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LE GUÉ DE BLANCHE-TACHE

« Le roi d'Angleterre ne dormit guère dans la nuit du 23 au 24 août. A minuit, il s'arma et fit sonner les trompettes en signe de déloger.

« Chacun fut tantôt appareillé, sommiers troussés, chars chargés. L'avant-garde partit d'Oisemont sur le point du jour, sous la conduite de ce varlet, et elle arriva, environ le soleil levant, assez près de la Blanche- Taclio ; mais, le flux étant dans son plein, le passage

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était impossible. D'ailleurs Edouard III, qui avait rejoint les éclaireurs, voulut attendre le gros de son armée. »

A six heures du matin, la mer était basse et le gué praticable ; mais déjà Godemar du Fay occupait la rive droite «à grand'foison de gens d'armes». Cependant le roi d'Angleterre n'hésita pas à tenter le passage.

« Il ordonna à ses maréchaux d'aussitôt férir en l'eau, et à ses archers de tirer fortement sur les Français qui étaient dans l'eau et sur le rivage.

« Lors, firent les deux maréchaux d'Angleterre chevaucher leurs bannières, au nom de Dieu et de Saint- Georges ! et eux après. Si se férirent en l'eau de plein élan les plus bachelereux {vaillants) et les mieux montés. Il se fit en la rivière mainte joute, il y eut maint homme renversé de part et d'autre ; là commença un fort hutin {mêlée), car messire Godemar et les siens défendaient vaillamment le passage. Aucuns chevaliers et écuyers français, d'Artois et de Picardie, pour leur honneur, se feraient audit gué et ils préféraient jouter en l'eau que sur terre.

« Il y eut là, je vous le dis, maintes belles appertises d'armes, car ceux qui avaient été envoyés pour garder et défendre le gué, étaient gens d'élite. Ils se tenaient tous bien rangés sur le détroit du passage de la rivière, et les Anglais en étaient durement rencontrés, quand ils venaient à l'issue de l'eau pour prendre terre.

« Les arbalétriers génois leur faisaient moult de maux, mais les archers d'Angleterre tiraient avec tant

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d'ensemble et de justesse qu'ils permirent, peu à peu, aux gens d'armes de passer. »

On avait dit aux combattants, pour qu'ils redoublassent de courage, que le roi de France était à leur poursuite, avec plus de 100.000 hommes d'armes; déjà quelques coureurs français étaient venus jusqu'à eux.

« Aussi, finalement, les Anglais passèrent-ils outre, à quoique prix que ce fût, et ils se déployèrent, au far et à mesure, sur la rive droite. Le roi, le prince de Galles et tous les seigneurs étaient passés ; alors les Français se débandèrent, et se partit, qui partir s'en put, dudit passage. Les hommes d'armes de messire Godemar s'enfuirent vers Abbeville ou Saint-Riquier. Mais ceux qui étaient à pied ne pouvaient fuir, et il y eut grand'occision des bourgeois d' Abbeville, de Montreuil, de Rue et de Saint-Riquier.

« La chasse dura plus d'une grosse lieue.

« L'arrière-garde anglaise était encore sur la rive gauche, quand quelques écuyers des seigneurs de France, qui se voulaient aventurer, espécialement ceux de l'Empire, du roi de Bohème et de messire Jean de Hainaut, vinrent l'assaillir. Ils tuèrent et blessèrent plusieurs Anglais sur le rivage, et conquirent aucuns chevaux et harnois.

« Le roi Philippe de France était parti d'Airaines et il chevauchait fortement cette matinée, lorsqu'il apprit que les Anglais avaient passé la Blanche-Tache, et

32i L'INVASION ANGLAISE.

déconfit messire Godemar du Fay et sa route. Sa colèro fut grande car il espérait acculer les Anglais à la Somme, et leur livrer bataille dans la journée.

« Il s'arrêta sur le champs et demanda conseil à ses maréchaux. Ceux-ci répondirent que la mer était haute et qu'on ne pouvait plus passer.

« Adonc retourna le roi de France tout courroucé ; et il s'en vint, ce jeudi, coucher à Abbeville, avec les princes et les grands seigneurs. Leurs gens s'établirent dans les villages voisins, car tous ne purent pas trouver à se loger dans la ville, tant il y en avait grand'foison. »

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