EN PONTHIEU
Le succès de Blanche-Tache avait rendu à Edouard III son assurance et sa bonne humeur.
Après avoir reformé son armée dans l'ordre de marche habituel, c'est-à-dire en trois colonnes parallèles, il s'achemina, avec le corps de bataille et le convoi, vers Crécy-en-Ponthieu, pendant que ses maréchaux allaient, avec l'avant-garde, mettre le feu au Crotoy et s'emparer d'un convoi de vins de Saintonge, dont ils firent « amener et acharrier les meilleurs au camp du roi d'Angleterre, établi entre Noyelle-en-Chaussée et la rivière d'Authie, près du château de la Broyé. »
Du Crotoy, « les deux maréchaux chevauchèrent en deux routes {colonnes), l'un à droite, l'autre à gauche. Le premier courut jusqu'aux portes d' Abbeville, puis se retourna vers Saint-Riquier, brûlant et ravageant le
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pays ; l'autre remonta au nord et passa sous les murs de la ville de Rue.
« Ils chevauchèrent ainsi le vendredi jusqu'à midi, heure où les trois batailles se réunirent. Le roi Edouard se logea avec tout son ost assez près de Crécy.
« Bien était informé le roi d'Angleterre que son adversaire, le roi de France, le suivait à tout son grand eifort et qu'il avoit grand désir de le combattre.
« Mais il dit à ses gens :
« Prenons ici place de terre, car je n'irai pas plus <c avant, que je n'ai vu nos ennemis. Il y a de bonnes « raisons pour que je les attende, car je suis en « Ponthieu, sur le droit héritage de madame ma <c mère, qui me le donna en mariage ; et je le veux dé- « fendre et calenger {réclamer) contre mon adversaire « Philippe de Valois. »
« Ses gens obéirent tous à son intention et n'allèrent pas plus avant. Edouard III se logea en pleins champs, et tous ses gens aussi. »
Mais comme il croyait n'avoir pas la huitième partie des forces du roi de France, il résolut de ne tenter l'aventure et de n'accepter le combat, qu'après avoir pris ses précautions et s'être assuré l'avantage du terrain*.
« Il fit aviser et regarder par ses deux maréchaux et par messire Regnault de Cobham. très-vaillant chevalier, le lieu et la place où ils ordonneraient leurs batailles. Ceux-ci chevauchèrent autour des champs et
1 Texte de Froissard : il avait mestier que il entendit à ses besognes.
imaginèrent et considérèrent bien le pays et ses avantages, puis ils indiquèrent à toute manière de gens leurs places de combat. En même temps, ils envoyaieni des coureurs jusqu'aux portes d'Abbeville, où ils savaient que le roi de France devait passer la Somme, pour apprendre si l'armée ennemie devait se mettre aux champs et sortir d'Abbeville dans cette même journée de vendredi. Les coureurs rapportèrent que rien ne l'indiquait.
« Alors Edouard III permit à toutes ses gens de rentrer dans leurs logis, mais il leur ordonna d'être le lendemain bien matin, au signal des trompettes, tout appareillés à reprendre les emplacements qu'on leur avait indiqués. Tous obéirent et chacun, en son logis, s'occupa à mettre à point et refourbir ses armures. »
Si, à dix-huit siècles de distance, nous nous reportons à l'armée d'Alexandre, la veille de la bataille d'Arbelles*, nous voyons les Macédoniens prendre les mêmes précautions que les Anglais, faire la même reconnaissance de l'armée ennemie, avoir le même soin d'indiquer à chaque enseigne, à chaque combattant, sa place de bataille. Déjà les mêmes moyens ont préparé le même succès, en présence d'un ennemi beaucoup plus nombreux, mais imprévoyant et mal gardé.
Nil novi sub sole! Il semble, en lisant l'histoire des liommes de guerre, que le temps n'est qu'un mot, le
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progrès militaire qu'une illusion et qu'à part quelques différences dans le costume et l'armement, victoires ou défaites ont toujours eu les mômes causes.
C'était pourtant un roi vaillant, un preux chevalier que ce premier Valois, suzerain des plus puissants seigneurs. Il y avait dans son armée même soif de prouesse, même résolution, môme dévouement à la personne royale que dans l'armée d'Edouard III ; mais le lien féodal ne suffisait pas pour maintenir la discipline, pour faire respecter « les intentions du roi » et les ordres de ses maréchaux.
Quant, au retour d'une reconnaissance poussée jusqu'à l'Authie, les deux maréchaux de France, Saint- Venant et Montmorency, eurent dit au roi, à l'heure de vespres, que : « les Anglais étaient logés sur les champs « assez près de Crécy-en-Ponthieu et qu'ils montraient, « selon leur ordonnance et leur convenant', qu'ils at- « tendaient là leurs ennemis », le roi et son noble entourage ne songèrent qu'à se réjouir et à fêter, dans un souper bruyant, la victoire du lendemain.