont tapissées de colonnettcs et de crochets ; une balustrade à jour en forme de quatrefeuilles couronne les plates-formes. Ces deux tours qui n'existaient pas encore en 1218, sont mentionnées dans une charte de I245.
2. Chartres. — La cathédrale de Chartres a été rebâtie presque entièrement en 1194 et terminée en i223. Elle représente donc bien le type d'église répandu sous le règne de Philippe- Auguste. Le plan comprend un narthex composé de deux travées, qui s'étend entre les deux tours carrées de la façade, trois nefs de six travées, un transept peu accentué, mais très large, un chœur de quatre travées. Le transept avec sa nef centrale flanquée de deux collatéraux, est une véritable église transversale qui comprend trois travées de chaque côté de la croisée ; les architectes gothiques ont adopté là un plan qu'on trouve dans les églises du midi du domaine auvergnat, à Saint-Sernin de Toulouse, à Conques, à Saint-Jacques de Compostelle. Le chœur à double déambulatoire se compose de quatre travées et d'une abside ; trois absidioles et deux hémicycles le couronnent ; il est soutenu par des colonnes monostyles à tailloirs polygonaux. Les voûtes de la nef centrale ne sont plus sexpartites, mais se composent des deux ogives sur plan barlong entre les arcs doubleaux et formerets ; le retour au plan barlong et l'abandon des piliers alternativement cylindriques et flanqués de colonnettes caractérisent l'architecture religieuse au début du xiii® siècle. La nef de Chartres était la plus haute qu'on eût encore bâtie ; elle atteint 36 mètres 55 alors que celle de Notre-Dame n'a que 34 mètres sous clef.
3. Bourges. — Au sud de la Loire la cathédrale de Bourges peut être considérée comme un des chefs-d'œuvre
de l'école de l'Ile-de-France au xiii® siècle. Le projet de construction date de 1172, mais elle ne fut commencée aue dans les premières années du xiii° siècle et consacrée seulement en i324- Comme sa surface débordait au-dessus des anciens fossés de la ville, on prit le parti d'asseoir son chevet sur une magnifique crypte qui était terminée en 1209. Cette église souterraine, exceptionnelle dans une cathédrale gothique, a, comme le chœur qu'elle soutient, la forme d'un hémicycle à double collatéral éclairé par douze fenêtres ; les nervures qui soutiennent sa voûte viennent retomber sur de robustes piliers à section polygonale flanqués de colonneltes aux chapiteaux ornés de crochets. Le plan de l'église est aussi d'une grande originalité ; il ne comporte pas de transept, mais cinq nefs terminées par un chœur à double déambulatoire sur lequel s'ouvrent cincj chapelles absidales. En outre, les voûtes de ces nefs, tracées toutes sur planbarlong, sont étagécs à trois hauteurs dilîérentes, la nef centrale à 87 mètres, la deuxième à 21 mètres, la nef exlérleure à 9™,5o. Chaque nef a donc son éclairage indépendant. En outre, dans la nef centrale le premier étage de tribunes est supprimé et remplacé par une galerie élevée de triforium audessous des hautes fenêtres. Les arcades s'élèvent donc d'un jet hardi et les piliers cylindriques sont cantonnés, même autour du chœur, de colonnettes engagées sur lesquelles retombent les nervures interrompues seulement par les chapiteaux. Le collatéral extérieur, au contraire est surmonté de tribunes qui s'ouvrent sur la deuxième nef. A l'extérieur, les cbapelles absidales bien détachées de l'œuvre, forment comme des tourelles étroites couvertes de flèches de pierre. Par suite de l'absence de transept la cathédrale de Bourges ne comporte que deux tours de façade achevées seulement au xvi® siècle. Rien n'égale d'ailleurs l'ampleur majestueuse de cette façade précédéej
d'un magnifique perron et ornée de cinq portails à voussures profondes ; son ornementation appartient à la fin du xni° et au xiv® siècle. Les deux porches latéraux établis entre des contreforts, ont conserve les sculptures romanes de l'ancienne cathédrale. Les arcs-boutants ont encore une forme très simple, mais les contreforts sur lesquels ils s'appuient sont surmontés d'une jolie arcature à jour comprise entre deux clochetons ornés de crochets ; l'élagement des nefs a exigé un double étage d'arcs-boutants. Enfin à l'intérieur de Bourges et déjà de Chartres apparaissent à la fin du xiii'^ siècle les clôtures de pierre qui entourent complètement le chœur et barrent transversalement la nef: ce sont les jubés, ouverts par trois portes et surmontés d'une galerie qui servait à la lecture des Evangiles : ils montrent l'importance prise par les chapitres à cette époque ; presque tous ont été démolis au xviir siècle ; des fragments de celui de Bourges sont au Musée du Louvre.
4. Reims. — La cathédrale de Reims, destinée à abriter la cérémonie du sacre des rois de France, fut commencée en 1 2 II sur un plan grandiose que le manque de ressources força plus tard à modifier ; le chapitre prit possession de l'édifice en i24i, mais il ne fut achevé en réalité qu'au xiv" siècle ; à cette époque la nef ayant paru trop petite pour contenir la foule le jour du sacre, on la prolongea de deux travées et on recula la façade du xiii* siècle. Cette modification a donné à la cathédrale de Reims une longueur de iSS'^jôg qui n'est égalée que par celle du Mans. Le plan très simple comprend trois nefs de neuf travées, un transept très large et très saillant, accompagné comme le chœur d'un double collatéral ; cinq chapelles absidales très profondes rayonnent autour du chevet. L'ordonnance intérieure a beaucoup de rapports avec celle de Bourges : les grandes arcades de la nef cen-
Fig. 8.
traie sont séparées des hautes fenêtres par un triforium élevé, et les voûtes rcloinbcnt sur des piliers cantonnés de quatre colonnettes engagées, dont les bases ornées de griffes, reposent sur un piédestal très haut. Le plan de Reims comportait deux tours de façade, deux tours à chaque transept et une tour à la croisée centrale ; une véritable forêt de flèches devait le surmonter. L'incendie de i48i qui a anéanti le clocher central et les combles des tours a empêché l'exécution de ce projet ; seules les deux tours de façade achevées au xv° siècle existent encore dépourvues de flèches. La façade, bâtie en bel appareil à la base, est faite dans le haut de pierres plus tendres qui s'effritent. Les trois portails sont surmontés d'une grande rose encadrée sous une archivolte en arc brisé (i) entre deux baies géminées ; au-dessus s'étend la haute galerie des rois qui masque à moitié le pignon et les longues baies des deux tours. La tradition populaire attribuait la construction de Reims à Robert de Goucy, mais il est mort seulement en i3i i ; Libergier avait élevé à Reims l'église Saint-Nicaise ; d'après un renseignement donné par Villard de Honnecourt le premier maître-d'œuvre serait Pierre de Corbie.
5. Amiens. — La construction de la cathédrale d'Amiens commencée en 12 28, appartient, comme nous l'avons vu (2) au xni° siècle. On a dit avec raison que cette cathédrale était au point de vue de la technique et de l'exécution, de la science et de l'art, « le chef-d'œuvre du style gothique (3). » Le plan (fig. 8) comporte un narthex, trois nefs de six travées, un transept saillant à collatéraux, un chœur de quatre travées entouré d'un double déambulatoire sur
(i) Caracléristlque du style champenois.
(2) Voyez p 20.
(3) GONSE, Art (jothique, p, 204
iii a
lequel s'ouvrent sept chapelles ^absidalcs tangentes les unes aux autres et de forme polygonale ; pour la première fois la chapelle centrale dédiée à la Sainte Vierge a une importance particulière. La superficie (8000 m.q.) fait de celte cathédrale une des plus grandes églises du monde ; elle a i43 mètres de longueur, 65 mètres de largeur au transept et 43 mètres de hauteur sous clef. La cathédrale d'Amiens peut être considérée comme le premier exemple du développement que pouvait atteindre le style gothique. Les murs sont presque entièrement supprimés : la haute galerie du triforium elle-même est éclairée à l'extérieur par des vitraux. Les baies atteignent une ampleur inusitée jusque-là et l'ensemble a un caractère général d'élancement. Les piliers sont cantonnés de quatre colonnettes engagées qui reçoivent les retombées, mais leur épaisseur est bien moindre qu'à Bourges ou à Reims. Entre les arcades de la nef centrale et le triforium une frise de roses et de feuillages fait tout le tour de l'édifice. La façade a des lignes plus nettes que celle da Reims : ses trois porches profonds encadrés par des frontons ornés d'une rose, sont surmontés d'une double galerie, l'une à jour, l'autre remplie par les statues des rois ; entre les deux tours on a établi la rose flamboyante, et une haute galerie bordée d'une balustrade et surmontée d'une claire-voie à jour ; à mesure qu'elle s'élève l'architecture semble devenir de plus en plus aérienne. Les arcs-boutants eux-mêmes (fig. 9) commencent à être ornés d'une arcature à jour placée entre l'arc et le rampant ; pour la première fois aussi on imagine d'épauler la nef du transept à l'aide d'arcs-boutants qui viennent croiser ceux de la nef principale. Le parti adopté dans cette construction était si logique et si beau que la cathédrale d'Amiens devint un modèle imité dans tous les pays où le style gothique s'implanta : la nef de Saint-Denis,
les cathédrales de Meaux, Tours, Beauvais, Cologne etc.. en procèdent directement.
6. Beauvais. — Les architectes gothiques cherchèrent cependant à dépasser les proportions d'Amiens. La cathédrale de Beauvais, dont les travaux furent commencés vers i24o, serait, si elle était achevée la plus grande église du monde, mais le plan était disproportionné avec les ressources dont on disposait : le chœur fut terminé en 1272 ; au xvi° siècle on y ajouta un transept et une flèche de i53 mètres de hauteur qui s'écroula en 1578 ; les travaux en sont restés là. Le chœur à lui seul avec ses trois travées à double collatéral n'en mesure pas moins 5i mètres de longueur ; la hauteur des voûtes atteint 47 mètres sous clef; elles causent une impression vraiment saisissante, mais elles montrent la limite que les architectes gothiques ne pouvaient dépasser ; il a fallu, en effet, les transformer en voûtes sexpartitcs pour les maintenir. L'ordonnance et le style rappellent Amiens, mais il y a deux triforiums, l'un ouvert entre les piliers du chœur, l'autre dans la galerie intérieure du déambulatoire.
7. Le style du wif siècle. — Les cathédrales de Chartres, Paris, Bourges, Reims, Amiens ont leur individualité qui les distingue les unes des autres ; mais chacune d'elles marque, en outre, une étape dans le développement de l'architecture qui aboutit à la création pour ainsi dire classique d'un type de cathédrale réalisé pour la première fois à Amiens. Le plan peut encore varier, mais le plan à trois nefs, transept à collatéraux, chœur très allongé à double déambulatoire et à chapelles rayonnantes, va devenir prédominant. En élévation la tribune du xii' siècle fait place au triforium élevé, quelquefois à jour. L'épaisseur des piles ayant diminué, on revient au pilier cylindrique cantonné de colonnes. L'église n'est pas encore accostée de chapelles latérales. Enfin les progrès se font
sentir dans rornementation qui devient plus riche : sur les chapiteaux dominent les crochets et les feuillages épa-
Fig. 10.
nouis (fig. Il) ; à la fm du xin^ siècle les remplages des haies se décorent des trèfles et des rosaces qui constituent le style
dit rayonnant (fig. lo). Enfin les profils deviennent plus, compliqués ; celui des ogives se compose de trois tores divisés eux-mêmes en nervures secondaires. Les bases profondément rcfouillées se raccordent directement aux socles polygonaux.
L'architecture gothique semble avoir atteint alors son apogée et cependant il lui restait encore deux siècles d'existence à parcourir.
Fig. II.
Bibliographie. Ajouter à la bibliographie du chapitre précédent, — Lassus, Duvalei Durand. Monographie de la cathédrale de Chartres, Paris, 1867-68. — Cerf. Histoire et description de Notre- Dame de Reims, Reims, 1861. — Durand. Monographie de la cathédrale d'Amiens, v., Paris, igoi-igoS. — PiJian. Beauvais, sa cathédrale, Beauvais, i885: