CHAPITRE XXIII De Charybde en Scylla
Michelotto fit venir Servando, lui parla à voix basse, et celui-ci s'éloigna au galop de son cheval et disparut dans le taillis.
Oh! mon [ère, dit-elle, veillez sur votre enfant! i^Page 191.)
En un instant tous les soldats furent en selle et prêts à combaltre.
Ils restèrent immobiles, flattant leurs chevaux de la main, pour les faire tenir en repos, prêtant l'oreille. Michelotto semblait calme et n'avait pas mis l'épée au poing.
Bientôt on entendit des coups de feu à quelque distance, puis tout le bruit d'une bataille.
Servando accourut à toute bride.
— Monseigneur, dit-il en espagnol, une bande de brigands attaque l'escorte.
Cinq centimes ill. 22<^.
— Que personne ne bouge, dit Miclielotto en voyant l'impatience de ses hommes.
— Mais, monseigneur, le§ brigands sont les plus forts!
— Retourne à ton poste, et reviens me dire oii ils en sont. L'Espagnol disparut et revint presque aussitôt.
— Monseigneur, dit-il, il ne reste plus que six soldats qui combattent bravement et corps à corps.
— Il est temps, alors! s'écria Michel otto en se tournant vers ses hommes. Sus aux brigands, dit-il avec énergie, et pas de quartier !
Les trente condottieri fondirent à travers le bois vers le théâtre de la lutte, et le sol trembla sous le pas lourd de leurs chevaux.
Les brigands, en les voyant arriver, ne parurent point s'en occuper, et continuaient de combattre avec les derniers soldats de l'escorte qui avaient résisté : déjà même quelques-uns se jetaient sur les bagages ; mais la troupe de Michelotto tombant sur eux sérieusement, non point à coups de plat d'épée, mais bien d'estoc et de taille, de la pointe et du tranchant, ils poussèrent un rugissement formidable de colère et de fureur.
D'abord aucun d'eux n'avait eu le temps de recharger son arquebuse ; de sorte que les cavaliers, parfaitement montés de chevaux aguerris, armés dans la perfection et d'une valeur connue, eurent bientôt raison de ce troupeau de bandits. La plus grande partie fut massacrée, et quelques-uns réussirent à prendre la fuite.
Cependant l'avantage, resté aux condottieri, n'avait pas été sans perte de leur côté ; une dizaine d'hommes étaient sur la poussière, les uns morts, et deux blessés seulement, confondus avec les soldats de l'escorte, dont pas un n'avait échappé; car ceux qui restaient debout avaient été enveloppés, aussi bien que les brigands, par la troupe de Michelotto.
Une fois le terrain libre, il s'agissait de penser à l'important. Les condottieri se mirent à piller les bagages sans scrupule, tandis que Michelotto, aidé de l'un de ses hommes, s'occupa de retirer Leona de sa litière, laquelle était renversée sur le chemin, une roue brisée. Quant à Leona, elle était évanouie.
Il y avait bien encore, dans la litière, une camériste, évanouie comme sa maîtresse ; mais dès qu'elle rouvrit les yeux, elle voulut s'opposer à ce que Michelotto s'emparât d'un coffret placé sur ses genoux. Le chef fit un signe à l'un de ses hommes, et la camériste fut emportée, comme une plume, dans l'épaisseur du bois, malgré ses cris et sa résistance. Plusieurs condottieri les suivirent.
Tandis que, sur son ordre, un condottiere s'occupait de faire revenir la jeune fdle, Michelotto avait ouvert le coffret. Ce n'était ni de l'or ni des biioux qu'il cherchait, mais des lettres. En effet, il en trouva une, qu'il se mit à Ik'e immédiatement, hors de la portée du regard de Leona.
Il reconnut l'écriture et le cachet du duc de Gandia, cela devenait intéressant. Seulement, il pâlit tout k coup et relut la lettre.
— Sa fille! s'écria-t-il, c'était sa fille!... C'est impossible!... Dom César l'ignore assurément... Et ce comte Caraccioli, dont il est parlé là... Quel mystère !... chaos embrouillé... La fille du duc !...
Michelotto restait abasourdi ; mais il releva promptement la tête, et marcha vers Leona, qui donnait quelques signes de vie.
Quand elle rouvrit les yeux, le visage de Michelotto était ca^me. Son plan était tracé.
— Monseigneur sera content, pensa-t-il en souriant.
Leona revint tout à fait à elle, grâce au flacon d'essence dont Michelotto s'était heureusement muni. Elle passa la main sur son visage, et regarda de tous côtés avec effroi.
— Où suis-je? fit-elle d'une voix faible.
— Ne craignez rien, madame, nous sommes des amis, répondît Michelotto, qui réfléchissait en parlant.
— Des amis?...
— Et fort heureux d'avoir pu vous tirer des mains de ces bandits.
— Oui, ils ont attaqué mon escorte, de braves soldats, pourtant!...
— Ne tremblez pas, madame, il n'y a plus de danger... Allons, remettezvous.
Mais Leona porta les yeux sur la terre, et frissonna en voyant tous les cadavres qui la jonchaient.
— Mon Dieu ! dit-elle, quel carnage !
— Ce sont ceux qui vous attaquèrent, madame.
— Et les miens aussi, hélas !... fit-elle en pleurant, pauvres gens !...' Michelotto leva la tête vers ses condottieri, qui, tous, s'étaient approchés et
contemplaient cette belle jeune fille avec curiosité.
— Amis, leur dit Michelotto, vous vous êtes conduits en braves compagnons.
— Nous combattions pour laîeauté! dit un des soldats avec galanterie.
Un regard de Michelotto le fit reculer en arrière de ses compagnons, oiiy presque aussitôt, il poussa un cri et se lança vers un des brigands couchés à terre, le poignard au poing.
— Qu'y a-t-il? demanda Michelotto.
— Eh ! en voici un qui n'est pas mort et qui a fait mine de se sauver. Il est, ma foi, bien portant! s'écria le soldat. *
Et joignant le geste aux paroles, il fit lever le bandit, qui, en effet, n'avait pas une égratignure. C'était Zambulo.
— Il faisait le mort ! dit le soldat en le saisissant h la gorge.
— Maladroits ! pensa Michelotto, ils ne l'ont pas tué !
Mais, tout en se débattant sous Fétreinte du soldat, Zambulo lança un regard terrible vers Michelotto.
— Traître ! cria-t-il en grinçant des dents.
— Pendez-moi ce misérable à ce chêne ! ordonna Michelotto.
— Grâce ! oh ! grâce pour cet homme ! dit aussitôt la voix douce de Leona.
— Ce misérable !
— Assez de sang versé pour moi, monsieur le capitaine, dit-elle enjoignant les mains.
— Mais, signora, savez-vous que l'épargner c'est rendre un très-mauvais service à la société ?
— Je vous en prie, insista la jeune fille, je vous en supplie !... Michelotto jugea prudent de bien disposer sa capture en sa faveur, car il avait
beaucoup de choses à en exiger.
— Allons, j'y consens, dit-il, lâchez cet homme ! Ya te faire pendre ailleurs, méchante canaille !
— Nous nous reverrons ! dit Zambulo en le menaçant du poing.
Et il s'enfuit à toutes jambes, au milieu des éclats de rire de toute la bande. Leona se tourna gracieusement vers Michelotto, et lui adressa un triste sourire.
— Merci, capitaine, cela vous portera bonheur.
— Préparez un cheval pour madame, ordonna Michelotto.
— Faites plutôt avancer ma litière, monsieur.
— Pardonnez-moi, belle dame, mais votre litière est brisée. Et d'ailleurs, nous devons gagner Rome au plus vite.
— Oui, vous avez raison; j'ai hâte d'embrasser mon père.
— C'était bien son père 1... pensa Michelotto.
— J'ai hâte de l'embrasser et de lui dire ce que je vous dois, crut devoir ajouter Leona.
— Mon Dieu ! vous ne me devez rien, signora.
— Que voulez-vous dire ?
— Votre... père vous a écrit pour vous mander de venir le trouver à Rome, et vous envoyait en même temps une escorte; mais, depuis, il a eu vent qu'une nombreuse troupe de brigands dévastait les environs, et m'a envoyé, moi et mes cavaliers, à votre rencontre, pour prêter main-forte à vos gens, au besoin.
— Ah! vous êtes arrivé à temps, monsieur. Je ne manquerai pas d'instruire mon père de votre valeureuse conduite.
On amena un cheval, devant lequel Michelotto plia le genou en tendant la main. La jeune fille mit son pied sur cet étrier vivant et se trouva en selle aussitôt; mais elle porta ses regards de tous côtés avec inquiétude.
•— Je ne vois pas Ottavia !... dit-elle.
— Hélas ! madame, ditMichelotto, la pauvre fille î... Je n'ai pas voulu attrister vos yeux de ce spectacle, mais...
— Elle est morte ! s'écria Leona.
— En se plaçant devant vous, très-probablement, répondit le condottiere d'une voix dolente.
— Mon Dieu ! fit Leona, dont les yeux s'emplirent de larmes.
Pendant que tout le monde partait à cheval, Michelotto avait parcouru le champ de bataille. Il avisa deux de ses soldats, blessés, qui se plaignaient dans un coin.
— Eh! c'est toi, Battista I
— Oui, monseigneur, et je suis bien malade !
— C'est fâcheux, mais tu pourras nous sui\Te. Allons, lève-toi.
— Impossible, monseigneur, je suis à moitié mort, et dans quelques minutes, c'est sûr, je serai comme ce pauvre Servando qui gît là, inerte et froid.
— C'est pardieu vrai; misère ! — Ces brigands maudits se défendaient trop bien ! Allons, tu ne peux cependant pas rester là comme un chien, puisque tu es vivant.
Michelotto appela un condottiere.
— Çà, Pietro, aide-moi à le mettre en croupe sur ton cheval.
— Ah ! ne me touchez pas !. .. Vous me faites souffrir le martyre !... s'écria le Vénitien.
— J'y songe... dit Michelotto, oui, c'est cela. Pietro, tu vas rester ici, tu lâcheras de remettre en état la litière de la signora et tu y coucheras ce brave Battista. Et vous reviendrez à Rome à petites journées. Au revoir, mon brave.
— Dieu vous entende, capitaine ! répondit Battista avec un soupir.
Le soldat resta auprès de Battista, et don Michelotto monta à cheval. Il se plaça à côté de la jeune fille et saisit la bride de sa monture.
— Signora, nous allons trouver votre père.
— Allons vite, monsieur, je vous en prie, répondit Leona, dont le cœur n'avait cessé de battre d'une secrète épouvante, et qui avait nâte de quitter ce lieu funeste.
— En route, enfants, fit le chef des condottieri, et au galop !
La troupe les suivit et tous disparurent bientôt derrière les arbres, dans la direction de Civitta-Castellana.
Le condottiere, que le capitaine avait appelé Pietro, s'était mis à raccommoder la litière, tant bien que mal, au moyen de cordes et de morceaux de bois. Pendant ce temps, Battista maugréait à côté du corps de son camarade Servando.
— Dieu puissant ! disait-il, c'était bien la peine d'échapper aux griffes de la police, si je dois crever de cette blessure ! Pauvre Servando !... Çà ! est-ce que le ciel serait juste en nous frappant! nous qui parlions si mal, l'autre soir, de son représentant sur la terre ?..^
Servando souleva sa tète et remua un bras.
— Par saint Jacques ! mon Dieu, que je souffre !...
— Quoi ! tu respires, vieux?... dit Battista en se rapprochant péniblement de lui.
— C'est-à-dire que j'essaye de respirer... Tonnerre! je vois toute la forêt danser une sarabande infernale !...
— Espère, mon brave; une bonne litière va nous transporter à Rome, oii nous serons soignés par de savants moines ou tout au moins par de bienfaisants apothicaires !
— Tu es donc blessé aussi, ami?
— Un peu, une épaule fracassée, rien que cela!
— Oh ! moi, je n'en réchapperai pas!... fit l'Espagnol d'une voix piteuse. Pietro avait fini de raccommoder la litière et s'avança vers les blessés.
— Tiens! vous êtes deux à présent? ma foi, tant mieux ! Allons, mes enfants, vous allez être promenés en litière comme des coquettes.
Le lendemain matin, au point du jour, la litière, attelée du cheval de Pietro, marchait à petits pas dans la campagne de Rome, lorsqu'elle fut jointe par deux cavaliers, accourus à toute bride, et qui s'arrêtèrent pour laisser souffler leurs chevaux.
C'étaient le comte Caraccioli et Schiavone.
Zambulo, une fois sorti des griffes de Michelotto, s'était occupé immédiatement de rassembler les débris de sa bande et de se mettre à la recherche des deux cavaliers qu'il avait détroussés quelques heures auparavant et qui, sur sa fausse indication, avaient pris la route de Viterbe.
Il ne les retrouva que longtemps après; il les vit de loin, revenant sur leurs pas, jurant et pestant, et leurs chevaux rendus. Il n'osa pas affronter leur colère, et lança vers eux un de ses hommes, désarmé, lequel raconta l'attaque de l'escorte de Leona ; mais le comte n'ajouta pas une foi entière à ce récit, d'autant plus que Leona n'était pas la seule femme qui dût voyager de la sorte.
Arrivés à Civitta-Castellana, il fallut changer de chevaux; et ils continuaient vers Spolète, lorsqu'ils rencontrèrent le champ de bataille avec ses morts ; une véritable boucherie, car il n'y avait pas moins de trente cadavres au moins sur le sol, sans compter les chevaux. Déjà les oiseaux de proie s'étaient abattus sur ces restes sanglants, et ce carnage prit à leurs yeux, éclairé par la lune, des teintes lugubres.
— Ce mendiant aurait-il dit la vérité?... Mais qui pourrait, si ce n'est une bande de voleurs, avoir intérêt à enlever Leona?...
— Rebroussons chemin, fit Schiavone.
Ils marchèrent toute la nuit, et au point du jour ils avaient seulement rattrapé la litière qui transportait Battista et Servando.
— Y a-t-il loin encore d'ici à Rome, mon ami? demanda le comte au condottiere, dont le cheval traînait la litière.
— Pour trois heures avec vos chevaux, mon gentilhomme, répondit Pietro.
— Nous n'arriverons pas à temps, dit le comte à son compagnon. Et pourtant cette escorte a bien suivi cette route... J'aurais dû faire plus d'attention à ce que m'a dit le mendiant.
Le comte ne remarqua point que le condottiere Pietro le regardait de travers, et lui adressa de nouveau la parole.
— Vous avez du, au train dont vous allez, mon brave, être dépassé par une dame escortée?... Mais, que vois-je ! s'écria le comte en regardant dans l'intérieur de la litière : Battista, c'est bien Battista?
— Qui est-ce qui m'appelle? fit le Vénitien en passant sa tête à travers les rideaux.
— Moi, Battista. Comment es-tu là, mon brave?
— Eh ! monseigneur, c'est vous ! Moi, je suis soldat du pape, et blessé pour le moment, avec mon ami Servando.
— Blessé ! par qui ? comment?
— Par des brigands qui avaient attaqué 'une troupe d'hommes armés protégeant les personnes voyageant dans cette même litière.
— Et dans cette litière il y avait une femme ?... Oh ! ce mendiant ne m'avait pas trompé... et j'hésitais à revenir!... Parle, Battista; cette femme, tu te la rappelles, car tu l'as connue?...
— Attendez!... fit le Vénitien. Oui, c'est vrai, je n'y avais pas songé d'abord, et puis j'étais loin d'elle... C'est en effet la signora chez laquelle vous aUiez à Venise...
— Leona ! fit Schiavone.
— Oh ! nous arriverons trop tard ! s'écria Giovanni avec désespoir. Ah ! encore un mot, Battista : tu as aidé à l'enlever, cette femme?
— C'est vrai, monseigneur! et j'en suis puni !
— Et tu l'enlevais pour le compte de qui?
— De monseigneur César Borgia.
— César Borgia ! s'écrièrent ensemble Caraccioli et Schiavone. Vite ! vite ! à leur poursuite ! Sus aux ravisseurs !
Mais Pietro avait sauté de cheval un instant auparavant, et, tirant son épée, leur barra le chemin.
— Vous ne passerez pas, mes maîtres ! s'écria-t-il.
— Qu'est-ce à dire?... fit le comte en tirant aussi son épée.
— Que cette femme est à mon maître, et que...
Il n'en put dire davantage. Prompts comme la pensée, rapides comme 1 éclair, le comte et Schiavone s'étaient jetés sur lui de toute la force de leurs chevaux et l'épée haute.
176 i^ES BATARDS DE BORGIA
Quand ils l'eurent dépassé, Pietro avait roulé dans la poussière, le crâne fracassé.
— Ah çà, et nous ? cria Battista.
Dors en m'attendant, lui cria de loin Schiavone, je reviendrai te chercher.
Allons, dit tranquillement Battista, pourvu qu'il ne nous oublie pas. Dormons.
— Dormons, dit Servando qui s'était réveillé.
Mais malgré la rapidité de leur course, le comte Caraccioli et Schiavone arrivèrent devant les murs de Rome sans avoir pu rejoindre les ravisseurs.
Il y avait plus d'une heure que Michelotto avait installé Leona dans le palais de son maître.