ET VALENTIN
Fait tomber sa massue , effleure le héros. Un autre coup l'atteint ; il pâlit , il chancelé ; De son crâne entr 'ouvert le sang coule , ruisselle ; Sans force , il va rouler aux pieds de son rival. Difurch laisse e'chapper un sourire infernal : » C'en est fait , lai dit-il ; c'est ton heure dernière ! " Il allait redoubler ; mais , semblable au tonnerre , Un coup , un coup terrible , ajusté par Ursin , A sauvé du trépas les jours de Valentin. C'était du bras d'Ursin que partait cet orage. Sur le marbre sanglant Difurch tombe avec rage. Et , de son sein meurtri , le râle de la mort , Comme un lonu Irarleiiient, s'exhale avec effort. Ses yeux semblent sortir de leur profonde orbite ; Il pousse un cri funèbre et tout son corps palpite. L'inexorable Ursin , dans le sang répandu , Perce de mille coups le géant abattu , Et, suspendant enfin sa vengeance assouvie , Foule d'un pied vainqueur sa victime sans vie.
Il vole à son ami par ses soins relevé ; Son sang , à gros bouillons , inondait le pavé. Il l'appelle : à sa voix Valentin se ranime. Ils pénètrent tous deux dans cet antre du crime ,
i6o ÜBSIN
Parcourent de ses murs les vastes profondeurs . Et marchent entoure's de muettes horreurs : Là des lambeaux de chairs , des entrailles fumantes, Sur le sable mouvant encore, palpitantes ; Ici , des ossemens que le temps a blanchis , Et des crânes brisés , effroyables de'bris ! Partout le sang , la mort et des armures vides , Lugubres ornemens de ces lieux homicides l Quels accens, tout-à-coup , ont glacé leurs esprits? D'un gouffre caverneux ils entendent des cris. Qui les a prononcés? quelle est cette victime? Ils volent au degré qui conduit à l'abîme. Ils descendent : les cris redoublent pas à pas. Au fond d'un souterrain , noir cachot du trépas , Succombe lentement une femme inconnue.
La noble majesté sur ses traits répandue , Son maintien imposant . ses yeux noyés de pleurs , Tout en elle attestait son rang et ses malheurs. A sa maigreur livide , à son front triste et pâle , On eût dit qu'échappée à la nuit infernale , Avec de longs soupirs , dans ce séjour de deuil , Une ombre lamentable cntr'ouvrait son cercueil. On arrache à ses fers la victime étonnée. Valeutin veut savoir de celte infortunée ,
Eï VALENTIN. 161
Quel est son nom , son rang , et quel bras furieux , Vivante , la plongea dans ces funestes lieux. — )) Ah ! dit-elle , en versant une larme brûlante ; Quel Dieu guide vos pas à ma voix ge'missante ? Epouse sans époux et mère sans enfans , He'las ! voilà mon sort ; je meurs dans les tourmens. Jeune homme , vous voulez en savoir davantage : De conter tant de maux aurai- je le courage ? Pourrai-je retracer ces tableaux pleins d'horreur , Qui font rougir mon front et re'voltent mon cœur? Mais je dois ces aveux à qui brise mes chaînes : Peut-*tre mon récit soulagera mes peines. )>
» De'jà depuis vingt ans , dans ce cachot cruel , J'ai maudit mes bourreaux, le monde et l'Éternel, ïe'moin d'un vil mensonge , et de crimes infâmes Que jamais le soleil n'éclaira de ses flammes , Je m'abreuvais de pleurs et j'appelais la mort ; Mais , espoir superflu ! rien n'adoucit mon sort. Que dis-je ? je respire , et ma faible paupière , Pour d'autres pleurs encor reverra la lumière ! Le malheur à jamais s'est fixé sur mes pas. Sœur d'un prince adoré dans ses vastes États , Au printemps de mes jours , vaine de sa couronne ,
i62 ÜRSIN
D'un monarque puissant je partageai le trône.
Un mutuel amour , lien doux et charmant ,
Avait uni ma vie au sort de mon amant ;
Mes vœux étaient comble's. ]\Iais a peine une année
Efit achevé pour moi sa course fortunée ,
Qu'un forfait inoui changea mon avenir.
Un ministre de Dieu , ( trop affreux souvenir ! )
Sous le voile menteur d'une vertu sévère ,
Du plus vil des humains cachait l'ame adultère ,
Et , d'un maître abusé , flatteur respectueux ,
Avait gagné le cœur et fasciné les yeux.
Un saint jour , a ses pieds , le repentu' sincère
Avait conduit mes pas; là , dans le sanctuaire,
Oii , devant les autels , le remords a genoux
D'unDieu toujours clément vientfléclîir le courroux,
ISourrissant en secret sa coupable espérance ,
Il osa tendre un piége a l'aveugle innocence.
Je repoussai ce monstre ; et , tremblante d'effroi ,
Je voulus qu'à jamais il s'éloignât de moi.
L'hypocrite aussitôt , dépouillant son audace ,
M'implore , s'agenouille et réclame sa grâce.
Il rampe , il me supplie , en se frappant le sein ,
De cacher à la cour son horrible dessein ,
Et , dupe de ses pleurs , étouffant ma vengeance .
ET VALENTIN. i63
Je garde sur son crime un ge'nereux silence. Que je l'ai paye cher ce funeste pardon ! Pour prix de mes bienfaits, j'obtins cette prison. Dans son ressentiment , sa noire hypocrisie Au cœur de mon époux souffla la jalousie , Et par d'affreux soupçons , reproduits chaque jour , De celui que j'aimais sut m'arracher l'amonr. Un esclave , h prix d'or , caclu' dans ma retraite , Seconda ses projets et sa haine secrète. La nuit prélait son voile à ses lâches noirceurs : C'est là qu'il pre'parait ma honte et mes malheurs , La que , devant ma cour , par ce fourbe abuse'e , D'un odieux forfait je me vis accusée.
Mon e'poux , emporte' par son premier transport , Commande qu'à l'instant on me traîne à la mort : Son honneur outragé repousse ma défense , Et par mon trépas seul veut laver son offense. Cependant ( je portais le fruit de nos amours. ) Touché de mon état , il fait grâce à mes jours. Aux tonrmens de l'exil à jamais condamnée , Comme épouse infidelle et reine infortunée , Je pars , je fuis la cour, et, sous d'autres climats , \ ers un frère puissant je dirige mes pas. Déjà j'avais franchi , sous le poids de mes peines ,
i64 ÜRSIN
Des fleuves , des forêts et de brûlantes plaines , Lorsqu'au milieu d'un bois , à l'approche du soir , Je perdis tout-k-coup et ma route et l'espoir. Là , de l'enfantement les douleurs me saisissent j Je tombe ; de mes cris les e'chos retentissent. Là , seule , sans secours , au comble de mes maux, J'achève dans les pleurs ces pe'nibles travaux , Et deux fds ( ils e'taient l'image de leur père ! ) Apaisent mes tourmens , consolent ma misère : L'un , du lis argenté' surpassait la blancheur , L'autre oifrait d'un poil noir la sauvage épaisseur. Écoutez ! c'est ici que le cœur d'une mère Des profondes douleurs sentit la plus araère ! De mon voile , mes soins enveloppaient l'aîne' , Quand l'autre , sous mes yeux , par un ours entraîné, Disparaît tout-à-coup sous sa griffe affame'e. Que n'ose pas l'amour d'une mère alarme'e ? Je vole sur les pas du cruel ravisseur ; Et , les sens égare's , méconnaissant la peur , Je m'élance vers lui ; mais ma force affaiblie Trahit mon désespoir.... Je tombe évanouie; Et là , j'attends la mort ! — Le terme de mes jours ÎS 'était pas arrivé... Je m'éveille ; je cours ; Je cherche mon enfant... 0 malheureuse mère !
ET VALENTIN. i65
Tout avait disparu ! Pleurante , solitaire , Je traînais au hasard ma peine et mon effroi , Quand ce ge'ant terrible apparut devant moi. Soit que sa barbarie eut pitié de mes larmes , Soit que le sort voulut prolonger mes alarmes, 11 me chargea de fers ; et , dans ce noir tombeau , J'ai maudit de mes jours le pe'nible fardeau , Jusqu'à l'heure où le ciel , désarmant sa colère , A la douce clarté rend enfin ma misère ! ;>
A ce touchant récit , Valentin éperdu Rappelle ses pensers dans son esprit ému. Puis , laissant éclater sa voix encor tremblante : » Quoi ! vous seriez , dit-il , là noble Bélisante ? Reine de l'Orient ! et la sœur de Pépin ! Oui , je n'en puis douter; c'est vous-même ! ô destin! Votre frère m'apprit l'infâme perfidie De ce lâche imposteur qui flétrit votre vie. Ah ! mes yeux bien souvent en ont versé des pleurs ! Il n'est plus ; et sa bouche avoua ses horreurs. La colère divine a frappé le coupable ! Aux criminels aveux de ce vil misérable , D'un époux détrompé peignez- vous la fureur , Et les cruels regrets qui déchiraient son cœur !
i66 ÜRSIN,
L'univers retentit du bruit de sa tristesse. Avec quels soins amers sa royale tendresse Cherchait a découvrir la trace de vos pas ! Vain espoir ! d'une épouse il pleure le trépas, n
— )» Grand Dieu! je reverrais ce prince que j'adore! )►
— » Oui, sans doute ; vos bras le presseront encore ; L'enfer s'est apaisé : le bonheur vous attend.... Mais quel trouble s'élève en mon sein palpitant ! Mon cœur metrompe-t-il? non, non ; tout se dévoile. Vous souvient-il encor de ce précieux voile Dont jadis votre amour entoura votre fils? »
Il se jette à ses pieds ; et , les sens interdits ,
Découvre le tissu que cachait son armure.
0 rapides transports ! ô tendresse ! ô nature !
Bélisante , a l'aspect de ce gage chéri ,
Tombe sur Valentin, en poussant un long cri.
Mais bientôt, respirant une nouvelle vie :
.» Étranger , quel es-tu ? parle ; je t'en supplie. »
Elle entend le récit que dévore son cœur ,
Fixe sur Valentin un regard scrutateur ,
Et s'écrie : » oui , voila l'image de son père !
0 mon fils ! mon cher fils ! viens embrasser ta mère !
Mais quel est près de toi cet ami généreux ,
Qui de ton noble front porte les traits heureux?
ET VALENTIÎS. 167
D'un monstre des 'forêts ton frère fut la proie ; Peut-être... je me perds dans l'excès de ma joie... Peut-être , nés tous deux de mon malheureux flanc.. Oui, vous êtes mes fils; oui, vous êtes mon sang! Laissez-moi reconnaître une marque assurée : Vous portiez sur le cœur une rose pourprée. » — » Princesse ! le voilà , cet indice certain ! Les pleurs de votre fils arrosent votre main ; Nous sommes vos enfans !...)> Et cette tendre mère, Après tant de chagrins doux et juste salaire , Presse ses deux enfans, verse un torrent de pleurs , Et perd le souvenir de ses longues douleurs. Jour h jamais heureux! Sur son coursier docile, Yalentin a placé sa mère cncor débile , Et vers des lieux chéris , d'un pas précipité , S'avance, le cœur plein d'une sombre gaîté.
A l'aspect d'une sœur que pleura sa tendresse , Qui peindra de Pépin les transports d'allégresse ? Qui peindra d'un époux le déhre enchanteur, Lorsque , rouvrant son ame à l'espoir du bonheur , Un semblable récit vient frapper son oreille ? Il croit sortir d'un songe; il doute encor s'il veille. Des nobles de sa cour qu'honore sa faveur ,
i68 rasiN ET VALENTIN.
Pour un si beau voyage il rassemble la fleur. Tout s'empresse ; l'on part ; et ce fortuné père Revoit , près de ses fils , cette cpouse si chère , Objet de tant d'amour , victime des mcchans , Et que son triste cœur regretta si long-temps î Le plus touchant accord unit leur destinée. De l'auteur de ses jours quand l'heure fut sonnée Au trône d'Orient . de son peuple adoré , Ursin vint remplacer un monarque pleuré , Tandis que Vaientin , la gloire de la France . D'un prince généreux pai'tagea la puissance.
L'IMPRÉCATIOM.
CONTE
Approchez-vous , et soyez tout oreille.
Vous apprendrez comme arrive un malheur.
Quand la colère une fois nous conseille :
Tout le Brabant en tremble encor de peur. A vos enfans , ô mères imprudentes , Gardez-vous bien d'interdire l'amour :
Des maux sans nombre et des peines cuisant- Vous poursuivraient et la nuit et le jour. Detrompez-vous ; ni force , ni prières N'y peuvent rien ; on soupire , on gëjuit , Mais on est sourd à vos sermons sévères : Amour commande , et le cœur obéit.
Vous avez beau raconter à vos filles Les mcchans tours , la fourbe des amans , Combien ils font le malheur des f^jmilles •
ï^' L'IMPRÉCATION.
Peine perdue ! ils sont toujours charmans. De près , de loin , leur pouvoir vous abuse . Et tous vos soins sont dupes de leur ruse. Sybille un jour l'apprit à ses dépens.
Sybille était la tante d'Isabelle.
Quand son bonnet n^'tait pas de travers , Tout allait bien ; la paix régnait chez elle. Mais si l'humeur lui troublait la cervelle , Vite arrivait la longue kyrielle Des propos durs, des reproches amers :
Dans la maison , amis , nièce , ou servante , Â son aspect tout fuyait d'épouvante.
La nièce alors comptait seize printemps. Vive , jolie et tendre quoique sage , Chacun vantait ses charmes éclatans , Et ses yeux noirs qui disaient davantage. Sa douce voix , son séduisant langage , Son teint de lis , ses regards caressans , Tout sur ses pas attirait les amans.
Dans la saison d'une brûlante ivresse, Son cœur novice et pur comme un matin , N'avait jamais éprouvé de tendresse
L'IMPRÉCATION. i^i
Que pour André , le fils de son voisin. Ce couple heureux , en secret , vers la brune , Quand les amans ressemblent aux voleurs , Par la fenêtre , aux clartés de la lune , Venait souvent se conter des douceurs.
Mais c'était peu : le cœur le plus timide , En fait d'amour est bientôt intrépide.
André , galant , h sa belle apportait Petits cadeaux , bien reçus d'ordinaire , Tels que bijoux , bonbons qu'il achetait Avec l'argent qu'il prenait à son père. Notre amoureux se conduisit si bien , Que , le dimanche , épuisé de largesse ^ Quand le bedeau fait sa ronde à la messe , Dans la cueillette il ne donna plus rien. Dame Sybille était veuve et rusée :
Pareil secret fut d'abord découvert.
Tout en courroux de se voir abusée , Elle gronda sa nièce , h cœur ouvert , Pendant trois jours ; et la pauvre petite , Les yeux en pleurs , en fut tout interdite. Veut-elle coudre ? en ses mains aussitôt Le fil se rompt. Prend-elle son tricot? Comme h plaisir les points tombent par mille.
La soupe est maigre et bonne pour la bile ,
Et le cerfeuil n'est pas bien nettoyé :
Tout se fait mal , ou se fait a moitié.
«c Ma chère enfant , dit doucement la tante ,
Cela ne peut long-temps aller ainsi :
Tu le vois bien. Qu'as-tu qui te tourmente?
Est-ce l'amour qui cause ton souci?
Conte moi tout : Tu sais combien je t'aime !
Quel est l'amant que ton cœur a choisi ?
Parle ; j'attends cet aveu de toi-même. »
— 1) Oh ! si je puis le nommer devant vous ,
C'est André. » - )> Quoi ! reprend-elle , en colère ,
Est-il bien vrai ? petite téméraire ,
Fi ! c'est affreux ! redoute mon courroux.
Je vais t'apprendre à tromper de la sorte.
Déshonorer a ce point ma maison î
Dès ce moment , mon amitié t'exhorte
A laisser là ce vaurien , ce fripon.
Prends-y bien garde , et retiens ma leçon :
ÎSe crains-tu pas que le Diable t'emporte?
Si tu ne veux écouter mes avis ,
Ajoutait-elle , avec une voix forte ,
Il le fera ; c'est moi qui te le dis. »
Épouvantée et gardant le silence , L'aimable enfant fait un signe de croix , Et , comme un trait , chez le voisin s'élance : ( Ce n'était pas par désobéissance , Mais pour le voir une dernière fois. ) Puis , s'arracliant , à des adieux pénibles , Revint trouver et sa chambre et son lit , Plaignit le sort des âmes trop sensibles , * Pria beaucoup , et fort tard s'endormit. A demi- voix , tandis qu'elle sommeille , Sa tante alors vient lui dire à l'oreille : )> Perds , en dormant , ta vile passion ; Corrige-toi , servante du Démon. )►
Minuit sonnait , et tout était paisible , Lorsque la porte , avec un bruit horrible , S'ébranle , s'ouvre , et l'on entend ces cris : » Il faut me suivre ; Isabelle ! Isabelle ! » De toutes deux , à cet ordre précis , Vous peignez-vous l'épouvante mortelle ?
Un noir fantôme , un spectre , à longues dents , Les yeux ouverts et la bouche béante , • Le long des murs , avec des grincemens , Va promenant sa marche sautillante ,
Traîne après lui des fers retentissans ,
Et frappe l'air de sa queue ondoyante.
Il va d'abord droit au lit de la tante :
» Ce n'est pas moi! non, non , ce n'est pas moi ,
Seigneur Démon ! dit-elle , avec effroi :
Un peu plus loin dort ma nièce Isabelle, i»
L'esprit malin, refermant le rideau,
Court se saisir de notre jouvencelle
Qui , sans parler , tremblait comme uii roseau.
Que faire , he'las ? lutter contre le Diable?
Entre ses draps elle veut se cacher 5
Mais c^est en vain : la griffe impitoyable
Du fond du lit va bientôt l'arracher.
Le Diable sort et se sauve avec elle.
On entendit tous les chats miauler ,
Mais pas un mot de la tendre Isabelle ;
Dans ces momens on ne sait que trembler.
Où s'en va-t-il ? On devine la joie
Du téméraire et friand loup-garou :
Entre ses bras tenant sa douce proie ,
Il saute , il danse , et s'enfuit , Dieu sait oîi î
Aux maux d'autrui toujours compatissante , Sybille pleure et tout bas se lamente.
L'IMPRECATION. i^5
il est trop tard : sa nièce a disparu ! Tout est tranquille et la nuit est profonde. Elle regarde ; et , l'esprit éperdu , Appelle en vain : personne qui reponde !
Gomme ici-bas il n'est point de secret Si bien cache' que le temps ne reVèle , Toute la ville est instruite du fait : Connaissez-vous la tante d'Isabelle?
Eh bien ! le Diable est venu l'enlever , Elle , son Uvre et jusqu'à ses lunettes. La vérité vint pourtant relever.
Les faux discours des langues indiscrètes : C'était la nièce. On pleura de pitié.
On entendit de crédules fillettes Qui Se disaient ; » je l'aurais parié. On voyait bien , au feu de sa prunelle , Qu'un pareil sort attendait Isabelle. »
Sybillé est seule ; elle pense au mallieur Qui pour jamais a désolé son cœur.
» Méchant Démon , dit-elle , avec tristesse ! A peine , hélas ! lui donné-je ma nièce , Que le vilain a bientôt obéi :
i'76 L'IMPRÉCATION.
Il était sourd du temps de mon mari ! » Dans la douleur qui l'afflige et l'accable , Elle , autrefois colère à tout propos , Qui, pour un rien . donnait son monde au Diable, Elle médite et gémit sur ses maux , Maudit Satan et ses cruels caprices , Satan , l'auteur des ténébreux complots , Et dont le mal fait toutes les délices.
Dix mois entiers se passent en soupirs. Sybille perd ses vieilles habitudes ; Son air est doux , ses paroles moins rudes. Elle nourrit de tristes sous-enirs , Et si parfois sa bile encor fermente , Elle se borne à gronder sa servante.
Un beau jeune homme un matin vient la voir , Et se courbant poliment devant elle :
)) Calmez , dit-il, votre long désespoir ; Une autre cause aujourd'hui me rappelle : Je viens , 3Iadame , humblement vous offrir D'être marraine ; accueillez ma prière. » — î» Quoi ! dit la vieille , avec un ton sévère ; De quels discours venez-vous m'étourdir? »
— ). Plus clairement s'il faut que je le dise ,
-J'y consens ; mais d'abord pre'parez-vous :
Daignez m'entendre un instant sans courroux ;
Je vous promets une aimable surprise.
C'est moi qui suis ce spectre , ce Démon
Qui l'an passé vous ravit votre nièce :
Un doux hymen m'assura sa tendresse ,
Et maintenant me donne un rejeton
Qui , loin d'avoir la figure du Diable ,
Est beau comme elle et de tout point semblable,
•V D'un rapt cruel vous avez trop gémi ;
De cet enfant le baptême s'apprête ;
Votre chagrin est désormais fini ,
Et l'amitié vous invite à la fête. '
L'étonnement , peut-être le plaisir Vint alléger un malheur sans remède :
Au noir dépit l'allégresse succède.
La tante alors se laissant attendrir , Lève les mains vers la voûte suprême : )> Comme à présent le monde est perverti ! Hélas ! partout le désordre est extrême ; Mais puisqu'enfm le ciel le veut ainsi , Résignons-nous : le ciel en soit béni !
ijS L'IMPRÉCATION.
Encore un peu , j'étais prise moi-même. Pourquoi parlé-je , ô folle que j étais î ).
La renomme'e , avide de ces faits, Dans le pays en sema la nouvelle.
On sut partout que le lutin subtil Qui vint la nuit enlever Isabelle , C'e'tait André'. )> Demain , s'écriait-il , On le baptise , et Sybille est marraine ! ). Ami , parent , étranger et voisin , Groupes joyeux que le plaisir amène , De tous côtés arrivaient au festin.
Parmi le sexe on broda l'aventure :
D'un air moqueur les unes en parlaient ; Avec dépit les autres écoutaient , Ou s'exprimaient par un léger murmure.
Une pourtant , plus franche , sans détour , Sans se cacher sous un voile hypocrite Disait tout haut : » si pareil Diable un jour Vient me chercher , ma foi , j'irai bien vite. >»
gDil^aig© 3ï)a^iia©i^,