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Les bâtards de Borgia

A peu de distance de l'église de Saint-Pierre-aux-Liens, non loin du Colisée, sur TEsquiliii, Tune des sept collines de la ville éternelle, s'élevait une villa de simple apparence au dehors, dont les jardins étaient justement célèbres, ^râce aux prodigalités répandues pour satisfaire le goût, ou plutôt la passion effrénée qu'avait pour les fleurs la maîtresse de ces lieux enchantés.

Les colonnes de marbre soutenant les portiques, les marches des escaliers, les consoles d'appui des croisées, les hautes corniches, les vasques d'eau, les piédestaux des statues, — de partout s'élançaient, gHiiip&îént, s'attachaient, ruisselaient des fleurs, teintées de ces riches couleurs dont nos régions tempérées n'ont jamais connu l'éclat et mariées aux ceps de vigne les plus vigoureux et les plus rares.

Par l'une des plus chaudes journées d'avril de l'an H97, une heure environ avant le coucher du soleil, une litière, richement ornée de rideaux de lampas à crépines d'or, s'avançait vers cette villa, traînée par deux juments blanches comme neige, et entourée de six domestiques armés jusqu'aux dents.

A cette époque, c'était un luxe inouï que d'oser traverser les rues de Rome en semblable équipage, quand on n'était pas cardinal, évêque ou prince souverain de l'une de ces innombrables petites ou grandes seigneuries, qui entouraient ou divisaient le patrimoine de Saint-Pierre en plus de parties qu'un échiquier. Aussi, le passage de cette Htière, marchant lentemcz'^ '"" >e peu de légèreté de sa construction, avait-il excité quelques murmures de lapai-t des bourgeois et des gens du peuple.

C'est qu'aussi il y avait quelque raison de crier au scandale; car la femme qui

se tenait couchée sur les moelleux coussins de ce véhicule étincelant, n'était autre que la signora Cressida, une comédienne, moins que cela encore, à cette époque où le métier d'acteur était réputé infâme, — une courtisane.

La villa vers laquelle elle marchait appartenait à une dame romaine qui alors jouissait d'un crédit extraordinaire, et dont on pouvait dire que le pouvoir et la richesse étaient sans hornes. Cette dame s'appelait donna Rosa Yanoza.

Avant de mettre en présence ces deux femmes, nous allons commencer par dire ce qu'était donna Rosa, — qu'on a si souvent confondue avec Julie Farnèse, la sœur du pape Paul III, — et de quelle façon elle était parvenue à cette fortune inouïe. Cependant, afin de ne point nous écarter de la vérité, nous traduirons aussi exactement que possihle l'Anglais Gordon, un historien protestant, auquel, chose .are, on ne peut refuser certainement une grande valeur d'impartialité.

Vers 1449, vivait à Valence le fils de Godefroid Lenzolio de Borgia, un gentilhomme de la cour d'Aragon, nommé successivement gouverneur de forteresses importantes de ce royaume, emplois dont il s'acquitta avec honneur et profit. Ce fils, nommé Roderic, neveu de l'archevêque Alphonse de Borgia, avait donné dès son enfance des marques d'une aptitude peu commune pour les sciences et les lettres; si bien qu'à l'âge de dix-huit ans, il y avait peu d'avocats plus habiles à discuter les points de droit et à se tirer des causes les plus épineuses.

Cette profession lui procura des biens considérables; mais elle ne suffisait pas à satisfaire son âme avide d'émotions et de jouissances vives, c'est pourquoi il embrassa le métier de son père.

Rodéric se fit soldat. Ce changement subit arrêta non-seulement les progrès rapides qu'il faisait dans le barreau, mais encore le jeta dans l'inaction et la sensualité. L'amour est l'occupation dominante de l'homme d'épée, et il faudrait assurément montrer de la mauvaise foi que de le lui imputer à crime.

Roderic, beau cavalier, spirituel, brave, magnifique, n'eut pas de peine à faire agréer ses hommages par l'une des filles d'une dame romaine, fixée à Valence et morte depuis peu. On disait même qu'il avait été son amant.

Cependant l'illustration de son oncle, nouvellement promu cardinal, lui donnant l'ambition légitime de prétendre à une alliance avec l'une des plus nobles héritières de l'Aragon, il tint ses amours secrètes. Il loua une maison contiguë à celle où habitait donna Rosa Vanoza, et fit creuser dans le mur mitoyen une porte de communication. Jamais il ne parlait d'elle, et encore moins de ses liaisons avec ses nombreux amis ou con:pagnons de plaisir; si bien que, par celle adivsse et cette prudcnc»', il ne perdit rien de la bonne réputation qu'il s'était acquise.

Roderic élnit adoré par cette femme j\ l'égal de la représentation de Dieu sur 1 i hire ; ri bi«Mi qu'elle eût eu le bonhei*'- de développer chez lui le sentiment de

la paternité, en lui donnant cinq enfants beaux comme le jour, — donna Rosa n'osa jamais presser son amant de légitimer leur naissance par un mariage. Roderic se trouvait si heureux d'être père, qu'il y eût sans doute consenti.

Mais le sort lui réservait l'une des plus étonnantes destinées de l'histoire, el la plus haute fortune de son temps. En effet, au milieu de ses plaisirs et de son bonheur, une nouvelle vint le frapper comme un coup de foudre : son oncle était élu pape, sous le nom de Calixte III. C'était en 1455.

Calixte ne fut pas plutôt parvenu à cette dignité suprême, qu'il ne s'occupa que de l'avancement de sa famille, et surtout de celui de son neveu Roderic. Il crut que c'était travailler à sa propre gloire que de le combler de toutes les grâces dont les neveux des pape.*, ont toujours joui, tant il s'était persuadé que Roderic était un homme d'un mérite extraordinaire, et indispensable à son gouvernement.

Roderic fut loin de s'abandonner à la joie excessive que l'exaltation de son oncle avait dû lui causer : — une femme belle, ardente, désintéressée; des enfants charmants, la richesse, — pourquoi quitter tout cela? pourquoi renoncer aux douceurs d'une vie tranquille et opulente? Les biens et les honneurs dont le pape son oncle voulait le combler lui donneraient-ils jamais cette précieuse quiétude de l'âme, après laquelle on soupire — tant qu'on ne l'a pas touchée?

Calixte III lui força la main ; il le mit en état de faire une figure de prince, et le convia d'une manière si positive à venir prendre sa part des affaires de l'État, que Roderic songea à partir pour Rome. L'ambition l'avait mordu.

Mais son amour excessif pour Vanoza, sa tendresse pour ses enfants et l'idée de les quitter causaient dans son cœur des agitations si violentes, qu'il ne savait à quoi se résoudre : c'était le voyageur égaré qui ne sait dans quelle route s'engager. L'amour et l'ambition, deux passions terribles, ne combattent jamais longuement : l'une parvient toujours à vaincre l'autre, car c'est le feu dévorant que rien n'assouvit.

Cependant Roderic obéit à un demi-scrupule de conscience, il consulta sa maîtresse. Le résultat de leur entretien fut qu'ils partiraient tous pour l'Italie, mais par des chemins différents. Roderic s'embarqua pour Rome; — donna Rosa se mit en route pour Venise. L'ambition triomphait. Roderic avait alors vingtcinq ans.

Ils ne se revirent que longtemps après, au bout de vingt-huit ans. C'étaient presque deux vieillards ; mais alors les choses étaient bien changées. L'avocat de \alence, le beau capitaine, l'opulent gentilhomme était devenu le plus puissant souverain de la terre. — Roderic Lenzolio de Rorgia s'appelait désormais Sa Sainteté Alexandre YI.

A l'époque où commence ce récit, donna Rosa avait cinquante-deux ans : sa beauté s'était conservée pure et majestueuse, — celle des matrones romaines que le statuaire nous a laissées, — comme on la retrouve encore aujourd'hui dans le

quartier du ïranstevère, à Rome, où vivent des familles d'artisans descenducb en ligne directe des anciens Romains, et qui ne se sont jamais mésalliées, — fières qu'elles sont, h si juste titre, d'avoir fait partie du peuple-roi.

Elle était couchée sur des coussins de velours, semés sur un gazon vert, à l'ombre d'une treille épaisse soutenue par des colonnes de marbre rouge, et entre les fouilles de laquelle se montraient déjà les grappes que le soleil devait si promptement développer et mûrir. Un chapelet entre les doigts, elle écoutait d'une oreille distraite la lecture que lui faisait une de ses femmes, tandis que d'autres, armées de longs éventails de plumes d'autruche, chassaient les insectes du crépuscule, la plaie bourdonnante de ces contrées baignées de soleil.

Donna Rosa était une personne de grande bonté, et dont l'esprit de charité n'avait jamais été sollicité en vain : aussi laissait-elle facilement arriver jus ju'à elle les pauvres et les souffreteux; cependant, quand on lui annonça qu'une dame vêtue richement, quoique avec simpHcité, demandait la faveur d'un entretien, hésita-t-elle à l'accorder. Le majordome ajouta que l'inconnue sollicitait une grâce : or, par ces temps de proscriptions et de déchirements politiques, il y avait tant de familles dans la peine ou le désespoir, qu'elle ne douta point que ce ne fût la mère, la fille ou la veuve de l'une des victimes de l'ambition des siens qui l'implorait.

La signora Cressida fut introduite.

En la voyant s'approcher, le visage couvert d'un masque, et jetant des regards inquiets sur toutes ces femmes, donna Rosa lit un signe. Elles restèrent seules. La comédienne se démasqua aussitôt.

— La Cressida! fit donna Rosa avec le plus grand étonnement.

Cressida était une femme de trente ans environ, elle était d'une beauté splendide, alors dans tout son épanouissement. C'était une créature magnifique, la réalisation de l'un de ces rêves d'artiste que Michel-Ange a éternisés dans son superbe tombeau desMédicis. Son visage chaud de ton, au tissu mat et serré, ses yeux rêveurs allumés d'un feu sombre, ses cheveux noirs tordus sur sa nuque en spirale sans fin, son cou rond et poli comme l'ivoire, sa poitrine ample et pure, tout annonçait bien hautement, et comme dans une fanfare, cette beauté sans mélange des femmes du peuple en Ralie, plébéiens phénomènes de perfection, que l'observateur ne trouve plus que chez les nations ruinées.

Seulement si la Vanoza était Romaine, nul ne savait quelle ville d'Ralie avait i donné le jour à cette comédienne, qui voyait Rome entière à ses pieds, et dont le luxe écrasant insultait aux plus riches fortunes.

Or, depuis deux jours, la Cressida s'était murée dans son palais, et nul n'avait pu faire lever la sévère consigne donnée à ses gens. Donna Rosa avait sa première visite.

— Pardonnez-moi, madame, dit-elle, de ne point m'être fait annoncer sous mon nom, mais j'avais peur de n'être point reçue.

— \'ous avez eu lort, signora, ma maison est ouverte à tous, vous re pouvez l'ignorer.

— Madame, je suis venue à vous pour implorer une grâce, mais celte grûce n'est pas de celles que vous ayez encore eu l'occasion d'accorder, et je crains que vous me repoussiez... Je vais tout vous dire.

— Parlez sans crainte.

— Il y a dix-sept ans, madame, reprit Cressida, j'étais bien jeune alors, je fus aimée d'un capitaine. Il était brave, il était beau, et pourtant, je l'avoue à ma honte, je ne sais pourquoi je n'éprouvai pas longtemps pour lui toute la passion que j'avais cependant été heureuse et fière d'inspirer. Dieu m'en punit, car mon bonheur me fut ravi. Ce bonheur, madame, c'était mon enfant, ma fille; sur sa tête adorée je reportais tout l'amour que je ne pouvais reporter sur son përe; et je me serais certainement fait ouvrir les quatre veines pour lui épargner un chagi'in. Elle grandissait, le père m'avait quittée, lorsqu'un jour un moine entra dans ma maison. Ce moine, je crois le voir encore, était de haute taille; son visage avait la majesté d'un dieu, son geste l'autorité d'un roi, sa parole l'entraînement d'un séraphin. Il fit descendre en mon âme le désir du repentir et de l'expiation, la grâce me toucha. Je ne hantai plus que les églises... et c'est ici qu'éclate la duplicité et l'infamie de cet homme, qui m'était apparu comme un saint sauveur. Avant sa venue, et malgré tous les désordres de ma vie, ma fille était toujours à portée de mon œil ou de ma voix; j'étais sans défiance assurément, mais c'était un instinct sans doute qui me dictait une telle conduite... Un jour que je revenais de l'église, purifiée et légère, décidée à rompre avec les enivi-ements du monde, la fille qui me servait me reçut avec effroi. Un horrible pressentiment me saisit aussitôt, et je m'élançai vers le berceau de mon enfant. Le berceau était vide. Cette fille venait de se réveiller d'un sommeil causé sans nul doute par un breuvage subtil, et pendant ce temps on avait enlevé mon enfant.

— Son përe, sans doute? dit Vanoza, qui prenait intérêt à ce récit.

— Je ne sais, mais le moine avait tout fait. Je courus à l'église, où j'avais été déjà surprise de ne point le voir, je le demandai, je le cherchai partout, il avait disparu, lui aussi. Plus de doute, c'était lui qui m'avait enlevé mon enfant.

— Avez-vous su le nom de ce moine?

— Il s'appelait fra Geronimo.

— Qu'avez-vous fait alors?

— J'ai pleuré, madame... oh! toutes les larmes de mon corps, et j'ai pensé mourir.

— Et depuis ce temps?

— Depuis... l'oubli est venu... dit Cressida en baissant la tête et en se frappant la poitrine, j'ai eu la lâcheté d'oublier... il y a de cela douze aanées I

— Et aujourd'hui, après douze ans, la mémoire vous revient? fit donna Rosa iévèrement.

— Oui, madame... Oh! accablez-moi de votre mépris, vous qui êtes réputée la meilleure des mères!

— Que désirez-vous de moi?

— Madame, il y a deux jours, — vous allez, rire peut-être de mes superstitieuses folies, mais quand vous saurez... — il y a deux jours, je me suis réveillée sur un rêve extraordinaire... c'était plus qu'un rêve, c'était une vision !... Je vis ce moine; on le traitait comme un roi, et cependant il n'avait pas quitté son costume; il tenait ma fille dans ses bras et marchait vers un bûcher allumé. Dans ce bûcher il jeta l'enfant, et puis lui-même disparut. Ce rêve, dontaucun détailne m'échappa, le visage de ma fille, celui de ce moine, oubliés tous deux depuis douze ans, m'avaient trop frappée pour ne pas éveiller mon esprit... Je me rendis au Ghetto; là, je trouvai un juif qui s'occupe d'astrologie^ et je lui payai un horoscope.

— Eh bien? demanda Yanoza, qui, comme tout le monde à cette époque, croyait à cette science qui a fait tant de victimes.

' — Le juif est venu tout h l'heure chez moi, madame; il m'a dit que nonseulement ma fille et le moine existaient, mais que par vous je pourrais les retrouver.

— Par moi ? fit donna Rosa au comble de l'étonnement.

— Il a dit — par la plus puissante dame de Rome, — les astres l'ont dit.

— Il y a ma fille Lucrèce.

— M™« Lucrèce est dans sa principauté de Spolète depuis huit jours, et les astres ont parlé la nuit dernière.

— Comment puis-jc vous être utile eu tout ceci, ma pauvre enfant? reprit donna Rosa s'apitoyant sur le malheur de Cressida, qu'elle crut égarée par la douleur et le remords.

— Madame, ce sera peut-être plus facile à vous qu'à tout autre.

— Que voulez-vous dire ?

•— Vous pouvez faire fouiller tous les couvents d'Italie.

— Eh ! je le voudrais ; mais il n'y a pas de couvent qui n'ait certainement deux ou trois moines, sinon davantage, portant le nom de Geronimo.

— Celui qui m'a volé mon enfant est reconnaissable ; il est majestueux et éloquent.

— • Peut-être alors est-il aujourd'hui évêque ou cardinal.

— Je COUP»''- tous les cardinaux et presque tous les évêques d'Italie; mais fra Geronimo, j«i .le l'ai pas oublié, avait la main droite trouée, comme s'il avait été crucifié. C'était un commencement de supplice qu'avait voulu lui infliger un baron allemand, un de ces brigands du Rhin dont il avait tenté de réformer les mœurs.

— S'il a eu le courage de supporter le martyf e, il n'* pu se rendre coupable de l'action que vous lui reprochez, dit Vanoza.

La CressiJa se jeta aux genoux de la grande dame... (Page 9.)

— Mon rêve m'a confirmé mes soupçons d'il y a douze ans, et l'horoscope du juif n'a pu se tromper.

— C'est vrai, répondit donna Rose avec la conviction d'une croyante.

La Cressida se jeta aux genoux de la grande dame et baisa ses belles mains.

— Madame, je vous adjure, ne m'abandonnez pas; dites-moi que vous ferez ce que je vous demande.

— Que ne priez-vous, vous-même, le cardinal de Valence, avec qui vous êtes au mieux, de faire fouiller les couvents? Il en a le pouvoir.

Cinq CiLNTiMKâ ill. 2^.

— Ah ! c'est que je n'ai pas encore tout dit, madame.

— Qu'y a-t-il encore ?

— C'est que ce secret que je viens de vous confier, nul autre au monde n'en a connaissance ; c'est qu'à une femme, à une mère seule, j'ai osé le confier, et qu'en vous demandant cette grâce, je vous prie, je vous supplie de ne dire à qui que ce soit qu'il s'agit de la comédienne Cressida.

— Pourquoi?... Ah! prenez garde, Cressida; si vous me cachiez quelque chose, je pourrais vous mal servir sans le vouloir.

— Madame, ne m'en demandez pas plus, au nom du Sauveur !... Sachez seulement que sî mon secret transpire, que si ce que je vous demande n'est pas entouré des plus minutieuses précautions, ma vie... ma vie n'est rien, je la sacrifie... mais la vie démon enfant peut être menacée!... Madame, je tremble, je frémis, j'ai peur, parce que mon amant...

— Eh bien?

— C'est l'un des plus puissants princes du monde... Ah! ne me parlez plus... promettez-moi, et laissez-moi partir; laissez-moi me retirer dans ma demeure et attendre là l'arrêt que vous aurez dicté.

— J'y consens... fit lentement donna Rosa, devenue toute songeuse... Mais votre amant, ce capitaine, ce prince... si vous le connaissez... pourquoi ne pas vous adresser à lui ?

— Il me ferait tuer sans pitié s'il savait que j'ai retouvé ma fille... Tant qu'il la sait loin de moi il me laisse vivre... Ah! madame, dites-moi dans quel lieu du monde se cache ce moine à la main trouée, l'instrument maudit de ce rapt, et ma vie entière ne sera jamais assez longue pour vous remercier et vous bénir!...

— Je vous le promets, répondit Yanoza, je vous le promets.

La Cressida se releva, l'œil brillant d'espérance, et se retira en marchant à reculons, adressant à cette mère si heureuse toutes les prières de son cœur brisé.

Quand elle remonta dans sa litière, elle avait remis son masque sur son pâle visage ; mais, à la vue des deux cavaliers qui entraient au palais, elle tressaillit.

L'un des deux cavaliers lui adressa un gracieux salut de la main, comme si ce masque n'avait pour lui aucun privilège d'incognito.

— Quelle est cette femme? lui demanda l'autre cavalier.

— Je ne suis pas bien certain de la reconnaître, répondit l'autre; mais si elle a jugé à propos de mettre un masque, ce n'est certainement pas moi qui la trahirai, moucher frère.

CHAPITRE II Où le duc de Gandia fait preuve d'un faible esprit de tolérance.

Ces deux cavaliers étaient deux des fils de donna Rosa Vanoza : don Francesco BorgLa, duc de Gandia, et dom César Borg-ia, cardinal de Valence. Ils venaient, comme d'habitude, faire leur visite quotidienne à leur mère, et ils la trouvèrent tonte préoccupée encore de l'étrange entrevue qu'elle venait d'avoir avec cette belle comédienne, dont elle eût été bien loin de croire le cœur si tendre ; car on citait Cressida pour son insouciance de toute chose sérieuse, pour sa légèreté en amour et son âpreté au gain.

T^ nna Rosa comprit, mieux que personne, l'étonnante révolution qui se faisait tout à coup chez cette femme; elle comprit qu'après une existence de quinze années passées dans le scandale et le désordre de vains plaisirs, son âme devait enfin avoir soif d'émotions plus douces, d'affections plus sincères, de bonheurs plus calmes. Elle se mit de moitié dans les espérances de cette admirable créature, Madeleine déjà repentante, et se passionna subitement pour l'intéressante recherche qu'elle voulait entreprendre.

Cependant ses dernières paroles restaient gravées dans son esprit. Il fallait de la circonspection dans cette affaire; et si, comme elle le supposa, car Cressida avait été fort voyageuse, le roi de Naples, le duc de Ferrare, le doge de Venise ou le roi de France peut-être, si quelqu'un de ces princes était le père de cet enfant volé, il fallait sauver la mère de sa colère. Les princes n'aiment pas, en effet, être contrariés dans leurs fantaisies.

Elle se promit donc d'user de ruse et de diplomatie pour arriver àla découverte de ce fra Geronimo inconnu, — bien persuadée, à l'exemple de Cressida, que lui seul pouvait donner la clef de ce mystère.

Ses deux fils prirent place à ses côtés, sur des coussins que les suivantes empilèrent, et l'on servit des sorbets que dom César surtout consomma avec une avidité extrême, car la force de son tempérament lui échauffait le sang d'une façon extraordinaire à certaines époques de l'année.

Don Francesco était un beau cavalier, âgé alors de trente-six ans, aux cheveux blonds, au regard ferme et droit, et l'habitude du commandement donnait à toute sa personne une apparence de domination et de hauteur dont l'expression était singulièrement tempérée par la douceur de ses yeux. Il avait la réputation d'un prince bon et généreux. Son père l'avait fait général des armées de l'EgUse, Ferdinand le Cathohque, duc de Gandia, et le roi de Naples, prince de Tricarico, comte de Chiaramonte, de Lauria et de Carinola.

Quant à dom César, le cardinal Valentin, comme on l'appelait, le divin Raphaël s'est chargé de nous transmettre ses traits : son visage était également

beau, mais ses cheveux noirs, sa barbe fauve, ses yeux sombres, au regard puissant, terrible et d'une étrange fixité, lui donnaient quelque chose d'infernal et de surhumain.

Son père ne l'avait encore fait que cardinal. Mais il avait adopté pour devise quatre mots indiquant de reste qu'il comptait beaucoup sur lui-môme pour s'élever.

Ces mots étaient : — Aiit Cœsar, aut nihil, — être César ou rien.

Ce jour-là, il était vêtu en gentilhomme ; car il quittait le plus souvent possible la robe rouge.

— Je suis heureuse de vous voir, messieurs, dit Vanoza aussitôt qu'elle se trouva seule avec ses enfants, car j'ai à vous demander l'explication d'un fait assez singulier. C'est dans quelques jours Pâques, c'est-à-dire la plus grande fête de Rome, et votre sœur Lucrèce est partie pour Spolète. Serait-» ":j en disgrâce?

— Spolète est à deux journées de Rome, ma mère, et il y en a six d'ici au jour de Pâques, répondit Francesco.

— Et toi. César, tune dis rien, tu te contentes de sourire?

— Ma mère, repartit le cardinal, vous avez été mal informée, ou pUilùt vous ne savez que ce qu'on a jugé convenable de publier. Lucrèce n'est pas à Spolète, elle est entrée en retraite au monastère de Saint-Sixte, et demain matin il y aura cérémonie publique à la chapelle pour la célébrer.

— Et pour quel motif cette retraite ? demanda la Vanoza avec surprise, car si elle était dévote et superstitieuse, elle admettait difficilement une renonciation entière aux pompes et aux œuvres du monde.

— Ah! fit César en riant, c'est que le sort de la pauvre Lucrèce est vraiment à plaindre. Après avoir été la plus malheureuse des femmes avec son premier mari, qui est mort fort à propos au moment où il devenait nécessaire au saintsiége de s'allier avec Jean Sforza, seigneur de Pesaro, voici que ce second époux devient gênant, mais gênant d'une façon nouvelle ; c'est-à-dire qu'il apporte dans ses relations avec sa femme, la plus belle créature que le ciel et vous aient créée, ma mère, une nonchalance, une abnégation sans pareilles. Il n'y a pas moyen de se fâcher avec une telle pâte d'homme, aussi allons- nous lui demander sa signature pour divorcer. Il la donnera.

— Mais la retraite à Saint-Sixte? demanda sa mère.

— Elle servira à convaincre Jean Sforza du désespoir de Lucrèce ; il croira donc faire une bonne action en la sauvant des ennuis du couvent, pour lesquels elle a toujours accusé fort peu de vocation.

— Achève, César, car je ne sais rien, moi, de toutes vos politiques.

— Eh bien, ma mère, Lucrèce épousera un fils de roi; don Alphonse d'Aragon lui apportera, entre autres titres, ceux de princesse de Salerne et de duchesse de Ricelli.

— Pour prononcer un divoroo, il faut des inolifs puissanls et légitimes.

— Ma mère, nous avons reçu du ciel le droit de lier et de délier.

— Tu parles comme si lu avais déjà c«Mnt la tiare, mou fils.

— Demandez à Franceseo si ce mariasse projeté ne va pas nous faire avancer largement vers le but que nous nous proposons tous.

— Lequel?... demanda Vanoza.

— La gloire et l'élévation de notre famille, répondit Francesco avec embarras.

— Vous n'avez pas à vous plaindre, il me semble, dit la mère.

— C'est vrai, }>our mon frère, dit César, mais pour moi...

— Patience!... di.t Yanoza, qui, au milieu de ces intéressantes communications, ne perdait pas de vue sa promesse à la comédienne, et ne savait comment la tenir.

— Ah I il y a des jours, répliqua le cardinal, oii je regrette du fond du cœur ne n'être point un simple moine, où la robe rouge me pèse et où je la troquerais volontiers contre une robe de bure. Heureux les pauvres d'esprit !

— La robe de bure d'un simple moine, dit Francesco, cache souvent plus d'ambition et d'orgueil que les vêtements somptueux. IN'en avons-nous pas un exemple frap[)ant dans ce misérable Savonarola, qui s'est emparé du pouvoir et s'est fait chef de la république proclamée à Florence !

— Savonarola est un homme fort, répliqua César, il pouvait réussir.

— Heureusement, dit Francesco, nous l'avons emporté, et bieiitùt un bon bûcher nous fera justice de ses déclamations et de ses violences.

— 0 mon fils! dit Vanoza, vous, d'ordii:aire si indulgent, vous, si ennemi des rigueurs, pouvez-vous parler ainsi?

— Savonarola a juré la ruine de la famille Porgia, madame !

— C'est un saint homme, dit- on.

— Oui, il fait des miracles préparés à loisir, dit César; nous verrons s'il saura rendre inefficaces, d'abord, les amabilités de la torture.

— Ali !... fit Vanoza qui crut avoir trouvé l'occasion, c'est une chose horrible que d'infliger un supplice à son semblable... quelque fort que soit ce Savonarola, il ne résistera pas, la matière vaincra l'esprit.

— On voit bien, ma mère, que vous ne connaissez pas ce moine. Il y a vingt ans il a déjà subi le martyre.

— Lui ! s'écria donna Posa avec stupéfaction, car il lui sembla qu'ehe venait peut-être d'arriver, dès les premiers mots, au résultat cherché.

— Demandez à Francesco, ma mère.

— En effet, répondit le duc de Gandiaavec un certain embarras, j'ai entendu parler vaguement de cette histoire, je ne sais quel baron allemand ou moscovite qui le fit clouer par les mains à un chêne.

— Par les mains ! fit donna Posa.

— C'est-à-dire qu'il n'eut pas le temps d'aller jusqu'au bout du supplice, et qu'une seule des mains...

— De Geronimo... ajouta Vanoza, qui vit son fils s'arrêter.

— Il en a conservé l'horrible cicatrice, continua César. Cela pourra peut-être lui épargner bientôt une douleur, et abréger la besogne des bourreaux.

— Mon Dieu ! vous en parlez comme s'il était déjà condamné, dit Vanoza.

— Le parti des nobles de Florence est parvenu à le renverser, ma mère, et je vous jure que son procès ne sera pas long, dit Francesco avec énergie. Périssent jusqu'au dernier ceux qui ne sont pas avec nous !

— A la bonne heure, duc, s'écria César, je te retrouve ! Seulement, Savonarola est encore libre, il prêche sur les places publiques de Florence, c'est trop.

Donna Rosa les laissa s'étendre, de ce point de départ, sur les conséquences politiques qu'avaient pour eux et le saint-siége la chute de Geronimo Savonarola et le rétablissement à Florence du gouvernement de la noblesse et d'un duc souverain. Elle songeait que ce Geronimo devait être évidemment le moine dont avait parlé Cressida; car il ne pouvait pas s'en trouver beaucoup de ce nom, réunissant autant de conditions d'identité, et elle se hâta de rentrer dans ses appartements afin d'aviser à l'en prévenir.

— L'influence de Savonarola ne peut tarder à s'eiïacer, reprit le duc de Gandia, il a été déclaré hérétique et excommunié comme tel.

— C'est déjà quelque chose, aux yeux de la partie non éclairée des populations.

— C'est énorme, en effet, et nous avons la force pour dernier argument.

— C'est le plus mauvais, répondit César.

— Le plus mauvais! c'est toi qui dis cela, mon frère? toi qui ne t'es jamais signalé que par la sévérité de tes mesures.

— Écoute, frère, reprit le cardinal avec le sourire le plus doux qu'il put trouver dans l'arsenal de son hypocrisie, je suis homme d Eglise, moi, bien qu'on m-ait fait cardinal sans m' avoir, au préalable, ordonné prêtre; je dois donc désirer m'en tenir aux armes de l'Eglise, c'est-à-dire aux foudres de l'excommunication répondant aux orages de la parole, attendre tout du temps, qui vient à bout des plus vives résistances. Ecoute donc, si j'étais homme d'épée, peut-être parlerais-je comme toi, car il est vraiment déplorable qu'au milieu des préoccupations politiques du saint-siége, des questions d'aussi mince importance que celles de Florence viennent se faire jour.

— Tu es chargé de poursuivre cette affaire, César, et tu me semblés faiblir.

— Je ne faiblis pas, j'attends, te di^.-je, et tout en attendant, j'admire.

— Tu admires !

— Oui, et sincèrement, en artiste! N'est-ce pas une chose surprenante de voir, au milieu de l'Italie, dans un petit duché que dix mille hommes de bonnes troupes peuvent conquérir, un homme que rien de ce qui fait les princes grands

et respectés n'environne, qui n'a pas de puissance reconnue, pas de couronne consacrée, pas d'épée au côté, pas d'armée sous lui; et qui, sans autre arme que sa parole, sans autre couronne que sa vie pure, sans autre puissance que celle du génie, fait veiller au fond du Vatican celui devant qui toutes les couronnes s'abaissent, et lui porte des coups plus terribles que ne le serait le choc des armées des princes, des ducs et des rois de la terre !

— Tu es un enthousiaste, César! Je reconnais là l'ami du poëte Bembo! dit le duc avec ironie, car il connaissait la haine de son frère pour Bembo.

— Et toi, Francesco, un brutal soldat... Prends-y garde ; tu connais la parole du Christ : « Qui se sert de l'épée, périra par l'épée! » — et si les vignes de notre mère n'étaient pas d'une si belle venue, nous pourrions peut-être voir, d'ici, le lieu sacré où fut décapité celui qu'on confond si souvent avec l'apôtre qui s'attira ces paroles.

— César, je frapperais de l'épée, soit, et toi, comment frapperais-tu?

— Il y a cent manières de tuer un homme.

— Eh bien, je préfère la mienne, et, je te le jure, je préfère mille fois recevoir la mort d'un bon coup de dague dans la poitrine, que de me sentir dévorer les entrailles par quelqu'un de ces exécrables poisons que tu te plais à confectionner, en compagnie du juif Corozaïm et de ton sbire Michelotto.

— Et moi aussi, assurément, répondit dom César avec un méchant sourire ; cependant, avant d'en venir au poignard, à l'épée ou au poison, il y a une arme bien autrement sûre, car ce n'est pas à la vie qu'elle s'attaque, mais à quelque chose de plus précieux mille fois pour un cœm- haut placé.

— L'honneur?... fit le duc avec dégoût.

— Mieux que cela encore, car l'honneur est le résultat d'un préjugé, — la réputation.

— Tu veux perdre ainsi Savonarola ?

— J'y songe.

— Toi qui l'admires !

— C'est l'ennemi dusaint-siége, et un habile général doit toujours commencer par déblayer son terrain, afin d'avoir la place nette.

— Allons, je vois, mon frère, dit Francesco avec une satisfaction visible, que je n'ai pas besoin de te recommander particulièrement ce Savonarola.

— As-tu donc, par hasard, quelque grief particulier contre lui?

— Non, répondit le duc sans pouvoir cacher un léger embarras ; mais les Médicis ne me paraissent pas très-près d'une restauration.

— Je te comprends, répliqua César avec expansion, tu te lasses d'être duc de Gandia, c'est-à-dire d'une ville fort insignifiante, — tandis que le duché de Toscane...

— N'es-tu pas de mon avis, César?

— Frère, tu seras souverain de Toscane, répondit le cardinal en lui tendant la main, c'est moi qui te le garantis.

— Et ce jour-là, frère, répliqua le duc, je te jure que le cardinal Yalentin pourra songer au nom qu'il devra adopter à l'heure de son élection.

En ce moment, donna Rosa rejoignit ses enfants; elle était parée, bien qu'en de simples atours, et tenait un masque à la main ; car à cette époque les grandes dames se montraient rarement le visage découvert.

— Yous allez sortir, ma mère? demanda César en se levant, ainsi que Francesco.

— Oui, et je vous demanderai de m'accompagner, s'il vous plaît.

— Où voulez-vous aller, si modestement velue, manière?

— Au monastère de Saint-Sixte ; n'est-ce point mon devoir de courir dans les bras de ma bonne affligée Lucrèce, et de lui porter les consolations de mon amour ?

— C'est parfait, ma mère ; mais Lucrèce, en partant pour sa retraite, a songé à tout, car ce matin elle m'a écrit de lui envoyer ses musiciens et ses femmes. Il paraît que huit jours d'abstinence et de mortification sont suffisants, pour mériter la" grâce d'être déliée du serment prononcé en épousant le seigneur de Pesai'o.

— Et a-t-elle demandé son poëte favori? demanda donna Rosa en interrogeant ses fils d'un fm regard.

— Rembo est parti pour Venise la veille de son entrée au couvent, ma mère, dit Francesco en rougissant, tandis que César pidissait.

— Et pourquoi le seigneur Rembo est-il parti?

— Parce qu'on lui a refusé un chapeau de cardinal, dit César.

— Déjà ! il n'a pas trente ans , et l'ambition lui mord le cœur , répondit la Yanoza ; mais au fait, il a assez de talent et de mérite pour y prétendre.

— Ma mère, dit César avec une froide ironie, ne prenez pas la défense de cet homnn». D'abord, tant que j'existerai, il ne sera pas cardinal ; il est de notre honneur de ne point faire si bon accueil à un homme qui ose afficher pour notre sœur un amour coupable. N'est-ce pas ton avis, Francesco ?

— Oui, répondit le duc en rougissant encore une fois.

— Mes enfants ! s'écria Yanoza, prenez-y bien garde, vous vous ferez haïr !

— Haïr, ma mère? les petits tyrans qui se partagent l'Italie peuvent seuls élever la voix contre nous, à ceux-là seulement nous avons déclaré la guerre, et nous la leur ferons sans trêve ni^erci !

— Rien parlé, Francesco, dit César. — Quant à celui qui n'est pas haut baron ou prince, ma mère, de quelque côté que l'on se tourne, ce ne sont que bénédictions. Jamais les greniers publics n'ont été si largement approvisionnés; de mémoire d'homme, jamais le peuple de Rome n'a joui d'une aussi constante

•— Je ne suis pas bien certain de la reconnaître, répondit l'autre. (Page 10.)

abondance ; les aumônes sont fréquentes et distribuées à propos ; la ville est tranquille, plus de ces crimes de nuit dont la multiplicité empêchait jadis d'en poursuivre aucun ; les arts sont florissants, Bramante vient d'élever une fontaine magnifique dans le Transtevère, — en ce moment même, Léonard peint à Milan, sur les murs du réfectoire du couvent de Sainte-Marie des Grâces, une fresque admirable, — Bartolomeo Baccio, l'ami de Savonarola, peint à Florence des tableaux que l'on s'arrache déjà; que vous dirai-je, ma mère, tout nous sourit, Rome est un parterre de fleurs sur lequel nous n'avons qu'à nous baisser, — et

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la.

mon frère Francesco s'est chargé d'étendre ce parterre de telle façon que toute ritalie en fera partie bientôt !

— Allons, vous êtes des fous ! fit Vanoza, de croire que les princes italiens se laisseront ainsi déposséder.

— Ma mère, — dit César avec le plus doux sourire, et quand cet homme étrange le voulait, il était irrésistible, — contentez-vous d'être la plus belle et la meilleure des mères, et laissez les hommes faire leur besogne politique.

— Vous m'accompagnerez à Saint-Sixte ?

— '■ Certainement, ma mère.

— Et vous, Francesco ?

— Non, ma mère, je ne puis, je suis attendu au Vatican pour m'occuper des troubles de Florence et de ce Savonarola dont nous parlions précisément tout à l'heure.

— Nous ferons route ensemble, du moins.

La Vanoza monta dans sa litière, et de chaque côté se placèrent ses deux fils. Ceux qui virent passer ce cortège, et qui ne connaissaient point la famille du pape, purent se demander lequel de ces deux cavaliers était le cardinal et lequel était le général ; car dom César, sous ses habits laïques, avait à cheval une grâce, une vigueur sans pareilles, et montrait une habileté peu commune. Il est vrai de dire qu'il avait passé presque tout son temps d'études, à l'université de Pise, à se faire un jeu de dompter les chevaux les plus fougueux'.

Pendant qu'ils s'avançaient vers le pont Sixte, non loin duquel se trouvait le monastère et que dev5»it traverser le duc pour gagner le Vatican, — un envoyé de donna Rosa Vanoza se présentait chez la comédienne Cressida et lui remettait un billet sur lequel trois mots seulement étaient écrits à la hâte. Ces mots étaient ceux-ci :

Florence, — Geronimo Savonarola.

— Ce s^ait cet homme !... s'écria la comédienne, — lui qu'on révère comme un saint ou qu'on maudit comme un hérétique !... lui, l'ennemi des Borgia, qu'il attaque chaque jour, dit-on, en pleine chaire!... Je m'y perds!... J'irai â Florence.

Au moment où dom César passait le porche du couvent de Saint-Sixte, à la suite de sa mère, car son rang de cardinal lui en permettait l'entrée, il se faisait en lui-même cette question :

— Francesco a été autrefois l'ami de Savonarola, — pourquoi aujourd'hui paraît-il aussi acharné à sa perte?... Il faut savoir cela.

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LES BATARDS DE BORGIA i^

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