PRISE DU BASTILLON
et, suivi de plus de 120 de ses amis et compagnons *, il commença à gravir, le beau premier, la montagne. »
Les aventuriers français le suivirent.
« M. de Millaut, qui était un homme plus hardi que sage, et M. de la Crotte % commencèrent à escarmoucher avec leurs aventuriers et à escalader la hauteur.
« L'escarmouche fut rude et forte, tellement que tout le demeurant de l'armée, tant Français que Suisses, y vint pour empêcher nos gens d'avoir le dessous.
* « Bayard ne fut jamais ambitieux des hautes charges militaires; de son naturel, il aimait mieux être capitaine et soldat d'aventure, allant à la guerre et s'entbnçant aux dangers où il lui plaisait, que d'être contraint par un commandement important, et gêné de sa liberté de combattre et mener les mains quand il voulait.... Il eut cet heur qu'aucun général d'armée de son temps ne fit voyages, entreprises ou conquêtes, qu'il ne fallût toujours avoir M. de Bayard avec lui. Sans Bayard, la partie était manquée, et toujours ses avis et conseils en guerre étaient suivis plutôt que les autres. L'honneur ainsi ne lui en était que plus grand, car s'il ne commandait pas à l'armée, il commandait au général.
« C'était du reste l'homme du monde qui disait et rencontrait le mieux. Toujours joyeux à la guerre, il causait avec les compagnons de si bonne grâce qu'ils en oubliaient toute fatigue, tout mal et tout danger. Il était de moyenne taille, mais très-belle, fort droite et fort dispote; bon homme de cheval, bon homme de pied. Il était un peu bizarre, haut à la main quand il fallait, et allait du sien. »
D'après ce beau portrait laissé par Brantôme, il ne faut pas s'étonner que Bayard ait été toujours suivi dans ses expéditions par un grand nombre de jeunes gentilshommes, dauphinois ou autres, qui tenaient fi faire avec lui leur apprentissage de la guerre.
2 François de Daillon, seigneur de la Crolte, était le fils de M. du Lude, conseiller et favori de Louis XI.
« — Or, marchands, criait Bayard aux défenseurs de la redoute, défendez-vous avec vos aunes et laissez les piques et les lances, lesquelles vous n'avez accoutumées * ! »
« Français et Génois se mêlèrent de telle sorte qu'ils entrèrent ensemble dans le bastillon, que les Français gagnèrent ainsi d'assaut.
« Il était merveilleux de regarder la fortification et défense dudit bastillon.
« L'avant-garde des aventuriers français' se logea sur la montagne et occupa le bastillon, où elle fit bon guet toute la nuit, avec l'artillerie et les munitions qu'elle y trouva * ».
• Symphorien Champier, Vie de Bayard; 1523.
2 C'est la réserve des avant-postes ; Jeand'Aulon nous apprend qu'elle était commandée par M. de Millaut,
3 II est intéressant de rapprocher ce texte du Loyal Serviteur, de la relalion de Guicciardini. Celui-ci nous montre Cliaumont d'Amboise employant fort à propos son artillerie, et nous donne sur la contreattaque des Génois des détails tactiques fort importants.
« Les Français commençaient à défiler vers la redoute, lorsqu'ils découvrirent un corps d'infanterie génoise qui avait gagné le sommet de la montagne par le revers opposé. La plus grande partie était ensuite descendue du côté de l'attaque et avait occupé une petite éminence située au milieu même de la montagne ; de là elle se présentait de front aux assaillants.
« Cliaumont détacha contre celte infanterie une troupe de gentilshommes soutenus par des aventuriers; mais les Génois, qui étaient supérieurs en nombre et qui avaient l'avantage du terrain, résistèrent avec vigueur. Les Français avaient attaqué la redoute sans en connaître la force, et dans leur mépris pour les artisans et les vilains qui la défendaient, ils avaient négligé les précautions nécessaires; aussi firent-
PlUSt; DU BASTILLON. 173
Cet échec porta dans Gênes la consternation et la terreur. Les riches bourgeois, ceux que les Français appelaient « le peuple gras », parlèrent aussitôt de capitulation ; mais les artisans, le peuple maigre, entraînés parle doge et parles capitaines qu'ils s'étaient donnés, résolurent de tenter un nouvel effort. »
COMBAT DU PROMONTOIRE DE GÈNES (il avril 1507).
« Le lendemain, sur les 3 heures après midi, une alarme se fit dans tout le camp français, tellement que chacun courut aux armes.
« Les 200 gentilshommes, les 400 archers de la garde et les Cent Suisses furent aussitôt armés et réunis autour du roi, avec les princes et les pensionnaires.
« Messire François de Rochechouart sortit hors du logis royal, et vit plusieurs trompettes courant parmi l'ost et sonnant l'alarme à toute force.
« Alors le roi se ht armer ; il ordonna aux archers de sa garde de monter à cheval, puis il envoya hâtivement le capitaine Mercurio avec 100 de ses Albanais
ils une porte considérable. La Palicc fut Mcasé légèrement à la gorge.
< Mais ce n'était pas cette résistance qui pouvait arrêter Chaumont; il fit pointer contre les Génois, qui avaient descendu la montagne, deux pièces de canon qui les prirent en tlanc et les obligèrent h rejoindre le reste de leur troupe, restée sur le sommet. Les Franrais les y suivirent en bon ordre.
t La garnison de la redoute aurait pu tenir contre le canon; mais, craignant qu'un corps français ne se jetât entre la redoute et ceux des leurs qui occupaient la montagne, celte garnison abandonna honteusement la pbice.
• Alors les Génois qui avaient attaque les Français et qui se re-
174 LA GENDARMEHIE DE FRANCE (MD'J-îoO?).
devers la Lanterne, pour savoir ce que c'était, et revenir incontinent.
« Les Albanais, à course de cheval, furent bientôt près des portes de Gênes, dont étaient sortis grand nombre de bourgeois, qui s'étaient portés entre les barrières de la ville et la tour de la Lanterne.
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Fig. 176.
pliaient sur la redoute^ voyant cet asile leur être enlevé, regagnèrent Gênes par des chemins impraticables et à travers des précipices. Il en périt 300 environ. » (Liv. Vil, chap. XVl.)
» 11 y eut de 16 à 18.000 Génois tués », dit Fleurange ! Voilà qui doit nous tenir en garde contre les exagérations de Robcit de la Mark, qu a été un vaillant homme de guerre, mais un historien peu scrupuleux.
COMBAT DL l'ROMONTOIKE DE GÈAHS (27 uviil 1507). l7o
« Ces bourgeois se formèrent en trois grosses routes sur le sommet de la montagne du promontoire.
« A gauche était la grande escouade ' de leurs gens, où pouvaient être 40.000 hommes et plus (G).
« M. de Millaut, qui gardait ie bastillon avec ses aventuriers, et les capitaines suisses, qui tenaient, de notre coté, le revers de la montagne, mirent toutes leurs gens en deux batailles de 6 à 7,000 hommes chacune [M. N.), en laissant entre ces batailles un intervalle de 120 pas environ.
« Dès la veille au soir, le maitre de l'artillerie avait fait monter par ses pionniers, à force de bras et de câbles, six grosses pièces d'artillerie et 30 coulevrines à croc, portées sur chevalets. Huit des canonniers du roi vinrent là, pour tirer les pièces. Quelques-unes furent mises et assises devant le front des deux batailles françaises qui étaient sur la montagne {M. N.).
« Les Génois avaient donné l'alarme sur le quartier de la Lanterne {L), pour y attirer le gros de l'armée royale, pendant qu'ils déployaient toute leur puissance du côté du bastillon et de la montagne du promontoire ; mais les Français se doutèrent du stratagème et le roi y pourvut.
« Armé et monté sur son coursier. Bai-gracieux, qui était moult adroit pour les armes, il sortit de son logis,
' Notons le premier emploi de ce terme, dans un ouvrage français du XVP siècle.
476 LA GENDARMERIE DE FRANCE (i 490-'! 507).
accompagné de plus de 30.000 hommes armés et, sans plus attendre, il marcha tout droit où il pensait qu'était le bruit. Mais quand il vit les Génois couvrir la montagne en 3 ou 4 grosses batailles (G, G', G"), il fit arrêter son armée, et la rangea tout au droit du bastillon.
« Puis, il tint conseil avec ses capitaines pour savoir ce qu'il y avait à faire. Comme il était près de S heures du soir, plusieurs déconseillaient la bataille, mais le roi la voulait.
« — Bah ! disait-il, nous avons encore deux bonnes « heures de soleil. Je vois mon armée joyeuse et déli- « bérée de combattre, mes gens de là haut sont tout « prêts à en venir aux mains, tandis que les vilains se « tiennent serrés et en crainte. Je suis sûr qu'ils tour- « neront le dos aussitôt qu'on les chargera un peu « vivement. J'en sais quelque chose, moi qui ai vu, « en mêlée S deux grosses routes de Génois être dé- « faites par une poignée de Français. »
Ayant ainsi parlé, le roi appela Mercurio et lui dit :
— « Montez à cheval avec tous vos Albanais et faites « une légère escarmouche sur celle des 3 batailles gé- « noises que vous voyez au plus près du bastillon. « Laissez, au derrière de la montagne, quelqu'embûche « de vos gens, les uns à pied, les autres à cheval, pour « vous secourir s'il en était besoin. Après l'escarmou- « che, vous feindrez de vous retirer pour attirer les
* A Rapallo.
COMBAT nu PROMOiNTOIUK DE GÈNES. 177
c< Génois jusqu'à votre embûche ; là, vous leur donjierez « quelque venue. Pendant ce temps, je ferai gravir la c< montai^-ne à grosse puissance de gens de pied et « d'hommes d'armes, pour soutenir nos gens d'en haut, « et pour engager la bataille.
« Cela dit, messire Mercurio, avec ses 100 Albanais tous bien montés et ayant en main leurs banderoles ', se mit à gravir le chemin qui conduisait au bastilloii . Plusieurs cavaliers français ou italiens l'accompagnèrent; parmi eux, était le marquis de Mantoue, monté et armé à l'albanaise, avec François de Maugiron et un grand nombre d'autres.
« Le roi porta en avant 3.000 Suisses {S) (après avoir fait chevaliers trois de leurs capitaines) et 6.000 gens de pied français (F). Cette infanterie, trouvant trop long le chemin que suivait la cavalerie, se mit à monter tout au droit du bastillon et à grimper comme écureuils.
« Le roi, regardant ses gens marcher ainsi allègrement et toute son armée délibérée, allait de lieu en lieu, avec face joyeuse et manière assurée, l'éjDée à la main, pour faire tenir chacun en son ordre.
« Là sonnaient trompettes et gros tambourins des Suisses à toutes mains. Les princes et les pensionnaires* {B), avec tous les hommes d'armes la lance sur
' La longue javeline ou demi-lance poiianl une tlanimo au-dessous du Ici-; c'est absolument la lance madmie. (Fig. 173, pnge 15.^.)
2 Le duc Charles de Bourbon, Antoine de Lorraine duc de Calabrc, François d'Orlrans duc de Longueville, Joan Sluart d'Aubigny duc d'Albanie. Alphonse d'Esté duc de Ferrarc, Charles de Clèves com!c de 11. 12
178 LA GEiNDARMKKIE DE FHA.NGK (1499-1507).
la cuisse (C), entouraient le roi. Tristan de Sallazar, archevêque de Sens, armé de toutes pièces, monté sur un bon coursier, une grosse javeline au poing, disait :
— « Puisque le roi est là en personne, tous ceux des « siens qui ont pouvoir de le défendre doivent se « trouver en armes auprès de lui*. »
L'archevêque était suivi de 20 cavaliers le harnais au dos.
Les Génois qui étaient en bataille sur le sommet de
F. ]Veiss.
Fig. 179.
la montagne, en voyant les Français et les Suisses
Nevcrs, Jean Guillermc marquis de Monlferral, le comlc de Vendôme, Guy de Laval, le comte de Penlhièvre, le prince de Talmont, Jacques de Bourbon comte de Uoussillon, le seigneur Jean Jourdan, mcssire Germain de Bonnevai, mcssire Méry de Rochccliouart et plusieurs autres seigneurs de France et de Bretagne. (Jean d'Anton.)
^ Cet archevêque était un digne émule de Guérin, évéque de Senlis, qui fut l'ordonnateur de la bataille de Bouvines. (Tome I, pages 245 et suiv.)
COMBAT DU PHOMOISTOIKK DK GÈNES. 179
monter de tous côtés et marcher droit à eux, s'ébranlaient déjà pour charger les premiers assaillants, lorsque messire Mercurio, après avoir laissé en embuscade une partie de ses gens, sortit tout à coup de derrière un pli de terrain, et engagea l'escarmouche, à la vue du roi et de l'armée.
Les Génois le reçurent à coups de trait et d'iiacquebute; quelques-uns même quittèrent leurs rangs pour charger les Albanais, piques basses.
Mais alors, ceux-ci tournèrent bride, et, piquant, du bout l'erré de leurs javelines, leurs chevaux, faits et duits aux escarmouches de montagne, ils « retournèrent battant », jusqu'à leur réserve, qui tint longuement l'escarmouche.
6 Génois furent tués; il y eut 2 Albanais de blessés et un mort.
« Les Suisses, demeurés en bas avec le roi (S'), voyant amont commencer l'escarmouche, se mirent tous à genoux et baisèrent la terre. Ils restèrent agenouillés, les bras croisés, tant qu'elle dura.
« Cependant les deux batailles de gens de pied, envoyées par le roi, gravissaient la montagne et s'approchaient des Génois.
« Quand le capitaine Mercurio vit ce renfort à bonne distance, il poussa une dernière charge contre les Génois de la plus prochaine bataille, puis il ht mine de se retirer avec ses chevau-légers.
180 LA GENDARMERIE DE FRANCE (I W9-l.){)7i.
« Aussitôt la brigade ' ennemie quitta le sommet de la montagne pour poursuivre les Albanais ; les autres les suivirent à la course, et tous taisaient grandes huées et cris horribles :
— « Accarne ! Accarne ' !
« On n'aurait pas entendu le tonnerre à une demilieue, tant était grand le bruit que taisaient les Génois en poursuivant les Albanais. .
« Mais tout soudainement, lorsque lesdits Génois furent assez près, on déchargea au milieu d'eux deux grosses pièces d'artillerie («); nos gens, sortant de leur embuscade (i?), se joignirent aux deux batailles de Suisses et de piétons français {F S)\ les Albanais {A) firent volte-face pour se rallier aux chevau-légers français ou italiens du marquis de Mantoue et du sire de Maugiron.
« Tous ensemble, cavalerie et intanterie, donnèrent si rudement sur la première bataille génoise qu'elle tourna le dos. La seconde bataille, qui la suivait pour la secourir, prit peur en voyant les fuyards venir à elle, et, à leurs dos, les Français qui les tuaient à grands monceaux. Le doge Paolo (de Novi), chef de l'armée, et Jacobus Corsus de Pise, ne réussirent pas à tenir leurs gens en ordre ni à les rallier; tout s'enfuit.
t Ce mot a aujourd'hui encore la même signiticalion qu'en 1507, * Accarnare sicinitic en italien, entrer dans la chair