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LE BAL AU CHATEAU

Le soir de ce même jour, le 1" décembre, il y avait grande fête à Québec. On donnait un grand bal au château pour célébrer l'arrivée du gouverneur Carleton. Un double sentiment animait tous les invités et rendait plus vif le plaisir de la soirée : la satisfaction que l'on ressentait d'avoir vu le gouverneur échapper providentiellement à tous les dangers de son voyage de Montréal à Québec, et l'assurance que sa présence apporterait un secours efficace à la défense de la ville. La réunion était nombreuse et brillante. Jamais le vieux château n'avait été témoin d'un spectacle plus réjouissant. Les familles françaises rivalisaient avec les familles anglaises pour assurer le succès de la fête. Le patriotisme paraissait revivre dans les cœurs des plus tièdes et un grand nombre dont l'attitude avait été douteuse jusque-là, vinrent, de la façon la plus courtoise, proclamer leur loyauté au roi George, dans la personne de son représentant.

Mais M. Belmont n'était pas de ceux-là. Quand il apprit les préparatifs du bal, il devint très sérieux.

" C'est un piège tendu pour nous prendre," dit-il.

Un jour ou deux plus tard, quand il reçut une invitation formelle, il en fut si troublé, qu'il fut pris d'une fièvre assez violente.

" Heureuse maladie, murmura-t-il ; j'aurai maintenant une excuse valide."

Pauline lui prodigua ses soins avec sa tendresse habituelle, mais ne put obtenir de lui qu'il lui confiât la cause de sa maladie. Elle avait entendu parler, naturellement, du grand événement qui était le sujet de conversation de toute la ville ; mais elle ne soupçonnait pas un instant que son père avait été invité et c'est sans appréhension, conséquemment, qu'elle accepta, à sa prière, l'offre d'Eugène d'aller faire au manoir Sarpy l'excursion dont nous avons déjà donné les détails au lecteur.

Quelques heures après son départ, Batoche arriva soudain, porteur de la nouvelle à sensation que les Bastonnais allaient revenir le lendemain pour commencer le siège régulier de la ville, et le père anxieux le chargea d'aller chercher sa fille et de la ramener aussitôt. Dans le cours de la même soirée, Koderick Hardinge se présenta chez M. Belmont et fut très alarmé d'apprendre l'absence de Pauline, mais il fut partiellement rassuré quand M. Belmont lui

apprit les mesures qu'il avait prises po\ir assurer son prompt retour. La visite de Roderick fut courte ; il était gêné par une contrainte mal définie qu'il remarqua dans la conversation de M. Belmont, et c'est probablement pourquoi il omit de donner les raisons qui le rendaient tout spécialement désireux de parler à Pauline. Nous avons vu qu'il attendait à la porte de la ville quand elle y arriva de grand matin, accompagnée de Batoche et de Cary Singleton.

Dès qu'ils se trouvèrent seuls et en sûreté derrière les murs, Roderick lui dit brusquement :

— Je n'aurais pas voulu, pour tout au monde, que vous fussiez absente aujourd'hui.

Pauline remarqua son agitation et l'attribua naturellement aux craintes qu'il avait eues pour sa sécurité, pendant le voyage périlleux qu'elle venait de faire ; mais elle fut bientôt détrompée, quand il ajouta :

— Il faut de toute nécessité que vous veniez au bal avec moi ce soir, ma chérie.

— Au bal ? demanda-t-elle avec une surprise exempte de toute feinte, car les événements du jour et de la nuit qui venaient de s'écouler avaient complètement chassé de sa mémoire le souvenir de la fête.

— Oui, au bal du gouverneur.

Ce fut en vain qu'elle lui représenta combien l'invitation était soudaine, son manque de préparation et la grande fatigue qu'elle venait d'éprouver. Roderick ne voulut admettre aucune excuse. Ses manières étaient nerveuses, agitées et parfois autoritaires.

—Et mon père ? dit-elle enfin, comme dernier argument.

— J'ai vu votre père hier soir. Il s'est plaint d'une indisposition et évidemment, il ne peut venir.

La manière avec laquelle Roderick, tout en parlant rapidement, appuya sur le mot peut, n'échappa point à la jeune fille.

Elle le regarda d'un air timide.

— Et si mon père ne consent pas à m'y laisser aller ? demanda-telle presque à voix basse.

— Oh ! mais, il consentira. Il le faut, Pauline.

Les yeux de la jeune fille se levèrent de nouveau vers lui et rencontrèrent le franc regard de Roderick.

— Je veux être sincère avec vous, ma chérie. Si vous ne voulez pas aller au bal pour moi, il faut que vous y alliez pour le bien de votre père. Comprenez-vous ?

Elb avait compris ; quoiqu'elle ne pût trouver de paroles pendant quelques instants.

LES BAt^TONNAIS

Après avoir fait quelques pas, elle ôta sa mitaine, mit sa main dans celle d'Hardinge, et sans lever les yeux, elle murmura : — J'irai, Roddy, par égard pour lui et pour vous. Ces préliminaires une fois arrangés d'une manière satisfaisante, Hardinge l'accompagna à la porte de sa demeure et après lui avoir conseillé de passer le jour à se reposer de ses émotions et de ses fatigues, promit de venir la prendre de bonne heure dans la soirée.

point. A sa surprise, il la la moindre apparence de dans ses manières, d'un riche costume du donnait uii splendiderelief à sa beauté simple et calme.

Il fut en-

II n'y manqua

trouva gaie et sans . »p

. . ° - . l'iP lit -. fatigue ou de gène •i-,^--,'»^.'

Elle était vêtue ^"^'"'^ "

meilleur goût qui

core plus surpris de trouver M. Belmont d'une agréable humeur, quoique encore souffrant. Le père voulut bien dire qu'il approuvait pleinement que sa fille allât au bal, surtout en compagnie de Roderick Hardinge.

— C'est un autre acompte sur la réparation que je vous dois, Roddy, dit-il avec un sourire. Je vous confie Pauline ce soir et je

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ne crois pas que j'en fisse autant pour tout autre jeune homme dan? ■Québec.

Naturellement, il n'en fallait pas davantage pour mettre Hardinge dans les plus heureuses dispositions et quand il s'éloigna en voiture avec Pauline, il était tout hors de lui.

Le bal était ouvert quand ils arrivèrent au château.

Le gouverneur, qui avait conduit la première danse ou danse d'honneur, prit part à une troisième et à urfe quatrième, se mêlant librement aux invités, apparemment disposé à se faire, à lui-même et à la cause qu'il représentait, autant d'amis que possible.

Pendant cet intervalle, Pauline et Koderick pénétrèrent dans la salle sans être beaucoup remarqués, mais bientôt ils furent appelés à prendre part à la danse et aussitôt ils devinrent l'objet de l'attention générale. Il n'y avait pas lieu de s'en étonner. Le jeune Ecossais paraissait très bien dans son éclatante tunique écarlate. tandis que Pauline, dans sa robe de satin cramoisi et la coiffure ornée simplement de branches de jasmin blanc de neige, révélait une beauté épanouie, ardente, qui surprit même ses amies les plus intimes.

Après quelque temps, le gouverneur prit son siège sur l'estrade, ;à l'extrémité de la salle, devant le trône et sous les franges violettes du dais. Les armes royales brillaient derrière lui, tandis que sur les panneaux des murailles, à droite et à gauche s'étalait son propre écusson. Ceux des invités qui n'avaient pas encore été présentés à Son Excellence saisirent cette occasion de lui offrir leurs hommages. Roderick et Pauline étaient de ce nombre. En s'approchant du trône, ils furent accostés par M. de Cramahé, le lieutenant-gouverneur. Ce courtois personnage s'inclina profondément devant les deux jeunes gens et dit :

— Lieutenant, j'ai un devoir à remplir et vous voudrez bien me permettre de le faire. Je désire présenter mademoiselle et vousmême à Son Excellence.

Et sans attendre une réponse, il les fit avancer en la présence du vice-roi.

Carleton reçut Pauline avec la plus grande déférence et mit le <;omble à ses attentions en s'informant avec bonté de la santé de son père. Pauline trembla comme une feuille à cette phase de son entrevue et leva timidement les yeux pour s'assurer que le gouverneur était sincère dans sa sollicitude à l'égard de M. Belmont » mais ses manières ouvertes dissipèrent tout doute et ainsi s'évanouit, au grand soulagement de la jeune fille, le seul obstacle à sa parfaite jouissance de la soirée.

LES JUSTONNATS JBl

Alors vint le tour de son compagnon.

^Le lieutenant Hardinge, dit M, de Cramahé.

— Hardinge ? répondit le gouverneur, en tendant la main et en penchant la tête de côté, comme s'efforçant de se rappeler quelque particularité associée à ce nom.

— Oui. reprit de Cramahé. Votre Excellence se rappelle. C'est le jeune officier dont je lui ai rapporté les exploits.

— Oui, oui ! s'écria Carleton, je me rappelle très hien. riardinge est un nom qui m'est familier. Le père de Monsieur était un de mes camarades officiers sous Wolfe. Oui, oui. je me rappelle tout.

Et prenant la main droite de Roderick dans les siennes, il ajouta à haute voix, de manière à rendre la promotion aussi publique que possible :

—Capitaine Hardinge, j'ai l'honneur de vous féliciter.

l'attaque des hommes masqués.

Le bal se termina, suivant la coutume invariable des bals d'Etat de ce temps, par cette danse gracieuse et pittoresque entre toutes, le menuet de la cour qui, apporté de France durant le règne de Louis XIII, avait joui d'une grande popularité dans toute la province jusqu'à la conquête et a été maintenue par les gouverneurs anglais de Québec jusqu'à une date comparativement récente. Le pas marché, Va&semhlée, le pas grave, le pas bourré et la pirouette furent exécutés avec une exacte précision et une noble élégance par un double quadrille de huit, choisi parmi les meilleurs danseurs de la salle. Le reste de la compagnie était rangé en groupes autour des murs. Les uns examinaient les figures d'un œil critique ; d'autres regardaient les costumes des danseurs et leurs mouvements avec une simple sensation de plaisir. Les balan-, céments rythmiques de beaux hommes et de jolies femmes dans les méandres d'une danse produisent souvent sur les spectateurs une sensation de rêverie poétique, complètement indépendante de la musique qui raccompagne et prenant directement sa source dans le magnétisme de la forme humaine.

Il n'est que vrai de dire que, de tous ceux qui prirent part au menuet, personne ne conquît plus de sympathie et d'admiration que Pauline Belmont. La perfection de ses mouvements, la douceur de sa figure, la modestie de son maintien et la confiance enfantine qu'elle semblait mettre dan? la coopération de son robuste partenaire, Roderick Hardinge, étaient autant de trait.? qui ne pou-

lG-2 LEî^ BASTOXNATS

valent passer inaperçus et plus d'une fois, quand elle venait reprendre sa position après rexécution d'une figure, elle fut accueillie par un murmure d'approbation. Plusieurs galants vieillards français qui regardaient, en fredonnant cette musique si familière à leur oreille, exprimèrent leur approbation à haute voix aussi bien que par leur conversation à voix basse. Enfin après la seconde figure, lorsque les dix-neuf mesures caractéristiques eurent été jouées, que la chaîne anglaise eut été faite et les honneurs rendus par de profondes salutations à la compagnie distinguée et aux partenaires respectifs, les exécutants quittèrent le parquet et furent aussitôt entourés d'une foule d'amis empressés à les complimenter. Parmi ces derniers, on distinguait au premier rang la haute stature de Carleton. sa figure toute rasée et ses grands yeux aimables. Il adressa ses félicitations à plusieurs des danseurs et les remercia d'avoir si élégamment terminé la fête. Près de là se trouvait son ami Bouchette qui avait été l'un des lions de la soirée et qui profitait de ces derniers moments pour entretenir une conversation animée avec Pauline.

" Ce bal a été magnifique, disait-il, digne de notre gouverneur et du vieux Québec ; mais ce qui est tout particulièrement pour moi une source d'orgueil, c'est que la belle de la soirée a été une de mes compatriotes. Vous avez fait honneur à votre race, Mademoiselle. Je ne manquerai pas d'en faire mes compliments à mon vieil ami M. Belmont et je suis sûr que le plaisir qu'il en ressentira lui sera une compensation pour son absence.

Pauline rougit en entendant ces compliments et serra plus étroitement le bras d'Hardinge. Elle murmura quelques mots de remercîments, mais elle ne fut complètement remise de sa confusion que par la poussée de la foule sortant de la salle de bal et se dirigeant vers les vestiaires.

Bientôt après, la gaie compagnie s'était entièrement dispersée ; les lumières, au château, s'étaient éteintes une à une, et le silence régnait dans les salles où, à peine une demi-heure plus tôt, les pieds légers des danseurs battaient la mesure à la douce musique de la viole et du basson et où les échos des voix joyeuses résonnaient dans les corridors.

Un des invités qui s'était attardé plus que les autres sortit seul et se dirigea vers la place de la cathédrale. Trois heures sonnèrent à la tourelle au moment où il y passa. La nuit était obscure et dun aspect morne et sombre que la neige des toits et des trottoirs ne parvenait pas à égayer. Pas une autre âuie dans les rues. Les longues maisons carrées paraissaient coin me enveloppées dans le

LK.s l'.ASTONXATS

Boninieil. Le marcheur solitaire était de taille moyenne et apparemment dans la force de l'âge. Une pelisse de fourrure était jetée négligemment sur son habit de soirée. .Son pas était rapide et

élastique et il balançait dans sa main droite une canne à pommeau d'ivoire.

Il était évidemment en charmante humeur, comme le doit être un homme qui a bien dîné, dansé tant qu'il l'a désiré et passé une agréable soirée dans la société de ses supérieurs et la compagnie de jolies femmes.

Qiai.d il atteignit la haute palissade élevée à l'endroit où

la porte de Prescott fut élevée par la suite, il s'arrêta un instant en face de la sentinelle qui parut le reconnaître et ouvrit la poterne sans échanger le mot de passe. Il commença alors à descendre la rapide

et tortueuse côte de la montacxie, marchant vivement, il est vrai, mais sans accélérer perceptiblenient le pas qu'il avait pris jusquelà. Il fut bientôt arrivé au pied de la côte et il allait contourner le coin très obsaur qui conduit à la rue Saint- Pierre, où il demeurait, quand il s'arrêta soudain au son d'un coup de sifflet strident parti du côté gauche. Il regarda autour de lui, écouta, serra son pardessus sur sa poitrine et saisit sa canne d'une main plus ferme. Il demeura ainsi immobile pendant quelques secondes, mais n'entendant plus rien que le clapotis des flots du Saint-Laurent à quelques verges de lui, il attribua le coup de sifflet à quelque équipe de matelots dans le port et reprit sa marche avec confiance. Il n'avait fait que quelques pas, néanmoins, quand cmq hommes emmitouflés et masqués sortirent d'une ruelle en arrière, se jetèrent sur lui et le renversèrent par terre. Toute résistance était inutile. Les agresseurs le bâillonnèrent, lui enlevèrent la canne des mains et couvrirent sa figure d'un manteau. Ils étaient sur le point de l'enlever, quand un sixième personnage bondit sur la S'^^ne.

— Halte ! cria-t-il en français.

Les hommes s'arrêtèrent,

— Relâchez votre prisonnier,

Ils obéirent à l'instant et sans observation.

— Otez-lui son bâillon.

Ils le lui ôtèrent.

— Rendez-lui sa canne.

Sa canne lui fut aussitôt rendue.

Aussitôt que le prisonnier se sentit libre et en possession d'une arme, il bondit au milieu de la rue et fit face A. ses ennemis en brave qu'il était. Il écumait, rageait et brandissait sa canne.

— Que signifie ceci ? s'écria-t-il.

Pas de réponse.

—Qui êtes-vous.

Toujop.rs le silence.

— Savez-vous qui je suis ?

— Oui, dit le chef, d'une, voix brève et froide ; vous êtes Joseph Eouchette. Nous vous connaissons bien. Mais, partez ; vous êtes libre. Vous devez votre liberté à une intervention supérieure à la haine et à la vengeance de tous vos ennemis. Remerciez-en Dieu.

Bouchette, car c'était bien lui, resta confondu et ne bougea pD-

Le chef répéta son ordre d'un ton qui ne souffrait pas de réplique et le rude matelot, sans prononcer un autic mot, tourna sur ses talona et rentra tranquillement chez lui.

Les hommes masqués se tenaient en groupe, se regardant les uns les autres et regardant leur chef.

LES BASTONNAIS IG5

" Tu nous as étonnés, " dit Barbin à ce dernier.

" Possible, " répondit-il tranquillement. Mais le moment n'est pas aux explications. Hâtez-vous de sortir de la ville et reprenez vos cachettes dans la forêt. La nuit s'écoule rapidement et le jour paraîtra bientôt. Pour moi, je n'ai eu aucun repos depuis deux jours et deux nuits. Je vais me blottir dans quelque trou et dormir.

— Bonne nuit, alors, dirent-ils tous, et ils s'enfoncèrent dans les ténèbres.

— Bonne nuit !

Batoche, barrasse de fatigue, entendit dans ses songes, cette nuitlà, la plus douce musique de la chute et il lui sembla voir flotter au-dessus de sa couche le blanc fantôme do Clara le remerciant de l'œuvre de miséricorde qu'il avait accomplie.

GIÎANDEUR INCONSCIENTE.

C'était plus qu'un acte de miséricorde ; c'était un acte politique. Après son letour, Bouchette était si agité qu'il ne put dormir. Sa plus grande préoccupation était de savoir pourquoi il avait été attaqué et qui étaient ses agresseurs. Il était évident que l'attaque était le résultat d'un complot bien tramé. Ce coup de sifflet po^ur opérer le ralliement ; ce déguisement des hommes ; ce bâillon tout

prêt Et son sauveur ? Qui pouvait-il être ? Et que pouvaient

signifier, en particulier, les mots étranges qu'il avait prononcés ?

Peu à peu, en devenant plus calme, il fut en état de rassembler tous les éléments de la situation et enfin la vérité lui apparut. Il avait été désigné à la vengeance de certains de fcs compatriotes ù cause des services qu'il avait rendus au gouverneur général. Aussitôt qu'il eut cette conviction, sa première impulsion fut de courir au château, de porter à Carleton lui-même la nouvelle de l'outrage dont il avait été l'objet et de se mettre à la tête d'une terrible croisade, contre tous les Français rebelles; mais après un moment de ré-^ flexion, de meilleurs sentiments prévalurent dans son esprit.

" Jamais", s'écria t-il, en arpentant sa chambre, "jamais ! je suis Français avant tout. Ma loyauté à l'Angleterre ne demande pas la trahison envers mes compatriotes. Quant à l'insulte personnelle, je puis la pardonner. D'ailleurs, n'ai-je pas été sauvé par un acte chevaleresque ? Si j'ai des ennemis parmi ceux de ma propre race, n'est-il pas évident que j'y ai aussi des amis ? Non, je ne permettrai pas qu'un seul mot concernant cette affaire s'écha'ppe de mes lèvres. Si l'afl'aire devient publique, ve ne sera point par ma •faute. "

1G6 LES lîASTONNAIS

Ayant ainsi soulagé son esprit par cet acte de magnnniraité, il se jeta sur un canapé et s'endormit l)ientôt. Le soleil était déjà haut et il dardait ses rayons dans la chambre sans toutefois troubler le sommeil du marin qui reposait aussi tranquillement que s'il n'avait pas eu à lutter pour sa liberté et pour sa vie. Il était midi quand il s'éveilla. Il s'assit sur le bord de sa couche et quelques secondes s'écoulèrent avant que le souvenir de l'événement lui revînt à l'esprit. A cette pensée, il dit simplement: " Je vais aller voir mon ami Bel mont. "

Pendant tout ce temps, chez M. Belmont, l'affaire avait fait quelque progrès.

Batoche s'y était introduit après avoir congédié ses complices et sans déranger en aucune façon les occupants de la maison, il était entré à l'aide d'une clef que lui avait donnée son ami.

Il était allé se coucher aussitôt et il était onze heures du matin quand il se leva. Son premier soin fut de rechercher la présence de M. ^Belmont. Il lui raconta la conversation qu'il avait eue avec le seigneur Sarpy et la part étrange qu'y avait prise Zulma. M. Belmont écouta ce rapport avec autant de surprise que d'appréhension. Quand Batoche, continuant son récit, en vint à décrire l'aventure de la nuit précédente, il devint tout à fait alarmé.

—Ceci est terrible, Batoche, dit-il.

Le vieux soldat fit ce qui était tout à fait inusité chez lui : il sourit.

— Il n'v a rien de terrible, IMonsieur. Même si Bouchette avait été fait prisonnier, cela n'aurait eu rien de terrible. Bouchette n'est pas un personnage si important, et d'ailleurs nos hommes ne craignent pas les représailles. Ils sont fort capables de prendre soin d'eux-mêmes. Mais j'avais promis à Zulma que cet homme ne serait pas molesté et j'ai simplement tenu ma i^romesse. J'ai failli arriver trop tard. Il était bien plus de minuit quand je suis arrivé en ville après un voyage fatigant de la Pointe-aux-Trembles. J'étais complètement renseigné sur le bal, naturellement, et je savais que Bouchette y serait. Notre plan était de nous emparer de lui à son retour au château.

Tout se passa comme nous l'avions prévu. Nos hommes firent leur besogne à la perfection. Ils se conduisirent bravement et avec intelligence. C'était vraiment dommage de gâter leur succès.

— Etiez- vous arrivé sur la scène, à l'avance ?

■ — Oui, quelques minutes avant l'attaque.

— Alors, pourquoi ne l'avez-vous pas empêchée complètement.

— Je n'ai pas eu le cœur de le faire. Je voulais accorder à mes

hommes et à moi-même cette satisfaction, au moins. Je voulais voir aussi comment mes compagnons feraient leur devoir. D'ailleurs, bien que j'eusse promis de ne pas enlever Bouchette, je n'avais pas promis de ne pas lui donner une bonne peur.

— Peur ?... interrompit. M. Belmont d'un ton de mépris, Bouchette est aussi brave que le plus vaillant.

— Parfaitement, dit Batoche, en ricanant ; il voulait se battre et brandissait sa canne comme un homme. Pour ce qui a été de lui faire peur, l'attaque a été un fiasco.

— Toute l'affaire a été un fiasco, Batoche. Cela nous perdra. Cela va me chasser de la ville. Je suis sûr que la garnison est en émoi à ce moment même.

— Les assaillants ne sont pas connus et ne peuvent être découverts.

— C'est bien cela, et par conséquent, les innocents seront soupçonnés. Votre grande faute a été de faire la chose à moitié. Un véritable enlèvement n'aurait pas été si malheureux, car alors la victime n'aurait pas été là pour conter son histoire, tandis que, comme les choses se sont passées, Bouchette l'a sans doute déjà dite à tout le monde et l'on ne peut prévoir les conséquences de votre imprudence.

Batoche ne répliqua rien, mais quelque chose, dans ses manières, indiquait qu'il lessentciit fort peu de repentir de ce qu'il avait fait.

A ce point de la conversation, la servante frappa à la porte et annonça le capitaine Bouchette.

M. Belmont fut comme foudroj^é. Batoche demeura parfaite ment insensible.

— Faites-le entrer, murmura enfin M. Belmont.

Batoche fit le mouvement de se lever, mais son hôte l'arrêta brusquement.

— Ne bougez pas, dit-il. Votre présence peut être utile.

Bouchette s'avança marchant à grands pas et bruyamment; il paraissait de fort bonne humeur. Il embrassa son vieil ami avec effusion et accepta la présentation de Batoche d'une manière cordiale et dégagée. Naturellement cette conduite donna aux affaires un nouvel aspect et M. Belmont fut bientôt tout à fait à l'aise. Bouchette commença aussitôt à parler du grand bal. Il dit qu'il était veau expressément pour cela.

Il en décrivit toutes les phases de sa manière sans gêne et s'étendit tout particulièrement sur la part que Pauline y avait prise. Il devint éloquent en traitant ce point de son récit. Il assura à M. Belmont qu'il devait être fier de sa fille, qui avait produit l'impres-

sion la plus favorable sur tous les invités et en particulier sur le gouverneur."

Ce n'est rien exagérer que de dire que tout cela était réellement délicieux pour le père si accablé d'anxiété et que, dans les circonstances du moment, surtout, cela contribua puissamment à lui rendre sa tranquillité d'esprit.

Il n'est donc pas étonnant que la conversation ainsi commencée fût un courant continu de gaieté auquel Batoche lui-même se joignit par intervalles et à sa manière étrange. Il parla peu néanmoins ; il ne prononça peut-être pas une douzaine de mots en tout, mais il faisait entendre de temps en temps un rire comprimé, il ?e tournait de tous côtés sur son sitge et donnait d'autres signes de la satisfaction qu'il éprouvait de voir la tournure qu'avaient prises ]esr choses. Tout ceci ne l'empêcha pas, néanmoins, du coin comparativement obscur où il s'était placé, de surveiller avec la p.us grande attention les traits du visiteur et n'étudier tous ses mouvements.

Enfin, à un endroit propice de la conversation, M. Belmont demanda à son ami quelles étaient les nouvelles du jour.

" Oh ! rien que je sache, répondit Bouchette promptement et avec une indifférence réelle. Je viens de sortir du lit et je suis venu ici tout droit. "

On aurait enlevé une montagne des épaules du pauvre M. Belmont, qu'il n'eût pas ressenti plus de soulagement qu'en entendant ces quelques mots. Il ne put contenir sa joie. Il sauta de son siège et, appliquant une tape amicale sur l'épaule de son ami, il s'écria :

— Eh bien, Bouchette, nous allons prendre un verre de vin, de mon meilleur bourgogne. Votre visite m'a fait le plus grand bien I

Les petits yeux gris de Batoche étaient fixés comme des vrilles sur le mur d'en face au point où il atteignait le plafond. Ils brillaient d'un éclat vitreux. Le vieillard était retombé soudainement dans une de ses rêveries ; mais ce ne fut que pour un moment. Revenant à lui, il se leva brusquement de sa chaise, à son tour, laissa tomber son bras droit sur sa cuisse avec bruit et murmura quelques mots inarticulés.

On dégusta le vin avec force souhaits et bons mots. On vida de nouveau les verres et quand l'entrevue prit fin, Bouchette sortit de la maison aussi bruyamment et cordialement qu'il y était entré.

— Eh bien ? s'écria M. Belmont, en fermant la porte et en se plaçant en face de Batoche, dans le corridor.

Eh bien ? répondit tranquillement l'autre.

— Qu'en dites-vous ?

LES BASTONNATS 16^

— Ce que j'en dis ? Je dis que cet homme ne dira jamais un mot de ce qui est arrivé. Ainsi vous pouvez être tranquille,

— Et que pensez-vous de lui-même ?

— C'est un fameux homme

—Et un bon !

—Un vrai chevalier de Suint- Louis I

Un ami de ses compatriotes.

— Oui. J'admire sa générosité, sa magnanimité et j'admire aussi l'étonnant instinct de Zulma Sarpy, qui l'a si bien jugé qu'elle a arraché de moi sa délivrance.

Quand Pauline descendit de ses appartements particuliers, après une longue journée de repos, et fut mise au courant de ce qui la concernait dans la visi<e du matelot, elle fut profondément émue, d'autant plus qu'elle remarqua la grande satisfaction de son père. Cet épisode apporta dans cette maison plus de joie qu'elle n'en avait vu depuis de longs jours, et qu'elle ne devait en avoir plu» tard.

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