‹ Les BastonnaisChapitre 33 sur 59 · AMOUR PRATIQUE · texte numérisé non relu

AMOUR PRATIQUE

Quand Zulma se trouva seule dans sa chambre, elle ouvrit la lettre de Cary Singleton. Elle remarqua qu'elle était humide et froissée dans sa main. Ce lui avait été une rude épreuve que d'attendre si longtemps avant de prendre connaissance de son contenu ; mais, en compensation, elle sentait que cette missive l'avait soutenue et lui avait donné du courage dans le dialogue animé qu'elle avait eu avec Batoche.

" Ce papier, se dit-elle, m'a portée à être brave. Je savais que celui qui a écrit ces lignes aurait exprimé les mêmes sentiments dans les mêmes circonstances,"

La lettre était très brève et très simple. Elle était ainsi conçue :

" Mademoiselle, — Je désirais vous dire un dernier mot d'adieu hier soir, mais je ne l'ai pas pu. Me voilà séparé de vous ; maintenant oùirai-je? Je ne puis le dire. L'avenir est inconnu. Puis-je vous demander cette faveur? Si je tombe, voulez-vous garder un faible

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souvenir de moi? Votre mémoire sera présente à ma pensée jusqu'ai* dernier moment. Votre amitié a été un rayon de lumière dans la sombi-e atmosphère de cette guerre.

"Si je survis, ne nous rencontrerons-nous pas de nouveau ?

" Votre dévoué serviteur, Cary Singleton."

Quand Znlma eut lu la lettre une première fois, elle aplanit doucement sur son genou le papier froissé, renversa la tête sur la dossier de sa chaise et ferma les yeux. Après un intervalle d'au moins cinq minutes, elle se remit sur son séant et reprit le papier. Cette fois, la joue était pâle, l'œil sec, et le grand front semblait accablé par le poids d'un souci naissant.

''Cinq lignes quatre-vingt-quatre mots crayon papier

arraché d'un portefeuille "

Ce furent les seuls mots qu'elle prononça : effet d'un calcul mental si naturel à son sexe. Mais plus rapidement que les mots, son regard parcourut de nouveau tout le contenu de la lettre, répondant à chaque point, suppléant au sens de chaque insinuation et complétant l'effet total par ses propres pensées et ses propressentiments.

Il avait désiré lui parler hier soir, lorsqu'ils s'étaient séparés, dans la tempête de neige, à la porte d'entrée. Elle avait attendu ce mot d'adieu. Ce devait être la résultante de la soirée, la cristallisation de tous les sentiments encore indéfinis et inexprimés qui s'étaient échangés entre eux.

S'il n'avait pas parlé, soit émotion, timidité, ou toute autre cause,' elle aurait parlé la première. La présence de Pauline n'aurait pas été un obstacle : celle de son père, pas davantage. Mais, au moment suprême, l'ombre de Batoche était tombée comme une moquerie du destin sur la porte éclairée. Le courant de leurs pensées avait été détourné dans une autre direction et l'occasion si propice avait été perdue.

Et maintenant, il était parti. Hélas 1 il n'était que trop vrai de dire que ni lui ni elle ne savaient ce que l'avenir gardait en réserve pour eux.

Le soldat expose continuellement sa vie et les risques de mort sont dix fois plus grands pour lui que pour tout autre.

Quand il parlait de leur amitié et demandait un léger souvenir, son propre cœur, à elle, était le dictionnaire qui donnait la vraie signification aux mots qui paraissaient timides sur le papier. Zulma était trop brave pour se cacher à elle-même la véritable portée de ses sentiments, et elle n'aurait même pas craint de ^a confesser à quelque autre.

Dans son opinion. Cary devait être le dernier de tous à le» ignorer. Dans d'autres circonstances, elle aurait préféré l'indéfini prolongé et les développements graduels qui sont peut-être les plu.<? douces phases de l'avenir ; mais au milieu du danger, en présence de la mort, il ne pouvait y avoir d'hésitation ; et Zulma conclut sa longue méditation par deux résolutions pratiques: la première, répondre immédiatement à la lettre ; la seconde, trouver le moyen de revoir Cary dans le cours des hostilités.

Quand elle eut pris ces résolutions, ses traits reprirent leur séré*

nité hahituelle ; sa belle tête se releva et reprit sa fière attitude et de ses lèvres sortit un sou qui ressemblait beaucoup à un rire espiègle.

"Je suis fâchée d'avoir ofiFensé le vieux Batoche, murmura- t-elle, en pliant le papier qu'elle cacha dans son sein ; il aurait été précisément l'homme qu'il m'eût fallu. "

Elle avait à peine prononcé ces mots, que son père entra et dit:

" Batoche demande à vous voir, ma chère."

ZULMA ET BATOCriE.

Le vieux soldat parut aussitôt. Il tenait à la main son bonnet de fourrure, baissait la tête et semblait un peu déconcerté.

— Vous êtes revenu, Batoche, dit Zulma en se levant et en s'avançant vers lui.

— Je suis revenu, Mademoiselle.

— Vous n'êtes pas fâché contre moi, alors ?

— Mademoiselle !

— Batoche, je suis enchanté de vous revoir.

Le vieillard leva les yeux et ayant acquis, d'un coup d'oeil, la conviction que ce bon accueil était sincère, dit :

— J'avais déjà parcouru près de deux milles, songeant à tout ce que vous m'avez dit et oubliant tout le reste. Tout à coup, je me rappelai quelque chose ; je m'arrêtai ; je réfléchis ; je revins aussitôt sur mes pas, et me voici.

Zulma éclata de rire.

— Que vous êtes-vous rappelé, Batoche ?

— Que vous pourriez désirer envoyer une réponse à la lettre que j'ai apportée. Veuillez m'excuser, Mademoiselle, j'ai été jeune un jour ; je sais ce que sont les jeunes filles.

Et ses petits yeux gris clignotèrent.

Zulma mit la main sar son épaule et d'un air moitié sérieux moitié badin, répliqua :

— On vous appelle sorcier, Batoche. Comment avez-vous pu deviner ainsi mes pensées ? Ecoutez. Il y a une heure que vous m'avez quittée ; durant ce temps, j'ai été occupée à lire la lettre et à réfléchir sur son contenu. J'ai fini par me décider à y répondre immédiatement. Mais où prendre un messager? Je pensais à vous et j'exprimais mon regret de votre départ, quand on vous a annoncé.

La figure de Hatoche s'illumina de plaisir. Non seulement il était satisfait du résultat de sa sagacité, mais il ressentait la plus

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vive joie de pouvoir rendre un service à Zulma après la petite altercation qui avait eu lieu entre eux. Dans le combat de générosité, le vieux soldat ne devait pas être vaincu et il se sentait intérieurement flatté en pensant que le plus beau rôle était de son côté. Toutefois, il ne permit à aucune de ces pensées de se faire jour au dehors. Il se contenta de faire remarquer que l'heure s'avançait et que devant arriver à Québec à la tombée de la nuit, il était désirable que Zulma le retînt le moins longtemps possible.

— Certainement, Batoche, répliqua t-elle. Si vous voulez vous asseoir un moment, je vais écrire quelques lignes.

Il prit un siège. Zulma alla à son secrétaire, étendit son papier sur le pupitre et se mit à la tâche sans hésitation. Elle écrivait d'une main ferme et sans s'arrêter, comme si son inspiration coulait d'une source intarissable. Jamais elle ne s'interrompit pour rassembler ses pensées ; nulle émotion n'était perceptible sur ses traits : aucune dilatation de l'œil, aucune rougeur de la joue. On aurait dit une copiste reproduisant machinalement une lettre d "affaires. Rien de tout ceci n'échappa à l'œil observateur de Batoche. Sa connaissance de l'humaine nature le porta aussitôt à conclure qu'un tel empire sur soi-même devait être la clef d'autres qualités admirables qui, jointes à l'ardeur qu'elle avait apportée à la défense du capitaine Bouchette, le convainquirent qu'il était en présence d'une personne capable, à l'occasion, de jouer le rôle d une héroïne. Une chose ajoutait encore à son silencieux enthousiasme ; c'était la beauté sans pareille de la jeune fille. Assise en face de lui, son buste si élégamment modelé s'élevant superbement au-dessus de la petite table dans une pose gracieusement inclinée, la tête jenchée légèrement d'un côté révélant une belle figure blanche sur laquelle la lumière de la fenêtre tombait obliquement, elle fascinait les yeux du vieux chasseur pour le naturel sauvage duquel les charmes de la beauté féminine étaient d'autant plus irrésistibles qu'ils étaient nouveaux. De ce moment, il résolut de cultiver complètement la connaissance de Zulma.

" Qui sait, se dit il à lui- même, quel rôle cette splendide créature est destinée à remplir dans le drame qui va se jouer devant nous ? Je sais qu'elle est une rebelle au fond du cœur. Ce beau cou blanc qui se dresse si fièrement ne se soumettra jamais au joug de la tyrannie anglaise. Elle est née pour la liberté. Aucune chaîne ne peut garrotter ces beaux bras. J'aurai l'œil sur elle. Je serai son protecteur. Son amitié (est-ce bien seulement de l'amitié?) pour le jeune Bastonnais est un autro chaînon qui l'attache à moL Je suivrai sa fortune."

Zulma termina sa lettre par un parafe, la plia, l'adressa et se levant, la remit à Batoche.

— Je ne vous ai pas retenu bien longtemps, vous voyez. Remettez ceci à la plus prochaine occasion et recevez mes remercîments. Puis-je faire quelque chose pour vous en retour ?

Batoche baissa les yeux et hésita.

— Ne craignez pas de parler. Nous sommes de parfaits amis, maintenant.

— Il est quelque chose que je voudrais bien vous demander, Mademoiselle ; mais je ne l'aurais jamais osé, si vous ne m'aviez encouragé.

— Qu'est-ce, Batoche ?

— J'ai une petite-fille, la petite Blanche.

—Oui. ^^Elle a été ma compagne inséparable depuis son enfance

—Gui.

— Maintenant que la guerre est déclarée, elle est souvent seule, et cela m'inquiète.

—Où est-elle ?

— Dans notre cabane, à Montmorency.

Pauline Belmont désirait la garder avec elle à Québec durant le siège ; mais je n'ai pas voulu y consentir parce que je n'aurais pu la voir aussi souvent que je l'aurais désiré.

— Confiez-moi l'enfant, Batoche. Je remplacerai sa marraine de mon mieux.

— Je vous remercie du fond du cœur, Mademoiselle; mais ce n'est pas précisément ce que j'ai voulu dire. Je ne pourrais pas me séparer d'elle définitivement, et elle ne pourrait pas me quitter. Tout ce que je demande, c'est ceci : je puis être absent de ma hutte plusieurs jours de suite. Vous savez ce que c'est que le service militaire.

— Le service militaire ?

—Oui, Mademoiselle ; .je suis soldat encore une fois.

— Vous voulez dire

—Je suis enrôlé parmi les Bastonnais.

— Bravo I s'écria Zulma. Chaque fois que vous aurez à vous absenter de chez vous, amenez-moi Blanche.

Comme Zulma ou Batoche étaient loin de soupçonner lea étranges événements qui résulteraient de cet incident !

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