POURPARLERS
Le prisonnier, interrogé, tripla les forces de l'avant-
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garde française ; les capitaines italiens le crurent sur parole et ajournèrent la bataille. Ce qui permit au Roi d'opérer librement sa jonction avec le maréchal de Gié, le dimanche 5 juillet.
« Au descendu de la montagne, on vit le plat pays de la Lombardie, qui est des plus beaux et des plus abondants du monde ; cependant, bien qu'il se dise plat, il esi malaisé à chevaucher, car il est tout fossoyé comme les Flandres, et plus encore. Il est bien meilleur et plus lertile, tant en bons froments et fruits qu'en bons vins ; et nous faisait grand bien de le voir, pour la grande faim et peine que nous avions endurées depuis notre départ de Lucques ' . »
Le Roi envoya Commines demander libre passage; mais les provéditeurs vénitiens, qui jouaient auprès du marquis de Mantoue le rôle que remplirent plus tard les commissaires de la Convention auprès des généraux républicains, répondirent :
— « Il est trop tard. »
La journée de Fornoue (6 juillet U9o).
Le lendemain, à six heures du matin, après une nuit d'orage, troublée sans cesse par les attaques des estradiots, Charles VIII entendit la messe, communia et^ monté sur Savoye, son cheval de bataille, il présida au
i Commines.
LA JOURNEE DE FORNOUE (G juillet 149o). -127
passage de l'armée entière sur la rive gauche du Taro, par le pont de Fornoue.
Quand le dernier sommier du convoi l'ut passé, les Italiens sortirent de leur camp.
Leur plan d'attaque était bien conçu.
Pour cerner la petite armée française, deux corps italiens devaient franchir le Taro, en avant et en arrière de cette armée.
p. Merle, d'après un croquis de E. Hardy.
Le premier, sous le comte de Caiazzo, attaquerait l'avant-garde.
Le second, sous le marquis de Mantoue, formé de l'élite de la gendarmerie de Venise et de Milan et de la plus grande partie des estradiots, prendrait en queue l'arrière-garde française, que commandaient le vicomte de Narbonne et la Trémoïlle.
128 LA CONQUÊTE DE NAPLES ^i4yU»5).
Deux gros détachements d'estradiots, d'hommes d'armes et d'arbalétriers, passant le Taro à gué, devaient assaillir, l'un les flancs du corps de bataille français conduit par le Roi en personne, l'autre, le riche convoi de 6.000 bêtes de somme qui suivait l'armée.
Une réserve importante était conservée sur la rive gauche, à la garde du camp italien.
Ces divers passages du Taro furent exécutés vers le milieu du jour.
« Déjà, raconte Commines, les escarmouches commençaient de tous côtés, comme nous passions la rivière pour la mettre entre nous et eux.
« Les Italiens étaient rangés dans leur ost; car c'est leur coutume de faire le camp assez grand pour que toutes les troupes puissent être en bataille et en ordre.
« Ils envoyèrent une partie de leurs estradiots et de leurs arbalétriers à cheval, avec quelques hommes d'armes, le long du chemin assez couvert de Fornoue, dont nous partions. Ces gens passèrent la petite rivière pour assaillir notre charriage.
« Ils avaient ordonné leurs batailles mieux qu'on ne saurait le dire, et ils se fiaient en leur grand nombre.
« Ils assaillaient le Roy et son armée tout à l environ, de manière qu'un seul homme n'aurait pu échapper si nous avions été rompus, vu le pays où nous étions.
« Pendant que ceux que j'ai nommés attaquaient notre bagage du côté gauche, le marquis de Mantoue vint
LA JOURNÉE DE FOUNOUK ((i juillet iVJu). m
avec toute La fleur de son ost, au nombre de 000 hommes d'armes, se jeter en la grève, droit à notre queue. Ses gens étaient bardés, empanachés et très-bien accompagnés d'arbalétriers à cheval, d'estradiots et de piétons.
« Vis-à-vis du maréchal de Gié et de notre avantgarde, se vint mettre le comte de Caiazzo avec 400 hommes d'armes, accompagnés comme dessus, et suivis de grand nombre de gens de pied. Derrière, venait une compagnie de 200 liommes d'armes, qui devait donner, contre l'avant-garde française, après Caiazzo.
« Il y avait une pareille compagnie, et pour semblable occasion, derrière le marquis de Mantoue.
c< Dans l'ost, demeurèrent deux grosses compagnies (je les ai vues de mes yeux), car les Vénitiens ne voulurent pas estrader tout à un seul coup, ni dégarnir leur camp. Toutefois, puisqu'ils commençaient, il eût mieux valu mettre tout aux champs.
« Le roi avait mis son effort en son avant-garde, qui comptait 330 hommes d'armes (G), 3.000 Suisses, qià étaient l'espérance de l'ost (S), et 300 archers de la garde, que le roi avait fait mettre à pied. Avec ces archers étaient quelques arbalétriers à cheval des 200 de sa garde, et le reste des gens de pied de l'armée, c'està-dire les lansquenets allemands, commandés par Antoine de Bessey, bailli de Dijon.
« Devant le front des gens de pied était l'artillerie. II. 9
« L 'avant-garde s'était avancée jusqu'à la hauteur de l'ost ennemi, mais nos deux autres batailles n'étaient pas si près ni aussi bien pour s'aider qu'elles l'avaient été le jour précédent.
« Le marquis deMantoue, après avoir passé la rivière, se trouvait à environ un quart de lieue derrière l'arrière-garde française ; il venait à petits pas, bien ferré, tant qu'à merveille le faisait beau voir. »
Le roi fut forcé de tourner le dos au maréchal de Gié et le visage vers les ennemis, pour se rapprocher de son arrière-garde.
« La bataille commença au bagage; les estradiots l'attaquèrent, ainsi que le logis du roi, où il y avait trois ou quatre maisons ; ils tuèrent une centaine de varlets de sommiers et mirent le charriage en grand désordre.
« Le roi passa devant sa bataille et devant son enseigne. Il n'y avait que le bâtard de Bourbon entre lui et les ennemis, qui étaient à 100 pas. Il était aussi mal gardé et conduit que fut jamais grand seigneur; mais est bien gardé ce que Dieu garde !
« L'arrière-garde, sous les ordres du comte Odet de Foix, était à la droite et un peu en arrière du roi. Elle se composait de 80 lances a]3partenant au duc d'Orléans, des 40 lances du sire de la Trémoïlle, de 100 archers écossais, qui se mirent en la presse comme hommes d'ar-
LA JOURNÉE DE FORNOUE (6 juillet 4493). m
mes, et des Gentilshommes des 20 ccus, avec les autres de la maison du roi et les pensionnaires.
« Les ennemis jetèrent leurs lances en l'arrêt et se mirent un peu au galop. Deux de leurs compagnies chargèrent, à la droite de notre ligne, contre les compagnies d'Orléans et de la Trémoïlle et contre les Ecossais.
« Français et Italiens choquèrent presque aussitôt les uns contre les autres, et le roi comme eux. L'aile gauche, où j'étais, prit l'ennemi en flanc. Il n'est possible au monde de plus liardicment donner que l'on donna des deux côtés ' .
c< Heureusement, les estradiots qui étaient à la queue virent que mulets et coffres fuyaient - vers l'avantgarde française, et que leurs compagnons de la tête gagnaient tout. Ils coururent alors au pillage, sans suivre leurs hommes d'armes, qui ainsi ne se trouvèrent plus accompagnés.
« Si ces 5.000 chevau-légers fussent tombés sur
' « Après qu'on eut rompu les lances, dont le choc joncha en un instant la terre d'hommes et do chevaux, on s'attaqua^ de part et d'autre, à grands coups de haches d'armes, d'épées et de dagues. » (Guicciardini, Livre II, ch. 27).
2 « Le capitaine Odct qui commandait le charroi était chevalier de bonne conduite, prudent et hardi capitainCj mais il ne put faire marcher à son désir les gens dudit bagage^ qui étaient en grand nombre; ils furent défaits par leur défaut^ et la plupart du bagage fut pillé par les estradiots. » (Jean Bouchct, Panégyrique de La TrcmdiUe).
132 LA CONQUKTE DE .\APLES (14U4-0.3).
nous, le cimeterre au poing, nous étions, vu notre petit nombre, déconfits sans remède. Dieu nous donna cet aide !
« Après que les coups de lance furent passés, les Italiens prirent tous la fuite, et leurs gens de pied, pour la plupart, se jetèrent de côté.
« Au même moment, le comte de Caiazzo donna sur notre avant-garde, mais, de ce côté, on ne se heurta pas d'aussi près. Quand vint l'heure de coucher les lances, ses gens eurent peur et se rompirent d'euxmêmes. Les lansquenets en prirent une quinzaine; les autres furent mal poursuivis, car le maréchal de Gié s'efforçait de tenir sa compagnie ensemble, parce qu'il voyait, à peu de distance, d'autres troupes italiennes en assez grand nombre.
« De tous les fuyards, les uns prirent le chemin de Fornoue dont ils étaient partis, les autres regagnèrent leur camp en toute hâte.
« L'entourage du roi ' les poursuivit merveilleusement et vivement, en le laissant presque seul ; ce qui le mit en grand péril.
« Nous eûmes beaucoup de peine à tirer les hommes
* Neuf Preux, choisis par le roi, et armés chevaliers le matin même : Mathieu de Bourbon, le comte do. Ligny, Picnncs, Bonneval, Archiac, Genoilhac, Fraxinelle, Barase et Bourdillon.
LA JOURNl'R m FORNOUR (0 juillol IWS). i33
d'armes italiens des mains de nos varlets et serviteurs, qui, s'acharnant après eux, en tuèrent grand nombre avec les haches h couper le bois, qui leur servaient à préparer nos logis. Avec ces haches, ils rompaient les armets des Italiens et leur donnaient de grands coups sur la tête ; mais ils avaient de la peine à les tuer, tant était bonne leur armure'. Ils n'y réussissaient qu'en se mettant à trois ou quatre à la fois ; les longues épées de nos archers et serviteurs firent alors grand exploit.
« Le roi était resté à sa place de bataille, entouré de 7 ou 8 jeunes gentilshommes, qui ne tardèrent pas à se disperser et à le laisser seul avec un valet de chambre \ Le bâtard de Bourbon fut pris à moins de 20 pas de lui et emmené en l'ost des ennemis. Quelques hommes d'armes italiens, qui fuyaient le long de la rive gauche, assaillirent, en les voyant seuls, le roi et son valet de chambre, lequel était petit et mal armé. Grâce à son cheval Savoye, le roi se remua et se défendit, jusqu'à ce qu'il fût dégagé par l'arrivée de quelques-uns de ses gentilshommes.
« Il se dirigea alors vers l'avant-garde, qui n'avait pas avancé d'un pas.
« Notre bande ^ poursuivit l'ennemi jusqu'auprès de Fornoue et ne perdit qu'un seul homme (encore était-il
1 On conserve plusieurs de ces armures italiennes, légères et élégantes, à VArmeria reale de Turin.
- Antoine des Ambus.
3 L'aile gauche du corps de bataille.
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mal armé) d'un coup que lui donna un Italien en passant. Là, elle s'arrêta et dit :
— « Allons, au roi ! »
« On donna haleine aux chevaux, qui étaient bien las, parce qu'ils avaient longuement couru par mauvais chemins et par pays de cailloux.
« Quand les chevaux furent reposés, nous allâmes au roi qu'on voyait de loin. En chemin, nous flmes descendre les varlets pour ramasser les lances et surtout les bour donnasses \ qui étaient bien peintes mais qui ne valaient pas grand'chose, car elles étaient creuses et ne pesaient pas plus que javelines.
« En chemin, nous rencontrâmes des gens de pied du marquis de Mantoue. On en tua quelques-uns ; mais on ne s'amusa pas à les poursuivre au delà de la rivière, parce que, plusieurs fois, nos chevaliers avaient crié, en combattant :
— « Souvenez-vous de Guinegatte ! »
« (C'était une bataille qui avait été perdue, au temps du roi Louis le onzième, en la Picardie, contre le roi des Romains, parce qu'on s'était mis à piller le bagage).
« Aussi il n'y eut rien de pris ni de pillé.
<c Les estradiots n'avaient emmené que S3 bêtes de
1 Lances de tournoi, dont la poignée avait la forme d'une grosse poire allongée. Celles de l'Armeria reale de Turin ne sont pas creuses, comme le dit Commines, mais profondément entaillées, dans le sens de la longueur, par des cannelures qui, en diminuant le poids de l'arme, lui enlèvent toute solidité.
LA JOURNÉE DE FORNOUE (G juillet 149'i). 13.)
somme, les meilleures et les mieux couvertes ; beaucoup de coffres furent perdus, jetés ou volés par nos valets eux-mêmes.
« Nous avions perdu Julien Bourgneuf, capitaine de la Porte du Roi, un gentilhomme des 20 ccus, 9 archers écossais, 20 hommes h cheval de l'avantgarde et 60 ou 80 varlets de sommiers. Pas un des nôtres n'était prisonnier' ; ce qui ne s'était jamais vu encore dans aucune bataille.
« L'ennemi laissa sur la place 3.S00 morts.
« U artillerie des deux côtés ne tua pas dix hommes; elle ne tira pas plus d'un quart d'heure \ car dès que les Italiens eurent été rompus, ils jetèrent leurs lances et s'enfuirent.
« La poursuite dura environ trois quarts d'heure.
c< Ce n'est pas ainsi d'ordinaire que se passent les batailles en Italie, car on y combat escadron par escadron, et l'affaire dure quelquefois toute la journée sans que personne l'ait gagnée.
« Quand tout fut rassemblé auprès du Roi, on vit
' Commincs oublie Mathieu de Bourbon, dont il a raconté, deux pages plus haut, la capture.
2 € L'armée des ennemis qui était en frontière commença \\ tirer une grosse pièce d'artillerie contre l'avant-garde française, qui ne s'émut pas et passa outre. Puis, l'artillerie des Français tira en si bonne sorte qu'elle brisa la pièce qui avait tiré contre l'avant-garde et occit le principal des canonniers et d'au(res gens des ennemis; ce qui les fit un peu reculer. » (Jean Bouchct. Panégyrique de La Trémo'dle) .
encore, en avant du camp italien, grand nombre d'iiommes d'armes et de gens de pied. C'était plus loin qu'il ne semblait et il aurait fallu repasser la rivière, qui grossissait de moment en moment, car il avait plu et tonné toute la journée.
« Les conseillers du roi le dissuadèrent d'attaquer le camp vénitien. Ce fut grand dommage, car on serait entré à Parme sans coup férir et, huit jours après, le duc Ludovic n'aurait plus eu d'autre possession que son château de Milan.
« L'honneur nous restait; or, vu le peu de sens et d'ordre qu'il y avait parmi nous^ tant de bien ne nous était pas dû.
« La nuit venue, les Vénitiens évacuèrent leur camp du Taro et nous allâmes loger à un quart de lieue du champ de bataille * . Le roi descendit dans une pauvre métairie, où l'on trouva grande quantité de blé en gerbes ; toute l'armée en profita.
« On se servit peu de quelques maisonnettes voisines, et chacun s'installa comme il put, à la belle étoile.
« Pour mon compte, je couchai dans une vigne, sans autre avantage et sans manteau, parce que, le matin, j'avais prêté le mien au roi ; mes sommiers étaient trop loin, et il était trop tard pour les envoyer chercher.
1 « Les Français gagnèrent le village de Medesano sur la hauteur, à un mille environ du champ de bataille, et s'y retranchèrent sans aucun ordre et avec assez d'incommodité, la plus grande partie du bagage ayant été enlevée par les eslradiots. • (Guicciardini).