LA LANGUE BASQUE
Le voyageur parisien, qui a coutume de ti'aitep avec le plus souverain mépris les langues étrangères, est généralement, au premier abord, très choqué d'entendre parler le basque. Il ne manque pas de trouver ce langage fort laid et très désagréable. Mais, dès qu'il a surmonté cette première répugnance que rien ne justifie, car il l'éprouve instinctivement pour toutes les langues qu'il entend parler pour la première fois, force lui est de convenir que les sons» du basque n'ont rien de désagréable, rien de pénible à l'oreille ; que, par exemple dans la bouche des femmes, l'espagnol peut devenir bien autrement dur; enfin, qu'en général il lui est assez facile de répéter, d'une manière suffisante pour être compris, la plupart des mots et des phrases que son hôte s'empresse de lui apprendre. La prononciation de l'allemand et surtout de l'anglais ofiïe do tout autres difficultés.
Il y a longtemps que ce fait a été mis en évidence, et le grand Scaliger, il y a plus de trois siècles, le reconnais-
long, déprimé à sa racine, se vousse en son milieu. L'ensemble du yisage a souvent une expression très accentuée de fierté et de distinction. Le corps est bien pris; les mains et les pieds sont relaliyement grands.
Les femmes ont les jeux vifs, les cheveux relativement courts, mais plus noirs peut-être que ceux des hommes, les attaches généralement fines, la poitrine développée, la taille élégante ; leur visage, très mobile, est souvent éclairé par un sourii*e plein de malice, leur démarche est pleine de grâce. L'habitude de porter sur la tête des fardeaux parfois très lourds donne à leurs allures une fierté et une assurance rares. Elles ont la voix beaucoup plus douce que les Espagnoles et parlent le français avec un accent que l'on trouve d'autant moins désagréable que celui des Gasconnes ou des Béarnaises est assez peu harmonieux.
Faut-il ajouter à cet aperçu que les Basques ou les Basquaises ont généralement une dentition dégradée (il n'en est guère qui arrivent à l'âge de vingt ans sans avoir perdu quelqu'une de leurs incisives), et que les organes de la vision sont assez fréquemment parmi eux frappés d'imperfections fâcheuses?
Les indications qui précèdent ne pouvaient suffîre aux hommes de science. L'anthropologie, qui a pour but l'étude spéciale de l'homme, devait donner des renseignements plus précis. Les fondateurs de cette méthode d'observation tiennent compte principalement de la forme du crâne. On a reconnu, dans les diverses races humaines deux types fondamentaux, qu'on 'a nommés le type IrachycèphaU et le type dolichocéphale; comme l'indiquent ces deux mots, le premier type a la forme courte et le second la forme al-
longée. Cet allongement ou oe raccourcissement se mesure en prenant, avec une sorte de compas, le plus petit diamètre de la tête (d'une oreille à Tautre) et le plus grand (du bas du front à la nuque), et en comparant les deux ohiffî^es. Si le rapport du petit diamètre au grand dépasse 80 pour 100, le crâne mesuré est hrachycèphale; il eai dMûioc^haU dans le cas contraire.
On a cru longtemps que les Basques étaient tous brachjcéphales, mais cette hypothèse n*est plua admissible depuis qu'on a pu étudier de près des spéeimans authen-* tiques de la race. En 1862, le D* Broca et le D"" Velasco de Madrid ont recueilli 60 crânes dans un vieux eimetière de Zarauz, en Guipuzcoa ; 19 autres crânes furent extraits du même endroit par le D"^ Velasco geul en. 1866; en ISô"), M. Virchow se procurait "7 crânes dès environ» de Bilbao ; en 1868, M. Broca obtenait 58 crâne» provenant d'un ancien ossuaire de Saint- Jean-de-Luz ; enfin, de nombreuses observations ont été faites sur le vivant, par M. Antoine d'Abbadie, membre de l'Institut, par M. le D*^ Arg^ liés de Saint- Jean-de-Luz, et par M. Broca lui-même.
De ces observations il résulte qu'on trouve ches les Basques deux types bien différents. Le premier est dolichocéphale, avec une capacité crânienne moyenne plos forte que celle des Parisiens modernes. Mais ce volume considérable du cerveau est dû au développement considérable de la région occipitale, le crâne antérieur au con« traire étant plus petit chez les Basques que chez les Parisiens. Le second type est brachycéphale, mais la capacité crânienne est moindre, quoique la région occipitale soit très développée et que la face soit plus haute et plus large.
Il y a au surplus entre cea deux types de grandes analogies, malgré leur dissemblance radicale. Le premier paraît se rapprocher d*un type africain, le second d'un type européen très ancien. Mais il n'est pas possible encore de dire laquelle de ces deux formes crâniennes est caractérisa tique, est spéciale à la race basque propi^ment dite; la* quelle est antérieure à l'autre ; et quelles peuvent être les parentés ou les affinités des Basques en Europe ou en Afrique.
Les Basques ne forment donc pas une race pure. Cette conclusion se présente avec plus de yraisemblance encore, lorsqu'on remarque, dans l'ensemble du pays basque, de grandes variations dans la taiUe» les allures^ le caractère, et surtout dans la cdoration des yeux ei dans celle des cheveux.
n ne serait pas moina difficile de dire quel est le caractère, quel est l'esprit, quelles sont les aptitudes, les tendances, les préférences^ des Basque»» Au xii® siècle, toujours suivant le manuscrit do'Conipostelle, leur pays ne produisait guère que des pommes, du cidre et du lait, et leur principal revenu consistait dans les droits de passage qu'ils imposaient aux voyageurs, fussent-ils pèlerins de Saint- Jacques, et dans les déprédations directes ou indirectes qu'ils commettaient vis-à-vis d'eux. Aussi le pieux écrivain en fait un portrait fort peu flatteur : a Ils sont », dit-il, « féroces et leur visage inspire l'eflâ^oi ; ils sont noirs, méchants, perfides et sans foi, corrompus, violents, sauvages, adonnés à l'ivrognerie et à la luxure, et tellement ennemis des Français que, pour la moindre pièce d'argent, ils en assassinent un volontiers. » Leurs seules qualités
sont la loyauté dans la guerre et la régularité à porter aux églises les dîmes et les prémices.
Les nombreux voyageurs qui, quatre ou cinq siècles plus tard, ont traversé le pays basque font de ses habitants un tout autre tableau. Séb. Moreau, Abel Jouan, Aarssens de Sommerdick, M"»® d'Aulnoy, Ch'mel, de Thou, Le Pays, entre autres, sont parfaitement d'accord pour reconnaître leur douceur, leur agilité, leur gaieté naturelle en même temps que leur pauvreté et leur parfaite ignorance. En 1610, le conseiller au Parlement de Bordeaux de Lancre, qui était venu Tannée précédente passer quatre mois parmi eux pour instruire judiciairement contre les sorciers et sorcières, avait l'idée préconçue que tous les Basques étaient les plus fidèles esclaves du démon qu'il y eut dans le monde ; mais, en dégageant la description qu'il en donne des commentaires extravagants et des réflexions grotesques dont il les accompagne, il ne reste point un portrait trop désavantageux. On me permettra de donner quelques échantillons du style étonnant de ce magistrat d'un autre âge.
De Lancre dit que les Labourdins, étant tous marins, ont par cet exercice l'esprit inconstant et aventureux ; ils ne sont capables de s'attacher à rien et font de mauvais pères et de mauvais enfants. Ils ont un effroyable défaut : ils « usent du petun ou nicotiane (tabac), fumée de laquelle »• plante ils prennent pour se décharger le cerveau et se » soutenir contre la faim ; cette fumée leur rend l'haleine M et le corps si puants qu'on ne le peut soufirir. Ds en » usent deux ou trois fois par jour, les fenmies aussi ; et y) par là sentent au' sauvage.... » Ils aiment la danse,
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mais surtout la danse c< découplée et turbulente » ; ils vont volontiers de nuit « comme les chats-huants » ; toutefois ils sont honnêtes : « je n'en vis jamais condamné », dit de Lancre, <s pour avoir dérobé chose d'importance ; et, con- » versant en leur pays, je n*j vis oncques demander Tau- » mône ni gueuser qu'à des étrangers. »
Le sévère conseiller leur reproche surtout leur agilité : a c'est », dit-il, « la plus délibérée nation qui soit, et je » puis dire avoir vu des filles et enfants tellement préciy> pités en tout ce qu'on leur commandait qu'ils se heur- » talent à tous coups aux portes et fenêtres, jusqu'à se » blesser, tant ils allaient vite ». Il est encore plus scandalisé de leur adresse à la nage : jusqu'aux enfants qui vont l'été, à Saint-Jean -dg^Luz et Ciboure, à l'embouchure de la Nivelle et qui osent se baigner tout nus « dans » ces grands monceaux blancs qui nous éblouissent et dont » le bruit est un épouvantail » et même « se précipitant » du haut du pont dans cette rivière, les pieds contre- » monte et la tête en bas , vont pour leur plaisir à la » quête d'une chétive pièce d'argent » qu'on a jetée dans l'eau, « puis comme plongeons ressortent à cinq cents » pas de leur premier saut ! » L'inconstance des Basques a d'ailleurs une autre cause : » c'est un pays de pommes, » ils ne mangent que pommes, ne boivent que jus de » pommes, ce qui est cause qu'ils mordent si volontiers à » cette pomme de transgression qui fit outrepasser le com- » mandement de Dieu et franchir la prohibition à notre » premier père. ».
Laissons ces aberrations et cherchons à voir ce que valent les Basques d'aujourd'hui. Ils sont sans doute imbus