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ORDRE DE BATAILLE DÉFENSIF

Pendant que tout était rumeur, indiscipline et confusion dans l'armée française, les Anglais se préparaient silencieusement à recevoir le choc de leurs ennemis.

Depuis le matin, ils occupaient la forte position reconnue la veille, sur laquelle ils étaient répartis en trois batailles, échelonnées en profondeur.

A la première, composée de 800 hommes d'armes, de

l'ost pour le prince, et requérir le droit de porter bannière. Si ce droit lui est octroyé, les hérauts sonnent pour témoignage, et coupent la queue du pennon. » — La bannière est donc un morceau d'étoffe rectangulaire, indice d'un haut commandement militaire. On ne la déployait qu'au moment d'engager l'action ; c'était pendant la bataille un signal qu'il fallait suivre, et un signe de ralliement après la bataille. Elle rendait inviolable le toit sur lequel elle était arborée.

Sous Philippe de Valois, on a déjà réduit le nombre d'hommes d'armes qu'il faut conduire pour être banneret. C'est une question de noblesse plutôt que de puissance; certains bannerets ont bien moins de 50 chevaux sous leur bannière, car le droit de porter, de déployer, de bouter hors et de relever bannière, se perpétue dans des familles, même quand elles sont ruinées ou déchues. C'est aussi un privilège des officiers royaux : • Tous royaux cliefs de guerre, comme lieutenants, connétables, amiraux, maistres des arbalestriers et tous les maréchaux, sans être barons ni bannerets, mais parce qu'ils sont officiers, peuvent, par dignité de leur office, porter bannière et non autrement •.

330 L'LWASION ANGLAISE.

2.000 archers anglais et de 1.000 briganis^ gallois, était le jeune prince de Galles» assisté des deux maréchaux Warwick et d'Harcourt, de messire Regnault de Cobham, de Jean Chandos et «de toute la fleur de chevalerie d'Angleterre. »

La seconde, un peu en arrière, sous le comte de Northampton et le comte d'Arundel, était de oOO hommes d'armes et de i.20O archers anglais.

La troisième, de 700 hommes d'armes et do 2.000 archers, formait la réserve, près du moulin de Crécy, dont le roi avait fait son observatoire.

Derrière l'armée, sur la lisière d'un bois, on avait construit une vaste enceinte bien close, à une seule entrée, où l'on avait parqué tous chars et charrettes avec tous les chevaux, l'ordre d'Edouard III étant qu'hommes d'armes et archers combattraient à pied".

A midi, sur l'ordre du roi, les Anglais avaient « mangé à leur aise et bu un coup ; puis ils s'étaient assis à terre , leurs bacinets et leurs arcs devant

' Piétons vêtus de la cotte de mailles nommée brigantine.

^ Rapprocher cet ordre d'Edouard III de celui de César, avant la bataille d'Autun (page 167). 11 y a cependant cette légère différence que le roi anglais est resté à cheval pour passer la revue de son armée: « Quand ces trois batailles furent ordonnées et que chacun comte, baron et chevalier sut quelle chose il devait faire, le roi d'Angleterre, monté sur un petit palefroy, un bâton blanc à sa main, avec ses maréchaux à sa droite, alla au pas de rang en rang, en amonestant et priant les comtes, les barons et les chevaliers, pour son honneur garder et défendre son droit. Il leur disait ces langages en riant si doucement et de si liée chère (si joyeuse mine), que tous ceux quiauraient pu èlrc déconfortés furent réconfortés en le retrardant et en l'entendant, '-

ORDRR DE BATAILLn DKFENSiF. ZM

eux, se reposant pour être plus frais et plus nouveaux (dispos), quand leurs ennemis viendraient. ;■

Les Français vinrent à l'heure de vêpres.

« Alors, ils se levèrent en bon ordre, sans nul effroi, et ils se rangèrent en leurs batailles : le prince de Galles, tout devant, avait mis ses archers en manière d'une herse, et les gens d'armes au fond de sa bataille.

« Northampton et Arundel, avec la seconde bataille, se tenaient sm- l'aile bien ordonnément, avisés et pourvus pour conforter * le prince, si besoin était. »

Nous voilà donc en présence d'une formation régulière, d'une tactique précise, et nous allons voir l'infanterie reprendre son rôle si longtemps victorieux.

Comme les légions de César, étagées sur la colline d'Autun, les trois corps anglais sont disposés sur les hauteurs de Crécy, de manière à se porter mutuellement secours. Dans chacun d'eux, des fantassins légèrement armés précèdent la lourde infanterie de réserve, et, cette fois, ce sont les chevaliers, bardés de fer et la lance au poing, qui représentent les triaircs romains. Il a suffi d'un désir du roi, pour que cette Hère noblesse anglaise renonçât au préjugé du combat à cheval, pour qu'elle consentît à mettre pied à terre comme les vilains, et à se former en phalange derrière les archers et les Gallois, qu'elle devait conforter au besoin.

Tous les combattants de cette armée, animes d'une

' Secourir vX renforcer.

émulation généreuse, d'un même dévouement à leui chef, acceptent « sans effroi » la bataille disproportion née que ce chef leur impose.

Ils savent qu'Edouard III observera tous les mouvements de l'ennemi, toutes les phases de la bataille, qu'au moment critique il disposera d'une réserve toute fraîche, bien postée, et qu'en cas de retraite, le parc retranché, construit sur la hauteur, à l'abri d'un bois, serait un point de refuge, un réduit capable d'arrêter l'ennemi victorieux.

Les Anglais ont confiance.

Chez les Français, au contraire, de vaines questions de préséance priment les ordres du roi ; toute cette fougueuse baronnie combat en aveugle, sans direction, sans objectif, sans autre pensée que de férir un bon coup de lance, et de châtier ces Anglais pillards et incendiaires, qui viennent de voyager impunément jusqu'aux murs de Paris.

La fièvre batailleuse va gagner Philippe VI, ses maréchaux, ses sages conseillers ; la honte de Courtrai sera dépassée, et, c'est à dix contre un, qu'on laissera l'étranger prendre, pour plus de cent ans, possession du sol de la France 1

Crécy (26 août 4346).

Quand le roi Philippe vit les Anglais « le sang lui mua, car il les haïssait, et ce fut avec joie qu'il donna le signal du combat, en disant à ses maréchaux :

CRKCY (2G août ViiC>). 333

« Faites passer nos Génois devant et commencer la « bataille, au nom de Dieu et de monseigneur Saint- « Denis ! »

« Il y avait là environ 15.000 de ces arbalétriers, mais ils ne tenaient guère à commencer la bataille, car ils étaient las et travaillés d'aller à pied ce jour, plus de six lieues, tout armés et de leurs arbalètes porter. Ils dirent donc à leurs connétables qu'ils n'étaient guère entrain de faire grand exploit de bataille. »

Un orage survient sur ces entrefaites ; le tonnerre gronde, la pluie tombe grosse et épaisse, l'obscurité couvre les deux partis et une nuée de corbeaux annonce « grant bataille et effusion de sang. y>

Cependant quand le temps s'éclaircit, quand le soleil se montre « bel et clair, droit en l'œil des Français et par derrière les Anglais » la pluie a rafraîchi les Génois ; ce sont, en somme, soldats d'élite, car ils ont profité de l'obscurité « pour se recueillir et se mettre ensemble ». Sous la conduite de leurs connétables, Doria et Grimaldi, ils marchent à l'attaque de la position ennemie, « en criant si très-haut que ce fui merveille, pour ébahir les Anglais. »

Mais les archers anglais les attendent à l'abri de leurs palissades et, sans s'ébahir, les criblent de flèches bien ajustées, pendant que trois petits canons tonnent à leurs oreilles et les enveloppent de fumée.

Les Génois tendent leurs arbalètes et veulent ripos-

ter, mais la pluie a détrempé les cordes ; les carreaux retombent impuissants à moitié chemin.

Les Génois tournent le dos.

« Derrière eux, une grande haie de gens d'armes, montés et parés richement, leur coupe la retraite.

En voyant fuir cette infanterie si chèrement soldée, Philippe de Valois ne peut contenir sa colère :

c< Or tut, tuez toute cette ribaudaille f s' écrie-t-il. Car « ils nous empêchent la voie sans raison ! »

Et pendant que les archers anglais tirent dans la masse, pendant que le bruit des bombardes effraye les chevaux, les chevaliers français commencent la bataille par le massacre de leur infanterie.

Ce ne fut pas cependant, pour les Anglais, une victoire facile. Il fallut compter avec la bravoure de ces preux indisciplinés.

La division du prince de Galles, assaillie de deux côtés à la fois par le comte d'Alençon, frère du roi de France et par le comte de Flandre, dut être secourue par celle de Northampton et d'Arundel.

« Le comte Louis de Blois, neveu du roi Philippe et du comte d'Alençon, s'en vint, avec ses gens dessous sa bannière, combattre aux Anglais, et là se comporta-t-il moult vaillamment, et aussi fit le duc de Lorraine.

« Chevaliers et écuyers français, lorrains, savoisiens,

CRÉCY (2G août 4 346). 333

par force d'armes, rompirent la bataille des archers du prince de Galles et vinrent, jusques aux gens d'armes, combattre aux épées, main à main, moult vaillamment. Il y eut là plusieurs grands appertises d'armes. »

Le péril était grand pour l'avant-garde anglaise; l'intervention de la deuxième ligne pouvait ne pas suffire. Les barons qui entouraient le prince de Galles *, craignant qu'il fut tué ou pris, envoyèrent un chevalier à Edouard III pour lui demander de venir à leur secours avec la réserve.

— « Messire Thomas, dit le roi au messager, mon fils « est-il mort, ou aterré, ou si blessé qu'il ne se puisse <c aider? »

— <c Non, monseigneur, si Dieu plaît ; mais il est en c dur parti d'armes, et il aurait bien besoin de votre « aide. »

— « Messire Thomas, or retournez devers lui et dece vers ceux qui vous ont envoyé, et leur dites, de par <c moi, qu'ils ne m'envoient plus requerre aujourd'hui, <■' pour quelque aventure qui leur avienne, tant que « mon flls sera en vie. Dites-leur qu'ils laissent à l'en- « fant gagner ses éperons, car je veux, si Dieu l'a or- « donné, que la journée soit sienne, et que l'honneur « lui en demeure, à lui et à ceux en quelle charge « je l'ai baillé. »

t < Le comte de Warwick, le comte de Hereford et messire Regnault de Coliham. :•

Voilà certes une âme haute et un noble langage !

La noblesse française se montra digne de semblables adversaires.

« Les vaillants hommes et les bons chevaliers, pour leur honneur, chevauchaient toujours avant, et avaient plus cher à mourir que fuite vilaine leur fut reprochée*. »

Un vieillard aveugle, le roi de Bohême, Jean de Luxembourg, « fit enchaîner le frein de son cheval à celui de son porte-bannière, le Moine de Basele ' et il pria ses chevaliers, qui, pour ne pas se perdre dans la mêlée, avaient lié tous ensemble les freins de leurs chevaux, de le conduire au plus foi^t des Anglais pour férir un dernier coup d'épée.

« Il en férit deux, voire trois, voire quatre, et il combattit moult vaillamment. Aussi firent ceux qui l'accompagnaient; et si bien le servirent et si avant le boutèrent sur les Anglais, que tous y demeurèrent. Ils furent trouvés, le lendemain, sur la place autour de leur seigneur et leurs chevaux liés ensemble. »

Les Anglais bien postés tenaient bon. La nuit venait.

* Parmi eux, le duc de Lorraine, les comtes d'Alençon, de Flandre, de Blois, de Nevers, de Savoie. Le comte d'Harcourt et deux de ses fils tombèrent sous la bannière de France, en maudissant la traliison de leur frère et de leur oncle Geoffroy, le maréchal d'Edouard III.

- C'est le prudent chevalier qui a fait la reconnaissance du matin, et donné à Philippe VI le sage conseil si mal suivi.

CRÉCY (26 août i3SG). 337

« Plusieurs gens d'armes, chevaliers ou écuyers, aj'ant perdu leurs maîtres et leurs seigneurs, s'égaraient parmi les champs et s'embattaient souvent, à petite ordonnance, entre les Anglais, où tantôt ils étaient envahis et occis. Nul n'était pris à rançon ni à merci', car les Anglais se l'étaient promis dès le matin, pour le grand nombre de peuple qui suivait cette première armée.

Onze princes, 80 bannerets et i .200 chevaliers restèrent sur le champ de bataille.

Jean de Hainaut n'en arracha que par force le roi Philippe, « frémissant d'ire et de mautalent^ »

Le vaincu vint avec cinq fidèles ^ heurter, à la nuit noire, à la herse du châtel de la Broyé.

« Ouvrez, ouvrez, châtelain, dit-il, c'est l'infortuné roi de France ! »

La bruyante milice des communes, qui, le matin, encombrait les chemins entre Abbeville et Crécy, et qui, à la nouvelle que les Anglais tenaient tète, tirait

t « Et là entre ics Anglais étaient pillards et ribaux Gallois et Cornouaillais, qui poursuivaient gens d'armes et archers. Ils portaient grands coulilles et venaient entre leurs gens d'armes et leurs archers qui leur faisaient voie, et quand ils trouvaient en danger comtes, barons, chevaliers, écuyers, ils les occiaicnt sans merci, quelque grands sires qu'ils fussent. Le roi d'Angleterre fut depuis courroucé qu'on ne les ait pas pris h rançon, car il y eut grant quantité de seigneurs morts. » (Froissart.)

2 De colère et de dépit.

5 C'étaient Jean de Hainaut, les sires de Montmorency, de Beaujeu, d'Aubigny et de Monlsault.

l'épée, àtrois lieues de distance de l'ennemi, en criant :

« A la mort ! à la mort ! »

ne prit pas part à la bataille.

Elle put se retirer vers Amiens et Abbeville sans être poursuivie, car les Anglais, harassés de fatigue, ne chassèrent point.

Mais le lendemain matin, par un brouillard épais, une reconnaissance, composée de 500 hommes d'armes et de 2.000 archers anglais, rencontra et dispersa, près de Saint-Riquier, les contingents de Rouen et de Beauvais qui, avec quelques hommes d'armes, s'en allaient à l'aventure, cherchant des nouvelles de leui roi et de leurs conduiseurs.

De Crécy, Edouard III, après une trêve de trois jours, qu'il avait offerte pour reconnaître et enterrer les morts, alla, par Boulogne et Étaples, mettre le siège devant Calais.

La noble cité résista à un blocus de onze mois, mais, réduite par la famine, elle devint, jusqu'en 15S8, une porte toujours ouverte à l'invasion anglaise.

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