LORENZO
Heureuse , te rendait caresse pour caresse î \ a , poursuis , insensé , de coupables amours : Un amer souvenir empoisonne tes jours.
Tu n'e'toufFeras plus , dans ton ame ulcérée , La voix , la triste voix d'une épouse éplorée : L'implacable remords , ce vengeur des forfaits , Sur toi , sur tes plaisirs s'acharne pour jamais !
En proie à ses douleurs , Délina solitaire Pense au perfide époux , auteur de sa misère , S'abreuve de ses pleurs , son unique aliment , Et cherche dans sa haine un vain soulagement. Hélas ! faible secours au milieu de sa peine ! Pour l'objet qu'il aima le cœur n'a point de haine. En vain la jalousie et son cruel poison Attisent sa colère , égarent sa raison ; Elle sent a quel point est gravé dans son ame . Celui que vainement sa tendresse réclame , Et qui , pour son malheur , sut allumer un jour L'inextinguible feu de son premier amour. Elle veut arracher le trait qui la déchire ; Mais jusqu'à sa douleur tout contre elle conspire. )> Quoi ! dit-elle , en pleurant d'amour et de fureur ; Il est donc vrai ! je perds son infidèle cœur !
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Il a donc pu trahir la plus, sainte proniesse ? L'ingrat! n'avait-il pas raessermens, ma tendresse? Qui l'eût dit ! voilà donc cet horrible secret , Ce secret qu'avec art sa froideur me cachait ! Amsi , pour enhardir sa flamme couronnée , J'ai passe' tant de fois , épouse abandonnée , Et le jour dans le deuil et la nuit dans les pleurs ! Perfide ! de quel œil as-tu vu mes douleurs ? Est-ce là cet amour que ta voix attendrie Me jura si souvent , quand ton ame ravie , Dans les liens sacre's qui te furent si chers , Auprès de ton amie oubliait l'univers , Et dans l'effusion de l'ardeur la plus tendre , D'un doux égarement ne pouvait se défendre ? 0 jours , ô jours heureux , disparus pour jamais ! Ne me laisserez-vous que de sombres regrets? Et dcvais-je donc voir, par une main chérie, Ma crédule jeunesse indignement flétrie ? Est-ce là le pouvoir de ces attraits vantés Qui naguère brillaient à ses yeux enchantçs ? Sont-ils évanouis ? ou son amour parjure IN'était-il qu'une lâche et profonde imposture? Cruel ! si j'ai perdu mes charmes , ma fraîcheur , De ma beauté c'est toi qui desséchas la {hiur.
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Qui m'abreuva de fiel? expirante victime ,
Qui me précipita dans cet affreux abîme ?
C'est toi , toi qui reçus tant de marques d'amour f
Tu me réservais donc cet infâme retour !
Dis , barbare ! ce cœur que le tien sacrifie ,
Ne t'adorait-il pas , lorsque ta jalousie
Épiait mes regards , s'offensait d'un coup-d'œil ,
Et changeait mon asile en un séjour de deuil ?
Va , porte tes sermens , prodigue ta tendresse
A cet indigne objet qu'encense ton ivresse ;
Que ses appas vainqueurs l'emportent sur les miens;
Accomplis ton forfait , brise tous nos liens ;
Et, pour comble d'horreurs, immole à ma rivale
Ton épouse et les fruits d'une union fatale !
Mais tremble , malheureux : mon amour outragé
Demande une victime et veut être vengé.
Sous le poids des tourmens ta Délina succombe ;
Mais j'emporte avec moi ton repos dans la tombe,
Et près de terminer mon déplorable sort ,
J'enfonce dans ton sein le poignard du remord. »
Elle dit ; et des pleurs qui baignent son visage , Son orgueil veut en vain arrêter le passage ; Hélas ! leurs flots amers retombent sur son cœur!
ET DÉLINA. ii5
L'aspectde ses enfans irrite son malheur. Elle embrasse l'aîné qui , remarquant ses larmes , Cherche par un baiser à calmer ses alarmes ; Prend l'autre dans ses bras , et , sur son sein ému, Le presse en détournant son regard éperdu, «c 0 mes enfans î espoir et plaisir de ma vie ! Gages infortunés d'une flamme trahie , Pourquoi mon flanc maudit vous donna-t-il le jour? Mes enfans ! chers objets de mon plus tendre amour , 11 n'est donc que trop vrai , vous n'avez plus de père, Et les chagrins bientôt vont tuer votre mère! Ah!pourvous,pourvous seuls le trépas m'est affreux. Quel serait après moi votre sort douloureux? Le malheur vous attend au matin de votre âge : Délaissés comme moi , voilà votre partage ! Mes traits que vous portez , de vos persécuteurs , Rédoubleraient encor les cruelles fureurs. Et je vous laisserais , orphelins sans défense , Exposés a la haine , en butte a la vengeance ! Et celui dont les soins devaient vous secourir , Lui-même ouvrant l'abîme où vous allez gémir , Dépouillé de tendresse , infidèle , parjure , Etoufferait pour vous le cri de la nature ! M^ mort à tant de maux pourrait vous exposer !
ii6 LORE>ZO
Non , non ; qui sait mourir sait aussi tout oser. J'abhorre la lumière ; et mon bras , las d'attendre , Ne demande que meurtre et que sang à répandre. ;»
Son corps brûle ; la flamme étincelle en ses yeux ; Son sang roule agite' comme un fleuve orageux ; Son cœur bat ; elle tremble ; une sombre tempête S'élève dans son sein et gronde dans sa tête. Quoi ! c'est la cette c'pouse , exemple de douceur , Qui vit sans murmurer s'éclipser son bonheur I Ah ! c'est avec le temps qu'on apprend à se plaindre , A s'irriter des maux, à ne plus se contraindre ; Et quand l'esprit aigri ne craint plus les débats , La vengeance à nos yeux étale ses appâts , Nous verse son poison , nous pousse , nous entraîne, Vers l'objet abhorré sans cesse nous ramène , Brave tout , ose tout , et , d'une main de fer , Fait peser sur nos cœurs les tourmens de l'enfer !
Elle marche, livrée a d'affreuses tortures. D'un poignard qui pendait à de vieilles armures , Elle arme sa fureur , et cache , dans son sein , L'acier qui doit servir son barbare dessein. Elle part, fuit ]e toit témoin de son veuvage.
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Emporte ses en fans , et , de'guisant sa rage , Yole aux lieux où l'amour , de ses son ges trompeurs, Au couple qu'elle hait prodigue les doueeurs. Elle arrive ; et, d'un pas que la vengeance guide , Se rend sous ces lambris oîi son époux perfide , Épris de sa rivale , ivre de ses appas , Pour la première fois la pressa dans ses bras. Tranquille , et sans prévoir sa triste destinée , Evélina reçoit l'épouse infortunée , Qui respirait à peine , et jetait , au hasard , Sur ces murs détestés un farouche regard. Délina s'en approche et rompant le silence ; » Je viens vous confier un secret d'importance , Lui dit-elle ; éloignez ces indiscrets témoins. » Evélina fait signe , et ses funestes soins De la fatale chambre interdisent l'entrée. 3> Bien ! reprend Délina , d'une voix altérée ; Kien ne peut nous trahir : nous sommes dans ce lieu Comme aufondd'untombeaurseules! voilà monvœu! Evélina ! Pourquoi votre vue étonnée De mon front tout-à-eoup s'est-cllc détournée ? Connaissez-vous mes traits , ou ceux de ces enfans Dont l'amour d'une mère a compté 1rs insians ?... -Nlon nom est Délina ; c'esl assez t'en apprendre ;
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Car tu rougis ! . . Les pleurs que tu me vois répandre, Ne te reprochent pas ton crime et mon malheur ; Mais je viens arracher à ton infâme cœur , Le méprisable objet de ta flamme odieuse. » A ces mots foudroyans , d'une main furieuse , Au sein de sa rivale elle plonge le fer. Un lamentable cri soudain a frappé l'air , Et la pâle victime , abaissant sa paupière , Murmure un long soupir et tombe sur la pierre : C'en est fait ; ses beaux yeux se ferment sans retour ! Était-ce là le sort qu'attendait tant d'amour? Malheureuse ! quel prix , et quelle fin terrible Te réservait , hélas ! ton ame trop sensible ! » Grâces au ciel ! » s'écrie , avec un rire affreux , Délina qui de sang repaît alors ses yeux ; :> De l'ingrat Lorenzo je redeviens l'épouse ! Qui peut le dérober à ma fureur jalouse ? Je lui veux présenter cette sanglante main Qui rompt les nœuds fatals d'un exécrable hymen. Mais non ; je lui prépare un plus cruel supplice. C'est l'arrêt du destin : il faut qu'il s'accomplisse ! Tu l'as vouhi , barbare ! et je cède au plaisir De te rendre les maux que tu m'as fait souffrir» n
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Elle dit ; ét , la rage ëgarant sa colère , Saisit son jeune enfant , le jette sur la terre , Le foule sous ses pieds , le de'chire en lambeaux , Et de son corps meurtri fait craqueter les os. Il meurt !.. A ses genoux l'autre verse des larmes. 0 fureur inouie ! insensible à ses charmes , Et le traînant de'jà dans le sang répandu , Elle allait l'étrangler, quand , au bruit accouru , Un valet effrayé monte , s'ouvre un passage , Et recule d'horreur a l'aspect du carnage. Une femme , un enfant , massacrés tous les deux î Un autre dans le sang traîné par les cheveux ! Il s'élance vers elle , et veut, a sa furie,
Arracher cet enfant qui va perdre la vie
Vains secours ! la victime avait subi son sort ! Tant de sang assouvit son féroce transport. Par les cris appelé , Lorenzo , hors d'haleine ,
Arrive palpitant A cette affreuse scène ,
Comme atteint de la foudre ,et frappé jusqu'au cœur, Il veut parler , sa voix expire de terreur. Sur son livide front ses cheveux se hérissent ; Ses bras sont étendus , ses membres se roidissent; Ses dents font retentir de hideux grincemens ; Comme l'arbre agité par le souffle des vents ,