LE MOBILIER
Ce n'est pas assez de connaître les principes d'après lesquels étaient ornées les basiliques ; pour en avoir une idée complète il faut se les représenter pourvues du somptueux mobiliers qui provenait de la munificence des empereurs ou des particuliers.
Le Sanctuaire, — Au fond de l'abside, au milieu des gradins en pierre sur lesquels siégeait le clergé, se dressait sur une estrade le trône de Tévêque fait souvent d'une matière précieuse, comme la chaire dite de Saint-Pierre, conservée au Vatican, ou la chaire d'ivoire de Maximin évêque de Ravenne, œuvre du VI^ siècle d'origine orientale sur les panneaux de laquelle sont sculptées des scènes de la Bible. Au milieu du sanctuaire était l'autel sur lequel on offrait le saint sacrifice. Tantôt il affectait la forme d'une table, (et c'était là sa forme primitive), tantôt les pieds de la table étaient réunis par des pièces transversales interrompus seulement par un petit treillage qui permettait de vénérer les reliques d'un martyr, tantôt enfin en Occident on se servait d'un véritable sarcophage. L'autel consistait quelquefois dans une simple table de bois : dans les basiliques africaines on a retrouvé le cadre de pierre qui servait à le soutenir, mais le plus souvent c'était une table de pierre supportée par
des colonnettes antiques dont les chapiteaux étaient décorés de symboles chrétiens. Les autels étaient parfois revêtus d'or et d'argent, incrustés de mosaïques et de pierres précieuses.
Dans une même basilique il pouvait y avoir plusieurs autels ; Constantin en donna sept en argent à la basilique de Latran et, d'après la conjecture de Mgr Duchesne ils étaient destinés à recevoir le pain et le vin offerts par les fidèles avant la consécration. L'autel principal était toujours placé au-dessus de la confession qui abritait les reliques. Afin d'augmenter encore son importance, on prit l'habitude de l'abriter sous un dais ou cihorium en forme de coupe renversée soutenu par quatre colonnes, que réunissaient soit une architrave, soit des arcades, et entre lesquelles on tendait souvent des voiles précieux ; le dais proprement dit était souvent recouvert de métaux précieux.
L'entrée du sanctuaire était fermée du côté de la nef par une clôture de pierre, le chancela recouvert de plaques de marbre, parfois de bas-reliefs ou, dans les basiliques africaines, déterres cuites. Le chancel luimême était interrompu par un ou quelquefois deux ambons, sortes de plates-formes rondes ou polygonales qui servaient aux lectures et à la prédication. Un monument en pierre de ce genre que l'on a daté du iv^ siècle existe encore séparé en deux parties à Salonique où il a été étudié par M. Bayet (i) c'était un demi-cercle à moitié fermé sur le diamètre ; un passage intérieur donnait accès à un double escalier
(i) Archives des Missions Scientiji^ues^ 1876.
de six marches. L'extérieur était couvert Je sculptures qui formaient trois zones : au sommet une frise de feuillages et de vigne entremêlés d'oiseaux, une deuxième bande décorée de même et enfin huit arcades à coquilles supportées par des colonnettes aux chapiteaux de style composite. Sous ces arcades étaient groupés des personnages dont l'ensemble figurait l'Adoration des Mages, qui sont représentés deux fois, la première fois à la recherche de l'Enfant, la deuxième fois conduits par un ange et en posture d'adoration devant la Vierge, assise et enveloppée d'un long voile, qui tient l'Enfant sur ses genoux. Ce monument est un des restes les plus intéressants de la sculpture chrétienne du iv**' siècle : M. Bayet a relevé des analogies entre l'Ange de l'ambon et les Victoires qui ornent l'arc de triomphe élevé à Salonique pour commémorer la victoire de Constantin sur Licinius. Les ambons étaient aussi ornés de panneaux d'ivoire comme le prouvent les fragments d'ambon d'origine copte qui sont conservés dans la cathédrale d'Aix-la-Chapelle et présentent une décoration toute païenne.
2. Les étoffes précieuses. — L'emploi des étoffes de soie dans lesquelles étaient tissés des personnages ou des ornements fut très répandu dans les basiliques au iv° et au v^ siècle. Elles servaient souvent de portières à l'intérieur des églises ; on les tendait entre les colonnes du ciborium ; enfin les plus précieuses étaient destinées à recouvrir la table de l'autel ; on s'en servait aussi pour envelopper les reliques des martyrs ou des personnages célèbres, et c'est grâce à cette circonstance que plusieurs de ces étoffes
sont parvenues jusqu'à nous. Elles étaient d'ailleurs en grande partie d'origine étrangère : la Perse était alors le principal centre de fabrication des étoffes de soie tissée qu'elle envoyait dans toutes les directions : M. Strzygow^ski a pu relever sur des étoffes chinoises de véritables imitations de motifs persans. La plupart des étoffes qui ornaient les basiliques étaient donc dépourvues de tout caractère religieux. Sur celles que l'on conserve encore dans les trésors d'églises ou les musées on peut voir les animaux affrontés, les archers à cheval enfermés dans des médaillons, les pyrées ou autels de feu, les étoiles à six rais et tous les ornements familiers à l'art des Sassanides. Telle est par exemple l'étoffe de Saint-Ambroise de Milan qui représente un cavalier galopant au milieu de chiens et lançant une flèche sur un tigre qui dévore une hémione. L'introduction de cet art étranger en Occident n'est pas un fait indifférent et devait exercer une grande influence sur le développement artistique. Cependant dès le iv® siècle on chercha à tisser dans l'empire romain des étoffes à sujets religieux ; d'après Astérius évêque d'Amasée, la vie du Christ toute entière était représentée sur la toge d'un sénateur, et des monuments de ce genre ont été découverts dans les fouilles d'Antinoé et d'Achmin-Panopolis en Egypte ; l'une de ces étoffes représente la crucifixion.
3. Les vases sacrés y les reliques, les pyxides. — Pour les accessoires du culte ont prodiguait l'orfèvrerie et l'ivoire. Les principaux vases étaient : le patène^ plat de grandes dimensions qui servait à la communion de révêque et des assistants ; le scyphus^ vaisseau destiné à contenir le vin de la consécration ; on se ser-
vait aussi pour le même objet des amae de contenance très grande, faites pour recevoir les oblations en vin des fidèles ; enfin il y avait en assez grand nombre des calices 7ninisieriales en argent, analogues aux calices actuels et qui servaient à la communion des fidèles ; les grandes basiliques en avaient de vingt à cinquante/Pour recueillir les provisions d'huile on se servait de métrètes et l'on avait aussi des tliymiamateria ou encensoirs fixes, sortes de brûle-parfums. Le Liber Pontificalis énumère la quantité prodigieuse de vases d'or et d'argent que les empereurs donnaient aux basiliques romaines ; plusieurs sont rehaussés de pierres précieuses. Malheureusement aucun de ces monuments n'a pu parvenir jusqu'à nous. Il n'en est pas de même des pyxides d'ivoire en forme de boîtes rondes dans lesquelles on conservait les saintes espèces ou les eulogies ; plusieurs sont conservées encore dans les trésors d'églises ou les musées ; elles étaient ornées de sculptures d'un caractère religieux. Sur celle du musée de Berlin, dont l'âge a prêté à de nombreuses discussions, on voit le Christ assis sur un trône entre les douze apôtres et, de l'autre côté, le sacrifice d'Abraham. L'attitude pleine de noblesse des personnages fait songer à la sculpture antique. D'autres monuments de ce genre, la pyxide de Sens ou celle de Wiesbaden par exemple, sont couverts de sujets d'un caractère profane.
Les reliques des saints étaient souvent enfermées dans des coffrets précieux d'orfèvrerie ou d'ivoire. A Milan on conserve un coffret d'argent qui est probablement celui dans lequel le pape Damase envoya à Saint Ambroise les reliques des apôtres destinées %
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être déposées dans l'église de Saint-Nazaire en 382. Ses parois sont couvertes de sculptures. Sur le couvercle le Christ est représenté siégeant sur un trône au milieu des apôtres, les pieds ]posés sur le scabellum à la manière d'un triomphateur, dans l'attitude que lui prêtent les sarcophages de la |même époque ; devant lui se trouvent les corbeilles de la multiplication des pains, symbole de l'Eucharistie. Les parois montrent la Vierge assise tenant l'Enfant qu'elle présente à l'adoration des bergers, le jugement de Salomon, les trois jeunes gens dans la fournaise dont un ange vient éteindre les flammes, la condamnation par Daniel des calomniateurs de Suzanne. Le style est encore imprégné d'antiquité classique. Une cassette d'ivoire conservée à la lipsanothèque de Brescia et dont le couvercle représente les scènes de la Passion sans la Crucifixion a dû servir aussi à enfermer des reliques.
4. Les lampes et la verrerie. — Des lampes d'or, d'argent, de bronze et de verre dans lesquelles brûlait de l'huile odoriférante étaient suspendues aux poutres de la charpente. Gallia Placidia lit don à l'église de Ravenne d'une lampe d'or sur laquelle était sculptée son image. On a retrouvé en 1869 dans les fouilles de l'église de Porto une lampe en bronze en forme de vaisseau symbolique : la proue est faite de la tête du serpent qui tient entre ses dents la pomme cause de la chute ; sur cette tête est plantée la croix sur laquelle une colombe est posée; à la poupe est un dauphin qui tient à la bouche le pain eucharistique. Dans les fouilles d'Algérie et de Tunisie on a découvert un grand nombre de lampes de terre
cuite plus modestes, ornées d''une grande variété de symboles. La verrerie était employée communément pour les lampes et même les vases sacrés ; les verres à fond d'or si nombreux dans les catacombes continuèrent à être employés. La coupe de Podgoritza (Albanie) que l'on a daté du v® siècle est ornée encore de symboles funéraires, Daniel dans la fosse aux lions, les jeunes gens dans la fournaise, Suzanne et les vieillards.
5. Livres saints et diptyques, — Dès l'origine le texte de la Bible et des Evangiles furent copiés avec un soin extrême sur des livres de parchemin, mais ce fut au iv^ siècle que Ton commença à les enrichir de miniatures et à les enfermer dans de somptueuses reliures d'ivoire ou d'orfèvrerie. L'art de la miniature est d'origine païenne et, si l'on n'avait l'Iliade de l'Ambroisienne ou le Virgile du Vatican, il suffirait pour s'en convaincre, de remarquer le style des premiers manuscrits chrétiens ; non seulement les figures mythologiques y sont fréquentes, mais les personnages sacrés eux-mêmes reproduisent des modèles antiques, et il en sera ainsi très longtemps. Malheureusement Vsige. de ces manuscrits est très controversé et la plupart sont revendiqués par les historiens de Fart byzantin. Ils donnent au moins une idée des œuvres perdues dont ils sont la reproduction et l'on peut constater dès cette époque les rapports étroits qui unissent la mosaïque à la miniature. C'est dans les bibles illustrées que les peintres des basiliques cherchaient les sujets de leurs mosaïques. La plus ancienne bible illustrée qui soit connue paraît être celle dont on a découvert les feuillets dispersés dans
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plusieurs villes et qui est connue sous le nom de bible de Quedlimbourg ; ses miniatures datent du iv^ siècle; les peintures ont souvent disparu mais on aperçoit encore les traits du dessin que le peintre devait suivre. La célèbre Genèse de Vienne sur jparchemin pourpré, dans les peintures de laquelle on a reconnu plusieurs manières, peut appartenir au v* siècle. Il en est de même du rouleau de Josué conservé à la Vaticane et qui présente sur une longueur de lo mètres toute l'histoire de l'entrée des Hébreux dans la Terre Promise.
Les plats de reliure qui servaient à protéger ces manuscrits précieux sont à eux seuls des œuvres de premier ordre. Ce sont quelquefois des couvertures d'orfèvrerie, comme celle de Tévangéliaire de Théodelinde conservé au trésor de Monza et qui est du vi^ siècle; elle est ornée d*orfévrerie cloisonnée qui rappelle la bijouterie barbare des tombeaux mérovingiens. La plupart du tem.ps au contraire, on s'est servi pour couvrir les bibles et les évangéliaires de plaques d'ivoire analogues à celles des diptyques que les consuls faisaient exécuter pour commémorer leur magistrature ou qui servaient dans les églises, à inscrire les noms des personnages, dont mention spéciale était faite dans les prières liturgiques. Reliures et diptyques à sujets chrétiens forment une classe spéciale d'ivoires qui permet de saisir aussi les liens qui unissent l'art chrétien à l'art antique. Le trésor de Milan possède un plat de reliure richement encadré de pampres et de rinceaux dont les trois compartiments représentent l'Annonciation, l'Adoration des Mages et le Massacre des Innocents. Dans la même
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ville la collection Trivulzio renferme un diptyque célèbre dont les sculptures sont consacrées à la Résurrection. Le tombeau du Christ est représenté comme un édifice circulaire muni de fenêtres en plein cintre ; au-dessous le même tombeau est ouvert tandis qu'un ange nimbé apprend aux deux saintes femmes la Résurrection du Christ, et que les gardes s'enfuient frappés de terreur ; l'autre feuillet a disparu ; l'encadrement rappelle ceux des diptyques consulaires.
CONCLUSION
Le développement du culte et de la liturgie ainsi que l'augmentation considérable du nombre des fidèles obligèrent l'Eglise dès la fin du iii^ siècle à adopter pour la réunion de la communauté un type d''édifîce qui répondît à ces exigences. Le redoublement de ferveur et la joie qui suivirent l-a reconnaissance légale du christianisme poussèrent les fidèles à prodiguer dans ces maisons de prières toutes les ressources de l'art le plus somptueux : elles devinrent dignes d'être appelées les demeures du roi céleste, les basiliques (i). Mais la naissance d'un art chrétien est loin de marquer une rupture dans le développement artistique de l'Europe. Les artistes chrétiens, à peine convertis, demandèrent à l'art dont ils avaient fait l'apprentissage ses procédés et ses modèles. La basilique gréco-romaine qui domina en Occident fut un composé de la maison antique et de la basilique
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civile; la basilique orientale et la construction à plan central paraissent dérivées de l'architecture antique de l'Asie. L'ornementation de ces monuments fut empruntée aux traditions artistiques du paganisme défaillant ; l'art chrétien des premiers siècles est donc bien la continuation de l'art antique. D'autre part l'unité religieuse de la chrétienté eut pour conséquence la diffusion universelle des nouvelles formes d'art ; les mêmes mosaïques furent peintes dans les églises d'Afrique, d'Italie ou de Gaule. Nous avons vu cependant que sans cette uniformité apparente il ne tarda pas à se former des écoles qui correspondaient aux traditions nationales des différents peuples. La basilique gréco-romaine, avec son atrium et sa salle hypostyle couverte de charpente, et la basilique orientale en bel appareil, avec ses voûtes en berceaux ou ses coupoles soutenues par des piliers massifs, sont deux types irréductibles l'un à l'autre. Le premier permet une construction plus rapide, plus vaste, plus fragile aussi; il donne l'impression du provisoire et, pour couvrir l'indigence de son architecture, il faut des placages somptueux. Le second au contraire semble défier les siècles et, sans avoir besoin d'aucun revêtement tire sa décoration de son appareil et de ses dispositions architecturales. L'histoire de l'art religieux est celle de la lutte entre ces deux modèles, dont le dernier a fini par triompher.