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LA TRAVERSÉE DES BATEAUX

Malgré l'heure tardive de son arrivée à Québec (longtemps après minuit), Hardinge se rendit directement au château Saint-Louis.

Il n’y avait aucun mouvement inusité, au château, mais son œil exercé reconnut des signes d’une vigilance inaccoutumée.

La garde, à l’entrée, avait été doublée et un grand nombre des fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées. Il était évident aussi que son arrivée était attendue, car il n’eut pas plus tôt mis pied à terre, qu’un soldat vint prendre soin de son cheval et qu’il fut immédiatement conduit devant le lieutenant-gouverneur.

M. de Cramahé était dans la chambre du conseil, et plusieurs conseillers étaient assis autour de la table du centre, sur laquelle étaient épars un grand nombre d : papiers.

—Soyez le bienvenu à votre retour, lieutenant, dit le gouverneur avec un vague sourire et en tendant les deux mains.

Hardinge s’inclina et remit aussitôt ses dépêches. Cramahé les

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avant rapidement parcourues, les passa à ses collègues, puis sa tournant vers le jeune officier:

—Il st clair que l'orage qui s’est amoncelé sur cette province doit éclater sur Québec. C’est ici la vieille cité du destin, et nous accepterons notre destinée, lieutenant, dit le gouverneur en se levant de la table et en s’avançant vers Roderick.

Nous n'avons pas été oisifs durant votre absence. On peut faire beaucoup dans une journée et demie, et c’est ce que nous avons fait. Nous avons tant travaillé que nous pouvons attendre l’arrivée d'Arnold avec quelque assurance. Je vois, néanmoins, par les dé-

êches que vous m’apportez, que le colonel McLean est en danger à Sorel, J'avais compté sur son arrivée et celle du gouverneur Carleton, qui connaît à présent notre position exacte. S'il leur arrive malheur, iv choses irorit mal pour nous, mais nous ferons de notre mieux tout de même.

Hardinge répondit qu’il était très heureux d'entendre ces paroles,

arce que les populations de la partie supérieure du pays, à travers Écudie il venait de voyager, tournaient leurs regards vers Québec, dont elles espéraient le salut final de la province, Il était assez généralement concédé que le reste du pays était perdu.

—Vos dépêches rendent cette appréhension une pénible certitude, reprit le gouverneur, et cela augmente notre responsabilité. Je compte tout particulièrement sur vous, lieutenant. J’apprécie tant ce que vous avez fait, que j'attends de vous quelque chose de plus. C'est aujourd’hui notre dernier jour, ne l’oubliez pas,

—Notre dernier jour ?

— Oui ; Arnold sera à la Pointe-Lévis demain.

Hardinge ne put s'empêcher de sourire.

—Vous pouvez bien sourire ; votre prédiction était juste. J'ai vu Donald hier soir. Il avait rôdé autour de l’ennemi tout le jour et il m'a informé que, grâce à des marches forcées et en droite ligne, les Américains arriveraient sûrement à Lévis demain. En cette occurrence, jai un service À vous confier; mais auparavant, il vous faut prendre quelque repos.

—Je serai prêt à exécuter vos ordres, au lever du jour, Excellence.

—AÀ dix heures; ce sera bien assez tôt. Si nous agissions dans les ténèbres, nous exciterions trop de curiosité. La ville ignore encore, en réalité, l’imminence du danger, quoiqu'il circule beaucoup de rumeurs. L’émoi d'hier s’est complètement apaisé et il serait imprudent de le réveiller. À dix heures, donc, vous traverserez tranquillement le fleuve avec deux ou trois de vos hommes et. sous prétexte d’en avoir besoin pour quelque service (je vous laisse le soin d’imaginer un prétexte plausible), vous leur ferez ramener de ce côté toute espèce d’embarcations: canots, chaloupes, bacs ou pontons. Ïl ne faut pas laisser à Lévis une planche flottante. Si Arnorld veut traverser le fleuve, il lui faudra construire ses bateaux avec les arbres de la forêts. Donald sera là pour vous aider et il pourra avoir des nouvelles fraîches.

Roderick remercia Son Excellence de lui confier cette tâche, qu’il regardait comme le couronnement des services qu’il avait rendus à son pays pendant les deux jours écoulés. Après avoir exprimé sa

gratitude, il ajouta:

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