‹ Les Basques et le pays basque, moeurs, langage et histoireChapitre 11 sur 20 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

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Si Ton demande par basard à un Basque de dire dans sa langue un nom de personne antérieur au christianisme, il ne comprendra certainement pas la question et, pour peu qu*on le presse, il affirmera volontiers que les Basques ont toujours été catholiques. Cette réponse fera sourire ; elle est pourtant rigoureusement exacte en ce sens que le christianisme orthodoxe a été la seule religion des Basques, en ce sens qu'antérieurement à leur conversion à ce culte ils n'avaient, à mon avis du moins, aucun Dieu, aucune idée religieuse, aucun prêtre. La langue basque est à cet égard d'une pauvreté significative ; les partisans d'une religion primitive basque ne s'appuient que sur des traditions vagues, des interprétations arbitraires et des hypothèses sans fondement.

Lei Basques ont toujours été bons chrétiens, ainsi qu'une chanson populaire en fait foi. La tentative de Jeanne d'Albret pour propager parmi eux la réforme ne paraît

pas avoir produit de grands résultats ; elle envoya des ministres dans un certain nombre de villages de la Basse- Navarre et fit traduire le Nouveau-Testament dans la langue du pays. Mais je ne crois pas qu'il y ait aujourd'hui plus de dix à douze Basques faisant profession de protestantisme.

Les Basques ont été plus accessibles aux idées jansénistes, et par parenthèse je rappellerai que Jansénius a été de 1612 à 1614 principal du collège de Bayonne ; mais la grande majorité est restée attachée aux pures doctrines romaines.

Déjà, au xii° siècle, suivant le pèlerin Aimeric Picaud, ils ne ma^iquaient jamais d'aller à l'Eglise et d'y faire les offrandes prescrites ; ce qui ne les empêchait pas d'ailleurs de se livrer à toutes sortes d'excès et de détrousser régulièrement les voyageurs, fussent-ils ou non des pèlerins de Saint-Jacques. Aujourd'hui, les mœurs se sont adoucies, mais le peuple est resté très pratiquant.

Les fêtes solennelles, les jours consacrés à l'adoration du Saint-Sacrement, les missions, occasionnent une recrudescence de piété ; le maire d'une commune très importante se vantait dernièrement d'avoir vu tous ses administrés se confesser et communier lors de la. dernière mission.

Les églises sont généralement sombres, froides et silencieuses. L'autel est étincelant de dorures. Quelquefois, deux chaires s'y font vis-à-vis et servent à des conférences entre le curé et l'un de ses vicaires, pour l'instruction et l'édification des fidèles. Les confessionnaux abondent. La nef est réservée aux femmes qui y placent

leurs chaises ou s'y accroupissent sur de petits tapis de drap noir qu'elles apportent avec elles. Chaque famille a sa place déterminée, plus près ou plus loin du oboeur, am^aot son rang social ; quand elles étaient en deuil, les fesMttes devaient jadis tenir pendant les offîces un cierge ftUiuaé : les pauvres avaient seulement de ces rouleaux de mre qu'on appelle à Paris des rats. On prétend mémo qm les veuves ne pouvaient se remarier que lorsque le eiei^ ou k rat était entièrement consumé. L^ long des murs, on remarque deux ou trois rangs superposés d'élites galeries, avec bancs et balustrades ; ce sont les places destinéea am hommes. A la première galerie, au-dessus du portail, est quelquefois un orgue ; à cette galerie aussi, le maire et ses adjoints ont leurs places réservées dans une sorte de loge construite souvent en avancée.

Beaucoup d'églises ouvrent sur un large portail que surmonte le clocher. Il y a là comme une salle plus ou moins spacieuse où se réunissaient jadis lea conseils oom* munaux. Au premier étage du clocher et communiquant avec la première galerie de l'église, est souvent aussi use salle, fermée celle-là, où se fait l'école dans les plus pauvres communes.

Tout autour de l'église est le cimetière fermé de tous les côtés par un mur élevé ; on y entre par deux ou par tr<ris ouvertures sans porte, mais dont le seuil consiste en un trou recouvert d'une grille destinée à arrêter les animaux errants. Les tombes sont formées de dalles sim^dement posées sur le sol et portant des inscriptions, presque toiyours eu basque, analogues à celles de tous les cimetières.

Comme toutes les populations des campagnes, les

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Basques ont de nombreuses superstitions, parmi lesquelles on peut citer les suivantes :

1<> Voir une femme sous sa fenêtre un lundi est un pré • sage de mauvais jour pendant la semaine ; 2° celui qui entend chanter pour la première fois le coucou fera îor^ tune s'il a de Targent sur lui à ce moment ; 3* le jour da son mariage, un fiancé prudent s'efforcera de retenir peA-> dant la cérémonie sous ses genoux un pan de la robe da sa fiancée pour être le maître dans son ménage ; 4* si par hasard, dans la soirée, le chant du coq se fait entendre, c*est que le vigilant animal a senti passer les sorcières qui se rendent au sabbat ; aussi pour conjurer le sort faut-3 vite jeter une poignée de sel dans le foyer ; etc.

Nous venons de voir que les Basques croient aux sorciers ; ce n*est plus aujourd'hui que la trace d'une maladie mentale jadis universelle dans le pays. Issue des ignorances, des terreurs, des soufirances matérielles de la nuit du mojren-ftge, la sorcellerie avait pris dans les régions occidentales de l'Europe un développement considérable. La croyance au surnaturel sans cesse agissant sur le naturel et susceptible même de subir son influence, l'insuccès firéquent des prières et le redoublement de'la misère publique avaient peu à peu amené dans la foi religieuse une déviation remarquable, et substitué le culte de l'esprit malfaisant, du Démon prochain, à celui du Dieu bienfaisant mais éloigné. Le mal menace imminent, le bien tarde à venir ; invoquons donc le génie du mal et donnons-nous à lui pour nous concilier ses faveurs.

De ce raisonnement était résulté une sorte de religion occulte et mystérieuse, donnant satisfaction aux instincts

lie LES BASQUES

de jalousie, aux passions rancunières, aux besoins inassouvis, aux convoitises impatientes des déshérités. Condamnés par la religion officielle, hostiles à Torganisation sociale, ces mécontents étaient par là même voués aux excentricités d'allures, aux agissements ténébreux, et forcés de se montrer d'autant plus cruels pour leurs ennemis qu'on les traquait plus impitoyablement. Il leur fallut dominer par la terreur dans les campagnes. Aussi peu à peu le mal devint-il universel.

Le Labourd offrait un champ merveilleux pour le développement d'une telle franc-maçonnerie, si l'assimilation dont ce mot donne l'idée n'est pas trop inexacte. Terre peu cultivée, inféconde, peuplée d'une race très impressionnable et très crédule, patrie de nombreux marins en qui les voyages et les aventures ne pouvaient qu'accroître le goût pour le merveilleux et le surnaturel, habité la plus grande partie du temps par des femmes laissées seules en compagnie de prêtres aux allures étranges ; le Labourd était devenu, au commencement du xvii© siècle, le pays des sorciers par excellence. De nombreuses traces en sont restées dans les contes, les récits et même les croyances contemporaines ; les livres religieux basques du dernier siècle sont remplis d'imprécations et de malédictions contre les devins, les sorciers et leurs adeptes. Enfin, un livre des plus curieux, découvert par Michelet et cité largement par d'autres après lui, est extrêmement instructif à cet égard. Il est intitulé De l'inconstance des mauvais anges et démons par Pierre de Lancre, conseiller au Parlement de Bordeaux; il a eu deux éditions successives, en 1610 et 1613. On y trouve presque intégralement tous les détails de la

procédure faite par l'auteur, en compagnie du président " d'Espaignet, contre les sorciers du Labourd en 1609.

L'enquête dura quatre mois, de mai à octobre, pendant lesquels les commissaires parcoururent tout le pays ; mais leurs stations principales furent Ascain et Saint-Pée. Ils reçurent les dépositions de plus de cinq cents témoins (la plupart étaient des enfants et surtout des petites filles de six à douze ans) ; ils jugèrent, condamnèrent et firent exécuter une soixantaine de « sorciers » dont au moins cinq prêtres. Je vais résumer ci-après, le plus brièvement possible, les faits constatés par les magistrats bordelais.

En premier lieu, de Lancre raconte le mécontentement de Satan lorsqu'il se vit pourchassé sur ce domaine qu'il possédait librement depuis si longtemps. Aussi, n'est-il pas de ruses et de prestiges qu'il n'ait mis en œuvre pour troubler le cours de la justice : « Mais Dieu avait déjà » montré sa volonté et sa toute-puissance et rien ne pré- » valut contre elles ; de la tête d'une des premières sor- » cières brûlées vives sortit, preuve évidente de ses » crimes, une véritable fourmilière de crapauds : l'un de » ces monstres, tout noir, ne parut sentir ni le feu ni les » coups de sabres et de pierres, et disparut sans qu'on » pût savoir comment. »

Des paroisses tout entières étaient peuplées de sorciers qui se rendaient tous au sabbat, curés en tête. Les uns y allaient tout simplement à pied ; d'autres s'y transportaient à travers les airs à cheval sur un balai ou sans aucune monture, après s'être enduit le corps d'un onguent spécial. On y amenait souvent des amis, des parents ou des enfants qu'on venait offrir à Sacan ; la puissance de ces sorciers

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était telle qu'aucune clôture ne pouvait les arrêter, et même, pour tromper leurs gardiens, lorsqu'on voulait les empêcher de sortir de la maison, ils pouvaient laissa à leur place la forme de leurs corps. C'est ainsi qu'une personne que nos deux magistrats enquêteurs avaient fait lier sur son lit à Ascain et qu'on n'avait pas quittée des yeux, put néanmoins raconter sur le sabbat tenu cette même nuit des détails dont sa confrontation avec d'autres « sorciers » ûi reconnaître la parfaite exacUtude. La faculté de locomotion des soreiers était telle qu'on amena à de Lancre une femme qui d'un seul pas était descendue du sommet de la Rhune (963'") au hameau de Béhobie, à huit kilomètres de là.

C'eit à la nuit close qu'avait lieu le sabbi^. Les coqs, ces vigilants ennemis du démon, on ne nous dit point pour quelle raison, avaient soin par leur chant d'avertir leurs maîtres du passage des sorciers. C'est pourquoi beaucoup de vieilles femmes ont encore aujourd'hui l'habiiude» dans le pays basque, dejeter surle feu une poignée de sel, lorsqu'elles entendent le chant du coq pendant la nuit : c'est le seul moyen de conjurer le sort qui a pu être jeté sur la maison et ses habitants par le sorcier dont le fidèle animal a révélé la présence.

Le sabbat se tenait habituellement en plein air, dans une lande nue, sur un carrefour, à l'entrée d*un bois. Quelquefois pourtant il avait lieu au milieu des villages, sur la place principale, comme à Ascain, ou dans une grande maison, comme dans le château aigourd'hui en ruines de Saiut-Pée. Là le démon posait sa a chaire » dorée où il prenait place, le plus souvent sous la forme d*un bouc.

Les sorciers défilaient alors devant lui, renouvelant leur renonciation à Dieu, Fadorant et Fembrassant par derrière ; quelques-uns lui offraient déjeunes enfants inconscients ou des recrues volontaires.

Pour éviter la présence irrégulière des profanes, un signe de reconnaissance était exigé ; c'était parfois la réci^ tation de la série des jours de la semaine : mais il fallait avoir soin d'omettre le nom du dimanche, témoin le conte basque des deux bossus : le premier, amené au sabbat par sa maîtresse et endoctriné par elle, oublie ses recommandations et prononce nettement le septième mot a dimanche }» : grand émoi dans l'Assemblée, mais le diable se montre bon prince et renvoie l'intrus débarrassé de sa boBS». Celui^i n'a garde de taire son aventure ; et l'autre bossu d'aiïoourir à son tour au sabbat où, moins accommodant cette fois, le démon lui fait ajouter sur le dos la bosse enlevée à son camarade.

Ordinairement, dans les communes de la côte principaleinëBt, une messe était célébrée a par dérision et moquerie » et souvent par un prêtre, avec toutes les cérémonies ordinaires, mais avec cette particularité que l'hostie était noire. Après la messe et la quête, les sorciers et les sOfTcières se livraient à do véritables orgies. "^

Les enfants gardaient les « troupeaux » de crapauds et dé vipères, et les vieilles femmes fabriquaient les poisons, les onguents et les poudres malfaisantes. Le principe de ces compositions est toujours le bois du cornouiller sanguin {en basque imhaindor), ou arbre maudit, et la chair des crapauds ou des vipères. C'est avec ces poudres que l'on jetait des sorts et que l'on faisait mourir le bétail.

Le sabbat durait jusqu'à Taurore. On se dispersait alors régulièrement. D'autres fois, il était brusquenient interrompu soit par le chant d'un coq, soit par un signe de croix, soit par une parole intempestive comme celle de cette fille d'Urdax qui assistait pour la première fois à la réunion et qui, émerveillée du spectacle, ne put retenir Texclamation admirative : « Jésus ! », qui eut pour résultat de la laisser toute seule, dans la plus profonde obscurité, au milieu des landes sauvages.

Tels sont, en peu de mots, les résultats de Tinstruction judiciaire dirigée pendant quatre longs mois par deux personnages considérables, deux magistrats importants du Parlement de Bordeaux. Que devons- nous en penser et quels jugements porterons-nous, non seulement sur ces faits, mais encore sur Tœuvre de la justice? La seule conclusion qu'il soit possible de tirer de la lecture du livre de de Lancre, c'est simplement qu'au dix-septième siècle les habitants du Labourd étaient soùs le coup d'une véritable épidémie morale, entretenue et propagée par la crédulité, d'une part, et de l'autre par la persécution.

A de pareilles maladies il n'y a qu'un remède, l'instruction ; les progrès inévitables amenés par la suite des ^emps peuvent seuls mettre fin à un pareil état des esprits. Soixante ans seulement après la mission de MM. de Lancre et d'Espaignet, on constate à ce point de vue une amélioration sensible. Dans une lettre de la municipalité de Bajonneâ l'Intendant de Guyenne, en date du 11 juillet 1671, il est question de sept ou huit femmes emprisonnées comme sorcières. Après avoir raconté ce que disaient ces femmes des orgies du sabbat, les édiles bayonnais ajoutent :

Ma n aa s tl I na d L ; .

a. elles sont toujours restées misérables et au retour du sabbat, elles mouraient de faim ; en sorte qu'elles avouent que ces régals imaginaires de viandes de toute façon n*étoient qu'illusion et fourberie ». Au fond d'ailleun, disent les mêmes magistrats, « nous sommes en peine de croire toutes les impiétés et abominations qu'elles disent avec franchise et persévérance »,

Le doute qu^expriment ces derniers mots est le commencement de la sagesse ; ce sont là les premiers indices de l'esprit scientifique moderne.

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