‹ Les Basques et le pays basque, moeurs, langage et histoireChapitre 12 sur 20 · FORMULES, DEVINETTES — 'CONTES · texte numérisé non relu

FORMULES, DEVINETTES — 'CONTES

Le département des Basses-Pyrénées pouvait passer vers 1789 pour Tun des plus éclairés de la France ; trente-sept coigoints sur cent signaient leur acte de mariage, ce qui mettait le département au vingt-quatrième rang sur le tableau général de l'instruction en France. 11 n'occupe plus aujourd'hui que le quarante-troisième rang pour les hommes et le soixante-troisième pour les femmes. Mais en examinant de près les détails de la statistique, on constate que le recul ou plutôt que le retard de cette région sur le reste de la France est dû surtout aux cantons basques. En 1879, Tarrondissement de Pau présentait huit conscrits illettrés sur cent, Oloron onze et Orthez dix-huit; mais Bayonne en avait vingt et Mauléon trente-six. Or la ville de Bayonne est la plus lettrée du département : en 1873, on y comptait seulement vingt et un hommes et quarante-

trois femmes illettrés pour cent, tandis que les cantons basques qui l'entourent donnaient les chiffres suivants : de cinquante à soixante-douze pour les hommes et de soixante à soixante-seize pour les femmes.

Le Basque d'ailleurs dans sa vie ordinaire lit peu et écrit moins encore. Les journaux ne Fintéressent pas ; les livres Tennuient. Il est pourtant intelligent et très susceptible d'être instruit. Plusieurs écrivains de mérite, français ou espagnols, étaient Basques. Mais il n'existe pas de littérature nationale proprement dite. Les quelque cinq ou six cents volumes en langue basque qui ont pu être réj pandus dans le pays sont des traductions du français, de I l'espagnol ou du latin ; et le très petit nombre des ouj vrages originaux ont été certainement pensés et écrits par des gens qui avaient reçu une éducation complètement française ou castillane. Ce sont en général des livres religieux d'un intérêt des plus médiocres, des traductions de livres tels que V Imitation de Gerson, le Combat spirituel de Scupoli, la Vis dévote de François de Sales, et maints recueils de méditations, de cantiques et de prières. L'écrivain basque le plus célèbre est peut-être un certain curé de Sare, Pierre de Axular, mort en 1643. On prétend qu'il fit à pied le voyage de Paris pour soumettre à Henri IV luimême certains griefs personnels. Une légende s'est formée autour de son nom : il n'avait pas d'ombre, dit-on, parce qu'il l'avait donnée un jour au diable qui habitait dans une grotte du mont Mondarrain ; profitant d'une certaine position du soleil qui projetait les ombres sur les parois de la grotte, il avait trompé Satan en lui faisant prendre son ombre pour une personne.

LITTÉRATURE ET CHANSONS i?5

Cette légende n'est évidemment qu'une variante d'un conte populaire du pays, d'après lequel il paraît que le diable avait ouvert une école de théologie dans une grotte de Salamanque ; il y formait d'excellents prêtres ; mais, au bout de l'année, il faisait sortir un à un les étudiants, qui lui disaient au fur et à mesure : « Prends celui qui est derrière moi », et le dernier demeurait la proie du « père des ténèbres ». Un étudiant rusé et adroit s'avisa un jour de remarquer le jeu des ombres ; il se mit au dernier rang et osa dire à Satan la formule habituelle. Trompé, le diable se jeta sur l'ombre dé ce jeune homme qui demeura seule en son pouvoir. *^

Plus intéressant est à coup sûr ce qu'un de mes amis, M. Paul Sébillot, a si ingénieusement appelé la littérature orale. Evidemment, il n'y a là rien de bien original, car les Basques ont été civilisés, formés, élevés par des populations intellectuellement supérieures ; mais au moins y a-t-il plus de spontanéité : les contes, les rondes d'enfants, les devinettes, les formules de jeux, les proverbes, les chansons, sont un produit spontané du sentiment populaire. On peut ranger dans cette catégorie les pastorales, bien qu'elle's aient été écrites , parce qu'elles ont un grand cachet d'originalité et que la personnalité de leurs auteurs a depuis longtemps disparu dans la bouche des acteurs rustiques.

Ces pastm'ales, dont aucune n'a été imprimée encore, sont toujours en vers (de 3500 à 6500 chacune) ; quelquesunes, vraisemblablement les plus modernes, sont écrites en vers de treize pieds, divisés en quatrains sur une seule rime quadruple. Mais la plupart des pastorales sont en

vers de huit pieds, également divisés en strophes de quatre vers dont le second rime avec le quatrième, les deux autres ne rimant pas.

Quant à la rédaction, elle est aussi simple et aussi naïve que possible. Les anachronismes les plus étranges s'y accumulent, les expressions les plus bizarres s'y rencontrent dans la bouche de personnages tout à fait fantaisistes, les événements s'y succèdent sans la moindre transition, les jeux de scène y sont réellement enfantins, et l'art y fait presque entièrement défaut. Toutefois, ce qui frappe le lecteur, c'est la préoccupation constante de taire tourner la pièce à l'honneur de la religion chrétienne, à la honte des Sarrazins et du mahométisme. La date de ces compositions est ainsi facile à déterminer : elles remontent évidemment aux dernières phases de ce que les Espagnols appellent la guerre de reconquête, du treizième au quinzième siècle environ. Le souvenir des chansons de Geste et des romans de chevalerie s'y montre aussi très fréquemment.

Des chansons populaires basques, il a été publié un certain nombre, et j*en ai pour ma part recueilli beaucoup d'inédites. Elles sont en vers de quinze, de treize ou de huit pieâs, et presque toujours en quatrains. Le mètre le plus commun est celui de treize pieds, divisé en deux hémistiches de sept et six. Elles se chantent sur des airs variés dont les plus agréables, les plus originaux, appartiennent au mode mineur. On a déjà publié des échantillons de la musique basque ; mais pour qu'on puisse s'en £aire une idée, je donne trois des airs les plus populaires : on trouvera ci-après une traduction des chansons correspon-

dantes faite, aussi littéralement que possible, sur les variantes les plus complètes et les plus vulgaires : pour les amateurs de musique, j'y ai joint des imitations libres en vers français pouvant être chantées sur les mélodies originales ; je reproduis en tête le texte basque des premiers couplets.

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