‹ Les bastonnais [microforme]Chapitre 14 sur 96 · TROIS-RIVIÈRES · texte numérisé non relu

TROIS-RIVIÈRES

La mission de Roderick Hardinge à Trois-Rivières eut un succès complet. Il trouva cette ville et les environs dans un état de vive anxiété et d'alarme, causé par la marche des événements dans la partie supérieure de la province. Toute la péninsule du Richelieu était parcourue par les troupes continentales, et le district de Montréal était virtuellement en leur pouvoir. Le seul espoir était que l’armée anglaise püût tenir ferme à Sorel qui commande le Richelieu et St-Laurent, au confluent du fleuve et de la rivière. En conséquence. tout l'intérêt de rette guerre se concentra autour de ce point stratégique, dans la première semaine de noveiubre.

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T1 était donc bien naturel que la population de Trois-Rivières fût sous le coup d’une vive émotion, car siles Anglais étaient incapables de résister à Sorel, toute la vallée du Saint-Laurent serait balayée par les Américains, et Trois Rivières serait le premier poste qu'ils occuperaient.

L'arrivée d'Hardinge n'était pas de nature à calmer l'inquiétude, et les nouvelles qu'il apportait se répandirent dans ia ville cette nuit- ‘à même, malgré ‘out ce qu’on put faire pour garder le secret officiel.

Le commandant de la ville était fort alarmé, ‘“ Les nouvelles d'en haut étaient déjà assez mauraises, dit-il à son premier secré- ‘aire, après avoir lu les dépêches d'Hardinge; celles d’en bas ne sont pas plus rassurantes.

»® Trois-Rivières se trouve ainsi entre deux feux. Montgomeiy à l’ouest, et maintenant, Arnold à l’est. J'ai bien peur qu'il ne nous faille succomber ; et le pire de tout est que, maîtres de tout le pays entre les postes militaires, avec des émissaires dans tous les villages le long de leur route, ils profitent de l’opportunité qui leur est laissée pour influencer nos simples et naïfs paysans.

‘ Ici, à Trois-Rivières, on peut déjà remarquer fa cilement dans notre population des symptômes de désaffection, et je crains bien que ce sentiment ne s’accentue à la nouvelle de cette nouvelle source de danger.”

Le secrétaire était un vieillard. I] écouta attentivement ces paroles de son supérieur en mordillant les barbes de sa plume et en laissant paraître d’autres signes d’excitation nerveuse.

‘ Je suis certain, Monsieur, que vous n’exagérez pas la situation, dit-il d’une voix lente mais avecrésolution, Nous sommes à la veille d’une crise et je crains que dans une semaine d'ici la ville de Trois- Rivières ne soit aux mains des Bastonnais. Nous n’avons œucun moyen de résistance, et en eussions-nous, qu'il y a trop de dissension parmi nous pour essayer de résister avec quelque chance de succès. La première question qui se pose est de savoir s’il est mieux pour vous de pourvoir à votre propre sécurité aussi bien qu’à celles des archives et des registres de la ville.

—Ni l’un, ni l’autre, répliqua le commandant avec dignité. Quant à moi, le devoir de ma charge m’oblige à rester à mon poste

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jusqu'à ce que j’en sois dépossédé par la force. Je ne crains pas la violence pour ma personne, mais devrais-je y être soumis, que je #aurais la supporter. Souvenez-vous que vous et moi savons ce que c’est que la guerre. Tous deux nous avons passé par les terribles années de la conquête. Pour ce qui est des archives, vous veillerez à ce qu’elles soient convenablement gardées, mais elles ne doivent pas étre dérangées.

Les ennemis ne sont pas des barbares. Au contraire, leur politique est d’être aussi concilisnts que possible. D'ailleurs, ils ne : feront que passer par Trois-Rivières.” 4

e —Ïls feront plus que cela, Monsieur, Comme ils ont l'intention de marcher sur Qu. bec et de passer très probablement l'hiver autour de ce: murs, il leur faudra, de toute nécessité, au point de vue militaire, occuper toutes les petites villes et les villages sur leur route, entre Québec et Montréal, autant pour les besoins de leur commissariat que pour en faire des stations de recrutement.

—Des stations de recrutement! Ne prononcez pas ces paroles odieuses.

—Ce sont des terrnrs oûieux, en effet, Monsieur; mais ils ex- D. priment une situatiou ui! nous faut bien envisager. À moins que “3

nous prenions bien des p:cuutions, cette guerre sera considérable- “3 ment aggravée par le fait que teaucoup de nos compatriotes tour- # neront leurs armes contre nous. à d Cette conversation que roux iarportons brièvement afin de donner au lecteur un aperçu de la itnatr,, sans lui imposer la sécheresse de détails purement historiques, fut interrompue par l’arrivée d’un messager qui remit une ‘ettre au gouverneur. ‘ Ceci vient de Sorel, s’écria le fonctionnaire. Cela arrive juste ! à temps pour jeter de la lumière sur nos affaires et cela permettra 3 au lieutenant Hardinge, qui retourne demain, de porter les dernières nouvelles à Québec.” 6 Après avoir dit ces paroles, il lut la dépêche. F J XIII I £ UNE MISSION BIEN REMPLIE, :

( A dix heures, le matin du 8 novembre, le lendemain de son arrivée, Roderick Hardinge se présenta à la résidence du commandant de lrois-Rivières. à C'était l'heure fixée entre eux pour une conférence ; mais cela se 1 ere pas le commandant de manifester quelque surprise à la ( À vue du jeune officier. $ —Vous n'êtes pas déjà prêt à partir pour Québec, assurément ? É demanda-t-il. É ke —S'il est possible, commandant, je tiendrais beaucoup à partir À du plus tôt. Mon cheval n'est pas si frais qu’hier et il mettra plus è .

ae temps à franchir la distance.

D'ailleurs, je crois que mu présence sera requise. à Québec avant minuit,

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LES BASTONNATS 45 — Très bien. Le temps presse; je le sais. J'ai écrit à la hâte quelques lignes pour donner au lieutenant-gouverneur Cramahé tous les renseignements que je possède, Voici la lettre. Mais vous avez sans doute parcouru un peu la ville ce matin et appris ainsi beaucoup de détails qui peuvent m'avoir échappé.

—J'ai entendu rapporter beaucoup plus de choses que je n’en veux croire, dit Hardinge, en riant.

—Dites-moi brièvement ce que vous avez entendu et je rectifierai ou confirmerai,

—J'ai entendu dire que Montréal a succombé.

—Pas encore. Montgomery est encore sur le plateau entre St- Jean, dont il s’est emparé il y a une semaine, et Montréal qui est le point d'attaque suivant. Mais il y a deux obstacles qui le retardent. Le premier, ce sont les escarmouches des troupes anglaises sur ses flancs, et le second, le mécontentement parmi ses propres soldats. Beaucoup d'hommes du Vermont et de l’Eat de New-York sont retournés chez eux.

Montréal, toutefois, est en réalité sans défense et ne peut tenir tout au plus que quelques jours, par cette raison surtout que Montgomery a grand hâte d'y arriver afin de loger et de vêtir ses hommes souffrants et déguenillés. Qu’avez-vous appris de plus ?

—Que les Français de Montréal travaillent secrètement en faveur de l’ennemi.

—C'est faux. Ceux qui vous ont dit cela sont des traîtres, et nous en avons plusieurs ici, à Trois-Rivières.

Ensuite ?

—Que les sauvages sous la conduite de La Corne ont déterré la hache de guerre qu’ils avaient enfouie dans l’église des Récollets, il y a un mois, et se sont déclarés contre nous.

—-Ce seraient là de terribles nouvelles, si c’était vrai. Mon dernier courrier de l’ouest, arrivé il y a une heure, a des renseignements particuliers sur les sauvages autour de Montréal.

Ils maintiennent encore la neutralité jurée dans Péglise des Récollets. J’admets cependant qu’il ne faudrait pas grand’chose pour les jeter dans les rangs de nos ennemis, et je sais que Montgomery a déjà envoyé des émissaires parmi eux. Mais La Corne est un vrai Français et aussi longtemps que nos propres gens garderont leur allégeance, il gardera la sienne.

Après une pause, Hardinge reprit :

—J'ai appris aussi, commandant, que le colonel McLean, à la tête de ses Ecossais du Nord, n'a pas réussi à faire sa jonction à Longueuil avec le gouverneur Carleton, de manière à intercepter Montgomery entre Saint-Jean et Montréal.

— C'est vrai.

—Que le gouverneur Carleton ayant été défait à Longueuil par un détachement du Vermont, et les troupes continentales ayant envahi la péninsule du Richelieu, le colonel McLean a été forcé de se replier précipitamment sur Sorel.

—C'est malheureusement trop exact. Savez-vous autre chose ? —C’est tout.

— Alors, je vous en apprendrai davantage, McLean sera forcé

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d'opérer sa retraite de Sorel. Mes coureurs des bois et mes messagers sauvages sont arrivés l’un après l’autre, la nuit dernière et ce matin. Ils m'informent que tandis que Montgomery marche sur Montréal, un corps considérable, sous la conduite d’un de ses meilleurs officiers, s'avance sur Sorel, en vue d'occuper cette place et de commander ainsi la rivière. McLean n’est pas en mesure de résister à cette attaque. Ce qui hâtera sa retraite, ce sont les nouvelles qu'il doit avoir reçues de Québec à l'heure qu’il est,

Hier soir, aussitôt après avoir lu les dépêches que vous m'avez apportées, je lui ai envoyé un de mes plus rapides messagers. Il à dû arriver à Sorel de bonne heure ce matin. Le messager spécial dépêché au gouverneur Carleton avec les mêmes nouvelles arrivera à Montréal vers midi aujourd’hui.

Durant toute cette conversation, la figure d'Hurdinge avait été grave et presque abattue; mais aux derniers mots de son interlocuteur, elle se colora subitement et prit une expression d'enthousiasme.

—$i le colonel McLean et le gouverneur Carleton connaissent exactement l’état des choses à Québec, je suis content, s’écria-t-il.

—-Alors, vous pouvez être satisfait. J'ai annoncé tout cela brièvement au lieutenant gouverneur Cramahé, mais vous pouvez le lui répéter et lui en donner la certitude.

—Je n’y manquerai pas.

Et après quelques mots d’adieux, il prit respectueusement conge du commandant.

Quand il eut dépassé les rues de Trois-Rivières et qu’il fut seul sur la route, il ne put retenir un long et bruyant cri de joie.

‘ Le sort en est jeté, s’écria-t-il. La guerre est allumée de toutes parts. Dans vingt-quatre heures mon nora circulera d’un bout à l’autre de la province. Ma mission a pleinement réussi, Comme la petite Pauline va être fière de son cavalier ! ”

Avec de telles pensées remplissant son esprit, il oublia sa fatigue corporelle et revint à Québec plus allègrement encore qu’il n’en était parti.

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