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LA GUERRE EN LANGUEDOC

Philippe VI était mort en 13S0.

Son fils Jean II, brave, impétueux, prodigue et incapable comme son père, trouvait le royaume désolé par la peste noire, appauvri par l'invasion, menacé par la révolution sociale.

Il fallait à la France un roi prudent, qui tentât par une politique habile de réparer tant de maux, de conjurer tant de périls ; ce fut un chevalier bouillant, un batailleur à courte vue, qui prit la couronne.

La trêve conclue depuis 1347 avec Edouard III fut rompue en l3oo.

Neuf ans après Crécy, l'enfant qui avait si vaillamment gagné ses éperons dans cette bataille, dirigeait à son tour les fructueux voyages de France.

Appelé, en 1355, par les barons de la Gascogne an-

glaise*, le prince de Galles avait débarqué k Bordeaux. De là, il avait remonté la Garonne jusqu'à Toulouse, avec « l.SOO lances, 11.000 archers et 3.000 bidaus, sans les varlets que les Gascons menaient avec eux. »

Évitant cotte grande ville, d'où le comte d'Armagnac n'avait pas osé sortir pour lui livrer bataille ^ il avait marché jusqu'à Narbonne, par Mont-Giscard, Avignonnet, Castelnaudary, la ville basse de Carcassonne*, Trèbes et Cabestain, en pillant et rançonnant les villes ouvertes et « ardant et exillant * » ce gras pays du Languedoc.

« Les habitants, bonnes et simples gens, ne savaient

1 « Les barons de Gascogne vinrent en Angleterre et firent prière au roi Edouard III qu'il leur voulut bailler son fils le prince de Galles pour aller en Gascogne avec eux, et que tous ceux de par de là, qui pour Anglais se tenaient, en seraient trop grandement réjouis et réconfortés. Le roi y consentit, et délivra à son fils l.OUO hommes d'armes et 11.000 archers. » (Froissart.)

2 « Lors, Guidaient bien ceux de Toulouse avoir l'assaut; quand ils virent ainsi en bataille les Anglais approcher, ils se mirent tout en ordonnance aux portes et aux barrières, par connétablies et par méliers, et se trouvèrent bien, de communautés, quarante-neuf mille hommes, qui étaient en grand volonté de combattre les Anglais. Mais le comte d'Armignac leur défendait et leur allait au devant ; et disait que, si ils issaient hors, ils seraient tous perdus, car ils n'étaient mie usés d'armes ainsi que les Anglais et les Gascons, et ne pouvaient faire meilleur exploit que de garder leur ville. » (Idem.)

3 « Les Anglais passèrent tous, à pied et à cheval, au trait d'un arc de la cité de Carcassonne. Au passer, on leur envoya, des tours de la forteresse, en canons et en espringalks, carreaux gros et longs, qui en blessèrent aucuns en passant, car d'artillerie la ville était bien pourvue. » (Idem.)

* Pillant et ravarreant.

CAMPAUNK I)!-: l3oG. 341

ce que c'était la g-ucrre, car oncqiies ne lurent guerroyés, avant que le Prince de Galles n'y conversât. Les Anglais et les Gascons avaient trouvé le pays plein et dru, les chambres parées de tapis et de draps, les écrins et les coffres remplis de bons joyaux. Mais rien ne demeurait de bon devant ces pillards. Ils emportaient tout, et par espécial les Gascons, qui sont moult convoiteux. »

Narbonne repoussa six assauts, et l'expédition, repue de pillage, rentra à Bordeaux' avec 1.000 charrettes do butin.

Les bonnes et simples gens du Languedoc allaient, à leur tour, partager le sort de la Normandie, de la Picardie et de l'Ile-de-France.

L'année suivante, le prince de Galles partit, au mois d'août, de Bordeaux avec 2.000 hommes d'armes et G. 000 archers ou brigants. Il avait avec lui tous les

* « Ces chcvauch(^cs se dérompircnt, car le prince s'en retourna à Bordeaux où il donna congé à une partie de ses hommes d'armes, cspcîcialomcnt aux Gascons, pour aller visiter les villes et leurs maisons. Mais il leur dit bien, avant de s'en séparer, que son intention était de les rappeler à l'été, pour les mener en France par un aulre chemin, où ils feraient plus grandement leur prolit qu'ils n'avaient fait. Les Gascons étaient tout confortés de faire le commandement du prince et d'aller tout partout où il voudrait bien les mener. » (Froissart.)

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barons et chevaliers qui avaient fait la chevauchée do Languedoc.

Cette armée, après avoir passé la Dordogne à Bergerac, commença à guerroyer fortement, à rançonner ou à brûler villes et châteaux, à prendre gens et pourvéances grandes et grosses. Elle trouvait le pays bien pourvu; elle le laissait tout brisé et dévasté derrière elle. Elle entra en Auvergne, passa et repassa plusieurs fois l'Allier, sans rencontrer de résistance, puis, traversant le Limousin, elle vint jusqu'à la Loire, dans le bon et gras pays de Berry, brûlant et ravageant tout ce qu'elle ne pouvait pas emporter ' .

MANDIÎilENT DU llOI JEAN.

Cependant le roi Jean guerroyait en Normandie.

Pour tenir tête au duc de Lancastre, qui menaçait Rouen avec 500 lances et 1.000 archers anglais ou navarrais\ « il avait fait son mandement pour tout le royaume aussi grand et aussi fort que pour aller contre

* « Oiiand les Anglais étaient entrés en une ville, qu'ils avaient trouvée remplie et pourvue largement de tous vivres, quand ils s'y étaient rafraîchis deux jours ou trois, ils s'en partaient; ils cxillaicnt le demeurant, effondrant les tonneaux j)loins de vin, ardant blés cl avoines, afin que leurs ennemis n'en eussent aisément, et puis ils chevauchaient plus avant. Ils se trouvaient en bon pays et plantureux ; car en Berry, en Tourainc, c« Anjou, en Poitou et au Maine, c'est une des grasses marches du monde pour gens d'armes. » (Froissart.)

2 Le roi de Navarre, Charles II, fils de Philippe d'Évreux et de Jeanne de France et petit-fils de Louis X le Hulin, prétendait être l'héritier

MANDEMI'.NT DU ROI JKAN. 343

le roi (V Angleterre et sa puissance», et il s'était mis en campagne avec plus de 40.000 chevaux.

Lancastre s'étant dérobé sans accepter la bataille, le roi avait pris Evreux et il assiégeait le château de Breteuil ', lorsqu'il apprit « comment le prince de Galles efforcément chevauchait en son roj^aume. »

légitime de la couronne de France, dévolue aux Valois en vertu de la Loi salique. Prince turbulent, adroit et ambitieux, il avait épousé une fille de Jean le Bon^ mais il s'était fait un ennemi implacable de son beaupère, en lui réclamant la Champagne et l'Angoumois, et surtout en faisant assassiner, en 13o-i, son favori le connétable Charles de La Cerda. Jean avait fait saisir le roi de Navarre h Rouen, à la table même de son fils, le duc Charles de Normandie; on instruisait son procès lorsque le désastre de Poiliers vint lui permettre de recouvrer sa liberté. Il en profita pour rester l'allié fidèle des Anglais, pour fomenter la révolte et l'anarchie dans le royaume et pour causer à la PYance tous les maux qui ont justifié le surnom de Charles le Mauvais.

1 Brctcuil-sur-Ilon, à 35 kilomètres sud-ouest d'Évreux.

Comme nous l'avons dit déjà, nous ne saurions faire entrer la poliorcétique dans le cadre de cette élude, qui ne vise que la guerre en rase campagne ou la tactique du champ de bataille.

Cependant nous trouvons, dans le récit du siège deBreteuil par Froissart, une peinture si colorée, si instructive des moyens employés pour attaquer ou défendre un château féodal au XIV* siècle, que nous croyons devoir reproduire cette page du chroniqueur :

« Sache? que les Fran(.'ais qui étaient devant Breteuil ne manquaient pas d'imaginer et de préparer plusieurs assauts, pour plus grever ceux de la garnison. Aussi les chevaliers et écuyers, qui dedans étaient, subtillaient nuit et jour pour leur porter contraire et dommage. Et avaient ceux de l'ost fait lever et dresser grands engins qui tiraient nuit et jour sur les combles des tours, et ainsi moult les travaillaient. Le roi de France fit faire, par grand foison de charpentiers, un grand befjroy à trois étages, qu'on menait avec des roues quelle part qu'on voulait aller. En chacun étage, pouvaient bien entrer deux cents hommes avec les ouvriers nécessaires à la manœuvre. Ce beffroi crénelé et recouvert

« Durement ému et courroucé, il jura qu'il le combattrait quelque part qu'il le trouvât, et il retourna à Paris en toute hâte, pour faire de reclief un très-espé-

de cuir était appelé par les uns «un cas » et par les autres un « atournement d'assaut ». (Figure 93, page 264.)

« 11 fallut beaucoup de temps pour le faire, le charpentcr et l'ouvrer. Pendant qu'on le charpentait et qu'on appareillait, on fit, par les vilains du pays, amener, apporter et acharger grand foison de bois et de paille, qu'on renversa dans les fossés avant d'amener le dit engin sur ses quatre roues jusqucs aux murs, pour combattre à ceux de dedans. On mit bien un mois à remplir les fossés, à l'endroit où on voulait assaillir, et à faire le char. Quand tout fut prêt, en ce beft'roy entrèrent grand foison de bons chevaliers etécuyers, qui se désiraient à avancer. Le beftVoy sur ses quatre roues fut abouté et amené jusques aux murs. Ceux de la garnison avaient bien vu faire le beffroy, et savaient bien l'ordonnance, en partie, comment on les devait assaillir. Ils étaient pourvus dans ce but de canons, jetant feu et grands carraux pour tout dérompre. Ils se mirent tantôt en ordonnance pour assaillir ce beffroy et se défendre de grand volonté; et, de commencement, avant de faire tirer leurs canons, ils s'en vinrent combattre à ceux du beffroy franchement, main à main. Là fut fait plusieurs grandes appertises d'armes. Quant ils se furent longtemps ébattus, ils commencèrent à tirer leurs canons, et à jeler feu sur ce beffroy et dedans, et avec ce feu à tirer épaissemenl carreaux grands et gros, qui en blessèrent et occirent grant foison; et tellement les arrangèrent qu'ils ne savaient auquel entendre. Le feu, qui était grégeois, se prit au toit de ce beffroy, et durent ceux qui étaient dedans issir de force, autrement ils eussent été tous brûlés et perdus. Quand les compagnons de Breteuil virent ce, il y eut entre eux grand huerie, et ils s'écrièrent haut :

« Saint George! Loyauté et Navarre! Loyauté! »

Et puis ils dirent : « Seigneurs français, par Dieu, vous ne nous « aurez point ainsi que vous cuidez ! »

« Ainsi demeura la plus grande partie de ce beffroy en ces fossés, et oncqucs depuis nul n'y entra ; mais on s'occupa à remplir les dits fossés de tous côtés; et il y avait bien tous les jours quinze cents hommes qui ne faisaient autre chose. •

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