SUR LES REMPARTS
Le méme matin, de très bonne heure, Zulma Sarpy se rendit en voiture à Québec, accompagnée d’un seul serviteur. En approchant de la ville, elle eut une vue rapide des troupes rebelles escaladant la gorge de l’Anse de Wolfe et se formant en groupes sur la lisière du bois. Ils ne pouvaient pas encore être aperçus de la ville, quoique les autorités eussent été informées de leur débarquement une heure ou deux auparavant. Cette vue réjouit singulièrement la jeune fille. Cet appareil guerrier ne l’étonna,. pas et l’effraya encore moins. Elle ressentit plutôt nn frisson d’enthousiasme et il lui passa dans l'esprit l’extravagant désir de prendre part, elle aussi, à cette parade guerrière. Elle arrêta son cheval un instant, pour s'assurer que ses yeux ne;l'induisaient pas en erreur et quand elle fut persuadée que ces hommes là-bas: étaient réellement les continentaux, elle fit claquer:son fouet et se. rendit rapidement à Québec, afin de jouir du malicieux plaisir d’être la première à communiquer la nouvelle à ses amis...
Elle ne fut pas désappointée dans cet espoir. Son récit ne fut pas cru d'äbord,paree- qu'un coup d'œil jeté sur les hauteurs de. Lévis, révélait la présence de troupes en cet endroit. Mais quand
10) LES BASTONNAIS elle insista et donna le détail des circonstances, les nouvelles se répandirent rapidement. Elle passa d’une rue à l’autre. De la haute-ville, elle vola à la basse-ville et à mesure qu’elle était confirmée par d'autres personnes arrivant à la ville, la population devint de plus en plus émue et bientôt les remparts furent couverts d’une foule de citadins anxieux de s'assurer par eux-mêmes de la véracité des rapports.
Pauline Belmont n'avait pas été aussi intime qu’elle aurait pu l'être avec Zulma Sarpy, d’abord parce que les deux jeunes filles avaient été séparées pendant plusieurs années passées de part et d'autre dans différentes maisons d’éducation et ensuite, et surtout, parce que leurs caractères ne s’accordaient pas. La timidité de l’une, ses goûts essentiellement domestiques ne pouvaient pas s’accommoder de la nature on sans crainte et toute en dehors de l’autre.
Intellectuellement, elles n'étaient pas égales non plus. L'esprit de Pauline était presque exclusivement soumis aux impressions étrangères et son cercle de connaissances était assez restreint. L'esprit de Zulma était bouillant de spontanéité et empreint d’une originalité agressive qui dispersait devant elle tous les usages comme autant d’éclats de bois. Pauline devait être naturellement portée à s’appuyer.sur Zulma, à prêter. l'oreille avec admiration à son brillant langage, à demander son avis et ensuite à sourire, craignant de mettre en pratique ses conseils.
D'un autre côté, Zulma n’éprouvait aucun désir de réclamer ou d'exercer aucun patronage. Elle était vraiment trop indépendante pour cela, et en ce qui concernait Pauline en particulier, elle préférait se plier autant que possible à son niveau. Néanmoins, dans le cours des quelques mois qui s'étaient écoulés depuis le retour de France de Zulma, les jeunes filles s'étaient rencontrées souvent et elles auraient bien désiré se rencontrer plus souvent encore, mais toutes deux étaient le plus souvent retenues à la maison, l’une par les habitudes retirées de M. Belmont, l’autre par les infirmités du sieur Sarpy.
En cette dernière occasion, Pauline fut l’une des amies que Zulma visita, et, naturellement, son premier soin fut de lui apprendre le débarquement des continentaux.
Elle fut surprise de remarquer que cette nouvelle répandait une pâleur mortelle sur les traits de sa compagne.
Le siège va commencer sérieusement, et nous serons isolés du reste du monde, murmura Pauline, et mon père n’est pas encore de retour.
sou:
son auti père en]
LES BASTONNAIS v]
ouvelles Est-il sorti de la ville? demanda Zulms
. Dela —Oui, Ilest parti hier, promettant de revenir de bonne heure,
tait con- ce matin. Son retard ne m'alarmait pas, mais maintenant, après
ulation ce que vous m’apprenez, je crains qu’il ne lui arrive malheur.
ouverts —Ne vous inquiétez pas, ma chère. Plusieurs jours se passeront
es de la avant que la ville ne soit investie et votre père ne sera pas empêché derevenir, D'ailleurs, il n’est pas un militant, je crois.
s aurait Pauline poussa un soupir, mais ne dit rien. Zulma reprit.
res filles —Je suis sûre qu’il est neutre, tout comme mon père, et ceux qui
de part observent la neutralité ne seront pas molestés.
suite, et —Je voudrais bien en être sûre, mais et Pauline s'arrêta
La timi- soudainement comme si elle avait craint d'exprimer ses soupçons.
suvaient —Vous devez vous rappeler, ma chère, que ces Américains ne
toute en sont pas si noirs qu’on les peint. Ce sont des hommes comme les autres et de vrais soldats sont toujours cléments, ajouta Zulma.
L'esprit —Vraiment ! Croyez-vous cela ? Je ne sais qu’en penser. Mon
ressions père en cause fort peu depuis quelque temps, mais un de nos amis
estreint. en parle en termes hostiles.
nt d’une —Ce doit être un ultra-loyaliste.
J usages è —C'est un officier anglais.
ellement —Un officier anglais ! Quoi, Pauline, je croyais que votre père
iration à se tenait à l'écart des représentants du gouvernement britannique |
ire, crai- —Oh! mais celui-ci est vraiment un Canadien et parle français
comme nous-mêmes, dit Pauline en rougissant.
—Alors, c'est bien différent, répondit Zulma d’un ton enjoué légèrement teinté de sarcasme. Je scrais très curieuse de connaître ce spécimen.
— Vous le connaissez, ma chère.
amer ou bendante elle préns, dans
etour de —]Impossible | gvént et —1l m'a parlé de vous.
bre, mais —Vraiment !
‘une par —C'est un de vos grands admirateurs. ités du —Vous vous moquez de moi!
—Ne pouvez-vous deviner qui il est ?
ies que Et la petite Pauline subitement rassérénée se mit à rire comme appren- une enfant d’avoir gagné ce léger avantage sur sa compagne —Vous m'intriguez et excitez ma curiosité. Je ne puis deviner. dait uné Dites-moi son nom.
Ù —Le lieutenant Hardinge.
solés du —Le lieutenant Hardinge!
core de Pourquoi les joues de Zulma s’enflammèrent-elles souduinement ?
Pourquoi ses yeux bleus s’obscureirent-ils d’une ombre lugubre ?
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