Machiavel. Il Principe, — Legazione
pereurs romains, c'était un véritable paradis terrestre; mais les guerres et les dévastations des barbares, les pestes effroyables du xiv« siècle ont étendu comme un linceul sinistre sur cette contrée, au milieu de laquelle s'élève l'ancienne capitale du monde. Léon X, Sixte-Quint, Pie VI et Napoléon pf se sont à peu près seuls occupés de son assainissement; mais le temps leur a manqué. Aujourd'hui, ce n'est qu'une question d'argent.
Certains passages de la campagne de Rome n'ont jamais été bien sûrs, et aujourd'hui encore, malgré la vigilance des gendarmes pontificaux, il est certaines gorges où il serait imprudent de s'aventurer sans escorte.
Un mois environ après la mort du duc de Gandia, à quelques lieues en deçà de la Campagne, à peu de distance de Civita-Castellana, — sur le revers d'une route assez mal entretenue, bifurquant du côté gauche vers Viterbe, et de l'autre vers Spolète, campaient une vingtaine d'hommes d'aspect farouche. Le soleil commençait à décliner vers l'horizon et allongeait les ombres des buissons et de quelques ruines de murailles ; car, dans la campagne de Rome, il serait difficile de ne pas rencontrer presque à chaque pas quelque vestige d'un village ou de maisons disparus.
Ces hommes, armés de différents engins, fort pittoresques d'allures, étaient tout simplement des brigands. Ils entouraient leur chef, grand drôle taillé en Hercule, assis gravement sur une pierre équarrie et recouverte de mousse et de lichens, lequel polissait avec nonchalance le pommeau de sa lourde épée.
— Je vous répète, enfants, disait le chef, que nous aurons facilement raison de l'escorte. Selon mes rapports, — et ils sont exacts, — elle est composée d'une douzaine d'hommes d'armes. Les autres sont des valets dont nous ne devons nullement nous occuper.
— Ces valets sont armés cependant et en grand nombre, fit observer un des
bandits.
— Ne l'êtes-vous pas ? — Je vous dis que les douze hommes d'armes sont seuls à craindre. Ce sont, il est vrai, des routiers qui ont fait la guerre avec le duc de Gandia, mais ils ont l'habitude de combattre en rase campagne. Vous avez tous fait vos preuves; vous vous embusquerez derrière les buissons, et ceux qui ont des arquebuses feront feu.
— Pas mal combiné, dit le bandit qui avait déjà parlé. Il n'y a rien de bête conmie d'arrêter les gens avec des paroles quand ils sont en nombre, cela leur donne le temps de se mettre en défense. Bravo, Zambulo !
Le chef approuva de l'œil cette explication sommaire de sa stratégie.
— Les valets fuiront, reprit le chef Zambulo, et vous achèverez les soldats que vos mousquets auront manques. Les équipages vous resteront ainsi que la jeune fille. Vous pillerez à votre aise, et, si elle en vaut la peine, nous garderons ladite jeune fille, afin de ne la rendre que sur riche rançon. Son futur époux est un très-grand seigneur vénitien.
IGl
La belle comédienne était nonchalamment étendue sur un lit de repos. (Page 184.)
— I1.S seront 'trente, et nous sommes vingt ! reprit le bandit avec un soupir.
— Vraiment, Ursino, je ne te reconnais plus. — Nos hommes sont aguerris, nous l'emporterons. N'est-ce pas, les amis?
— Oui, certes ! fit la troupe tout d'une voix.
— Songez qu'il y a riche butin. La jeune fille est suivie de mul'^s chargées dehardes et de bijoux, ainsi...
En ce moment un homme accourut, qui cria :
— Alerte !
Cinq centimes ill. 21e.
— Qu'y a-t-il? demanda Zambulo.
— Deux cavaliers qui accourent à toute bride, venant de Rome.
— Diable !... fit le chef, visiblement contrarié.
— L'un d'eux est richement vêtu, dit la sentinelle, c'est un seigneur.
— Attaquons-les ! dit Ursino, le seigneur doit avoir la bourse bien garnie. En avant les mousquets !
— Gai'dez-vous-en bien ! s'écria le chef, — cela s'entendrait au loin.
— Cependant, deux hommes...
— Cachez-vous tous derrière les ruines ou les buissons... Toi, Urbino, et toi, ajouta-t-il en désignant la sentinelle, venez avec moi. Allons, dépêchons I
Ils quittèrent tous trois le gros de la troupe et se rangèrent de front en travers de la route.
— En joue, dit Zambulo, mais surtout ne tirez pas î
Ces trois hommes abaissèrent les lourdes arquebuses sur leurs fourches, dans la direction du chemin creux qui montait vers eux, et au fond duquel on entendait le galop de deux chevaux.
Bientôt les cavaliers apparurent. C'étaient le comte Caraccioli et Schiavone.
Un mois s'était presque écoulé depuis la mort du duc de Gandia, et durant tout ce temps il leur avait été impossible de sortir de Rome.
Toute la police avait été mise sur pied pour retrouver Schiavone, — et sa disparition aida puissamment à le faire accuser de complicité dans le meurtre. Une garde vigilante avait été placée à toutes les portes de la ville, et toute personne suspecte était arrêtée.
Des visites domiciliaires étaient faites, en outre, dans toutes les maisons dont une seule fenêtre ouvi'ait sur le Tibre, de sorte que le comte CaraccioU fut forcé lui-même de se réfugier avec Schiavone dans les souterrains du Cotisée. On n'a pas oublié qu'il était entré incognito dans la ville, sous la garantie du duc de Gandia; de sorte qu'en l'absence de cette caution et connaissant les habitudes du gouvernement de Venise, il se garda bien de s'aller ouvrir à l'ambassadeur officiel, — n'osant ainsi compromettre la poHtique du conseil des Dix sans en avoir conféré d'abord avec lui.
La position des deux Vénitiens était donc des plus perplexes : ils avaient hâte d'aller à Urbino arrêter la marche de Leona ; — car il n'était pas douteux que l'escorte, ayant reçu les ordres du duc, ne fut partie pour cette ville, même en l'absence du duc.
Mais leur séjour prolongé dans les souterrains leur suggéra l'idée de les parcourir et de chercher si quelque boyau ignoré ne pourrait pas les conduire hors des murs de la ville éternelle.
Le général employa à étudier ces routes sépulcrales toute sa science militaire, et il en arriva , un jour qu'ils étaient arrêtés devant un mur bâti de mains
d'hommes, et non creusé dans le roc, à la certitude que ce mur devait être celui du rempart avoisinant Saint-Jean de Latran.
Heureusement, le comte avait de l'or en abondance au moyen d'un crédit illimité chez le juif Corozaïm, — et bien qu'il n'en usât que modérément, de crainte d'exciter les soupçons de ce juif qui, tout dévoué au cardinal Yalentin, devait avoir des ramifications avec la police, — il lui fut facile de se procurer des outils.
Armés tous deux, travaillant seulement de nuit et peu à peu, Giovanni et Schiavone purent arriver à percer ce mur énorme, derrière lequel ils trouvèrent de la terre, humide des infiltrations de la petite rivière de Morana, qui entre dans Rome à peu de distance, en effet, de Saint-Jean de Latran, et va se jeter dans le Tibre au Ponte-Rotto.
Une fois travaillant dans la terre, il s'agissait d'autres outils : il fallut se les procurer ; enfin tout alla bien ; mais au bout d'un mois seulement de travaux presque surhumains, ils virent le jour sur les bords de la Morana.
C'était jouer de malheur que de tomber dans une embuscade de bandits après avoir eu tant de difficultés à quitter Rome ; mais ils durent s'aiTêter devant les trois arquebuses dirigées sur eux.
Cependant le comte rougit de reculer ou de céder devant ces faces patibulaires.
— Sus, Giorgio ! s'écria-t-il, aux épées ! épée au vent ! Mais Schiavone ne bougea point.
— Un pas de plus, messieurs, et vous êtes morts! répliqua le chef des bandits !
— Misérable î fit le général, que nous voulez-vous donc ?
— Rien que de très-simple, monseigneur, votre bourse.
— Vous êtes bien hardi ! répliqua le comte en faisant cabrer son cheval, — sus ! Giorgio !
— Un instant, comte, dit le gondolier en saisissant son cheval à la bride, ils peuvent nous tuer sans que nous nous défendions: donnez-leur votre bourse. Songez que nous n'en aurons bientôt plus besoin, et que nous nous devons à Leona.
A ce nom, le bandit dressa l'oreille.
— Tu as raison peut-être... ces mécréants nous tueraient comme des chiens! dit le comte en mettant la main à la poche. — Allons, voici de l'or, maudits, rangez-vous !
Et il jeta sa bourse au milieu du chemin, en dirigeant son cheval vers la bifurcation de droite.
Mais les bandits ne quittaient pas leur attitude ofTensive.
— Eh quoi ? n'êtes-vous pas satisfaits ? demanda Caraccioli.
— Oh! parfaitement, dit Zambulo, en ramassant la bourse, — seulement.
comme nous avons besoin d'être tranquilles sur ce point, nous allons vous faire escorter jusqu'à Rieti.
— Comment ! jusqu'à Rieti? fit le comte étonné, — cette route conduit-elle donc à Rieti ?
— Oui, seigneur.
— Et celle-ci? demanda le comte en désignant la route qui bifurquait à gauche.
— A Terni et Spolète, monseigneur.
— Diable ! fit le comte en regardant Schiavone, nous allions nous égarer.
— Je croyais, dit Schiavone en s'adressant aux bandits, que cette route menait à Yiterbe ?
— Ah! la fourche est plus haut, à une lieue d'ici, monseigneur; ici, c'est celle de Rieti.
— Eh bien, mes braves, dit Schiavone, voilà l'or que vous nous avez si galamment extorqué, gagné loyalement. Seulement, vous nous laisserez aller à Spolete sans votre aimable compagnie.
— Qu'à cela ne tienne, dit Zambulo, nous n'avons affaire que de ce côté, — et il désigna la droite.
— Ronsoir, canailles! dit Schiavone.
Et les deux cavaliers lancèrent leurs montures à fond de train dans la route de gauche.
Le chef des bandits les regarda partir en souriant.
— Ils vont à Yiterbe î dit-il. De, cette manière, ils ne pourront prévenir l'escorte, et du train dont ils vont, ils crèveront leurs chevaux.
Un quart d'heure après, un coup de sifflet retentit dans la montagne.
— C'est Zanone qui arrive, dit l'un des brigands. ■ — Alors, le cortège approche ! fit le chef.
Ils se replièrent en toute hâte vers le gros de la troupe.
— Debout, mes amours ! fit Zambulo, voici le butin qui s'avance ! Un vieux bandit accourait du côté de Spolète ; il était essoufflé.
— Eh bien ! vieux? demanda le chef.
— Laisse-moi me remettre d'abord, je n'en puis plus, répondit le nouveau venu.
— Préparez-vous toujours , vous autres ! fit Zambulo en s'adressant à sa bande.
— Ne bougez pas ! fit le vieux bandit en les arrêtant du geste. Il y a bien du nouveau, l'entreprise est manquée.
— Tu es fou, Zanone !
— J'étais à mille pas du bois de Rorghetto, et j'entendais souvent retentir des hennissements de chevaux dans le taillis, et ce bruit ne changeait pas de place. La curiosité me poussa en pensant avec assez de raison que ma faction
pouvait aussi bien s'étendre de ce côté ; je marchai à quatre pattes vers le bois. Eh bien ! le bois est occupé par une trentaine de cavaliers qui m'ont tout l'air d'attendre aussi le même gibier que nous.
— Des protecteurs, un relais de soldats du duc? demanda Zambulo.
— Des voleurs ! fit Zanone avec une vertueuse indignation.
— Diable ! fit le chef en réfléchissant profondément.
— Mais le pire, reprit Zanone, c'est que ce sont des voleurs réguliers.
— Des voleurs réguliers! s'écria le chef.
— Depuis dix jours ils sont campés dans le bois comme nous ici, et sous le commandement d'un homme que tu connais, Zambulo. Un homme qui était des nôtres jadis, et qui depuis a bien fait son chemin : Michelotto.
— Correglia! dit le chef, c'est lui qui commande l'expédition? Il est au service du Valentin... serait-ce pour son maître qu'il est embusqué de la sorte?... La jeune fille est belle et le cardinal fort artiste... Tout n'est pas désespéré.
— Que comptes-tu donc faire? demandèrent quelques bandits déjà inquiets.
— Eh! croyez-vous que je renonce ainsi à un butin comme celui qui nous fait impatienter depuis dix jours? Non, par Belzébuth! Allons, en route, les amis ; suivez-moi tous, et pas de bruit. Quittons la route et tournons le bois de Borghetto par le nord.
Les bandits étaient habitués à obéir sans réplique. Ils disparurent tous dans les ruines et s'avancèrent en rampant dans la montagne.
Il y avait un mois que don Michelotto était parti avec sa troupe au-devant de Leona ; mais les gens de l'escorte envoyés par le duc l'avaient distancé; de sorte que l'affîdé du Valentin dut changer de tactique. Renonçant à se présenter devant la jeune fille comme chef de son escorte, il était résigné à attaquer de vive force. Seulement il avait battu en vain le pays jusqu'à Spolète, et le temps avait marché, car Leona ne pouvait se décider à se mettre en route sans avoir reçu des nouvelles de Giovanni. '
Elle avait envoyé, à cet efTet, un page de la duchesse d'Urbin à Venise, avec mission d'informer son amant de la volonté de son père, c'est-à-dire de son mariage futur avec le comte Caraccioh. Enfin, ne recevant pas de nouvelles, et le page étant revenu en disant qu'il n'avait pu découvrir d'officier du nom de Giovanni dans les gardes du doge, elle s'était décidée à obéir à son père.
Michelotto ignorait les motifs de ces retards; mais il avait aposté des espions, et il fut informé du départ de la jeune fille assez à temps pour préparer son entreprise, tant de fois ajournée. Il était donc campé au milieu du bois de Borghetto, à cent pas de la route qui le traversait, avec sa petite troupe. C'était une réunion de condottieri choisis par Vitelli, l'un des lieutenants du duc de Gandia, mais secrètement dévoué au Valentin, et auxquels il avait joint quelques hommes particulièrement connus de Michelotto.
Parmi ces derniers, se trouvaient nos vieilles connaissances de la taverne de
Ribaldo, Servando et Battista, que le hasard avait fait trouver sous l'œil de Michelotto et qu'il avait requis avec empressement.
Les condottieri étaient couchés, mangeant ou fourbissant leurs armes. Battista et Servando jouaient aux dés sur un tertre.
Servando s'arrêtait pour parler presque à chaque coup.
■— Avec tout cela, Battista, dit-il, je serais aise de savoir qui nous allons enlever.
— Ami Servando, voilà vingt-cinq jours que tu fais cette réflexion, régulièrement cinq ou six fois par jour ; additionne, si tu l'oses, et tu verras que c'est monotone.
— Le sais-tu?
— Eh non! C'est une femme, toujours, dit Battista.
— Une jeune fille?
— Ce qui me chiffonne, là dedans, c'est que nous allons travailler pour le compte du cardinal de Valence, que je n'aime guère, reprit le Vénitien.
— Bah! il y a une récompense très-large au bout, dit l'Espagnol.
— C'est égal, il n'y aurait pas de récompense, que nous serions encore assez satisfaits d'avoir échappé au guet-apens de cette canaille de Ribaldo !
— Canaille est bien dit; mais nous le retrouverons, carajo î
— Je l'espère bien ! fit Battista en se frottant rudement la moustache.
— Vois un peu, en tout ceci, dit Servando, l'influence de la fatalité. Nous déblatérions à outrance contre les Borgia et contre dom César, et voici que nous sommes compris dans une expédition ayant pour but de servir une des vilaines passions que nous reprochions à ces Borgia, que Dieu damne !
— Chut! le Michelotto s'approche de nous!... dit Battista en amenant les dés.
En effet, le chef de cette expédition ténébreuse s'avançait vers les deux joueurs en sifflant un air militaire.
— Eh bien, mes amis, dit-il, vous parlez de nos maîtres?
— Carajo ! fit l'Espagnol, vous pouvez vous vanter d'avoir l'ouïe fine!
— Convenez que vous vous félicitez.
— De quoi, monseigneur? demanda Battista.
— Comment, de quoi? Mais d'avoir échappé aux grifi'es de la police.
— Monseigneur se trompe, assurément, et...
— Allons, croyez-vous qu'on peut me cacher quelque chose, à moi? Vous êtes rentrés au quartier au milieu de la nuit, tout eflfarés, au moment oti le capitaine Vitellozzo Vitelli achevait de recruter la troupe que je commande ici. Vous vous hâtez d'accepter l'ofl're qui vous est faite. Vitellozzo, qui est un rusé et fin compère, me raconte votre escapade. Je devine que vous avez quelque méfait sur la conscience, et que vous ne seriez point fâchés de vous éloigner de Rome pour quelque temps. Est-ce cela?
— Mais, monseigneur...
— Eh! je ne vous fais pas de reproches, mais c'est à vous de vous distinguer quand viendra le moment de combattre.
En ce moment, on entendit des murmures parmi les soldats, et des éclats de voix du côté où se trouvaient des sentinelles au guet.
Don Michelotto se hâta de courir de ce côté, et aperçut quelques condottieri poussant un homme devant eux avec brutalité.
— Quel est cet homme? demanda-t-il. Eh! Dieu me pardonne, c'est... Que diable! je connais cette figure-là... c'est Zambulo! Lâchez-le, mes maîtres.
Les soldats obéirent.
— Approche, l'ami, dit Michelotto au bandit.
— A la bonne heure, fit Zambulo, Miguel Correglia n'est pas plus fier qu'autrefois.
— Pourquoi le serais-je avec toi, un ami d'enfance?
— Tu es monté en grade, depuis !
— Mais oui, fit Michelotto en souriant. ^
— Moi, je suis toujours ce que j'étais... ce que tu étais alors.
— Çà, pourquoi mes gens t'ont-ils appréhendé au corps?
— Demande-leur, je n'en sais rien.
— Que faisais-tu?
— Je guettais. N'est-ce pas une des nécessités du métier?
— Et que guettais-tu? demanda Michelotto, déjà inquiet.
— Une cavalcade.
— Tu aimes voir passer les beaux cavaliers?
— Et les belles dames qu'ils escortent, répondit Zambulo.
— Irait-il sur nos brisées? se demanda Michelotto.
Puis il se rapprocha du bandit, et lui dit à voix basse et en le regardant dans les yeux :
— Ah çà ! est-ce que tu es en nombre?
— En nombre?
— Dame ! je ne suppose pas qu'à toi seul tu te flattes d'arrêter et de saisir une voyageuse bien escortée?
— J'ai mes moyens, répliqua le bandit.
— Et ces moyens? interrogea Michelotto, cachant son inquiétude, car il connaissait la ruse et l'audace de ce hardi compagnon.
— Ah! quant à cela... fit Zambulo en hochant la tète avec un sourire.
— Dis-les-moi, que diable! entre nous...
— A quoi bon?
— Et si je me mettais en travers, moi et mes condottieri, gens choisis, je t'en préviens?
— Bah ! tu ne le feras pas... notre ancienne amitié...
— Nous sommes ici dans les Etats du saint-père, et je suis à sa solde. . — Tu fermeras les yeux et tu te boucheras les oreilles.
•^- J'ai peur que non, ami Zambulo.
— Alors, ami Correg-lia... je dirai que tu as un intérêt direct à la chose.
— Cela se pourrait peut-être bien.
— En ce cas, part à deux î s'écria le bandit avec avidité.
— A moi la belle ! fit Michelotto ; je ne suis pas une âme vénale, moi !
— A moi... le reste ! dit Zambulo ; foin des femmes et de l'amour !
— Convenons alors du plan d'attaque... Vous êtes?...
— Dix-neuf, répondit Zambulo.
— C'est peu, fit dédaigneusement le condottiere.
— Eh ! c'est trop, répliqua le bandit avec mépris.
— Ce qui signifie que tu es sûr de tes hommes. Bien. Tu commenceras l'attaque, toi et tes hommes, et nous viendrons ensuite, nous ; mais nous aurons l'air d'être contre toi, tu entends, pour sauver les apparences : des soldats du pape!...
— C'est assez juste.
— As-tu des données précises sur le départ du duché d'Urbin ?
— Oui. La cavalcade s'est arrêtée un jour à Terni ; mais, selon toutes probabilités, elle ne doit pas être à plus d'une heure de chemin.
— Alors, cours rejoindre ton monde. Aux premiers coups de feu que j'entendrai, j'accours.
— C'est entendu, dit Zambulo.
Michelotto conduisit le bandit jusqu'à sa dernière sentinelle, et le regarda partir au galop.
— C'est un mauvais chien que ce Zambulo, murmura-t-il. Il sera gênant après le combat... Ah! qu'il me tarde de voir achevée cette mesquine expédition!... Maintenant que dom César aura la puissance, maintenant que l'épée de général va remplacer pour lui la barrette de cardinal, de grandes choses vont s'accomplir.
La sentinelle la plus rapprochée dans la direction de Terni accourut.
— Monseigneur, dit-elle, voici la cavalcade qui approche.
— Déjà ! diable ! il était temps que Zambulo et moi nous nous entendissions. Je reconnais là l'heureuse étoile de mon maître.