LORENZO
Pour elle , son époux était tout l'univers. Un premier sentiment forma des nœuds si chers. Tout venait leur sourire ; et , d'une même flamme, Le plus ardent amour avait rempli leur ame . Chaque jour plus e'pris , dans ce lien charmant , Ils goûtaient tous les deux un long enchantement, Et le dieu de l'hymen semblait, par mille charmes, De leurs cœurs à jamais e'carter les alarmes*
Mais le demon fatal au bonheur des e'poux , Sort de son antre obscur et s'e'lance en courroux. Terrible , et se plaisant au milieu des orages , Jusqu'aux bouts de la terre il porte ses ravages.
Une morne langueur , compagne du chagrin , Des jours de Délina vint troubler le matin. Un sombre ennui l'assie'ge et nourrit sa tristesse. De l'époux qui l'adore elle fuit la tendresse. Plus de paix ! plus de joie ! elle cache ses pleurs , Et n'ose s'avouer ses secrètes douleurs. Lorenzo s'en étonne. Il frémit , il soupire» L'amour sur Délina n'aurait-il plus d'empire? Délina ! pourrait-elle , oubliant son époux ^ Éteindre dans son ame un sentiment si doux ?
ET DELINA. io3
Pourquoi ce changement, ces yeux voilés de larmes? Pourquoi l'iiymenpour elle a-t-il perdu ses charmes? L'amour n'estpoint aveugle : éclairé d'un flambeau, Il voit , observe tout h travers son bandeau ; A son perçant regard aucun soupir n'échappe ; Un mot, un geste, un rien, tout l'instruit et le frappe. Mais hélas ! cet enfant qui règne sur les cœurs , Ne peut des passions apaiser les fureurs , Et que je plains celui que leur fougueuse ivresse Livre aux feux dévorans d'une ardente jeunesse!... Oui , tu peux du dieu Mars réprimer les excès , D'un immense incendie arrêter les progrès , Du salpêtre étouffer l'étincelle rapide , Ou détourner le vol de la balle homicide ; Dompter les fils d'Éole et le flot courroucé ; Mais n'espère jamais , ô mortel insensé , Lorsque des passions tu surmontes le faîte ,
De maîtriser des sens la fatale tem ne te î
Lorenzo , qu'ont troublé mille pcnsers divers , Laisse éclater enfin des reproches amers. Délina qui l'entend garde un morne silence; Ses larmes , sur son sein , coulent en abondance ; Mais rien n'attendrit plus l'époUx qu'elle a blessé.
io4 LORENZO
Ah ! Tamour est cruel quand il est oirensé ; Et malheur à l'objet que poursuit sa colère ! De'lina gémit , pleure et s'obstine à se taire : La voix de Lorenzo , son maintien , son regard , Dans son ame éperdue enfonce le poignard. Cependant , indignée , et repoussant l'olïense , Dans soi-même , en secret , elle prend sa défense ; Et tandis que des maux qui déchirent son cœur , Elle s'ouvre la source et prévoit son malheur , Elle maudit le sort où l'hymen l'a réduite , Et cherche à colorer sa bizarre conduite.
Dès-lors , les démêlés , le fiel , l'aversion ^ Remplacent les douceurs d'une tendre union. En vain le souvenir sur ses pas la ramène : Une force invincible à sa perte l'entraîne. Elle oublie à la fois son devoir et son Dieu . Et le bonheur lui dit un éternel adieu. Son ame s'endurcit : l'épouse qui naguère , Au sein de son ménage , heureuse d'être mère , Par ses aimables soins se plaisait a charmer Le destin d'un mortel qui vivait pour l'aimer , Aujourd'hui dédaigneuse, altière, insupportable, Sous l'ascendant fatal d'un orgueil indomptable ,
ET DÉLINA. io5
Irrite son époux ; et , l'œil mouille' de pleurs , Ose lui reprocher ses maux et ses malheurs !
Un mois s'est écoulé. La froide indifférence, De leurs tristes débats calme la violence. Des égards convenus , échangés" tour-à-tour , Un respect méprisant , si funeste à l'amour, Aulieu de ces transports si doux, si pleins decharmes,^ Du dieu de la tendresse irrésistibles armes , De leurs affreux discords voilà les fruits amers !
Leurs enfans que l'amour dut leur rendre si chers, Repoussés maintenant , sevrés de leurs tendresses, Languissent , isolés , sans soins et sans caresses ; I^t cette jeune ar(|eur qui brillait sur leurs traits , Dans leurs yeux abattus s'est éteinte à jamais. Enfans , tendres enfans , douce et vivante image Du bonheur des époux , de la paix d'un ménage , Combien de vos parens , avec fidélité , Votre front ingénu peint la félicité , Et quel destin , hélas ! attend votre jeunesse , Quand leur cœur se nourrit de fiel et de tristesse î Où traîner , Lorenzo, ton déplorable sort? Vivre ainsi , c'est souffrir les affres de la mort*
io6 LORENZO
Oh ! qui partagera les chagrins de ton ame ? Cette ame qui brûla de la plus noble flamme , Eprouve un vide affreux que rien ne peut remplir : Secrets avant-coureurs d'un sinistre avenir , De noirs pressentimens viennent glacer ses veines , Et lui font de chaque heure un long siècle de peines. Cette ame abandonne'e , et lasse de ses maux , Cherche et fuit tour-à-tour le trouble et le repos , Reclame un aliment au feu qui la dévore , Gémit , craint d'espérer .désire et souffre encore! Eh quoi ! ne vois-tu pas qu'un funeste poison , Comme un philtre mortel égare ta raison? Sur les bords de l'abîme où le destin t'entraîne , La terre qui te porte est l'objet de ta haine ; Tout fatigue tes yeux , tout pèse sur ton cœur. Qui viendra t'arracher à ta sombre douleur? Le jeu ? les vains plaisirs ? le tourbillon du monde ? Non , non ; ce n'est point là que ton espoir se fonde ; Et tu n'as , pour nourrir ton malaise cruel , Qu'un ennui dévorant , qu'un tourment éternel !
La touchante Amitié , sensible à tes alarmes \ T'accable de ses soins , cherche à tarir tes larmes , i^paise de ton sein les douloureux soupirs ,
ETDÉLINA. 107
Et , malgré toi , t'entraîne au milieu des plaisirs* Que veut-elle ? arracher h tes sombres pensées , Le triste sentiment de tes douleurs passées , Étendre sur tes yeux un voile consolant , Et présenter enfin à ton cœur défaillant , Cette aimable allégresse , infaillible dictame Que sur nos maux cuisans verse la paix de l'ame !
Inutiles secours ! sur son front soucieux , S'étend et s'épaissit un nuage orageux.
Telqu'un flambeau qui meurt aumilieu des ténèbres, Son œil ne lance plus que des lueurs funèbres. Cependant , à travers ce long abattement , Quelques pâles éclairs , de moment en moment , Tandis qu'autour de lui son regard se promène , D'un orbite entr'ouvert s'échappent avec peine. Un charme attendrissant embellit sa langueur , Et partout la pitié s'intéresse au malheur. La belle Evélina , dans le printemps de l'âge , Qui pour plaire et charmer reçut tout en partage, Chaque jour empressée à calmer ses tourmens , Prodigue a Lorenzo des soins compatissans , L'encourage des yeux ; comme une enchanteresse , S'efiforce à consoler sa profonde tristesse ,
io8 LORENZO
Et ces ëpanchemens , ces tendres entretiens , De leurs cœurs aveugles resserrent les liens. Elle sent un besoin de le voir , de l'entendre ; Lui , d'un trouble secret veut en vain sede'fendre ; Il soupire en silence et verse quelques pleurs. Evelina le voit et ressent ses douleurs. Que ne peut-elle , hélas ! même au prix de la vie , Assoupir les tourmens de sa mélancolie ! Suspendue à son geste , attachée à ses pas , Elle couvre de fleurs un danger plein d'appas , Et n'ose qu'en tremblant égarer sa pensée Vers le sombre avenir dont elle est menacée.
Malheureuse ! que sert un frivole détour ? C'en est fait : ta pitié s'est changée en amour ; Une fièvre fatale en tes veines s'allume , Et l'indomptable dieu te brûle , te consume. Eh ! que faut-il de plus , pour perdre la beauté , Qu'éveiller sur nos maux sa touchante bonté ? Et toi , toi , Lorenzo , dont la douleur si tendre Cherche un être adoré qui puisse te comprendre ; Pourras-tu voir ses pleurs sans te laisser toucher , Sans que ton cœur ardent n'aspire à les sécher ? La pitié t'attendrit : vaine et trompeuse excuse !
ET DELINA. 109
0 ciel ! que de ce mot aise'ment on abuse !
L'Amour se nourrit-il d'une froide pitié' ?
Ah ! le vide profond d'un cœur sacrifié ,
Le tumulte des sens , leur trouble , leur ivresse ,
Et le besoin d'aimer qui nous parle sans cesse ,
Tout marche au même but. Lorenzo ! c'est en vain
Que tu crois échapper à l'arrêt du destin;
C'est en vain , dans l'ardeur qui dévore ton ame ,
Que du nom d'amitié tu veux voiler ta flamme :
Rien ne rendra le calme à ton sein orageux ,
Et l'amour qui s'ignore est le plus dangereux.
Le Printemps , couronné de fleurs et de verdure, Venait rendre la vie à toute la nature , Quand les ombres du soir, sous leur discret réseau. Aux pieds d'Évéhna surprirent Lorenzo.
Évéhna ! grand Dieu ! qui viendra la défendre ? D'un reste de raison que pourrait-elle attendre ? Elle brûle d'un feu qu'elle ne connaît pas , Et celui qui l'adore est tombé dans ses bras. Elle tremble ; ses yeux se remplissent de larmes ; Son sang se précipite. .. ô combat plein de charmes ! » Lorenzo ! sauve-moi , dit-elle ; sauve-moi ! » Éperdue , elle cède avec un tendre effroi ;
iio LORE^ZO
Et Ie perfide Aniour , tout fier de sa victoire . . Attache ce trophe'e au faîte de sa gloire.
Le voile est déchiré. Leurs transports amoureux, Désormais, sans réserve, éclatent dans leurs yeux. Ils s'aiment : c'en est fait : leur brûlante tendresse A confondu leurs sens , leurs plaisirs , leur ivresse. Ils s'aiment ! les aveux s'échangent sans détour. Mais qu'attendre , grand Dieu ! de ce fatal amour? Quel but , quelle espérance a trompé leur délire ? Hélas ! le malheureux qui sur sa couche expire , Sait-il pourquoi la fièvre attachée a ses flancs , Le livre sans relâche à des feux dévorans ? Calmez-le ; rappelez sa raison défaillante ; Dites-lui que la mort va remplir son attente. En souJDfrira-t-il moins ? Qu'importe à sa douleur Que la mort , de sa fièvre éteigne la fureur ? Ah ! cette seule idée accroît son mal horrible ; Sans force , repoussant un avenir terrible , D'une vie importune il maudit le fardeau , Succombe , et disparaît dans la nuit du tombeau !
Si des sens égarés la fougue impétueuse Peut donner le bonheur, tu fus sans doute heureuse,
ET DELINA. 1 1 1
Ardente Évélina !... Sûre de son amant , Dans le fatal excès de son aveuglement , Pour le seul Lorenzo son cœur bat et respire. De ce feu dévorant tout redouble l'empire : Sous un ciel sans nuage , elle n'aperçoit pas Le gouffre ineVitable où la guident ses pas , Et se laisse entraîner , sans trouble , sans alarmes , Par cet enchantement , prestige plein de charmes , Qui fascine nos yeux , caresse nos erreurs , Nous séduit, nous endort sur nos propres malheurs, Du destin en courroux sait braver les caprices , Et pare nos plaisirs de trompeuses délices !
Lorenzo ! cet amour suffit-il à ton cœur ? Ou déjà des regrets troublent-ils ton bonheur? Où vas-tu ? ne crois pas , après ta perfidie , Échapper aux tourmens qui vont ronger ta vie ; Non , non ; plus de repos ! crois-tu qu'impunément Tu foules à tes pieds ton devoir , ton serment ? Tu ne goûteras plus cette volupté pure Que l'amour nous promet , que la vertu procure j Tu ne goûteras plus ces tranquilles plaisirs Que naguères encore appelaient tes désirs , Ivorsque ta Délina partageant ta tendresse ,