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CHAPITRE III C. D. X

A rextrémîté de la partie latérale, exclusivement réservée aux femmes, du grembo ou nef de l'église de Saint-Marc, à Venise, était agenouillée une jeune fille, priant avec ferveur. Au bout de quelques minutes, sa prière devint moins attentive, et elle se mit à porter ses regards de côté et d'autre, comme si elle eût attendu la venue de quelqu'un.

Non loin de là, caché en partie par un pilier de marbre, un homme, enveloppé dans un grand manteau de couleur sombre, et les traits en partie cachés par le capuchon, dirigeait sur cette jeune fille le feu de ses regards. Chaque fois qu'elle interrompait sa prière pour tourner la tète, il fronçait les sourcils, et l'on ne se fût guère exposé à se tromper en aflirmant que tous les symptômes de la jalousie se faisaient jour sur son visage.

A quelque distance, près d'un superbe bénitier de porphyre, dont la base est un autel anti(jue, un autre homme se tenait également en observation et suivait d'un œil assidu chacun des mouvements du premier. Cependant il ne témoignait aucune intention malveillante ou nulle impatience jalouse, et il semblait presque évident que c'était un serviteur attendant un signe de son maître.

— Comment se fait-il, pensait l'homme au manteau, qu'elle soit venue aujourd'hui faire ses dévotions à Saint-Marc, tandis qu'elle a l'habitude d'aller prier tous les jom*s à Saint-ïhomas, près de sa demeure sans doute?... Elle attend quelqu'un, c'est certain... son amant peut-être...

Cette dernière pensée n'était assurément pas du goût de cet inconnu, car il s'agita violemment dès qu'elle prit corps dans son esprit. Il fut cependant bientôt rendu à son calme précédent par ce qui suivit.

Un sacristain s'approcha de la jeune fille, lui dit quelques mots à voix basse, et celle-ci se leva aussitôt et marcha à sa suite vers une partie obscure de l'église. Elle semblait même se hâter et forcer ainsi son conducteur à plus de vitesse.

L'inconnu avait fait quelques pas eu avant, d'abord inquiet, puis il avait rétrogradé en la voyant avec satisfaction s'agenouiller sur les marches de chêne poli d'un confessionnal. Il respira.

— Je croyais qu'elle attendait un amant, se dit-il encore, étais-je fou!... Cependant elle en a un peut-être... Oh! malheur, alors, malheur!... A cette idée, je sens toute ma chair tressaillir, et il me prend une tentation furieuse de... Rage, rage et misère! moi amoureux! moi! moil... Non, ce n'est pas de l'amour, car je le sens, une fois qu'elle sera en mon pouvoir, il faudra bien qu'il en soit d'elle... comme des autres... Et pourtant, pourtant, je donnerais ma main... ma main

gauche pour... Misérable nature que la nôtre! Qui sait, cette sotte passion aura peut-être son influence sur le sort de l'Italie, sur le sort du monde...

Quel pouvait donc être ce personnage?

Depuis que nous avons quitté Rome pour sauter à Venise, un mois s'était passé, et l'homme que le lecteur a en ce moment sous les yeux n'était autre que dom César Borgia. Arrivé à Venise depuis dix jours pour des intérêts politiques delà plus haute gravité ; caché, et ayant réussi à garder l'incognito dans cette ville peuplée d'espions, il n'avait pas trouvé d'autre moyen d'occuper ses loisirs, d'autant plus qu'il ne voulait pas attirer l'attention des familiers du terrible conseil des Dix, que de hanter les églises.

Deux jours après son arrivée, se trouvant à Saint-Thomas, l'une des plus anciennes églises de Venise, rebâtie depuis, il allait la quitter, car elle n'offrait rien de remarquable à sa curiosité d'artiste, lorsque ses yeux furent attirés tout à coup vers la grille du chœur. Agenouillée près de cette grille, était une jeune fille dont le pur profil lui apparut tout à coup comme la plus suave incarnation de la beauté céleste. 11 eut beau chercher dans son souvenir, évoquer devant le miroir de sa pensée les plus beaux visages de Rome ou des villes d'Italie visitées par lui, depuis sa sœur Lucrèce, réputée la plus belle de son temps, jusqu'aux Transtéverines les plus célèbres, aucun ne put surpasser l'exquise perfection que le hasard lui offrait. Il fallut même que son extase fût bien vive et bien complète, car la belle enfant avait disparu avant qu'il eût eu le temps de songer à la suiwe.

Seulement, le lendemain, il revint à la même place, et la même vision lui apparut. Le surlendemain également, tous les jours ensuite ; et son âme, émue hors de toute proportion et surtout hors de ses habitudes assez matérielies, laissa un instant envoler toutes les idées d'ambition qui l'obsédaient et faisaient ombre noire à ce nouveau et charmant tableau.

La jeune fille ne fut pas longtemps à s'apercevoir de ces hommages encore muets, et elle s'occupa immédiatement de les repousser. D'abord elle s'attacha à ne pas laisser découvrir sa demeure, située dans la rue del Cristo, et pour cela elle s'attacha à ne ^jamais rentrer par le même chemin. Il est assez facile, à Venise, de dérouter quelqu'un qui n'est pas de Venise : or, tantôt elle allait par la rue Centani ou par la rue Galipoli, tantôt elle prenait le pont de donna Onesta; enfin elle était parvenue à dépister complètement ce persistant adorateur. Ce jour-là, elle était allée à Saint-Marc et se croyait délivrée pour cette fois; mais la bonne étoile de dom César l'avait précisément conduit chez le primicier de Saint-Marc, qui, pour plus de sûreté, l'avait reçu à la sacristie. C'était en sortant de la sacristie que dom César avait aperçu la jeune fille priant auprès du chœur.

Sur un signe, son serviteur accourut.

— Qu'y a-t-il, monseigneur? demanda cet homme à voix basse.

— Je vais quitter l'église. Elle passera certainement sous les arcades des

Procuralies. Je lui parlerai. Quant à toi, Michelotto, tu la suivras dès que je l'aurai quittée. Je suis fatigué de la suivre sans parvenir à découvrir sa demeure ; on se perd dans ce dédale de ruelles et de canaux de Venise. Et puis, elle me conniiît trop, bien que ma figure reste cachée; elle ne se défiera pas de toi. Quand tu sauras oti elle demeure, tu iras à ton poste, à l'auberge des Esclavons, où nos trois hommes doivent avoir leur entrevue. Je sais à peu près ce qui s'y dira, îar je connais les belles théories de mon frère ; mais il y a un personnage dont JB ne puis percer l'incognito ; il est Vénitien, très-certainement : nos espions ne le (Connaissent pas, cela te regarde. Quand tout sera terminé, tu viendras me rejoindre et m'apprendre en même temps ce qui importe à ma politique et ce qui intéresse mon cœur.

Ici, le serviteur de César sourit.

— Ah! ce mot te fait sourire, compère!... Dis-moi, tu as pris tes mesures pour pénétrer dans la place et te poster de manière à ne rien perdre de l'entretien?

— A peu près, monseigneur. Il y a cent à parier contre un que l'hôtelier possède une salle avec système d'observation. Il ne serait pas Vénitien sans cela. En tout cas, j'ai mon talisman sur moi.

— Ton poignard?

— Mieux que cela.

— De l'or?

— Non, monseigneur, les lettres du...

— Ah ! très-bien ! fit dom César en s'avançant entre les piliers de marbre pour regarder au loin. — Elle n'en finit pas.

— A cet âge, monseigneur, on a toujours tant de jolies choses à dire à un confesseur.

— Tu souriais tout à l'heure, quand j'ai parlé des intérêts de mon cœur... Michelotto, tu ne saurais croire à quel point cette fille m'a ensorcelé; je ne me reconnais pas, j'en suis tout honteux vraiment!

— Eh! monseigneur, elle en vaut la peine, par Bacchus!

— Ahl si c'était une femme ordinaire !... mais ces petites filles de rien sont étonnantes, elles vous ont des airs de pudeur offensée et de vertu effarouchée !... N'est-ce pas stupide, en vérité !

— Monseigneur l'a dit, fit le sbire.

— Eh bien, vois, Michelotto, reprit César, vois à quels excès nous entraîne l'esprit de contradiction... J'ai tant eu de femmes faciles que je m'en suis lassé, et précisément parce que celle-ci me résiste, je m'obstine; c'est toujours ainsi... Si elle n'avait pas fui devant moi, au point de me paralyser, si elle m'eût écouté lorsque je voulais l'aborder, je ne sais pas si j'aurais persisté, car d'autres intérêts, de puissants motifs m'appellent à Rome... Elle est si belle!... Ah! mi-

«3 LES BATARDS DE BOUGIA

sère et fciiblesse!... Si elle résiste encore aujourd'hui, il faudra arriver à l'enlever demain, fût-ce en plein soleil.

— Mes hommes sont prêts, monseigneur, disposés à cela aussi bien qu'à toute autre chose.

Dom César quitta l'ég-lise Saint-Marc et s'avança sous les Procuraties, où son visage inconnu n'excita aucune méfiance dans cette ville, où les espions s'occupaient beaucoup plus des citoyens vénitiens que des étrangers; car on a toujours singulièrement exagéré les résultats d'un système d'espionnage dont les haines personnelles faisaient souvent la moitié des frais.

— Il y a, dans toutes les circonstances de la vie, pensait-il en suivant le vol des corbeaux autour des clochetons de Saint-Marc, une destinée invincible, et que tout homme, même le plus fort, doit fatalement subir... L'amour, le stérile amour, perdit Troie... et tant d'autres. L'amoui' qui m'a mordu au cœur, car c'est eu vain que je me révolte, il m'a mordu cette fois, peut-être causera-t-il ma perte... Je veux et je ne veux plus!... Ces irrésolutions me donnent la fièvre!... Stupidité et mépris!...

En ce moment, dom César vit apparaître Michelotto. C'était lui annoncer la jeune fille. En effet, celle-ci sortit presque aussitôt de l'église; mais, contrairement aux prévisions de ses espions, au lieu de s'avancer sous les Procuraties, elle gagna rapidement le port du Cavaletto, qui conduit au Campo, c'est-à-dire à la place Ruzzolo.

Dom César passa rapidement auprès de Michelotto et lui dit:

— Je connais ce quartier, elle ne m'a pas vu, elle est à moi. Toi, cours à l'auberge des Esclavons.

Et il s'élança dans la direction suivie par la jeune fille.

Don Miguel Correglia, dit Michelotto, était un Espagnol dont la vie avait été jusque-là fort orageuse, et qui n'était venu un jour trouver le cardinal Valentin qu'à bout de ressources et au moment où il sentait qu'il ne pouvait plus compter sur l'impunité par lui-même, ayant usé tout son crédit; car à ces époques étranges les bandits pactisaient avec la justice. Pour le moment, don Miguel, qui plus lard acquit par toute l'Italie une célébrité sanglante et largement méritée, n'était que le chef, le capitaine, si l'on veut, des bravi et des sbires que dom César entretenait à sa solde.

C'était un être éminemment organisé pour le mal, et qui pourtant était susceptible d'un peu de bien, car il avait pour son maître un dévouement qu'on ne peut guère expliquer que par une admiration enthousiaste pour un mortel plus méchant que lui. Du reste, il y avait entre eux réciprocité : dévouement absolu d'un côté, confiance sans bornes de l'autre. Michelotto réalisait, dans les conditions les plus heureuses, les absurdes conlidents de nos tragédies, qui ne sont que des oreilles ouvertes : c'était de plus un bras toujours prêt.

11 eut bientôt gagné l'auberge des EsclaronSy à laquelle une taverne était

annexée. Sur sa demande, Thôte le fît entrer dans une salle où il pouvait l'entretenir sans témoins. Cette salle était peu spacieuse, et les murs étaient revêtus, presque jusqu'à hauteur d'honuiie, de panneaux de chêne bronzés par le temps. Au-dessus régnait une muraille lisse et blanchie à la chaux. Cependant, sur celle qui faisait face à la fenêtre, était cloué un tableau représentant l'adoration des bergers et paraissant de quelque valeur. La fenêtie donnait sur le canal.

— Que demande Votre Excellence? fit l'hôte avec l'empressement soucieux de tous les aubergistes ou taverniers de Venise.

— Ecoutez-moi bien, maître, et surtout ne cherchez pas à mentir.

— Que voulez-vous, grands dieux! fit Thôte déjà ellVayé de ce début.

— Vous attendez ici trois hommes qui se sont donné rendez-vous à la huitième heure, c'est-à-dire dans vingt-cinq minutes.

— J'ignore absolument...

— C'est en vain que vous prétendez me le cacher, je le sais.

— Je vous jure...

— Tenez, voici un sequin, et vous allez me fourrer quelque part d'où ji^ pourrai entendre ce que ces trois hommes ont à se dire.

— Je vous rends grâces de votre sequin, moAisieur, je ne pourrais le gagner.

— Mais... Vous en faut-il deux?... Je vous dis que je sais qu'ils doivent se réunir chez vous. Vous ignorez leurs noms, et moi je les connais. Je ne puis pas vous les dire afin de vous le prouver, puisqu'ils ont jugé à propos de ne se point découvrir à vous.

— Je vous affirmerai, monsieur...

— Soyez assuré d'une chose, maître, et maintenant, écoutez-moi mieux que jamais, c'e^t que si vous ne me mettez pas à même d'entendre leur conversation, vous êtes un homme mort, — ou à peu près.

— Cependant, monsieur, il me sen:iblo... dit l'hôtelier, commençant à trembler.

— Un homme morti répéta don Miguel.

— Pourtant, je suis le maître chez moi, et malgré l'offre de votre sequin, j'ai, je pense, le droit de refuser.

— En effet. Mais pourquoi refusez-vous ce sequin d'or? Parce que vous commencez à flairer un secret important, un secret d'Etat peut-être, et que vous avez déjà la tentation d'écouter pour votre propre compte, afin, selon le cas, de vous réserver la faculté de dénoncer vous-même, sûr que la dénonciation vous sera bien payée.

Le tavernier parut réfléchir, puis il releva la tête avec fierté.

— Il pourrait y avoir quelque chose de raisonnable dans tout ceci, monsieur, dit-il, si je n'étais pas avantageusement connu...

— Trêve! fit Michelotto d'un ton bref. Je suis sûr de ce que j'avance. Je sais, en outre, que vous avez souvent dénoncé...

— C'est une calomnie, monsieur!

— Une calomnie ! Bah ! à Venise, on n'y regarde pas de si prës.

— Et la preuve, c'est que j'ai voulu vous faire voir la seule pièce de ma maison oti l'on puisse réellement causer avec chance de n'être point écouté. Sondez les murs.

— Vous avouez donc attendre quelqu'un? >

— Non, cent fois non !

— Assez. Je vous répète pour la dernière fois que je suis bien informé. Trois personnes se réuniront ici. Je veux entendre ce qu'elles diront.

— Mais... fit le malheureux tavernier à bout de dénégations.

— Je veux, vous dis-je! Voyez.

Don Michelotto ouvrit son pourpoint et montra au tavernier, qui les contempla avec la plus vive terreur, trois lettres brodées en argent sur velours noir.

Ces trois lettres étaient celles-ci :

Les initiales redoutées du conseil des Dix.

— Comprenez-vous, à présent? demanda Michelotto, que l'hôte prit sérieusement pour un sbire ou un espion du sérénissime conseil.

— Oui, monseigneur, oui, répondit-il avec humilité et empressement.

— Où se réuniront les trois hommes?

— Ici, dans cette pièce.

— Vous m'avez dit, je crois, qu'on ne peut entendre du dehors les paroles qui y sont prononcées?...

— Je me trompais, monseigneur.

— Vous me disiez de sonder les murs.

— Il y a... il y a ce tableau.

— Ah! oui... fit Michelotto en marchant'vers le tableau, et frappant dessus avec son doigt ; mais c'est un panneau de bois !

— Oui, monseigneur, mais seulement jusqu'à la moitié, otil'onpeut atteindre ; tandis que le haut est en toile. Derrière est pratiquée une baie dans la muraille. De sorte qu'en se rendant dans la pièce voisine, et en grimpant sur un bahut...

— Allons, je vois, maître, que vous savez admirablement votre métier. Conduisez-moi donc dans cette chambre. Tenez, voici toujours votre ducat.

— Grand merci, monseigneur.

— Convenez, à présent, qu'il eût été beaucoup plus court de l'accepter d'abord.

Ces trois lettres étaient celles-ci : C. D. X. (Page 24.)

— Oui, monseigneur, mais quand on ne sait pas à qui on a affaire... on ne peut deviner... Si j'avais su!...

Peu de temps après, don Michelotto, aidé de l'hôte, qui y mettait une complaisance vraiment exemplaire, appliquait une échelle contre un bahut fort élevé, et s'asseyait carrément sur ce bahut, au-dessus duquel s'ouvrait une petite baie où il pouvait aisément passer la tête et écouter ce qui allait se dire dans la chambre à côté.

Un quart d'heure après, un certain bruit se produisit dans cette pièce, et

Cinq c£ntim£3 ill. 4°.

bientôt il eut la conviction que les trois mystérieux personnages étaient réunis.

Cependant il ne se contentait pas d'entendre, il aurait voulu voir; car entre les voix de ces trois hommes, une seule lui était vraiment familière; une autre, il lui semblait la connaître ; — quant à la troisième, elle lui était totalement inconnue. Cette dernière circonstance lui donna donc un furieux désir de ne pas se contenter du service de ses oreilles; c'est pourquoi, au moyen de la pointe de son poignard il perça tout doucement la toile du tableau.

— Oh I... fit-il aussitôt qu'il eut appliqué un œil à ce trou, — étrange assemblage!... le plus mortel ennemi du saint-père... avec son... Mais cet autre... cet autre. .. quel est-il ?.. .

Michelotto se le demanda longtemps, car le troisième personnage, celui (jui lui était inconnu, avait la lète tournée de telle façon que, de son observatoire, il ne put jamais apercevoir que sa nuque.

— J'ai regardé trop tard, se dit-il, attendons au départ.

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