‹ Les batailles d'autrefois (volume 2)Chapitre 42 sur 152 · PASSAGE DE L'APENNIN · texte numérisé non relu

PASSAGE DE L'APENNIN

petite vallée de Tappico, où il n'y avait pas 10 maisons. Il y resta S jours en très-grande famine, à 30 milles de son avant-garde, qui était devant, et entouré de montagnes très-hautes et très-aspres, où jamais on n'avait passé artillerie aussi grosse que les canons et coulevrines qui y passèrent.

« Les Suisses qui avaient brûlé Pontremoli, ayant peur que le Roy ne les en haït à jamais, vinrent s'offrir d'eux-mêmes à passer l'artillerie à travers ces montagnes hautes et droites, où il n'y avait pas de chemins, à la condition que le Roy leur pardonnerait; ce qu'il fit.

« Il y avait 14 pièces de grosse et puissante artillerie, et, au sortir de la vallée, se dressait un sentier tort droit où les mulets montaient à très-grand'peine.

« Les Alémans couplèrent, deux k deux, de 'bonnes cordes et s'y mirent à 100 ou 200 à la fois; quand ceux-là furent las, il s'en mit d'autres. Malgré cela, on y attela aussi les chevaux de l'artillerie.

« Tous les gens de la maison du Roy qui avaient train prêtèrent chacun un cheval, croyant aider ; mais, sans ces Alémans, les chevaux n'auraient jamais pu à eux seuls passer l'artillerie.

« Après les canons, les hommes suivirent et toute la compagnie. Sans les Suisses, âme ne fût passée. »

Chacun les aida. La Trémoïlle, en chausse et en pourpointj mit lui-même la main à l'œuvre, portant les grosses boules de fonte, de plomlj et de fer, « qui étaient un très^grand faix, parce qu'il fallait les tenir

116 LA CONQUETE DE NAPLES (l49i-'Jo).

entre les mains ou dans le chapeau » ' . Tous les gentilshommes l'imitèrent^.

« Le plus fort n'était pas de monter, car incontinent après, on trouvait une vallée où le chemin était tel que la nature l'avait fait. Il fallait mettre chevaux et hommes à tirer contremont ; ce qui était plus difficile que de monter. A toute heure, il y fallait les charpentiers et les maréchaux, car, s'il tombait quelque pièce, on avait grand'peine à la redresser. Plusieurs voulaient briser la grosse artillerie pour passer plus tôt; le Roy pour rien n'y voulut consentir.

c< Le maréchal de Gié, qui était à 30 milles de nous,

1 Roberl Gaguiti (moine Irini taire, mort en 1501). Compendium supra Franconim gesta, à Pharamimdo iisque ad annum 1499.

2 « La TremoïUe, ses vêtements laissés, fors chausses et pourpoint, se mit à pousser aux charrois et à porter grands boulets de ter, en si grands labeur et diligence, qu'à son exemple la plupart de ceux de l'armée, mêmement les Alémans de son grant et bon vouloir esbaïs, se rangèrent à celle œuvre. Et, par ce moyen, fut toute l'artillerie passée par les montagnes et vallées, avec les munitions, par la prudente conduite dudit sieur de la TrémoïUe, qui toujours croissait les courages des Alémans et autres, par belles paroles, choses excilatives k œuvre difficile, et qui réveillait leurs esprits par trompettes, clairons, flûtes, tambours, bon vin, promesses de récompense et autres semblables choses que bien entendent les expérimentés capitaines.

« L'œuvre mise à louable fin, le seigneur de la Trémoïlle, noir comme un more pour l'exténuante chaleur qu'il avait supportée, en fit rapport au roy, qui lui dit :

— * Par le jour Dieu! mon cousin, vous avez fait plus que purent oncques faire Hannibal de Carthage, ni Jules César, au dangicr de votre personne, que ne voulûtes oncques épargner à me servir! •

{Panégyrique de Louis de la Trêmdille, par Jean Bouchet.)

C0ND0TTI1-:IU HT F.STRADIOTS.

pressait le Roy de se hâter; mais nous mîmes trois jours à le rejoindre ^

« Les ennemis étaient logés à une demi-lieue devant le maréchal, en un beau camp, et ils auraient eu bon marché de l'avant-garde s'ils l'eussent assaillie. »

CONDOTTIÉRT ET ESTRADIOTS.

L'armée italienne, commandée par le marquis de

Fig. Ifi'i..

* L'avant- garrlo française étant surtout composée de compagnies

H 8 LA CONQUÊTE DE NAPLES (UPi-Oo).

Mantoiie, comptait 30.000 Milanais ou Vénitiens, bien pourvus et approvisionnés.

C'étaient, pour la plupart, ces fameux condottieri à la mine farouche et à l'aspect redoutable, prétoriens nomades de l'Italie, qui avaient fait duc de Milan un de leurs chefs, François- Alexandre Sforza, en 14.t0.

La cavalerie se composait : 1° de 2.600 lances, comptant chacune un arbalétrier à cheval ou un autre cavalier, plus le page portant les couleurs du maître (ce qui faisait, par homme d'armes, 4 chevaux, dont un était couvert d'une carapace de cuir ) ;

2° De 5.000 chevau-légers, italiens ou estradiots.

Les estradiots, levés par Venise en Albanie et en Morée, étaient vêtus cà la turque, avec un bonnet albanais ou une salade à vue coupée sur la tète ; ils étaient armés d'une épée large, d'une massue et d'une zagaie (javeline de 3 à 4 mètres, ferrée aux deux bouts).

« Ce sont de rudes gens, dit Commines, qui les avait vus de près pendant son ambassade à Venise ; ils couchent dehors toute l'année, avec leurs chevaux qui sont bons et tous de Turquie. Les Vénitiens se servent des estradiots et s'y tient. Je les avais vus descendre à Venise et faire leur montre dans l'île où est l'abbaj^e de Saint-Nicolas. Ces vaillants hommes travaillent fort en un ost, quand ils s'y mettent. » (Fig. 165.)

Les piétons italiens étaient armés de l'épée et de la pique ou de la hallebarde en forme de hache ;

d'ordonnance, c'est là un exemple intéressant à retenir d'un corps de cavalerie couvrant, à 3 journées de marche, les opérations do l'armée.

ARTILLERIE ITALIENNE

aucun n'avait la tête garantie ; quelques-uns avaient le dos et les bras couverts de mailles. Quelques escopettiers remplaçaient, par les armes à feu, l'effet des frondes et des arbalètes.

« Contre la cavalerie, cette infanterie se formait en un triangle fraisé de piques et de pertuisanes, et faisait front de tous côtés * . »

ARTILLERIE ITALIENNE

L'Italie avait depuis longtemps surpassé les autres pays par la beauté et par les ornements de ses Ijouches à feu.

Les pièces étaient, le plus souvent, coulées en alliage de cuivre ; mais l'alliage n'était pas solide, et les pièces éclataient de temps à autre.

• Macliiavcl,

-120 LA CONQUKTK DR NAPLRS (l494-a"i.

D'après Georgio Martini, l'artillerie italienne se composait à la fin du XV* siècle :

1° De hombd.Yàes {bombarda), de 4'"0S6 à 6"'760 de longueur, tirant une boule de pierre de 102 kilogrammes environ ;

Fig. 166.

2" De mortiers droits, en forme de cloche, de 1 '",690 à 2"\028 de longueur et d'un seul morceau; la pierre pesait de 200 à 300 livres;

3° De gros canons appelés selon leur longueur, corfana (courte) ou mezzana (moyenne), et lançant des pierres pesant de 34 à 17 kilogrammes ;

4° De canons moins lourds, passe-volants ou basilics, de 6 à 8 mètres de longueur, lançant des projectiles de bronze, de fer ou de plomb ;

5° De pièces légères, spingarda et cerbottana, tirant des pierres pesant de 3 à 4 kilogrammes, ou des plombées de moins d'un kilofi-ramme.

Guicciardini nous apprend que tout ce matériel était traîné par des bœufs.

Quant aux affûts, sans être encore à tourillons^ comme ceux de l'armée française, ils avaieni fait de notables progrès, puisqu'un manuscrit florentin, de JSOO, nous

AHTIIJ.RRIE ITAUEN.Xi:. <21

montre « une coulevrine encastrée clans un fût, dont l'inclinaison peut varier au moyen d'une vis. Au côté

Fig. 167.

droit de la flèche, une mèche k canon sert à y mettre le feu,

« Cette idée d'employer une vis pour le pointag'e ne put se réaliser efficacement que deux siècles plus tard'. »

La tactique navale et ses engins ne se rattachent qu'indirectement à cette étude. Nous ne pouvons pas cependant parler de l'artillerie italienne à la fin du XV" siècle, sans signaler les mitrailleuses de l'arsenal de Venise, qui passent pour être de cette époque et justifient, mieux qu'aucune autre machine de guerre, notre aphorisme :

« Nihil novi sub sole. »

Sur un pied, soutenu par un plateau rectangulaire,

Favé, page, 209, planche 31 .

est articulé un fût en bois, supportant un système de 20 canons de fer, qui tournent autour d'une crosse fixe.

Dix de ces canons sont de moitié moins longs que les dix autres.

La masse compacte de la culasse commune présente 20 trous correspondant au tonnerre de chaque canon ; un levier articulé, muni d'une mèche, est fixé sur le fût et sert de chien.

Fig. 1()S.

Pour obtenir un tir continu, il suffit de mettre le feu successivement à chaque canon, en agissant avec la main gauche sur l'arrètoir d'une ficelle (maintenue à la crosse par un piton), qui communique avec la mèche du levier, pendant que la main droite fait tourner la culasse commune.

L'articulation du pied sur le fût (B) permet d'élever ou d'abaisser l'engin et de le diriger à droite ou à gauche, comme un télescope.

ARTILLERIE ITALIENNE. <23

Nous avons trouvé à Florence*, clans une fresque du XVP siècle représentant un combat naval, la reproduction de ces mitrailleuses et nous nous sommes expliqué leur usage.

Placées à l'avant des galères, et braquées sur les deux bancs de rameurs, elles servaient à tenir les rameurs en respect pendant l'action, quand le fouet des surveillants n'y suffisait pas. Les canons courts étaient destinés aux galériens les plus proches; les longs, aux plus éloignés.

Une petite coulevrine revolver paraît avoir été employée de la même façon.

La culasse, mobile, autour d'un canon unique, est percée de cinq chambres que l'on charge par la bouche et auxquelles on met successivement le feu par les lumières (L) correspondant à chaque canon.

Fig. 169.

La poignée (P), sert à faire tourner le barillet, et,

^ Galerie des Uffizi. Los fresques, qui décorent le plafond do la première salle de l'-Ecole flamande, ont été peintes au temps de Ferdinand I" de Médicis (1S87-1609), afin de retracer les campagnes des Florentins sous le règne de ce prince.

'124 LA CONQUÊTE DE NAPLES (U94-9o).

grâce au système de suspension (5), on peut élever ou abaisser le canon.

Sur les galères italiennes, l'avant était le poste de combat des arquebusiers ; aussi y plaçait-on un portemèches en bronze.

Le merveilleux spécimen que nous avons vu à Venise ressemble à un baptistère *. En soulevant le dôme du couvercle, on trouve, rangées circulairement sur deux ou trois rangs autour d'un foyer central, une grande quantité de mèches à feu, qui étaient indispensables pendant le combat.

COMBAT D'AVAiNT-GARDE.

Le maréchal de Gié alla se loger à Fornoue, avec 160 hommes d'armes, 800 Suisses et quelques pièces légères.

« Ce bon village, situé, dit Commines, sur la rive droite du Tare, au pied de la montagne et à l'entrée de la plaine, ne permettait pas qu'on vînt nous attaquer dans la montagne. Nos ennemis n'y songèrent pas; Dieu mit une autre pensée dans leur cœur. Leur avarice était si grande qu'ils nous voulaient attendre en plaine, afin que rien n'échappât. Tant que nous étions au delà de l'Apennin, ils craignaient de nous voir fuir vers Pise et vers les places florentines.

« Ils se trompaient, car nous en étions trop loin. Si

' II a été exécuté, en 1621, par Jean-Baptiste Cominus.

COMBAT DAVANÏ-GAKDi:. -123

on ne les avait pas attendus de pied Terme, et si on avait fui, ils auraient eu tout l'avantage dans la poursuite, attendu qu'ils savaient les chemins mieux que nous.

« Le maréchal de Gié envoya 40 chevaux courir devant l'ost des ennemis pour savoir nouvelles. Ces coureurs furent bien accueillis par les estradiots, qui tuèrent un gentilhomme, lui coupèrent la tète et la pendirent à la banderole d'une lance, pour la porter à leur jjrovéditeur et en avoir un ducat.

« Puis, ils chassèrent jusqu'au logis des Suisses, en tuèrent trois ou quatre et emportèrent leurs têtes.

« Mais ils se trouvèrent bien épouvantés aussi de notre artillerie ; un faucon tira un coup qui tua un de leurs chevaux et les fit incontinent retirer, car ils n'avaient pas l'habitude de l'artillerie.

« En se retirant, les estradiots prirent un capitaine de nos Suisses, qui était monté à cheval, désarmé, pour voir s'ils se retiraient, et qui reçut un coup de lance à travers le corps.

« Ce capitaine fut mené devant le marquis de Mantoue, sur le coteau boisé qui domine Fornoue au levant.

« C'est là que les Italiens s'assemblaient, depuis huit jours seulement; le Roy aurait pu se retirer en France sans péril, s'il n'avait pas fait de grands séjours en chemin mal à propos. »

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