‹ Les batailles d'autrefoisChapitre 132 sur 203 · PRÉPARATIFS DE DÉFENSE · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS DE DÉFENSE

Tout en conservant pour sa première ligne l'ordonnance relatée par les quatre chevaliers du roi Jean, le prince de Galles avait « ordonné aucuns apports chevaliers pour demeurer à cheval contre la bataille des maréchaux de France ». A la droite de la position de Maupertuis, sur une colline qui n'était pas roide à monter, il avait placé sous le commandement du comte de Salisbury (S) 300 hommes d'armes et autant d'archers à cheval, qui devaient côtoyer à couvert toute la crête, puis prendre en flanc, au-dessous de la colline, la bataille du duc de Normandie, dont les chevaliers avaient mis pied à terre.

Le prince de Galles (G) et sa grosse bataille se tenaient tout armés au fond des vignes ; les chevaux (Ch.) étaient assez près pour qu'on pût les monter promptement, s'il en était besoin.

Le côté accessible de la position anglaise « était fortifié et enclos avec le charroi et tout le harnois ».

Warwick, SufFolk, Jacques d'Audley, Jean Chandos, le captai de Buch (Jean de Grailly) , et l'élite des barons anglais ou gascons entouraient ce général de 26 ans, qui venait de repousser fièrement toute proposition de capitulation, en disant aux négociateurs éconduits :

« Dieu veuille aider le droit! Si nous mourons « aujourd'hui, j'ai encore monseigneur mon père et « deux beaux-frères qui nous vengeront! »

3{j0 LE PRINCE NOIR.

POITIERS (19 septembre 1356).

C'est par une joute que la bataille commença- « Un jeune bachelier gascon, Eustache d'Aubrecicourt, désireux d'acquérir grâce et prix en armes, baissa son glaive (sa lance), embrassa sa targe, férit son cheval des éperons et vint entre les deux armées. Alors un chevalier de Nassau, Louis de Recombes, quitta la bannière du roi Jean son seigneur, et baissa son glaive pour courir au-devant du bachelier. »

Ils se heurtèrent de plein élan et furent désarçonnés tous les deux ; mais l'exemple était donné : le combat s'engagea de toutes parts.

« Les 300 cavaliers d'élite, chargés de rompre la bataille des archers, s'élancèrent en avant, et tous entrèrent à cheval dans le chemin bordé de deux grosses haies très-épaisses.

« Sitôt qu'ils s'y furent engagés, les archers qui garnissaient les haies commencèrent à tirer de leur mieux, et à renverser les chevaux avec leurs longues sagettes baibues. Les chevaux blessés se cabraient, reculaient, tombaient et trébuchaient sous leurs maîtres, qui dans la presse ne se pouvaient aider ni relever '.

' Voilà ce qui explique pourquoi depuis Grécy les hommes d'armes mettaient pied à terre au moment de combattre. Les chevaux mal bardés étaient un but trop facile pour d'adroits archers comme les Anglais. Une fois désarçonné le cavalier était perdu; même quand il n'était pas meurtri par la chute, son armure, plus lourde de jour en jour, ne lui

POITIERS (19 septembre 1330). 361

« La bataille des maréchaux jamais ne put approcher celle du prince de Galles.

« Il y eut bien aucuns chevaliers et écuyers bien montés qui, par force de chevaux, passèrent outre, rompirent la haie, mais ils n'allèrent pas plus loin.

« Messire Jacques d'Audley, l'épée à la main, se tenait, avec quatre écuyers, au premier front de la bataille du Prince, bien en avant de tous les autres, et là il faisait merveille d'armes. Il s'en vint, par grande vaillance, assaillir le maréchal Arnould d'Audeneham, moult hardi et vaillant chevalier, et ils se combattirent grand temps ensemble.

« Mais la bataille des maréchaux fut tantôt toute déroutée et déconfite par le trait des archers, qui, soutenus par leurs hommes d'armes, se boutaient entre les Français quand ils étaient abattus, et les prenaient et occiaient à volonté. »

« Des deux maréchaux, d'Audeneham fut pris, et Jean de Clermont fut tué, en servant son seigneur. »

Les compagnies allemandes et lorraines qui suivaient la bataille des maréchaux et qui l'avaient vu succomber sans pouvoir lui porter secours, reculèrent et vinrent donner sur la grande et épaisse bataille (à pied) du duc de Normandie, qui formait la deuxième ligne (A).

pcrmeUait pas de se relever. Puis, nous l'avons dit, ces destriers coûtaient fort cher et c'était trop grosse perte pour qu'on les exposât aux traits des archers.

3G2 LE PRIJNCE iNOlR.

Les archers des derniers rangs de cette division, en apprenant que les maréchaux étaient déconfits, montèrent à cheval et s'enfuirent.

Au même moment, <- le corps de 600 chevaliers (S), placé à l'aile droite anglaise, descendait la colline, précédé de grand'foison d'archers, et venait assaillir le flanc gauche du duc de Normandie.

« Au vrai dire, les archers d'Angleterre portèrent très-grand avantage à leurs gens d'armes, car ils tiraient si juste et si vite, que les Français ne savaient de quel côté se tourner pour ne pas être atteints. ;>

Les Anglais, avançant toujours, gagnaient peu à peu du terrain.

Alors les hommes d'armes, en réserve sur le plateau de Maupertuis (G), montèrent promptement à cheval , ' se formèrent en haie tous ensemble et commencèrent à crier i

« Saint Georges ! Guyenne ! y>

— « Sire, sire, dit alors Chandosau prince de Galles, « chevauchez avant, la journée est vôtre. Adressons- « nous devers le roi de France, car de ce côté gît le « fort de la besogne. Je sais bien que par vaillance il <- ne fuira pas. Sire, tenez votre promesse de vous « montrer aujourd'hui bon chevalier !

— « Bannières, chevauchez avant! répondit le prince, <c au nom de Dieu et de saint Georges ! »

Et cette cavalerie d'élite, descendant la rampe au

POITIERS (i 9 septembre 1356). 363

trot, vint assaillir la bataille du duc d'Athènes, connétable de France (O), qui formait la troisième ligne.

« Il y eut là grand froissis et grand boutis, et maints hommes renversés par terre. »

Aux cris des chevaliers et écuyers do France :

« Montjoye ! saint Denis ! »

les compagnies lorraines et allemandes (L.A) se rallièrent sous la bannière de leurs chefs, et accoururent à rencontre du prince de Galles et de ses gens. Mais, fort réduits par les pertes essuyées dans le chemin creux, « elles ne durèrent mie grandement et furent reboutées et mises en chasse. »

Les trois comtes furent pris et leurs hommes abattus jusqu'au dernier par les archers d'Angleterre, qui s'étaient mis « vite en ligne de tirer '. »

Pendant que cette troupe d'élite se dévouait ainsi, « les trois aînés des enfants de France moult jeunes et de petit avis crurent légèrement ceux qui les gouvernaient ; ils sautèrent à cheval et prirent la fuite vers le pont de Chauvigny, avec plus de 800 lances saines et entières, qui oncques n'approchèrent leurs ennemis. »

Le duc d'Orléans en fit autant avec toute sa bataille, découvrant ainsi le roi son frère, qui, « sans s'effrayer oncques de choses qu'il vit ni ouit dire, demeurait à

' Remarquons que les archers se mettent enligne de tirer, pour exécuter avec ensemble ce que nous appellerions aujourd'hui des « feux de salve. — La tactique du trait est la môme (juc celle du ieu ; avant d'ajuster isolément l'ennemi plus rapproché, les archers se rassemblent et se mettent en ligne, pour lancer sur les groupes éloignés une gerbe de traits.

LE PRINCE NOin.

la place qu'il avait choisie pour être jusqu'à la fin bon chevalier et bien combattant ».

Cependant le connétable de France, le duc de Bourbon, le célèbre chef de bande, Regnault de Cervelles, dit l'Archiprêtre, et avec eux les bons chevaliers et écuyers de Picardie, de Bourbonnais, de Poitou, de Bourgogne, d'Auvergne et de Limousin, recevaient, à pied, l'épée, la hache ou un tronçon de lance à la main, le terrible choc de la bataille à cheval du prince de Galles.

D'après Viollet-le-Duc.

Fi". 113.

Le roi, qui n'était plus séparé de l'ennemi que par cette barrière de preux, « avait sentiment et connaissance que ses gens étaient en péril, car il voyait ses batailles ouvrir et branler, les bannières et pennons

POITIERS (l'J sciitcnibre 13o6). 305

trébucher et reculer, reboutés par la force cies ennemis. Il ne désespérait pas cependant de tout recouvrer par fait d'armes. Une hache de guerre en ses mains, il fit porter devant lui ses bannières :

<■< Au nom de Dieu et de saint Denis ! »

« Cria-t'il, et appuyé sur son dernier né Philippe, enfant de 13 ans qui gagna ce jour-là le surnom de Hardi, il marcha au devant de la troupe victorieuse des deux maréchaux d'Angleterre, Warwick et Suffolk, et des barons gascons conduits par le captai de Buch.

« Là eut grand hutin fier et creux, et donnés et reçus maints horions de haches, d'épées et d'autres bâtons de guerre. Ceux-là furent morts ' ou pris du côté du roi de France, qui, dédaignant de fuir, demeurèrent vaillamment près de leur seigneur et hardiment se combattirent.

Les chevaliers de l'Étoile étaient tous morts ou prisonniers ; la bannière souveraine venait de tomber avec Geoffroy de Charny. Cependant le roi Jean, de sa

' C'est une noble liste à recueillir que celle des chevaliers ou (5cuvers qui ont été lues ou blessés à Poitiers sous la bannière de France «pour leur honneur, ayant plus clier à mourir que fuite honteuse leur lut reprochée » .

Voici les noms que cite Froissart :

Le duc Pierre de Bourbon, Guichard de Boaujeu, Jean de Landas l'archiprctre Regnault de GervoUes, Thibault de Voudenay, Baudoin (l'Annekin, le duc d'Athènes, connétable de France, l'évêque de Chàlons, les comtes de Waudemont, do Vcntadour et de Vendôme Guillaume de Nesle, Eustachc de Ribemont, le sire de la Tour d'Auvergne, Guillaume deiMontaigu, Grimouton de Chambly, Baudrains de la Hcuze.

main, faisait encore merveille d'armes ei tenait la hache dont trop bien se défendait et combattait.

D'après Alph. de Neuville.

Fis. 114.

« Père, lui criait son fils, attentif aux coups qu'on lui « portait. Père, gardez-vous à droite; Père, gardezc< vous à gauche ! »

Anglais et Gascons se pressaient autour de cette proie royale, de ce lion aux abois, protégé par son lionceau.

Enfin blessé, perdant son sang, le roi de France jeta

POITIERS (19 septembre 1356) 3G7

son gantelet à un chevalier d'Artois, qui servait le roi d'Angleterre.

Pendant ce bel épisode, « le prince de Galles, échauffé et fatigué d'avoir pris si grand'plaisance à combattre et à enchâsser ses ennemis, s'était arrêté près d'unbuisson. Jean Chandos, qui ne l'avait pas quitté de la journée, lui conseilla d'y planter sa bannière.

— « De cette façon, lui dit-il, nous rallierons vos « gens qui sont durement épars, car. Dieu merci! la « journée est vôtre et je ne vois ni bannières ni pen- « nons français qui se puissent rejoindre. »

<c A l'ordonnance de Jean Chandos s'accorda le prince. Il fit mettre sa bannière sur un haut buisson pour toutes gens recueillir et corner ses ménestrels, puis tendre un petit pavillon vermeil, où on lui apporta à boire. y>

Ce fut là que le maréchal de Warwick et Regnault de Cobham conduisirent le roi Jean et son fils qu'ils avaient eu grand'peine à arracher aux Anglais et aux Gascons; tous prétendaient les avoir pris.

« Le prince de Galles s'inclina tout bas contre lui et le reçut comme roi, bien et sagement, ainsi qu'il le savait faire. Il fit apporter là le vin et les épices, et il servit lui-même le roi, en signe de très-grand amour. »

La bataille, commencée à six heures, était finie à midi.

Les Anglais poursuivirent les fuyards jusqu'à Poitiers, qui ferma ses portes; il y eut là encore « grande occision et grand abatis d'hommes et de chevaux. »

8.000 combattants, les plus vaillants de la France féodale, restaient sur le champ de bataille ; 3.000 avaient été tués dans la poursuite; 2.000 étaient prisonniers.

Les Anglais n'avaient perdu que 1.900 hommes d'armes et 1.500 archers.

Page 1