L'ARMÉE DE CHARLES VIIL
« Toutes ces pièces étaient enclavées entre deux épaisses solives, assemblées par des chevilles. Suspendues sur leurs anses, elles tournaient autour d'un axe qui permettait de diriger les coups'.
« Les affûts n'étaient soutenus que par deux roues ; mais, pour marcher, on les attachait à un avant-train, qu'on séparait de la pièce avant de la mettre en batterie. »
Guicciardini a complété ces précieux renseignements sur l'artillerie de Charles VIIL
« Les Français, dit-il, faisaient usage de pièces de bronze, qu'ils appelaient canons, et de boulets de fer. Ils menaient les pièces sur des charrettes tirées, non par des bœufs comme en Italie, mais par des chevaux. L'adresse des hommes affectés à ce service, comme la perfection des instruments, étaient telles que l'artillerie pouvait presque toujours marcher aussi vite que l'armée.
« Ils disposaient les batteries avec une promptitude si incroyable, les coups se succédaient si rapidement, que leurs canons faisaient, en quelques heures, ce que l'artillerie italienne n'aurait pu faire qu'en plusieurs jours.
« Ce matériel, infernal plutôt qu'humain, servait
* « Ea omnia binis crassis asseribus super induatis fibulis erant inserta, suisque suspensa ansis, ad dirigendos ictus medio in axe librabantur. .
C'est d'après ce texte latin de Paolo Giovio, qu'on a fait remonter à Charles VIII l'emploi si important des tourillons (ansœ) dans l'artillerie française. (Fig. 162, p. 104.)
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les Français autant en rase campagne que dans les sièges.
« Suivant les circonstances, les Français se servaient de ces gros canons ou d'autres pièces plus petites, que l'on conduisait avec d'autant plus de dextérité et de vitesse qu'elles étaient plus légères.
« L'artillerie faisait, à elle seule, de l'armée française un objet de terreur; or, cette armée était plus redoutable encore par son courage que par le nombre de ses soldats ' . »
Cette terreur était telle, que l'escarmouche de Rapallo et la courte campagne de d'Aubigny dans les Romagnes mirent fin à la résistance de l'Italie.
Les condottieri s'enfuirent ; les villes ouvrirent leurs portes; les populations acclamèrent joyeusement le jeune roi et sa brillante armée.
Le seul capitaine qui aurait pu défendre le royaume de Naples, le lombard Jean-Jacques Trivulce, trahit Ferdinand d'Aragon et passa à l'ennemi.
Selon l'expression d'Alexandre VI :
« Les Français conquirent l'Italie avec des éperons « de bois et avec la craie en la main des fourriers pour « marquer leurs logis, sans autre peine. »
« Le pape parlait d'éperons de bois, dit Commines, parce que, quand les jeunes gentilshommes de France
* Guicciardini, Histoire d'Italie de 1490 à 1534. Florence, 1561.
vont par la ville, les i^a^'cs leur mettent une petite ))roche dedans le soulier ou la pantoufle, et ils s'en vont sur leurs mules, branlant les jambes.
« Peu de fois, nos g-ens d'armes ont pris le harnais en faisant ce voyage. »
Le voyage s'arrêta à Naples.
Le roi, depuis Asti, « avait, pendant 4 mois et 10 jours, pris ses logements où il lui plaisait, planté ses justices et potences en cinq ou six endroits dans chaque ville, et fait crier à son de trompe ses ordonnances et édits comme en plein Paris'. »
Guicciardini a recherché les causes de cette rapide •conquête en comparant l'organisation militaire et le recrutement des deux milices qui se trouvaient en présence,
« Les hommes d'armes français, écrit-il, étaient presque tous sujets du roi et gentilshommes "■*; il ne
• Paolo Giovo.
* Le Loyal Serviteur, dans sa « très joyeuse, plaisante et récréative histoire du Bon Chevalier' sans paour et sans reproiiche », a donné, à propos de l'enfance de Bavard, les renseignements les plus intéressants sur l'éducation de la noblesse française à la lin du XV° siècle. L'admission de son héros dans la compagnie d'ordonnance du comte de Ligny est une peinture curieuse des mœurs militaires de cette époque.
Pierre du Terrail, d'ancienne et noble maison dauphinoise, « est nourri par son père de toutes les vertus, et tenu aux écoles de Grenoble par son oncle, évoque dudit lieu, jusqu'à l'âge de 12 ans. »
L'évoque le présente au duc de Savoie, qui l'admet parmi ses pages.
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dépendait pas des capitaines de les recevoir dans leurs compagnies ou de les en exclure ; ce n'étaient pas eux qui les payaient, c'était le roi.
« Aussi les compagnies étaient-elles toujours au complet et composées d'hommes d'élite, qui s'équipaient à leurs frais et qui étaient bien pourvus d'armes et de chevaux. Tous s'efiforçaient à l'envi de bien servir, autant par un sentiment d'honneur naturel à la noblesse, que par l'espoir des récompenses qu'ils pouvaient recueillir pour leurs belles actions.
« Une hiérarchie régulière permettait aux hommes d'armes de parvenir, par degrés, au commandement de la compagnie.
Alors, Bayard apprend • à sauter, à lutter, à jeter la barre selon sa grandeur, et à chevaucher le mieux possible. »
Dans un voyage à Lyon, où Charles YIII tient sa cour, le duc de Savoie donne son page à Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol et de Ligny. Celui-ci « appoincte Bayard, h il ans, comme homme d'armes de sa compagnie d'ordonnance, tout en lui conservant sa place parmi les gentilshommes de sa maison.
La façon dont le jeune écuyer, de concert avec son ami de Bellabre, extorque au gros abbé d'Esnay, son cousin, les ducats nécessaires à sa remonte et à son équipement, n'est pas très-régulière, mais elle a dû inspirer à Alexandre Dumas plus d'un chapitre amusant.
— • Ce qu'on dérobe à un moine est pain béni » dit Bellabre; et l'abbé, (sans s'en douter), a si bien fait les choses, que Bayard se dirige vers la ville d'Aire en Picardie, oîi il doit tenir sa première garnison, avec 12 chevaux. Six, grands par excellence, cheminent avec son bagage; les autres, beaux et triomphants courtauds, accompagnent le jeune homme d'armes, qui voyage à petites journées pour ménager sa cavalerie.
Plus de 4-40 gentilshommes de la compagnie Luxembourg viennent à cheval au devant de leur nouveau compagnon. Celui-ci, pour payer sa bienvenue et j)our acquérir la grâce des dames de la contrée, fait publier au dehors de la ville et joignant les murailles, à tout venant,
« Tous les capitaines avaient un rang distingué dans l'État, ou du moins ils étaient d'un sang plus illustre que leurs subordonnés ; aucun n'avait d'autre ambition que de mériter l'estime du prince.
« Il n'y avait pas entre eux de rivalité au sujet du commandement et de la préséance, car, suivant la coutume de France, aucun ne devait avoir plus de 100 lances sous ses ordres. Cette égalité empêchait les capitaines français de changer de maître par ambition ou par cupidité.
« Dans la milice italienne, au contraire, la plupart des hommes d'armes étaient des paysans, ou sortaient de la lie du peuple; presque tous étaient sujets d'un
« un tournoi de trois coups de lance sans lice, à fer émoulu, en har- « nois de guerre, et de douze coups d'épée, le tout à cheval. Au mieux « faisant il donnera un bracelet d'or émaillé, de la livrée de Bavard et « du poids de 30 écus. Le lendemain sera combattu à pied, à poux de « lance, à une barrière de la hauteur du nombril, et, après la lance « rompue, à coups de hache, jusques à la discrétion des juges et de « ceux qui garderont le camp. Au mieux faisant de cette deuxième « journée sera donné un diamant de -40 écus. »
Les deux juges du tournoi étaient le capitaine Louis d'Ars et le sire de Saint-Quentin, capitaine de la compagnie écossaise.
46 gentilshommes, élus parmi les 7 ou 800 hommes d'armes des garnisons de Picardie, prirent part au tournoi. « Ils furent par sort et sans tromperie partagés en deux troupes de 23 chevaux, puis, deux par deux, les combattants joutèrent à la lance, à la hache et à l'épéc.
« Les juges déclarèrent solennellement, au nom des assistants, vertueux gentilshommes ou nobles dames, que chacun des combattants avait fait très-bien et très-honnêtement son devoir, mais que, d'après la commune voix, c'était le seigneur de Bayard qui, sans blâmer les autres, avait été le mieux faisant pendant les deux journées. •
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autre prince que celui qu'ils servaient, et ils dépendaient absolument de leurs capitaines pour la solde aussi bien que pour l'entrée et le maintien au service.
« Ils n'étaient encouragés à bien faire, ni parle sentiment de la gloire, ni par quelque autre noble motif. Leurs capitaines étaient rarement les sujets de ceux qui les payaient ; ils avaient souvent d'autres intérêts que ceux de leurs princes et ils étaient divisés entre eux par des jalousies et des haines mutuelles.
« D'ailleurs, comme ils ne touchaient pas de solde régulière et qu'ils étaient absolument les maîtres de leurs compagnies, ces capitaines ne tenaient pas leurs troupes au complet, bien qu'ils eussent reçu pour cela le nécessaire. Ils n'avaient d'autre pensée que de tirer de l'argent des gouvernements qui les employaient, et ils passaient sans scrupule d'un parti et d'un camp dans un autre. L'ambition^ l'avarice, d'autres motifs encore, les rendaient" prompts à la perfidie et à la trahison.
« Il y avait la même différence entre l'infanterie italienne et l'infanterie française.
« La première ne savait pas combattre de pied ferme et prendre une formation régulière; elle se dispersait dans la campagyie ; le plus souvent elle s'embusquait derrière des fossés et des retranchements ' .
« Les Suisses, au contraire, nation très-belliqueuse, qui avait fait revivre par des actions éclatantes la
• 11 faul retenir que l'infanterie italienne employait, en 1494, l'ordre dispersé et la fortification passci(ière.