FORMATIONS DE COMBAT
c< La tactique des Romains se résume dans le combat individuel, dans la succession des efforts, dans le remplacement méthodique des rangs et des lignes engagés '. »
Les légionnaires, placés à trois pieds les uns des autres, ont toute leur liberté d'allure pour lancer le pilum et pour manier l'épée. Quand le soldat du premier rang est fatigué, le suivant prend sa place. Celui-ci sait qu'il a derrière lui, pour lui venir en aide, pour le remplacer s'il est fatigué, pour le venger s'il succombe, ses huit frères d'armes de la décurie, contubernales, qui partagent ses travaux et ses dangers, depuis le commencement de la campagne.
* Colonel Ardent du Picq. Sur la nécessité dans les choses de la guerre de connaître l'instrument premier, qui est Vhomme. Bulletin de la Réunion des officiers. Septembre et octobre 1876.
440 r.'AUT xMlLlTAlRE CIIKZ LES ROMAINS.
L'ORDRE HLiNIPULAlRE.
Comme le combat est une lutte corps à corps, le manipule de la première ligne partage les émotions et l'ardeur de son premier rang ; quelquefois aussi il se laisse gagner par la terreur et le découragement : mais les deux autres manipules de la cohorte, soutien et réserve du premier, sont échelonnés à distance, à l'abri des fluctuations du combat ; ils n'entendent pas l'acier pénétrer dans les chairs, ils ne voient pas le sang couler ; dans le bruit confus de la mêlée, ils ne distinguent ni los cris des blessés, ni le râle des mourants.
Fig. 48. »
Ils échappent ainsi aux entraînements de la première ligne, aux révoltes brutales de la nature humaine de-
1 Gaulois. Figure du Dictionnaire des antiquités grecques et romaines
BATAILLE DE CANNES (217 uvanl J -C.) 141
vant la mort, à cette loi charnelle de la peur, qui fait reculer la queue de la colonne quand la tête s'arrête, et qui la fait fuir quand elle recule.
Aussi, malgré quelques échecs partiels, les armées consulaires n'avaient encore à se reprocher que leur terreur devant l'attaque impétueuse des Gaulois (bataille de l'Allia et prise de Rome, 390 ans avant J.-C), lorsque Annibal leur infligea, coup sur coup, les plus cruelles défaites.
C'est par l'ascendant moral que ce grand homme de guerre fut vainqueur à la Trébia et au lac Trasimène.
Chef de soldats aguerris, sur lesquels il pouvait compter, il sut, à la bataille de Cannes, diminuer la profondeur de sa formation, étendre sa ligne de bataille, et envelopper l'armée romaine.
Bataille de Cannes (217 avani J.-C).
Deux consuls, Paul Emile et Terrentius Varron, alternaient pour le commandement de l'armée romaine, forte de 80.000 fantassins et de plus de 6.000 chevaux.
Paul Emile l'avait établie sur le bord de l'Ofento, au pied des montagnes, dans deux camps. Le plus grand, sur la rive gauche, contenait le corps de bataille ; l'avant-garde occupait le petit camp, sur la rive droite.
Annibal campait sur la rive gauche, avec 40.000 fimtassinset 10.000 cavaliers. La grande plaine, qui s'ouvre sur la rive droite de l'Ofento, lui permettant de faire
manœuvrer sa cavalerie, il voulait livrer une bataille décisive
En conséquence, il passa la rivière et il déploya son armée.
« Mais Paul Emile n'accepta pas le défi. Jugeant le terrain désavantageux et prévoyant que la disette des vivres obligerait bientôt Annibal à décamper, il resta immobile et se contenta de bien faire garder ses deux camps'. »
Annibal laissa quelque temps son armée en bataille, puis il la fit rentrer dans ses retranchements. Mais il lança ses Numides contre les détachements romains, qui descendaient du petit camp à la rivière pour prendre de l'eau. Cette cavalerie, poussant jusqu'au vallum, coupa aux Romains le chemin de l'Ofento.
Varron. ayant entendu les légionnaires murmurer contre Paul Emile, promit de faire mieux que son collègue.
« En prenant le commandement, le lendemain à la pointe du jour, il fit porter, devant lui, les faisceaux des licteurs et il ordonna aux troupes de sortir, à la fois, des deux camps. Il rangea en bataille celles du grand, à mesure qu'elles traversaient la rivière. Celles du petit vinrent le rejoindre et prendre leur alignement, face au midi.
1 Polybc, liv. ni.
BATAILLE DR CANNES (217 avant J.-C). -143
« Il plaça les 3.400 chevaux de la cavalerie romaine à l'aile droite, sur le bord de l'Ofento {C li). Il mit au centre les huit légions dans leur ordre manipulaire, sur seize hommes de profondeur et dix de front, mais il fit resserrer les intervalles.
^c La cavalerie des alliés forma l'aile gauche {C A).
«■ Paul Emile commandait l'aile droite, Varron l'aile gauche. Les deux consuls de l'année précédente étaient au centre.
« En avant du front des légions, 22.000 hommes de troupes légères se préparaient à engager l'action. »
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P. MEKLt, d'après un croquis de E. Hardy . Fig. 49.
Annibal, en môme temps, avait fait passer l'Ofento aux frondeurs et aux troupes légères et il les avait déployés devant les Romains, pendant que le reste de son armée franchissait la rivière en deux endroits.
Il opposa la cavalerie espagnole et gauloise, comman-
dée par Asdrubal, à la cavalerie romaine; puis il forma, sur une seule ligne, face au nord : 1° une moitié de l'infanterie africaine, qu'il avait armée avec les boucliers et les cuirasses des légionnaires tués dans les batailles précédentes ; 2° l'infanterie espagnole et gauloise et l'autre moitié des Africains.
A l'aile droite, il plaça la cavalerie numide, sous Hannon.
Ses troupes rangées, Annibal marcha à l'ennemi, à la tête de l'infanterie espagnole et gauloise (E G). Celleci, détachée du centre, prit la forme d'un croissant convexe (EGE), relié par les pointes à l'infanterie africaine, chargée de soutenir l'attaque.
Les Espagnols et les Gaulois avaient le même bouclier, mais leurs épées étaient différentes. Celle des Espagnols frappait d'estoc et de taille ; celle des Gaulois, plus longue, ne frappait que de taille et à distance.
p. Mekle, d'apn'^s le modèle du musée de Mayence, Fk. 50.
« Espagnols et Gaulois étaient rangés alternativement par cohortes : les Gaulois nus, les Espagnols couverts de chemises de pourpre. Ce spectacle nouveau pour les Romains les impressionna ; ils eurent peur. »
BATAILLE DE CANNES (2i7 avant J.-C). 44S
L'action commence par les troupes légères qui, comme à V ordinaire, se mettent mutuellement en fuite ; puis la cavalerie d'Asdrubal attaque la cavalerie romaine.
« Les chevaliers se battaient avec furie, plutôt en Barbares qu'en Romains, car ce ne fut pas tantôt en reculant^ tantôt en revenant à la charge^ selon les lois de la tactique. A peine furent-ils à portée, qu'ils descendirent de cheval et chacun choisit un adversaire. La cavalerie espagnole et gauloise eut le dessus. La plupart des Romains furent tués ; le reste fut poursuivi le long de la rivière, sans pouvoir obtenir quartier*. »
Les légions remplacent les vélites et attaquent le centre d'Annibal. Les Gaulois, qui sont plus en avant, sont enfoncés les premiers; le croissant est ouvert. Gaulois et Espagnols reculent fièrement, à petits pas. Les Romains poursuivent et viennent donner, à droite et à gauche, dans les Africains pesamment armés. C'est ce qu'Annibal avait prévu.
A son signal, les Africains conversent, en pivotant sur leur aile intérieure, et ils prennent les Romains en flanc.
En même temps, la cavalerie numide, renforcée de la cavalerie victorieuse d'Asdrubal, met en fuite la cavalerie alliée, de l'aile gauche romaine.
Asdrubal envoie les Numides à la poursuite des fuyards, puis, avec les escadrons gaulois et espagnols
« Polybo
UG L'ART MILITAIRE CHEZ LES ROMALNS.
en ordre compacte, il vient prendre à dos la troisième ligne de l'infanterie romaine. Cette infanterie, resserrée par les fluctuations du combat, se croit déjà victorieuse, parce qu'elle a enfoncé le centre ennemi, lorsqu'elle entend tout à coup des clameurs menaçantes sur ses flancs et sur ses derrières.
c Les premiers rangs fatigués veulent se retirer; mais les Triaires, attaqués par la cavalerie d'Asdrubal, font face en arrière. Les deux côtés opposés de ce vaste carré sont rejetés l'un sur l'autre; les légionnaires se heurtent, se mêlent, les armes leur tombent de? mains et ils se laissent égorger. ;>
Le désastre est immense : 70.000 Romains restent sur le terrain. Paul Emile, sa cavalerie détruite, est venu mourir dans les rangs des légions.
Le détachement de 40.000 hommes, envoyé à l'attaque du camp d'Annibal, met bas les armes sans combat; 70 chevaliers romains et 300 cavaliers alliés s'échappent avec Varron. Tout le reste est tué ou pris.
Annibal n'a perdu que 1.500 Espagnols ou Africains et 200 chevaux, mais les Gaulois ont supporté tout l'effort des légions et 4.000 ont succombé. Ce sang versé par nos aïeux, sous les enseignes d'Annibal, pourrait nous permettre de considérer la journée de Cannes comme une de nos premières victoires nationales.
L'énorme disproportion, entre les pertes du vainqueur et celles du vaincu, prouve, une fois de plus, que la victoire dépend du premier rang.