‹ Les batailles d'autrefois (volume 2)Chapitre 74 sur 152 · TRAHISON DU CONNÉTABLE · texte numérisé non relu

TRAHISON DU CONNÉTABLE

Comme Charles le Téméraire après Héricourt , François P'' se persuada qu'il serait plus habile ou plus heureux que ses lieutenants.

Il avait chargé l'amiral Bonnivet, son favori, de conduire en Piémont une nouvelle armée de 40.000 hommes, et il s'apprêtait à passer les Alpes pour prendre le commandement de cette armée, lorsqu'il fut arrêté par une triple invasion de son royaume et par la trahison de son cousin Charles de Bourbon.

Ce prince avait osé offrir son épée de connétable à

de nolie France ne trouvent guère grand cas de rinfantcric de France d'abord ; car la plupart n'était composée que de marauts, bélitrcs, mal armés, mal ccmplexionnés, faicts-néants, pilleurs et mangeurs de peuple. On les appela successivement brigands, francs- archers ou seulement archers, soudoijers, ■pillards, rustres, laquais, inètons, aventuriers de guerre. Or, depuis, tous ces noms se sont perdus et se sont converlis en ce beau nom de soldat, à cause de la solde qu'ils tirent. Les Espagnols et Italiens nous les ont mis en usage, encore que quelquefois les Italiens les appellent fantassins; mais l'Espagnol use toujours de ce mot soldados, qui est le |)lus beau nom de tous ceux qu'on peut imposer aux gens de pied, et cela, n'en déplaise aux Latins avec leurs mots milites et pedites, qui sent l'orl sots et laids auprès de celui de soldats ! »

1 « Le roi reçoit froidement M. de Lautrcc; celui-ci lui dit que, s'il a perdu Milan, c'est parce qu'on ne lui a pas envoyé les 300.000 écus qu'on lui avait promis. Semblancay, général des iinances, est appelé; il s'excuse sur madame Louise de Savoie qui les avait pris. Le roi s'en courrouce aigrement à sa mère, qui accuse Semblancay, lui fait députer des commissaires et le fait pendre injustement. » {Mémoires de Tacanncs .

TUAlllSON DU CUiNNliTAULI-: (lo£3). 305

Charles-Quint pour l'aider à conquérir et démembrer la France !

La campagne de 1523 fut un mélange de succès et de revers.

Les Anglais, qui avaient échoué, l'année précédente.

Fig. 199.

au siège d'Hesdin', se joignirent à l'armée impériale

'■ Henry VIII, qui s'intitulait encore roi de France et d'Angleterre, avait déclaré la guerre à François I"' le 29 mai 1522; une tloLie anglaise avait pris Morlaix (4 juillet) et débarqué à Calais l'amiral Surrey. Celui-ci avait opéré sa jonction avec l'armée impériale des Pays-Bas et mis le siège devant Hesdin. Le duc de Vendôme, sans s'exposer aux 11. 20

306 CHARLES-QUIiNT.

du comte de Buren pour forcer, à Braj', le passage de la Somme, et les coalisés marchèrent sur Paris par Roie et Montdidier.

En même temps, le comte Guillaume de Furstemberg entrait en Champagne par le plateau de Langres avec 12.000 lansquenets, et une armée de 25.000 Espagnols mettait le siège devant Bayonne.

A la fin d'octobre, « 6.000 chevaux et 28.000 hommes de pied anglais ou flamands, ayant bonne quantité d'artillerie, » campaient sur l'Oise à onze lieues de Paris.

Si le connétable de Bourbon avait tenu la promesse qu'il avait faite à l'Empereur de rejoindre Guillaume de Furstemberg à la tète de toute la noblesse du Bourbonnais ; si cette seconde armée d'invasion avait marché sur Paris par la vallée de la Marne, pendant que les Anglais remontaient l'Oise, la capitale du royaume, dégarnie de troupes, serait tombée au pouvoir de l'ennemi.

Mais la noblesse du Bourbonnais resta fidèle à la patrie française ; le connétable ne trouva parmi ses gentilshommes qu'un seul complice, et lui-même dut s'enfuir en Allemagne sous des habits de laquais.

Les 12.000 lansquenets de la haute Marne, réduits à leurs propres forces, ne tinrent pas contre la gendarmerie d'ordonnance et contre les gentilshommes de

chances incertaines d'une bataille, harcela l'armée assiégeante, enleva ses convois, détruisit ses approvisionnements et obligea les deux corps ennemis à lever le siège et à regagner leurs points de départ.

TRAlIISOiN DU COiNNÉTAlJLE (1523). 307

l'arrière-ban, réunis à Chaumoiit i^ar le duc de Guise Claude de Lorraine et par le seigneur d'Orval gouverneur de Champagne.

La cavalerie française suivit les lansquenets pas à à pas, coupant les vivres, enlevant les traînards, attaquant les détachements isolés.

Furstemberg fut obligé de s'en retourner comme il était venu ; mais le duc de Guise l'atteignit à Neufchâtel, au passage de la Meuse, et mit son arrière-garde en pleine déroute.

« Les dames de Lorraine et de Guise, qui étaient aux fenêtres du château de Neufchâtel, en eurent le passe- temps ' . »

Restait l'armée anglaise de l'Oise.

Le vieux Louis de la Trémoïlle ^ réunit dans Saint- Quentin « SOO hommes d'armes des garnisons de Picardie et 10.000 gens du pays qui n'avaient jamais vu la guerre et qui ne faisaient que saillir de la charrue. »

Il vint résolument, avec ces conscrits, prendre position à Corbie, sur les derrières de l'armée ennemie, pendant que le duc de Vendôme, accouru de Lyon en toute hâte, conduisait à Paris 400 hommes d'armes de Champagne et de Bourgogne.

<K Le duc de Suffolk et le comte de Buren, sachant la retraite de Furstemberg et craignant que M. de La

' Mai tin du Bellay.

"^ 11 avait soixantc-lrois ans.

308 CUAULES-QUIiNT.

Trémoïlle vînt d'une part pendant que M. de Vendôme viendrait de l'autre, et que, par ce moyen, leur armée fut affamée, délibérèrent de faire leur retraite et de repasser la Somme » '.

Les premiers froids^ et le manque de vivres avaient cruellement éprouvé les Anglais ; cette nouvelle tentative les dégoûta pour longtemps du voyage de France.

« Ils prirent, en s'en allant, Beaurevoir et Bohain ; mais Beaurevoir fut incontinent repris par Pont-de- Rémy, et Bohain par La Trémoïlle, bien que les ennemis ne fussent pas à plus de 6 lieues des Français; par quoi il ne demeura pas aux Anglais une seule place dans les terres du roi, où ils avaient perdu cependant un grand nombre de leurs gens ^ »

Lautrec défendit si bravement Bayonne que les Espagnols en levèrent le siège; mais ceux-ci, en retournant en Castille, enlevèrent Fontarabie qui n'avait plus Jacques du Lude pour gouverneur.

L'AMIRAL BOMIVET.

Le successeur de Lautrec à l'armée d'Italie, Guillaume Gouffler seigneur de Bonnivet, amiral de France \ ne fut pas plus heureux que son devancier.

Il descendit sans encombre en Piémont à la tète de

' 31artia du Bellay.

2 « C'était vers la Toussaint, environ dix ou douze jours après la Saint-Martin que les blés gelèrent presque universellement par tout le royaume de France. • (Martin du Bellay).

5 Jean Bouchot, Panégyrique de La Trémoïlle.

■i « 11 avait iait son apprentissage aux armées et guerres d'Italie

L'AMIRAL BONMVET (io23). 309

1.800 lances, 10.000 Suisses, 6.000 lansquenets, 12.000 piétons français ou gascons, 3.000 Italiens, et passa le Tessin au-dessus de Vigevano, sans que Prosper Colonna ait pu l'en empêcher.

S'il avait marché rapidement sur Milan, dont le château était tenu par une garnison française et dont les faubourgs n'étaient pas fortifiés, il eût, dès le début des opérations, assuré le succès de la campagne en s'emparant de la capitale du duché, car l'armée confédérée, qui s'y était concentrée, s'apprêtait à se retirer sur Côme si les Français venaient du côté de Pavie ou sur Pavie, s'ils venaient du côté de Côme.

Mais l'amiral avait, comme Lautrec, la prétention d'être un tacticien prudent qui voulait réagir contre la furia franccse, « seule cause, disait-il, de tous nos revers en Italie. » Il perdit huit jours à aller du Tessin à Milan, et, au lieu de tenter un coup de main, il prépara un siège en règle (14 septembre).

Il traça, selon les règles enseignées par Pedro Navarro, un vaste camp retranché, qui s'étendait, au sud et à une portée de canon de Milan, entre l'abbaye de Chiaravalle et la route de Pavie; il coupa les eaux qui alimentaient la ville, brûla les moulins, envoya un détachement ravitailler le château de Crémone réduit à 8 défenseurs, fit, au sud-est, occuper Lodi, et compléta.

sous M. le grand-maître Chaumont, où il fut toujours en bonne réputation ; et, pour ce, le roi le prit en grande amitié. II était de fort genli et subtil esprit et très habile, fort bien disant, fort beau et agréable. - (Brantôme).

au nord-est, le blocus de Milan en envoyant Frédéric de Bozzolo s'établir sur la route de Côme.

Dès qu'il s'agissait d'une guerre de temporisation et de prudence, Prosper Colonna reprenait tous ses avantages.

Pour se procurer des vivres, il fit faire des pointes hardies par Jean de Médicis, redevenu l'ennemi des Français après avoir été leur allié dans la précédente campagne; il fortifia les faubourgs, bloqua étroitement la garnison du château et lui opposa les arquebusiers espagnols.

Il envoya Antonio de Leyva cà Pavie, le marquis de Mantoue à Pontedecimo, et il appela au secours de Milan le vice-roi de Naples, Charles de Lannoy, et l'armée vénitienne.

La Seigneurie de Venise s'était, cette fois, déclarée contre la France.

Le même hiver précoce qui avait fait reculer l'invasion anglaise, la rareté des vivres et l'oisiveté amenèrent bientôt le découragement dans le camp de l'amiral. Les Suisses, faisant entendre leurs murmures accoutumés, demandaient une haute paie pour faire le service de la tranchée, et parlaient encore de s'en retourner dans leur pays si on ne les menait pas au combat.

Bonnivet, pour ne pas imiter Lautrec en livrant la bataille qu'on prétendait lui imposer, leva brusquement le siège et repassa le Tessin, afin de se concentrer à

L'AMIRAL RONNIVET (-1524). 311

Abbiate-Grasso. Là, croyant que le froid ci les neiges interrompraient les hostilités, il licencia l'infanterie du Dauphiné et du Languedoc, et attendit les renforts Suisses ou Grisons qui devaient lui venir par Ivrée et Bergame.

Le connétable de Bourbon et le marquis de Pescaire mirent à profit tant d'hésitations et de fautes tactiques. Prosper Colonna étant mort, le 30 décembre 1523, après avoir eu deux fois l'honneur de faire reculer les Français sans leur livrer bataille, ses quatre successeurs remplacèrent sa temporisation par une activité fiévreuse.

Le vice-roi de Naples et le marquis de Pescaire à la tête des Espagnols, le connétable de Bourbon venu d'Allemagne avec 12.000 lansquenets, et le ducd'Urbin chef de l'armée vénitienne, opérèrent leur jonction à Binasco dans les derniers jours de février 1S24.

Le 2 mars, ils franchirent le Tessin sur 3 ponts, près de Pavie, en laissant à la garde de Milan François Sforza et Jean de Médicis.

Bayard, détaché à Rebecco\ faillit être enlevé par Pescaire dans une surprise de nuit {camisade), et il eut grand'peine à regagner le camp de l'amiral \

L'armée française, ayant des forces trop inférieures

1 Sur le Naviglio-Grande, au N.-O. d'Abbiate-Grasso, à moitié chemin de Buffalora.

- " Le vice-roi de Naples eut avertissement comme le capitaine Bayard avec sa compagnie de 100 hommes d'armes, les seigneurs de Mézières et de Sainte-Mesmes ayant chacun 50 hommes d'armes, et le seigneur

342 CIIARLES-QUINT.

pour attendre le choc, opéra sa retraite. Elle quitta, dans le meilleur ordre, le camp d'Abbiate-Grasso pour se diriger vers Mortara et Novare, où Bonnivet espérait être rejoint par les Suisses qui campaient devant Ivrée.

L'armée confédérée se mit à la poursuite des Français et vint occuper une forte position retranchée à Biandra, entre Verceil et Novare.

A peine Bonnivet avait-il quitté Abbiate-Grasso que le renfort de 5.000 Grisons que le roi lui avait promis paraissait aux environs de Bergame. Mais Jean de Médicis conduisit au-devant d'eux la garnison de Milan et les obligea à rebrousser chemin; ensuite, il vint donner l'assaut à Abbiate-Grasso, qui, placée sur le

de Lorgcs avec les gens de pied français dont il était colonel, étaient logés à Rcbccco, assez loin de notre camp et en un lieu mal aisé pour y être secouru. Il délibéra de leur donner une camisade et de les faire surprendre en leurs logis. A cet effet, il dépêcha le marquis de Pescaire avec l'infanterie espagnole et le seigneur Jean de Médicis avec bon nombre de gens de cheval ; et, comme c'était de nuit que devait se faire l'exécution, il fit prendre à chacun une chemise blanche par-dessus ses armes pour mieux se reconnaître.

« Pescaire et Médicis firent si bonne diligence qu'ils arrivèrent deux heures avant le jour sur notre guet, qui ne se trouva pas suffisant pour soutenir leur effort, et ils le renversèrent dedans Rebecco. De sorte que Bayard et les autres capitaines virent leur guet renversé sur leurs bras aussitôt qu'ils eurent l'alarme. Bayard, encore qu'il fût malade ayant prismédccine, monta aussitôt à cheval; il trouva près de lui le seigneur de Lorges, et tous deux, avec ce qu'ils purent promptement assembler de soldats, soutinrent l'effort des ennemis, pendant que le reste se mettait ensemble pour se retirer vers le camp d'Abbiate-Grasso. En

L'AMIRAL BONNIVET (l.'iîî'i). 313

grand canal, interceptait les convois venant du lac Majeur.

La situation des Français était des plus critiques ; cependant l'arrivée des 8.000 Suisses campés sur la rive droite de la Sésia devait permettre à l'amiral de mettre fln à cette retraite pénible, ou, au moins, de faire fuite de loup (comme disait Bayard) en assaillant brusquement l'avant-garde ennemie.

Bonnivet, général malhabile et ignorant, était un brave chevalier ; il voulut réparer par un coup d'auda«;e toutes ses fautes de la campagne, et il envoya aux Suisses un pressant message pour les prier de le rejoindre.

Vaine prière ! les Suisses répondirent : — « Qu'il leur suffisait de retirer ceux de leurs com- « pagnons qui étaient encore avec l'amiral, attendu que « le roi de France leur avait promis qu'ils trouveraient, « à leur descente à Ivrée, le duc Claude de Longueville « avec 400 hommes d'armes pour les accompagner, « mais que le roi de France avait manqué à sa pro- « messe et qu'ils n'avaient rien trouvé. »

« Alors les Suisses du camp français, sachant leurs compagnons sur le bord de l'eau, se mirent pour la

chemin, ils rencontrèrent monsieur l'amiral qui marchai l avec l'armée au-devant d'eux pour les secourir. Nous y perdîmes peu d'hommes, mais tout le bagage y demeura. » (Martin du Bellay).

plupart à vau-de-route, pour rejoindre les nouveaux venus ^ . »

C'était pis encore qu'à Novare !

MORT DE BATARD (30 oviil Vm).

L'élite de la gendarmerie de France fut victime de l'incapacité du général en chef et du mauvais service des mercenaires étrangers.

« Les confédérés marchaient en belles batailles après les Français. Le vice-roi avait déhmidé^ 1.000 ou 1.200 chevau-légers et 7 ou 800 arquebusiers espagnols, pour entamer l'escarmouche et amuser notre armée, pendant qu'il arriverait avec la grosse troupe.

« Mais Bayard et Vendenesse, le petit lion an fjmud cœur, se tenaient à l'arrière-garde avec quelque nombre de gens d'armes, montrant aux éclaireurs ennemis un visage si assuré qu'ils les faisaient demeurer tout coi ; et menu et souvent les rembarraient sur leurs batailles.

« Cependant l'ennemi posta aux deux côtés du grand chemin de grosses hacquebutes à croc dont il tira plusieurs coups; de l'un, fut tué le gentil seigneur de Vendenesse.

« Le bon chevalier, assuré comme s'il eût été dans sa maison, faisait marcher les gens d'armes et se reti-

< Martin du Bellay.

* Détaché du gros de son armée.

MORT DR BAVARD (30 ovril i;i2'i).

31 fj

raii le beau pas, toujours le visage tourné aux ennemis et l'épée au poing, leur donnant, h lui seul, plus do crainte qu'un cent d'autres.

« Mais, comme Dieu le voulut permettre, fut tiré un coup de grosse arquebuse, dont la pierre le vint frapper

Fig. 200.

au travers des reins cl lui rompit tout le gros os de l'échiné.

« Quand il sentit le coup, il se prit à crier :

— « Jésus ! »

Et puis dit :

— « Hélas! mon Dieu, je suis mort! »

« Il prit son épée par la poignée et baisa la croisée en signe de la croix ; il devint incontinent tout blême, comme perdant ses esprits, et cuyda tomber. Mais il eut encore le cœur de prendre l'arçon de sa selle, et demeura en cet état jusqu'à ce qu'un jeune gentilhomme, son maître d'hôtel, l'aida à descendre et le mit sous un arbre. »

Devant cet arbre, les vaillants capitaines espagnols défilèrent, l'un après l'autre, pour saluer le héros mourant.

— X Plût à Dieu! gentil seigneur de Bayard, lui dit « le marquis de Pescaire, qu'il m'en eût coûté une « quarte de mon sang et que je vous tinsse en santé « mon prisonnier! Car, depuis que j'ai connaissance « des armes, je n'ai entendu parler d'un chevalier « qui, en vertu vous ait approché ! »

S'il faut en croire Martin du Bellay, le chevalier sans peur et sans reproche résuma toute sa vie d'honneur et de dévouement dans ses dernières paroles; il dit à Charles de Bourbon :

— « J'ai pitié de vous, monsieur, de vous voir servir « contre votre prince, votre imtrie et votre serment ! »

Ainsi, — Bayard mourant l'affirme, — la Vainc doit primer toutes les ambitions et faire oublier toutes les rancunes : c'est le devoir du soldat, et Vef^pnt chevaleresque a survécu à Bayard et à Vendenesse pour demeurer la sauvegarde de l'honneur militaire *.

La campagne d'Italie était terminée pour les Français. L'amiral Bonnivet, gravement blessé, laissa le commandement au comte de Saint-Pol ; l'armée attei-

' « Cette magnanime génération des Bayard, des La Trémoïllc, des La Palice, des Louis d'Ars finit la chevalerie, mais la chevalerie ne pouvait plus noblement finir. L'antique idéal des romans n'avait jamais été approclié de si près par la réalité qu'au moment de s'éteindre. Le patriotisme et la discipline avaient régularisé, sans l'étouffer, l'esprit chevaleresque. » (Henri Martin; 4* partie, livre XLVII).

PREMIER SIÈGE DE MARSEILLE (auiU loiij. 317

g'iiit Ivrée sans encombre et rentra en Dauphiné par le pas de Suze ' .

Les Suisses abandonnèrent les quinze pièces de grosse artillerie qui leur avaient été confiées, et retournèrent dans leur pays par la vallée d'Aoste.

Le château de Crémone, Novare, Alexandrie et Lodi ouvrirent leurs portes aux Espagnols.

L'Italie avait, une fois de plus, changé de maître.

PREMIER SIÈGE DE MARSEILLE (août15ii).

Charles de Bourbon trouva l'occasion favorable pour envahir la Provence et commencer la conquête du royaume éphémère que l'Empereur lui avait promis en récompense de sa trahison.

A la tête d'une armée de 15.000 hommes de pied, de 2.000 chevaux et de 18 pièces d'artillerie, il suivit, de Gènes à Nice, la route de la Cunuchc^ franchit le Yar le 7 juillet 1324, et arriva, en 5 semaines, à Aix, par Antibes, Grasse, Fréjus, Draguignan et Brignoles, sans que le maréchal de La Palice, gouverneur de la Provence, ait pu lui disputer une seule de ces villes, mal protégées par dos murailles en ruines.

1 « Entre Suzc et Briançon, Saint-Pol trouva le duc Claude de Longueville qui venait à son secours avec 400 hommes d'armes ; c'était trop tard : en arrivant quinze jours plus tôt, ces 400 lances se tussent jointes avec les Suisses nouvellement venus, lesdits Suisses eussent combattu, et tout eût été changé. Finalement, nous envoyons du secours, mais mal à propos, quand l'occasion est faillie, et nous taisons dépense inutile; au moins l'ai-je vu souvent advenir de mon temps. • (^Martin du Bellay.)

3i8 CHARLES-QUINT.

Bourbon voulait passer le Rhône à Avignon, soulever la noblesse d'Auvergne et marcher sur Lj-on, dont il avait rêvé de faire la capitale de son royaume de Provence.

Mais le marquis de Pescaire ', qu'on lui avait imposé comme surveillant plutôt que comme lieutenant, lui déclara que l'Empereur désirait, à l'exemple du roi d'Angleterre, avoir un port de débarquement sur les côtes de France, et qu'il avait donné l'ordre d'entreprendre le siège de Marseille (19 août).

— « Ce ne sera qu'un mince retard, répondit Bour- « bon; trois coups de canon étonneront si fort les Mar- « seillais, qu'ils viendront, la hart au col, nous ap- « porter les clefs de la ville ! »

« Marseille n'était pas remparée ; elle était peu flanquée et dépourvue d'hommes et de munitions.

« Mais le roi, averti du chemin que prenait Bourbon, dépêcha le capitaine romain Renzo de Céri % homme fort

1 « Il s'était fait déclarer capitaine général de l'armée de l'Empereur pour ne pas obéir à un traître. » (Guicciardini )

Ce sentiment de réprobation était partagé par toute la noblesse espagnole. « L'Empereur ayant demandé au marquis de Vilenna à recevoir en son logis le prince de Bourbon, le marquis répondit « qu'il y I consentait, mais que l'Empereur ne trouverait pas mauvais s'il mettait t ensuite le feu à sa maison, car il ne voulait pas qu'on accusât cette mai - « son d'avoir servi de retraite à un traître et infidèle à son roy. » (Bran- ■t tome.)

••i « Dans Marseille s'était aussi jeté le seigneur Renzo de Céri, gentilhomme romain de grande maison, beau et vaillant, qui s'était sauvé de la déroule de l'amiral Bonnivet et qui avait ramené delà

PREMIER SIÈGE DE MARSEILLE (i5»i). 319

expert au fait des armes, et Philippe Chabot, seigneur de Brion, avec 200 hommes d'armes et 3.000 hommes de pied, pour se mettre dans Marseille.

« Arrivés-là, ils firent telle diligence de remparer et construire plates-formes, qu'en peu de jours, avec l'aide tant des soldats que des citadins de la ville, ils mirent la place en état de donner honte à leurs ennemis ' . »

Comme à Padoue en 1S09, on construisit en arrière de la muraille romaine un retranchement intérieur, qu'on nomma le Rempart des dames parce que toutes les femmes de la ville, sans distinction de caste, y avaient travaillé.

Le bombardement commença le 7 sex^tembre; les canonniers marseillais y répondirent si vigoureusement, qu'un boulet, trouant la tente du marquis de Pescaire, tua son aumônier et deux de ses gentilshommes.

les monts 3.000 bons vieux routiers de guerre. Aussi M. de Bourbon ne craignait rien tant que ledit Renzo et ses compagnons; témoin le refrain de la vieille chanson des advcnturiers de guerre de i 324 :

" Quand Bourbon vint à Marseille,

« 11 dit à ses gens .

'< Vrai Dieu ! quel capitaine

•■ Trouverons nous dedans ?

" Il ne m'en chaut d'un blanc

« D'homme qui soit en France,

« Mais que ne soit dedans

« Le capitaine Rance ! »

(Brantôme

Martin du BcUav,

Pescaire envoya le boulet à Bourbon avec ce billet ironique :

— « Voilà les clefs de Marseille, que les citadins <.< ét-))incs vous envoient ! »

En même temps, on annonçait au futur roi de Provence que François P'" s'avançait en personne à la tête d'une armée de secours.

L'artillerie impériale avait ouvert une brèche et Bourbon voulait qu'on donnât l'assaut, mais Pescaire exigea que la brèche fut reconnue. Des sept Espagnols qu'il y envoya, quatre furent tués ; les trois autres, plus ou moins blessés, revinrent en disant qu'il y avait en arrière de l'ouverture un fossé et uii roniiari <lc Urrc: bien garnis d'artillerie et d'arquebusiers.

— « Tous voyez, dit Pescaire aux capitaines impéc< riaux, que les Marseillais tiennent table ouverte, « puisqu'il suftit de se rendre à la brèche pour aller « souper en paradis. Pour mon compte, je n'en suis pas « si pressé, et je m'en vais. »

Pescaire quitta le camp et tous les Espagnols le suivirent. Bourbon, réduit à ses lansquenets, fut forcé de lever le siège et de rentrer en Italie par Toulon.

L'armée française s'était concentrée à Avignon.

d.SOO hommes d'armes, 14.000 Suisses, 6.000 lansquenets, 10.000 piétons français ou italiens, répartis en 3 corps, passèrent la Durance au-dessus de Cavaillon.

Le maréchal de la Palice, commandant l'avant-garde,

LA REPRISE DU MILANAIS (VôU-Voio). 321

devança avec 500 chevaux le maréchal Anne de Montmorency qui conduisait l'infanterie, et il atteignit aux environs de Toulon « la queue des ennemis.

« Il défît bon nombre d'hommes et gagna un Ibrt grand butin, car chacun, pour se sauver, laissait son bagage derrière, et les soldats de Bourbon, n'ayant plus la force de porter leurs armes, les jetaient par les chemins.

« Montmorency les suivit avec de bonnes troupes jusque par delà de Toulon, ne leur donnant pas loisir de reprendre haleine.

« Les Impériaux, sans s'amuser à poursuivre les paysans qui les inquiétaient dans leur route, arrivèrent à Monaco, le 15 octobre, en côtoyant la mer» '.

Bourbon embarqua sa grosse artillerie pour la mener à Gênes, « et fit mettre la menue par pièces pour la porter à dos de mulet, parce que les chemins de sa retraite étaient presque impossibles pour y conduire charroi ^ »

LA REPRISE DU MILANAIS (loâi-IS^S).

Le roi s'était arrêté à Aix avec la bataille et l'arrièregarde.

Il réunit en grand conseil les princes et les capitaines qui l'avaient accompagné* et leur déclara son intention d'entrer immédiatement en Italie.

' iMarlia du Bellay.

'^ Guicciardini, liv. XV, chap. xxiv.

"> « Le roi Henry II de Navarre, le duc d"Aleii(;oii, le comte de Saiul-

Mi CllARLI'S-OL'LNT.

Il avait pour cela, disait-il, trois puissantes raisons : - « La première, c'est qu'il avait grosse armée d'Ita- << liens et d'aventuriers de France, qui avaient déjà fort « endommagé son royaume et qui en parachèveraient « la ruine si on les retenait. Par quoi, il était nécessaire « de les envoyer ailleurs ; ce qu'on pourrait honnête- « ment faire en les menant guerroyer en Italie ;

« La seconde, que son armée était en bon ordre et « prête à marcher ;

c< La troisième, que ses gens d'armes avaient bon c vouloir d'y aller pourvu que le roi fût du voyage, et « qu'aussi sa présence croîtrait le cœur et courage de « sa gendarmerie. »

Le souvenir de Marignan exaltait le roi chevalier.

Précédé d'une forte avant-garde conduite par La Palice, il franchit le Pas de Suze « et marcha droit à Milan, sans nulle part s'arrêter. » Il voulait y devancer l'armée impériale, qui se dirigeait, à marches forcées, des Alpes liguriennes sur Pavie, par le Montferrat.

Pol, le duc d'Albanie (Sluart d'Aubigny), le duc Claude de Longueville, les marécliaux Ghabannes de La Palice, Foix-Lescun et Anne de Monlmorency, le grand maître de France Réni^ bâtard de Savoie, l'amiral Bonnivet, du conseil duquel le roi s'inspirait plus que de nul autre: messire Louis de La Tremoïlle, le marquis Michel Antoine de Saluées, le comte François de Vaudcmont, M. de Lorraine son frère, colonel de 3.000 lansquenets, Suffolk Rose blanche, avec pareille charge, Renzo de Ceri, Chabot de Brion, Galéas de San Séverino grand écuyer de France, le capitaine Louis d'Ars'et plusieurs autres gros personnages qu'il serait de trop longue déduction à nommer. » (Martin du Bellay.)

LA RI'.PIUSH IJI MII,Ai\AIS (loii-loio). 3:^3

Le vice-roi de Naples, Jean de Lannoy, laissant Antonio de Leyva à Pavie avec 1.200 Espagnols et 6.000 lansquenets, entra à Milan le jour môme où les Français atteignaient Vigevano. Il trouva les remparts et les bastions ruinés et les citadins peu désireux de soutenir un nouveau siège. Aussi, quand le marquis de Saluées et LaTrémoille se présentèrent devant Milan a la porte de Verceil, Lannoy en sortit par la porte de Rome (26 octobre) '.

Avant de faire son entrée dans la capitale de la Lombardie, François P'' voulut prendre Pavie.

Il vint établir son camp devant cette ville, le 28 octobre 1524.

Dns-rpUpf (hi lombcnu de Frnnrnis I.

Fig. 201.

« Il logea le maréchal do Chabannes, avec l'avant-

' « Si le roi cùL poussé vivemciiL après l'armée imjx'Tiale, la victoire

324 CHAKLES-QliLM.

garde, vers le château, du côté du Tessin ; lui-même s'établit, avec la bataille, à l'abbaye de San Lanfano, assez près de la ville ; puis il envoya le maréchal de Montmorency, avec 3.000 lansquenets, 2.000 Italiens, 1.000 Corses et 200 hommes d'armes, passer le Tessin et se loger dans le faubourg de l'Ile Saint-Antoine.

« Pour gagner ce faubourg. Montmorency fut con traint de battre une tour qui était sur le pont. L'ayant gagnée, il la fit remparer et garder, après avoir pendu ceux qu'il trouva dedans pour avoir été si oalrayeux de vouloir ijardcr un tel poulailler à t encontre dune armée française.

« Les logements pris, le roi fit faire les a]3proches et mettre son artillerie en batterie; laquelle, après quelques journées, fit une brèche, mais non raisonnable. Toutefois on donna l'assaut pour tâter l'opinion de ceux de dedans.

« Nos gens, étant allés jusqu'au haut de la brèche, pensèrent la ville gagnée; mais il advint autrement, car ils trouvèrent par dedans de larges et profondes tranchées bien flanquées ; les maisons voisines de ces tranchées étaient percées bien à propos et pourvues d'arquebuserie *. Ce qui fut cause que nos gens, après

et la conquèle du duché de Milan étaient nôtres, car elle s'en allait en tel désordre que les soldats ennemis, exténués par leur retraite de Provence, jetaient leurs armes dans les fossés. » (Martin du Bellay.) * Exemple à retenir de Vorganisatioii défensive des maisons enl524i

LA REPRISE Dli MILANAIS (lo^i-L^^')). 32o

avoir longtemps combattu sur le haut de la brèche, furent contraints de se retirer '. »

La résistance d'Antonio de Loyva, « un dos plus grands capitaines que l'Empereur ait eus ', » donna à Lannoy, à Pescaire et à Bourbon le temps de réunir à Lodi une armée de 700 lances, de 500 chevaulégers et de 18.000 hommes de pied allemands, espagnols, basques ou italiens.

Au lieu de concentrer toutes ses forces pour marcher contre cette armée, le roi se laissa persuader par le pape Clément VII d'envoyer, sous Stuart d'Aubigny% un corps important à la conquête du royaume de Naples. Il ne resta devant Pavie que 800 lances, la grosse artillerie et moins de 13.000 hommes de pied\

Le siège, transformé en blocus, durait depuis plus

' Martin du Bellay.

2 Commentaires de Montluc.

"' 600 hommes d'armes, 500 chevau-légers et 10.000 hommes de pied.

* « Le roi, malgré les trop nombreux détachements qu'il avait à Gênes et dans les États de l'Église, se croyait plus fort que l'ennemi, parce qu'il payait son armée sur le pied de 1.300 lances et de 26.000 fantassins; mais ce chiffre n'existait que sur les contrôles grâce à l'avarice des officiers et à la négligence des commissaires. Les compagnies d'ordonnance ne comptaient que 800 lances effectives (6.400 chevaux) et il n'y avait pas moitié de l'infanterie, le roi ayant peu auparavant cassé 3.000 Grisons pour éviter la dépense, et son camp étant aff"aibli tant par la longueur du siège que par les maladies qu'il avait eues. Eh ! que ces petites ménageries apportent quelquefois de portes ! ■> (Montluc.)

326 Cil ARLES-QUINT.

de 4 mois, lorsque, le 20 février 152o, 8.000 fantassins grisons ou italiens désertèrent les enseignes françaises.

Les généraux de l'Empereur profitèrent de cette occasion pour engager une bataille décisive.

« Les vieux capitaines du conseil du roi n'étaient pas d'avis d'accepter le choc d'une armée supérieure, avec une place forte à dos ; ils voulaient lever le siège et se retirer à Milan jusqu'à l'arrivée des renforts attendus de France *; mais François P'' refusa de reculer devant Bourbon, le rebelle et le traître. »

Pavie (24 février IbSo).

L'amiral Bonnivet, sénéchal de la maison du Roi, en transporta le quartier de San Lanfano aux portes mêmes

1 « Si le roi eût voulu croire le maréchal de La Palice, La Ti'émoïllo, Galéas de San Séverine et Théodore Trivulce, il n'eût pas donné la bataille de Pavie. Tous lui conseillaient de lever le siège et de se retirer à Binasco.

— « C'est la victoire seule, disait La Palice, qui fait l'honneur ou le « déshonneur de la guerre. Si, au lieu de s'obstiner au siège, on veut « se relircr, tarder et temporiser, l'armée ennemie se dissoudra d'elle- « même par faute d'argent. »

» L'amiral Bonnivet déclara :

— - Que M. de La Palice donnait conseil selon l'usage des vieux ; que, « quant à lui, il n'avait jamais fui le combat de sa vie, et qu'il ne « voulait pas penser que cette noble et ancienne valeur de combattre « toujours qu'on avait vue îi M. de La Palice se fût refroidie pour « quelque petite charge d'années ! '

« Monsieur de Laulrec appuya l'avis de Bonnivet.

— « Eh bien ! répondit La Palice, à qui le rouge était monté au s visage, que Dieu donne raison aux fols et aux superbes ! Quant à <• moi, afin qu'on ne pense pas que je refuse le péril, je m'en vais

PAVIE (21 irvi-i,'!"!:;?:;). 327

de Pavie, sur le bord duTessin, au débouché de la route de Lodi par laquelle on attendait l'ennemi.

L'avant-garde s'établit dans l'espace compris entre le Tessin et la route de Milan ;

p. Merle.

Fiff. 202.

Le corps de bataille, entre les monastères de Saint- Paul et de Saint-Jacques, dans une position dominante située au sud du parc de Mirabelle.

Dans ce parc, réduit des lignes françaises, campait le

' combattre à pied avec la première infanterie. Vous autres, gens

« d'armes français, combattez si vaillamment que l'on connaisse, dans

« ce cas périlleux, que la fortune vous a manqué plutAt que le cou-

« rage! « (Branlômo.)

duc d'Alençon avec les 500 chevau-légers de l'arrière-garde.

On ne pouvait secourir Pavie au nord, qu'en renversant les murailles du parc de Mirabello et qu'en prenant d'assaut les redoutes (/?), que le grand maître de l'artillerie Galiot de Genoilhac avait fait construire, de distance en distance, pour flanquer les lignes de contrevallation. Ces redoutes étaient armées de grosses pièces de position bien remparées et séparées par des gabions '.

Ce fut cependant de ce côté que les généraux ennemis dirigèrent leur attaque; mais, afin de donner le change à l'armée française, ils l'inquiétèrent par des escarmouches continuelles du côté du Tessin.

Dans la nuit du 23 au 24 février, tous les soldats de l'armée impériale prirent une chemise blanche pardessus leurs armes ^ pour se distinguer des Français, et se formèrent en bataille.

« Le marquis del Guasto avec l'avant-garde s'avança silencieusement jusqu'aux murailles du parc; des maçons, mêlés aux soldats, en abattirent SO toises, sans que le duc d'Alençon ni ses gens se fussent réveillés au bruit des pioches et de l'éboulement.

Au point du jour, 3.000 arquebusiers, accompagnés de quelques chevau-légers, entrèrent par cette large brèche dans le parc de Mirabello ; « ils furent

^ Fig. 201, page 323.

* C'est ce qu'on appolait << faire une ramisade. '

l'AVlK (^4 IV'vrirr loS-'il. 329

bientôt suivis de 4.000 lansquenets ou Espagnols des vieilles bandes, mêlés ensemble, après lesquels marchaient un bataillon d'Espagnols et deux de lansquenets ayant deux grosses troupes de gendarmerie sur les ailes. »

Cette colonne, laissant à sa gauche le quartier du Roi « que les généraux ennemis trouvaient trop avantageux pour l'assaillir, » se dirigea silencieusement vers Pavie.

Mais Galiot de Genoilhac et ses canonniers faisaient meilleure garde que le duc d'Alençon. Une formidable bordée de l'artillerie des redoutes réveilla subitement le camp français. Les gros canons firent, coup sur coup, de larges trouées dans les bataillons ennemis, « de sorte que vous n'eussiez vu que bras et têtes voler. »

La brèche fut criblée et devint inaccessible ; alors les lansquenets de Bourbon et les Espagnols du vice-roi de Naples se mirent à courir à la débandade pour chercher un refuge derrière les rampes du vallon de Saint-Paul.

Malheureusement, à la vue du désordre de l'ennemi, le roi « bouillant de courage et d'ardeur de combattre, s'élança en dehors des lignes à la tête de sa maison et masqua l'artillerie qui ne put plus jouer, ce dont M. Galiot cuida désespérer. »

François P' ne savait, pas plus que Philippe de Valois ou que Jean le Bon, contenir, en face de l'ennemi, son ardeur chevaleresque.

L'infanterie d'élite du marquis del Guasto fit volte-

330 CHARLES QUIiNT.

face, à l'approche delà gendarmerie française, et soutint bravement son premier choc, pendant que Bourbon et Pescaire étendaient leur ligne de bataille de manière à déborder les Français.

Cependant, au premier coup de canon, le maréchal de La Palice avait quitté son quartier de San Lanfano pour venir se placer, avec la gendarmerie et les bandes françaises qui composaient l'avant-garde, à la

/'. Mt>rl(\ (l'nprcg un croquis de E. IJardy. Fig. 203.

droite du corps de bataille, où il restait encore 4 k S. 000 lansquenets, débris des vieilles bandes noires de la Gueldre et de la Wesphalie, habituées à combattre sous la bannière de France et mises au ban de l'empire par Charles-Quint.

PAVIE (2'i février \:\f6). 331

Le duc d' Alençon avait évacuô en toute hâte le parc do Mirabelle, et la cavalerie de l'arrière-garde s'était ralliée en arrière des Suisses, qui formaient l'aile gauche de la ligne de bataille.

Bourbon à la tête des 12.000 lansquenets du colonel Frendsberg attaqua furieusement les Suisses ' . Les gros bataillons allemands, précédés par leur artillerie et flanqués par de la cavalerie, se formèrent en croissant et enserrèrent, comme dans une tenaill^ % la lourde redoute helvétique, qui, après une courte résistance, se retira derrière les retranchements ^ .

Le roi avait enfoncé successivement l'escadron italien et les 500 gendarmes francs-comtois qui lui faisaient face; il croyait déjà tenir la victoire quand il fut assailli par le marquis de Pescaire.

^ Seigneur de Mindelheim en Souabc.

' C'est une des formations indiquées par le Rosier des guerres (page 258).

^ D'après les Mémoires du maréchal de Vieilleville rédigés par Carloix son secrétaire, les Suisses n'auraient pas môme voulu combattre :

« Et pour montrer que le ciel s'était mis avec les hommes pour exterminer du tout ce grand roi, il avait en son armée 10 ou 12.000 Suisses qui firent, sur le gros du combat, haut le bois. Il ne fut pas possible de les faire combattre, mais ils se retirèrent de la bataille, prenant le chemin de Milan et s'excusant sur un vœu commun à leur nation de ne jamais combattre un vendredi. Mais la plaie de leur bataille perdue à Marignan était si récente que l'on jugea fort aisément qu'ils s'en voulurent ressentir, faisant pratiquer à ce pauvre prince, et à sa grande ruine, le proverbe qui défend de trop se fier à l'ennemi réconcilié. » (Livre I, ch. XLiv).

332 CHARLFS-QUINT.

Cet habile capitaine avait intercalé, par petits pelotons (A), entre les escadrons de la cavalerie espagnole et allemande, 1.500 arquebusiers basques, les plus ingambes de son infanterie, dressés de longue main à cette manière de combattre renouvelée d'Arioviste et de César. Des soutiens compactes d'infanterie et de cavalerie suivaient sa première ligne à petite distance. (Fig. 203.)

Les balles de deux onces des arquebusiers traversaient les armures les mieux trempées ; les hommes d'armes de France tombèrent l'un après l'autre, sans pouvoir atteindre les tirailleurs agiles, qui allaient recharger leurs arquebuses derrière les escadrons.

Le roi, pour diminuer les pertes, fît déployer les compagnies de sa maison; mais alors, la cavalerie espagnole chargea à son tour ; la mêlée devint générale et, au milieu des joutes individuelles de ces deux cavaleries d'élite, les tireurs basques ajustèrent, presque à bout portant, les grands seigneurs de France, signalés à leurs coups par des cottes d'armes bariolées.

Au même moment, La Palice, avec la gendarmerie de l'aile droite, enfonçait deux fois la cavalerie italienne ; mais, assailli de tous côtés par les lansquenets victorieux de Bourbon et par l'infanterie espagnole du marquis del Guasto, pris à dos par la garnison de Pavie, le grand maréchal de France tomba sous son cheval et fut pris. Un lâche le tua d'un coup d'arquebuse.

l'AVlK (24 février 152o). 333

La TrémoïUe', Louis d'Ars, le maréchal de Foix- Lescuii, Suffolk Rose blanche et François do Lorraine, avaient été tués aux côtés du roi.

Cependant Pescaire était blessé et Lannoy avait tourné le dos ; la cavalerie du duc d'Alençon était intacte, et les Suisses, ralliés derrière les lignes, pouvaient encore tenter un effort décisif.

Mais, en apprenant la défaite de l'aile droite, le duc d'Alençon tourna bride dans la direction de Milan et s'enfuit avec ses clievau-légers ' .

' 't Au lit d'honneur il a perdu la vie

Le bon Loys Trimoïllc cy gisant, Au dur conflit qui fut devant Pavie Entre Espagnols et Français, par envie, Dont son renom est en tous lieux luisant. Il n'eut voulu mourir en languissant Dans sa maison, ni sous obscure roche De lâcheté, comme il allait disant; Pour ce est nommé chevalier sans reproche ! »

(Jean Bouchot.)

'^ <( Le roi avait envoyé, le jour précédent, M. le maréchal de Montmorency avec 400 hommes d'armes, 1.000 hommes de pied français et 2.000 Suisses pour garder le passage de Saint-Ladre, où il fut en armes jusqu'au point du jour. Duquel lieu oyant jouer l'artillerie, il marcha en diligence pour se joindre avec le roi, mais ce fut trop tard, car il était déjà près en son armée défaite. Cependant Montmorency voulut combattre, cl, avec le peu de forces qu'il avait, il se jeta, sans reconnaître, dedans l'armée impériale et défit de grande furie l'un des bataillons de lansquenets impériaux; mais il fut incontinent enveloppé, défait et pris par un gros host de cavalerie italienne, aimant mieux, en brave chevalier et loyal serviteur du roi et de la couronne de France, s'abandonner au hasard et se perdre, que de demeurer sain et sauf et

334 CllAULESgUlNT.

Les Suisses restèrent sourds aux prières de leur chef Jean de Diesbach de Berne, et prirent aussi la route de Milan. Diesbach, désespéré, se jeta presque seul dans la mêlée pour y trouver une fin glorieuse.

La bataille était perdue.

François T', blessé à la jambe et entouré de tous cotés, se défendait encore avec sa grande épée ' lorsque son cheval, frappé à mort, se renversa sur lui.

voir son maître prisonnier. On dil qu'il fit cette aventureuse entreprise pour rallier les plus courageux de notre armée et principalement pour faire revenir au combat le duc d'Alençon, beau-frère du roi, qu'il voyait de loin, à son très grand regret, se retirer avec Tarrière-garde (de laquelle il était chef), encore fraîche et quasi entière, sans coup frapper ni faire contenance de vouloir combattre. Mais ce fut en vain, car il ne revint pas; mais se retira et passa par-dessus le pont que le roi avait fait dresser sur le Tessin deux jours avant la bataille. » {Mémoires de Vieillcville, livre I, ch. XLiv).

< « François I" était le plus beau et le plus grand homme de sa cour, et d'une telle force corporelle qu'aux joutes et tournois il renversait tout ce qui se présentait devant lui. Pour cette force et adresse et sa très belle assiette à cheval, les princes, seigneurs et capitaines de sa gendarmerie l'estimaient le premier homme d'armes de son royaume. Donc, se sentant ainsi nommé et en faveur de celte réputation, il avait institué la charge de iwemier homme d'armes de France, qui se donne à quelque chevalier d'honneur et de mérite et dont la charge est de chausser les éperons au roi le jour d'une bataille ; mais il faut que, ce faisant, il soit armé de toutes pièces, prêt à monter à cheval et à combattre; et peut, par privilège spécial, marcher, ce jour-là, au rang des princes. • {Mémoires de Vieillerille, livre I, ch. xlyj).

L'armure que François I" portait à Pavie est conservée à l'Armeria de Capodimonle, à Naplcs ; la tète du cheval seule est bardée.

l'AVll-: (2't Icviicr 15.0). 33;i

Le vice-roi de Naples, revenu sur le champ de bataille à la nouvelle de ce retour de fortune inattendu, reçut, en fléchissant le genou, l'épée sanglante du noble roi vaincu.

Nous avons lu le récit du vainqueur de Marignan : voici la lettre du vaincu de Pavie.

« Madame, pour vous faire savoir comment se porte « le reste de mon infortune, de toutes choses ne m est «c demeuré que Vhonneur et la vie qui est sauve. Et, <i pour ce que, en votre adversité, cette nouvelle « vous fera un peu de reconfort, j'ai prie qu'on me « laissât vous écrire cette lettre (ce que l'on m'a aisé- « ment accordé), vous suppliant de vouloir prendre <.< l'extrémité de vous-même, en usant de votre ac- « coutumée prudence, car j'ai l'espérance, k la fln, « que Dieu ne m'abandonnera point; vous recomman- <^ dant vos petits enfants et les miens, et vous sup- <.< pliant de faire donner passage au porteur de cette « lettre pour aller et retourner en Espagne, car il va « devers l'Empereur pour savoir comme il voudra que -i' je sois traité. »

Le même connétable de Bourbon, qui avait partagé la gloire de Marignan, avait la honte d'être le vainqueur de Pavie.

« La France, dit Montluc, a longtemps pleuré sa défaite et la prise du brave roi qui pensa trouver la fortune aussi favorable qu'à la journée des Suisses; mais

336 tJHARLES-QULNT.

la fortune lui tourna le dos et fit voir combien il est grave qu'un roi se trouve lui-même à la bataille, vu que bien souvent sa prise amène la ruine de son État.

c< Toutefois, Dieu regarda le sien d'un œil de pitié et le conserva : car les victorieux perdirent le sens, éblouis de leur victoire ! »

Page 1