MONUMENT AUX BRAVES DE
Au Moulin Dumont, Sainte- Foye.
" n'est pas le temps de se retirer quand on est à vingt pas des enne- " mis ; en avant ! la baïonnette au bout du fusil ! Fonçons sur eux " tête baissée : ça vaut mieux." Dalquier qui les entraîne est atteint d'une autre balle qui lui traverse le côté, il n'en continue pas moins de commander ses braves, qui se ruent en masse serrée et par un choc violent refoulent tout ce qui s'avance devant eux et s'emparent des canons.
Il faut dire que les Anglais avaient perdu la position avantageuse de hauteur qu'ils occupaient.
Ils s'étaient mépris au début, en prenant pour un commencement de retraite le premier mouvement de recul de Lévis, et en avançant dans la déclivité, ils s'étaient empêtrés d'avantage, eux et leurs canons, dans la neige et dans l'eau ; leurs caissons, pris de même, ne fournissaient plus de munitions.
Les bataillons de Berry, reprenant alors leur première tentative, et faisant une conversion à droite, suivis des troupes de la colonie qui joignaient le La Sarre (mouvement que Lévis avait voulu,) attinrent le même niveau que celui des Anglais et les chargèrent en flanc avec vigueur.
Le centre tenait bon et était assez en sûreté, adossé au bois, Cependant un ordre mal rendu par un officier qui fut tué ensuite, fut cause que le second bataillon de la Reine resta hors de la ligne au commencement de l'action et posté à gauche ; puis ne recevant pas d'ordre, il demeura dans l'inaction jusqu'à la fin.
Heureusement que M. de Repentigny, avec son bataillon de réserve auprès, s'avança à point pour remplir le vide et rendit ainsi un service signalé. Le brave colonel Simon Réaume, commandant des milices, y fut tué peu après.
De son côté, Lévis, profitant de l'avantage d'être maître des deux redoutes, se porta, à la faveur d'un ravin, avec le Royal-Roussilon, sous Poulhariès, sur le flanc gauche du colonel Fraser, déjà affaibli, et, après avoir gagné la hauteur en le dépassant pour le prendre à revers, chargea à fond le Bragg et le culbutta à la baïonnette sur les Ecossais dans la déclivité du terrain.
Delaas, du régiment de la Reine, qui commandait le corps des Canadiens qui y était attaché, n'ayant pas reçu, où il était, le même ordre de se retirer à gauche, s'était joint à ce mouvement, et, soutenu
des autres milices qui du bois maintenaient un feu vif, donna avec beaucoup d'intelligence et de valeur pour en assurer le succès. Ces Canadiens sont spécialement mentionnés pour s'être distingués en cette occasion par leur courage et leur adresse.
C'est en vain que Murray amena au secours de sa droite sa réserve du Otway, et le 3ième bataillon du Royal-American au secours du Kennedy à sa gauche, il était trop tard. Le dernier mouvement de Lévis, qui coopérait avec celui de son autre aile, allait le débordant et décidait de la victoire en écrasant à la fois les deux ailes des ennemis sur leur centre.
Le colonel Fraser, qui commandait de ce côté, se voyant exposé en front et en flanc au feu meurtrier dirigé du bois par les Canadiens, et se voyant sur le point d'être enveloppé, donna l'ordre de reculer : " fatt back" Sur quoi un vieux grognard écossais, non accoutumé à lâcher pied, s'écria : " Damn it, what ù fatting back but retreating ? " (1)
Dès lors la déroute devint générale sur toute la ligne. Une fuite précipitée s'en suivit ; les vaincus abandonnèrent tous leurs canons, munitions, outils, morts, et une grande partie de leurs blessés. Le désordre fut tel qu'aucun des officiers ne put rallier les soldats, dont plusieurs furent faits prisonniers. Les 100 hommes laissés à la redoute de Wolfe, (celle indiquée par Désandrouins) ne paraissent avoir
(1) Suivant l'indication de Lévis sur son plan de la bataille, la retraite, ou
Slutôt la déroute, commença à l'endroit indiqué par la lettre Q dans la fourche des eux chemins, c'est-à-dire, à peu près vers le milieu du terrain des Mères Ursulines. Sur notre plan, l'endroit est indiqué par une croix, t De là la fuite s'étendit sur le Champ de courses et jusqu'à la ville, entraînant avec elle les 100 hommes de la redoute.
Sur Marchmont, en creusant, il y a une quinzaine d'années, pour asseoir le» fondations d'un mai près de la ligne du Champ de courses, on a découvert dans une fosse commune des ossements humains en assez grand nombre pour les attribuer raisonnablement aux soldats morts à la seconde bataille.
Le terrain des courses n'a jamais été fouillé, vu sa destination. Mais tout le long, vis-à-vis, au nord du chemin, on a trouvé, en faisant des constructions, des débris d'objets et matériel de guerre. M. Wm. Lee, récemment (1899), en a déterré en bâtissant, de même que ses voisins.
Ce terrain, de mémoire d'homme, n'a été travaillé qu'une fois. Lord Dalhousie le fit nettoyer en partie et labourer pour le niveler. On se moqua, dans le temps, de la semaUle qu'il y fit, quoique son but n'était que de tenir l'endroit en bo*» état. Le quatrain suivant est attribué à M. Andrew Stuart :
Some toil for honor, Some for paltry groats, Hère Wolfe reaped glory And Dalhousie oats.
aucunement soutenu la retraite, quoique Murray ait cherché à l'insinuer ; laquelle, dit Thomson, ressemblait plus à une horde indisciplinée qu'à des soldats.
Les Canadiens montrèrent en cette journée qu'ils étaient aussi capables et aussi solides en rase campagne que les meilleures troupes réglées.
Les corps de milices, attachés à chaque bataillon, s'efforcèrent partout, chacun de son côté, de mieux faire que les autres ; particulièrement celui de la Brigade de la Reine.
" Les Canadiens des quatre brigades de la droite," dit Malartic, p. 319, " ceux qui étaient dans les intervalles ou en avant des brigades, ont tiré longtemps et fort à propos. Ils ont fait beaucoup de mal aux Anglais."
L'action avait été des plus chaudes pendant plus de deux heures. Le sang, dilué dans l'eau et dans la neige, qui coulait en s'étendant sur la pente du terrain, donnait l'aspect d'une bouche ie épouvantable. La défaite avait coûté aux Anglais 1,124 hommes de tous rangs, (Murray à Pitt, 25 mai 1760) 283 tués, et 841 blessés, sans compter les prisonniers. Le reste se retira comme il put vers la ville, poursuivi, mais faiblement, par les vainqueurs, dont les bataillons, rudement maltraités par la mitraille, avaient été réduits et étaient tellement épuisés de fatigue qu'ils n'avaient plus la force d'enfoncer la baïonnette épuisés de fatigue qu'ils n'avaient plus la force " d'enfoncer la baïonnette dans le dos des fuyards." Comme il aurait fallu, pour entre dans la ville, emporter, sous le canon, les ouvrages avancés, Lévis fit faire halte avant d'y arriver. Lui-même s'arrêta en face du moulin à vent de Manseau et maison Borgia, entraînant dix canons à sa suite. Toutefois, des troupes moins harassées auraient pu entrer pêle-mêle avec les fuyards dans les murs, même y pénétrer le jour suivant, dit Knox, avant que les soldats qui restaient de la garnison fussent revenus à eux-mêmes, tant ils étaient démoralisés et devenus insouciants. Ils noyaient leur abattement et manque de cœur dans l'ivresse e~ défonçant les caves (1) ; ce qui dura trois jours.
(1) Immense irregularities are hourly committed by the soldiery, breaking opén stores and dwelling houses to get liquor ; this is seemingly the resuit of panic and despair, heightened by drunkenness ; one man was hanged this evening in terrorem, without trial. Knox, II, p. 298, Ajrril ZOth. Murray fit pendre deux soldats et défoncer les tonneaux pour arrêter l'ivresse.
" Si la brigade de la Reine eût été à son poste, ' dit Lévis, on aurait enlveoppé les ennemis par leur gauche et vraisemblablement " on leur eût coupé la retraite : ce qui aurait été décisif."
Néanmoins, si Ton tient compte de l'isolement des Sauvages, de Tinaction en partie de la brigade de la Reine au moment opportun, de la cavalerie qui ne donna pas, et des divers détachements laissés à la garde des postes en arrière, on voit que Lévis gagna cette glorieuse journée avec 5,607 combattants, au plus, (1), suivant les cadres sur le papier, parmi lesquels on comptait des vieillards et des enfants ; qu'il n'avait que trois petites pièces de campagne servies avec de la poudre mouillée, et que plusieurs de ses soldats n'étaient armés que de couteaux de boucherie, en guise de baonnettes. Ajoutons, avec lui, qu'il n'avait pas assez d'officiers et de sergents pour faire ses divisions. (J., p. 343.)
Cette victoire éclatante coûta cher aussi aux Français. Lévis donne l'état des pertes à 833 hommes : 103 tués et 640 blessés, dont 28 officiers tués et 68 blessés. Lévis, p. 269. Les bataillons de la Sarre et Béarn, à gauche, les deux de Berry et les deux de la Marine, au centre, furent les plus maltraités.
Le même soir l'armée occupait la crête des hauteurs près de Québec. Le siège de la ville était devenu possible et les Canadiens, fiers d'eux-mêmes, le pressaient, se vantant d'y entrer par la première brèche sans l'aide des réguliers.
On sait le reste. Le pavillon anglais va, le premier, arriver en rade le 9 mai, et forcer la retraite de Lévis.
" Un seul vaisseau de ligne venant de France et Québec était à " nous ! "
Tel avait été le cri de colère, de désespoir et de patriotisme qui s'échappa du cœur de Désandrouins et de tous les soldats en se retirant : cri qui dut faire tinter les oreilles de la Pompadour.
Détournons nos yeux de cette grande dépensière qui dévorait les secours, et, en retraitant, saluons en repassant à la Pointe-aux- Trembles, un glorieux souvenir du 13 septembre le va eureux Vau-
(1) Note. — Lévis dit n'avoir eu que 4,500 hommes qui aient combattu : la victoire est due à la valeur des troupes et des Canadiens, et à la conduite des cheff des corps.
quelin de YAtalante qui, blessé plusieurs fois et après avo r brûlé sa dernière gargouse contre l'ennemi, reste presque seul à son bord après avoir échoué là son vaisseau et ne baisse pas son pavillon, à l'étonnement et à l'admiration des Anglais qui le font prisonnier.
Rendons aussi hommage à Lévis qui refuse de cajâtuler à Montréal sans les honneurs de la guerre, qui a la noble précaution de brûler les drapeaux français ou plutôt les guidons (1) pour se soustraire à l'humiliation de les rendre à l'ennemi, et ne met bas les armes que par soumission à l'ordre formel de Vaudreuil. (Knox 11, p. 441. Lévis, Journal, p. 308.) Notes on The Fight for Canada by Major Woods, p. 9.
En comparant aujourd'hui les deux batailles des Plaines d'Abraham, on voit que toutes deux ont été livrées à l'improviste et perdues, chacune, par le général qui s'est lancé à l'attaque.
Elles furent aussi suivies de défaites assez semblables pour dire qu'elles s'égalisent entre elles dans la précipitation de la fuite et dans les désordres qu'elles entraînèrent.
La première, avec des forces presqu'égales de part et d'autre, ne fut à proprement parler, qu'une suite d'escarmouches, mais, ainsi gagnée, elle a produit un résultat immense sur la destinée de l'Amérique du Nord. Parkman la range parmi les plus grandes batailles du monde.
La seconde, fortement disputée, sanglante et héroïque, devint, quelque éclatante que fut la victoire, absolument inutile, si ce n'est de racheter la gloire et le prestige des armes françaises et démontrer la valeur vraiement guerrière des Canadiens.
La première fut enlevée à la suite d'une série de chances improbables dont Wolfe fut s ngulièrement favorisé.
La seconde fut arrachée à la fortune de la guerre par Lévis, en passant au travers de difficultés nombreuses et des plus difficiles à surmonter.
Concluons :
Québec était tombé entraînant la perte du Canada.
(1) Les régiments avaient-ils des drapeaux 7 Bougainville écrit à Montcalm de Blaye, 10 mars 1759, " J'ai aussi les drapeaux demandés." On peut présumer qu'ils n'ont pu parvenir à Québec.
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Noos dirons, avec Lévis : " Il faut se soumettre aux décrets de la " Providence. (Lettres, p. 306.) H semb e que Dieu ait abandonné " cette misérable colonie. (P. 309.) ' Johnstone (p. 45) laisse échapper le même soupir de tristesse : "It would appear that Heaven u had decreed that France should lose this colony."
J'ajoute, pour ma part, que Dieu, qui s'institue le Dieu des armées et dont la Providence dispose à son gré des peuples, a voulu visiblement la séparation de cette colonie de la vieille France ; et que la ruine, la désolation et le sombre avenir, au lendemain de la conquête, ont fait place, aujourd'hui, à une ère de prospérité et à un régime de liberté, de concorde et d'union entre les deux races dont nous devons tous, tant vainqueurs que vaincus, rendre grâce à sa divine bonté.
Pour moi, je suis fier et plus que jamais heureux de mon allégeance À la couronne d'Angleterre.
Le changement de domination est devenu un bienfait qui ne peut qu'augmenter par l'avenir qu'il fait présager.
Et de même que dans l'ancien monde le citoyen romain avait son ég'de et son passeport dans tous les pays connus en se réclamant de son titre : Civis romanus sum, de même je puis aussi parcourir librement le monde entier en me réclamant de mon titre : " I am a British subject.'
En terminant, nous croyons avoir démontré que le terrain des Mères Ursulines est bien le champ et le pivot des deux batailles, et comme tel devait être conservé pour demeurer un monument stable À la gloire des deux races du Canada.
Nous devons exprimer nos remercîments aux Dames Religieuses de l'Hôtel-Dieu, aux Messieurs du Séminaire de Québec, aux Révérends Pères Jésuites, et à notre érudit bibliophile M. Philéas Gagnon, de leur obligeance à nous communiquer diverses cartes et anciens documents précieux.
P.-B. CÀSGRAIN.
Québec, 20 juin, 1908.