LES GRANDES COMPAGNIES
devers les montagnes, pour entrer en la comté de Forez et venir sur la rivière de Loire.
« Ils prirent position sur la hauteur du Goyet, près du château de Briguais, à 12 kilomètres au S. 0. de Lyon.
« Les éclaireurs de monseigneur Jacques de Bourbon, du vicomte d'Uzès et de messire Regnault de Forez reconnurent seulement l'avant-garde ennemie, qui ne comptait pas plus de 5 ou 6.000 hommes et encore mal armés.
« Mais la grande moitié des routiers et les mieux armés et enharnachés se tenaient en arrière, dans un lieu où on ne la pouvait aviser ni approcher ' . »
Contre l'avis de l'Archiprêtre, qui trouvait la position trop forte pour qu'on l'abordât de front, Jacques de Bourbon donna l'ordre d'engager l'action.
Bataille de Brignais (6 avril 4362).
« Messire Jacques fit arrêter sur-le-champ toutes ses bannières et pennons; il ordonna ses batailles et les mit en très-bon arroy, ainsi que pour tantôt combattre.
« Regnault de Cervelles (l'Archiprêtre) commandait la première, composée de l.SOO combattants.
« Quand cette avant-garde s'approcha de la colline occupée par les gens de compagnies, ceux-ci, qui avaient autour d'eux plus de 1.000 charretées de tous cailloux, commencèrent à les lancer si fort sur les
• Froissart. C'est à lui encore que nous emprunterons le récit de Briffnais.
assaillants, qu'ils effondraient les bacinets et navraient tellement les gens d'armes, que nul n'osait ni ne pouvait aller plus avant, pour si bien targé qu'il fût.
« Les deux autres batailles vinrent au secours de la première.
« Messire Jacques de Bourbon et les autres seigneurs, bannières et pennons devant eux, approchèrent et côtoyèrent la montagne, mais les plus 7iices (novices) et les plus mal armés des compagnies jetaient avec tant d'ensemble et de force ces pierres et ces cailloux sur les gens d'armes, que les plus hardis reculaient.
« Quand les nices eurent tenu de cette façon et bien battu un grand espace, la grosse bataille fraîche et nouvelle, tournant la colline par un chemin inconnu des Français, vint les assaillir aussi drue et aussi serrée que broussaiile.
« Les gens de compagnies, ayant recoupé leurs lances à la mesure de six pieds, marchaient de grande volonté, en s'écriant tout d'une voix :
« Saint-Georges!
« Au premier choc, ils en renversèrent plusieurs : « Il y eut grand rifflis' et grand fouillis^ des uns et des autres ; ces compagnies s'abandonnaient et combattaient très-hardiment et reculaient les Français.
« Mêlée, '■i Embarras.
BATAILLE DE BRIGNAIS (0 avril -1302). 385
« L'Archiprêtre fut pris ' avec le comte de Forez, le vicomte d'Uzès, Robert de Beaujeu, Louis de Cliâlons et plus de 100 chevaliers. Les bandits enrôlèrent ou égorgèrent tous ceux qui ne pouvaient pas payer rançon. Jacques de Bourbon, gravement blessé, mourut à Lyon, quelques jours après la bataille. »
Nous nous sommes arrêtés à dessein sur cette journée de Brignais, qui passe presque inaperçue dans l'histoire.
Elle nous montre en efifet que les compagnies de routiers avaient profité des leçons tactiques d'Edouard III, de Jean Chandos et du Prince Noir. Nous voyons leurs capitaines choisir avec soin les positions de combat, échelonner leurs forces, dissimuler leurs dispositions, et ne porterie coup décisif avec la réserve, que lorsque l'ennemi a été ébranlé ou rompu par les projectiles de la première ligne.
Si nous remontons encore à la tactique des anciens, nous pouvons faire un rapprochement intéressant entre les accensi^ ou les vélites"- vovudims, et les nices ou iQ^pis armés des routiers de 1362.
A l'exemple des bandits de Romulus, il fallait, quand on s'enrôlait dans les bandes de Bourgogne, faire ses preuves de courage en attaquant l'ennemi avec des
1 C'est la seconde fois à notre connaissance depuis 13SG; ce ne sera pas la dernière.
2 Page 100, figure 27.
3 Page 101, figure 28.
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38G D\} GDESCLIN.
projectiles improvisés, avant de revêtir une armure et de recevoir une lance ou une épée.
Quant à la noblesse féodale, elle a déjà oublié les leçons de prudence de la campagne de Brétigny. C'est avec l'insouciance et la fougue irréfléchie de Poitiers, qu'elle se fait prendre ou tuer à Briguais.
Heureusement, du Guesclin va paraître sur cette scène sanglante, pour devenir le chef de ces routiers et pour mêler quelques succès à tant de revers.