CHARLES LK SAGE
capitaines allaient travailler à la reconsUtution territoriale du royaume ' .
C'est au siège de Melun, en 1359, que le roi Charles avait remarqué le chevalier Bertrand du Guesclin. « Jusqu'alors, le bien de lui ni sa prouesse n'étaient renommés, fors entre les chevaliers qui le hantaient au pays de Bretagne, où il avait demeuré et toujours tenu la guerre pour monseigneur Charles de Blois, contre le comte de Montfort-. »
En 1364, c'était un capitaine de cinquante ans, « un vaillant chevalier, grandement et durement estimé et bien aimé de toutes gens d'armes ^ »
Comme don de joyeux avènement, il offrit au roi Mantes et Meulan, qu'il avait prises au roi de Navarre, de concert avec le capitaine Jean Le Maingre de Bou cicaut.
Puis, le Captai de Buch, lieutenant de Charles le Mauvais, étant parti d'Evreux avec une petite armée, composée de routiers et de lances anglaises, normandes ou gasconnes, dans le dessein d'aller troubler à Reims les fêtes du sacre, du Guesclin quitta Rouen, « où
' Victor Duruy, Histoire de France.
2 Depuis 1341, la succession du duc Jean IIÏ de Bretagne élait revendiquée par deux princes rivaux, Charles de Blois, neveu de Philippe VI de Valois, et Jean de Montfort, protégé de l'Angleterre. Les hostilités duraient depuis cette époque avec des alternatives diverses ; quand l'un des deux princes était prisonnier, sa femme continuait bravement la guerre. La bataille d'Auray et la mort de Charles de Blois terminèrent la querelle au protil de Jean de Montfort (1363).
'• Froissart; liv. i, 2° partie, cliap. 162.
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il avait fait son mandement de guerre au nom du roi de France », et il marcha à la rencontre des Navarrais, par Pont-de-l' Arche et Yernon.
LA TACTIQUE EN 43Gi.
Les deux partis sont commandés par des capitaines aguerris ; leurs hommes, en petit nombre, sont gens d'élite. Aussi le récit de Froissart, en nous faisant entrer dans tous les détails de la campagne, nous apprend-il d'une façon précise, où en était la tactique en 1364, et à quels stratagèmes recouraient les gens de guerre de cette époque.
« Le mercredi de la Pentecôte (13 mai), comme le Captai et sa route (700 lances, 300 archers et SOO autres hommes aidables) chevauchaient aux environs d'Évreux, ils rencontrèrent, à la sortie d'un bois, un héraut d'Edouard III, le roi Faucon, qui avait quitté le matin même l'ost des Français.
« Le Captai se hâta de lui demander des nouvelles des Français.
— « Ils vous cherchent , répondit Faucon , et ont « grand désir de vous trouver.
— « Et où sont-ils ; de çà de Pont-de-l' Arche ou de « là?
— « En nom Dieu! Sire, ils ont passé le Pont-de-
LA TACTlQdt: EN 1364. 380
« l'Arche et Vernon, et sont maintenant, je crois, assez « près de Pacy-sur-Eure.
— « Et quels gens sont-ils ï Et quels capitaines ont- « ils '! Dis-le moi, je t'en prie, doux Faucon.
— « Ils sont bien d .oOO combattants et toutes bonnes « gens d'armes, avec messire Bertrand du Guesclin, « (qui a la plus grande route de Bretons), le comte « d'Auxerre, le vicomte de Beaumont, messire Louis « de Châlons, le sire de Beaujeu, monseigneur le « Maître des arbalétriers ', messire l'Archiprètre, mesi.< sire Oudart de Renty et les Gascons du seigneur c< d'Albret^
— <c Par le cap Antoine ! s'écria le Captai, durement
i Baudoin d'Annekin, blessé à Poitiers (pa^'c 365, noie).
Le premier maître des arbalétriers fut Thibaut de Montléar, cliarpé par Saint-Louis, en 1270, de commander les arbalétriers à pied et à cheval, les gens de pied, les archers, en un mot tous ceux qui ne faisaient pas partie des compagnies de cavalerie. Il avait la direction des maîtres d'engins, et de toute Vartillerie de l'ost, c'est-à-dire des ingénieurs, charpentiers, mineurs et « gcnz de mainz mestiers ».
Quand on prenait une ville, toute l'artillerie qu'on y trouvait lui appartenait.
Cette charge supprimée, en 14G3, par Louis XI, à la mort de Jean d'Auxy, fut rétablie par François l'"', en 1S15, au profit d'Aymar de Prie, qui fut le dernier grand maître des arbalétriers.
'^ Le Prince Noir n'était pas populaire en Gascogne. Caractère sombre, atrabilaire, il s'était fait des ennemis déclarés parmi les barons gascons; le sire d'Albret donna le signal de la résistance à la domination anglaise, imposée parle honteux traité de Brétigny, en venant olïiir ses services au roi de France.
« émerveillé de cette félonie, Gascons contre Gascons « s'éprouveront ! »
Un héraut de l'Archiprêtre vient au même moment dire au Captai que son maître désire l'entretenir. Il le renvoie.
— « L'Archiprêtre est si baretierre (rusé) , dit-il au « capitaine Jean Jouël, qui s'en étonne, que s'il venait « jusqu'à nous en nous contant jangles et bourdes, il « aviserait et imaginerait notre force et nos gens, et « cela pourrait nous tourner à grand dommage ; aussi « n'ai-je cure de ses grands parlements. »
« C'est ainsi que les Navarrais et les Français eurent connaissance les uns des autres, par le rapport des deux hérauts. Ils se conseillèrent et avisèrent en conséquence, pour se préparer à la rencontre.
« Le Captai se fit envoyer d'Évreux 120 cavaliers de la milice bourgeoise ; il se logea, vers midi, sur une montagne et ses gens tout environ.
« Les Français qui les désiraient trouver, vinrent camper en deux beaux prés tout au long de l'Iton '. »
Le jeudi matin, les Navarrais délogèrent, après avoir envoyé leurs coureurs reconnaître le camp ennemi.
Conduits par le roi Faucon, ils débouchaient dans la
* Petite rivière, qui passe à Évreux et se jette dans l'Eure, au-dessus de Louviers.
CO.MHAT DE COCIIEP.EL (10 mai 1304). 394
plaine de Cocherel ', après avoir traversé un petit bois, lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en présence des Français, qui déjà ordonnaient leurs batailles
Combat de Coclierel (-lO mai -1364).
Il était sept heures.
LesNavarrais s'arrêtèrent tout cois, pendant que leurs capitaines se portaient en avant, pour préparer la formation de combat.
Ils laissèrent leurs chevaux, leurs malles et leurs valets dans le petit bois, et ils firent trois batailles de leurs gens. Tous devaient combattre à pied.
Jean Jouël était à droite avec les hommes d'armes et les archers anglais ;
Le Captai de Buch se tenait au centre, avec 400 chevaliers ou écuyers gascons ;
A l'aile gauche, 400 armures de fer étaient réparties entre le bâtard de Mareuil, Bertrand du Franc et don Sanche Lopez.
Ces trois batailles, peu espacées entre elles, se rangèrent de iront sur une colline, qui s'élevait sur la droite, entre la colonne et le bois.
Comme signe de ralliement, comme étendard', « si par force d'armes IcsNavarrais étaient épars, le Captai planta son pennon en un fort buisson d'épine », au centre de la ligne, sous la garde de 60 armures de fer.
1 Village à 18 kilomètres à l'est d'Évrcux.
- C'est le mot dont se sert Froissant. En 136-4, l'étendard est donc une enseigne générale, le sirjne de ralliement de toute l'armée.
Il était défendu aux Navarrais « de quitter la hauteur, quelque chose qui advint. Ils devaient attendre là qu'on les allât quérir. »
Les Français étaient disposés en trois batailles et une arrière-garde (réserve).
Dans la première, Bertrand du Guesclin, avec ses Bretons, faisait face au Captai (au centre par conséquent, c'est la place d'honneur).
Les Français, les Normands et les Picards formaient la seconde, sous le comte d'Auxerre, le vicomte de Beaumont et Baudoin d'Annekin, maître des arbalétriers.
Dans la troisième, les Bourguignons étaient réunis sous la bannière de l'Archiprêtre ; mais ce chef, capitaine de routiers comme Jean Jouël, ne se crut pas le droit de combattre les compagnies qui marchaient avec le Captai, et, par un singulier point d'honneur, il quitta le champ de bataille, en recommandant à ses gens de bien faire leur devoir ' .
Les Gascons formaient la réserve. Leurs souverains et meneurs, Aymon de Pommier, le soudich (comte) de l'Estrade, Perducas d'Albret et Petiton de Courton, les yeux fixés sur l'étendard navarrais, ménageaient au Captai, leur compatriote, un tour de leur façon.
1 « 11 dit à ses gens et à celui qui portait sa bannière : • Je vous or- « donne et recommande que vous demeuriez et attendiez la tin de la ■' journée ; je pars sans retourner, car je ne puis aujourd'hui com- « battre ni être armé contre aucun des chevaliers qui sont contre nous; « et si l'on vous demande oîi je suis, vous répéterez ce que je vous « dis. » (Froissart; liv. i, 2'' partie, chap. 170.)
.COMBAT DK CUCHEREL (l(i mai 1304). 393
Appelés au conseil, ils proposèrent qu'on fit monter à cheval les trente chevaliers réputés les plus hardis :
— « Pendant que nous marcherons vers le pennondu « Captai, dirent-ils, ces trente cavaliers se mettront en « peine, par la force de leurs coursiers et de leurs bras, <- à dérompre la presse et à venir jusqu'au Captai. Ils « prendront le dit Captai, le trousseront, l'emporteront « et le déposeront sain et sauf en un lieu sûr, où ils at- « tendront la hn de la bataille. Si les trente réussis- « sent, la juurnée sera nôtre, tant les Navarrais seront <c ébahis de la capture de leur chef. »
Le moyen plut aux chevaliers de France et de Bretagne.
<-< A part ces trente cavaliers d'élite, montés sur bons coursiers les plus légers et les plus roides qui fussent en la place, tous les hommes d'armes demeurèrent à pied sur les champs, dans l'ordonnance prescrite. »
Le conseil des capitaines voulait adopter pour cri de ralliement pendant le combat :
« Notre-Dame, Auxerre ! »
« Parce que le comte d' Auxerre, étant le plus grand de mise, de terre et de lignage, qui fût avec eux, devait être par droit leur chef» ; mais le jeune comte déclina modestement cet honneur.
Alors il fut décidé, d'un commun accord, que le commandement serait donné « à Bertrand du Guesclin, le meilleur chevalier, celui qui plus s'était combattu de
394 DU GUKSCLIN.
la main, et qui mieux savait comment les choses de guerre se doivent maintenir. »
Tous adoptèrent pour cri de guerre :
« Notre-Dame, Guesclin ! »
Donner le commandement au plus digne, c'était mériter la victoire.
« Le soleil commençait haut à monter^ ; il faisait chaud, les Français avaient faim et soif, mais les Navarrais restaient toujours immobiles sur le tertre de Cocherel.
Deux fois les capitaines français s'étaient réunis sans avoir su décider si l'on attaquerait la position, ou si l'on remettrait le combat au lendemain, lorsque le chef qu'ils s'étaient donné, du Guesclin, leur proposa un stratagème renouvelé de la bataille d'Hastings^
— « Nous ferons semblant de nous retirer, leur dit-il, « et de ne pas vouloir combattre aujourd'hui. Nos var- « lets, nos harnois et nos chevaux repasseront l'Eure « en belle ordonnance, et rentreront dans nos logis de « la nuit. Pendant cette retraite, nous nous tiendrons « sur les ailes et entre nos batailles, en aguet pour « voir ce que feront nos ennemis. S'ils désirent nous « combattre, ils descendront de leur montagne et se « mettront à notre poursuite. Mais alors nous serons
' Il était près de midi.
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COMBAT DE COCHEREL (1G mai 1364). 395
« tous appareillés de retourner sur eux, et nous les « aurons ainsi mieux à notre aise. »
On obéit. Sur l'ordre de messire Bertrand, les trompettes sonnent la retraite et chaque sire se retire, entre ses gens, sous sa bannière ou son pennon ; les bagages repassent le pont de Pacy-sur-Eure, en arrière de l'aile droite française.
Aussitôt Jean Jouël veut descendre la colline et s'élancer à la poursuite des Français.
— « Messire Jean, lui dit le Captai, croyez-bien que « de si vaillants hommes ne s'enfuient ainsi que par « malice et pour nous attirer dans la plaine. »
Mais Jouël ne veut rien entendre.
— « Par saint Georges ! dit-il aux hommes d'armes « et aux archers anglais, passez avant ! Qui m'aime me « suive ; je m'en vais combattre ! »
Et, le glaive au poing, il descend en courant les rampes de la colline, « pardevant toutes les batailles».
Le Captai, en vrai chevalier gascon, ne veut pas se laisser plus longtemps distancer par des Anglais ; il quitte à son tour le plateau, en criant à ses Gascons :
— « Navarre ! Navarre ! Messire Jean Jouël ne se « combattra pas sans moi. »
C'est ce que les Français attendaient.