‹ Les bataves à la Nouvelle-ZembleChapitre 28 sur 45 · ET VALENTIN · texte numérisé non relu

ET VALENTIN

Fait tomber sa massue , effleure le héros. Un autre coup l'atteint ; il pâlit , il chancelé ; De son crâne entr 'ouvert le sang coule , ruisselle ; Sans force , il va rouler aux pieds de son rival. Difurch laisse e'chapper un sourire infernal : » C'en est fait , lai dit-il ; c'est ton heure dernière ! " Il allait redoubler ; mais , semblable au tonnerre , Un coup , un coup terrible , ajusté par Ursin , A sauvé du trépas les jours de Valentin. C'était du bras d'Ursin que partait cet orage. Sur le marbre sanglant Difurch tombe avec rage. Et , de son sein meurtri , le râle de la mort , Comme un lonu Irarleiiient, s'exhale avec effort. Ses yeux semblent sortir de leur profonde orbite ; Il pousse un cri funèbre et tout son corps palpite. L'inexorable Ursin , dans le sang répandu , Perce de mille coups le géant abattu , Et, suspendant enfin sa vengeance assouvie , Foule d'un pied vainqueur sa victime sans vie.

Il vole à son ami par ses soins relevé ; Son sang , à gros bouillons , inondait le pavé. Il l'appelle : à sa voix Valentin se ranime. Ils pénètrent tous deux dans cet antre du crime ,

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Parcourent de ses murs les vastes profondeurs . Et marchent entoure's de muettes horreurs : Là des lambeaux de chairs , des entrailles fumantes, Sur le sable mouvant encore, palpitantes ; Ici , des ossemens que le temps a blanchis , Et des crânes brisés , effroyables de'bris ! Partout le sang , la mort et des armures vides , Lugubres ornemens de ces lieux homicides l Quels accens, tout-à-coup , ont glacé leurs esprits? D'un gouffre caverneux ils entendent des cris. Qui les a prononcés? quelle est cette victime? Ils volent au degré qui conduit à l'abîme. Ils descendent : les cris redoublent pas à pas. Au fond d'un souterrain , noir cachot du trépas , Succombe lentement une femme inconnue.

La noble majesté sur ses traits répandue , Son maintien imposant . ses yeux noyés de pleurs , Tout en elle attestait son rang et ses malheurs. A sa maigreur livide , à son front triste et pâle , On eût dit qu'échappée à la nuit infernale , Avec de longs soupirs , dans ce séjour de deuil , Une ombre lamentable cntr'ouvrait son cercueil. On arrache à ses fers la victime étonnée. Valeutin veut savoir de celte infortunée ,

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Quel est son nom , son rang , et quel bras furieux , Vivante , la plongea dans ces funestes lieux. — )) Ah ! dit-elle , en versant une larme brûlante ; Quel Dieu guide vos pas à ma voix ge'missante ? Epouse sans époux et mère sans enfans , He'las ! voilà mon sort ; je meurs dans les tourmens. Jeune homme , vous voulez en savoir davantage : De conter tant de maux aurai- je le courage ? Pourrai-je retracer ces tableaux pleins d'horreur , Qui font rougir mon front et re'voltent mon cœur? Mais je dois ces aveux à qui brise mes chaînes : Peut-*tre mon récit soulagera mes peines. )>

» De'jà depuis vingt ans , dans ce cachot cruel , J'ai maudit mes bourreaux, le monde et l'Éternel, ïe'moin d'un vil mensonge , et de crimes infâmes Que jamais le soleil n'éclaira de ses flammes , Je m'abreuvais de pleurs et j'appelais la mort ; Mais , espoir superflu ! rien n'adoucit mon sort. Que dis-je ? je respire , et ma faible paupière , Pour d'autres pleurs encor reverra la lumière ! Le malheur à jamais s'est fixé sur mes pas. Sœur d'un prince adoré dans ses vastes États , Au printemps de mes jours , vaine de sa couronne ,

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D'un monarque puissant je partageai le trône.

Un mutuel amour , lien doux et charmant ,

Avait uni ma vie au sort de mon amant ;

Mes vœux étaient comble's. ]\Iais a peine une année

Efit achevé pour moi sa course fortunée ,

Qu'un forfait inoui changea mon avenir.

Un ministre de Dieu , ( trop affreux souvenir ! )

Sous le voile menteur d'une vertu sévère ,

Du plus vil des humains cachait l'ame adultère ,

Et , d'un maître abusé , flatteur respectueux ,

Avait gagné le cœur et fasciné les yeux.

Un saint jour , a ses pieds , le repentu' sincère

Avait conduit mes pas; là , dans le sanctuaire,

Oii , devant les autels , le remords a genoux

D'unDieu toujours clément vientfléclîir le courroux,

ISourrissant en secret sa coupable espérance ,

Il osa tendre un piége a l'aveugle innocence.

Je repoussai ce monstre ; et , tremblante d'effroi ,

Je voulus qu'à jamais il s'éloignât de moi.

L'hypocrite aussitôt , dépouillant son audace ,

M'implore , s'agenouille et réclame sa grâce.

Il rampe , il me supplie , en se frappant le sein ,

De cacher à la cour son horrible dessein ,

Et , dupe de ses pleurs , étouffant ma vengeance .

ET VALENTIN. i63

Je garde sur son crime un ge'nereux silence. Que je l'ai paye cher ce funeste pardon ! Pour prix de mes bienfaits, j'obtins cette prison. Dans son ressentiment , sa noire hypocrisie Au cœur de mon époux souffla la jalousie , Et par d'affreux soupçons , reproduits chaque jour , De celui que j'aimais sut m'arracher l'amonr. Un esclave , h prix d'or , caclu' dans ma retraite , Seconda ses projets et sa haine secrète. La nuit prélait son voile à ses lâches noirceurs : C'est là qu'il pre'parait ma honte et mes malheurs , La que , devant ma cour , par ce fourbe abuse'e , D'un odieux forfait je me vis accusée.

Mon e'poux , emporte' par son premier transport , Commande qu'à l'instant on me traîne à la mort : Son honneur outragé repousse ma défense , Et par mon trépas seul veut laver son offense. Cependant ( je portais le fruit de nos amours. ) Touché de mon état , il fait grâce à mes jours. Aux tonrmens de l'exil à jamais condamnée , Comme épouse infidelle et reine infortunée , Je pars , je fuis la cour, et, sous d'autres climats , \ ers un frère puissant je dirige mes pas. Déjà j'avais franchi , sous le poids de mes peines ,

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Des fleuves , des forêts et de brûlantes plaines , Lorsqu'au milieu d'un bois , à l'approche du soir , Je perdis tout-k-coup et ma route et l'espoir. Là , de l'enfantement les douleurs me saisissent j Je tombe ; de mes cris les e'chos retentissent. Là , seule , sans secours , au comble de mes maux, J'achève dans les pleurs ces pe'nibles travaux , Et deux fds ( ils e'taient l'image de leur père ! ) Apaisent mes tourmens , consolent ma misère : L'un , du lis argenté' surpassait la blancheur , L'autre oifrait d'un poil noir la sauvage épaisseur. Écoutez ! c'est ici que le cœur d'une mère Des profondes douleurs sentit la plus araère ! De mon voile , mes soins enveloppaient l'aîne' , Quand l'autre , sous mes yeux , par un ours entraîné, Disparaît tout-à-coup sous sa griffe affame'e. Que n'ose pas l'amour d'une mère alarme'e ? Je vole sur les pas du cruel ravisseur ; Et , les sens égare's , méconnaissant la peur , Je m'élance vers lui ; mais ma force affaiblie Trahit mon désespoir.... Je tombe évanouie; Et là , j'attends la mort ! — Le terme de mes jours ÎS 'était pas arrivé... Je m'éveille ; je cours ; Je cherche mon enfant... 0 malheureuse mère !

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Tout avait disparu ! Pleurante , solitaire , Je traînais au hasard ma peine et mon effroi , Quand ce ge'ant terrible apparut devant moi. Soit que sa barbarie eut pitié de mes larmes , Soit que le sort voulut prolonger mes alarmes, 11 me chargea de fers ; et , dans ce noir tombeau , J'ai maudit de mes jours le pe'nible fardeau , Jusqu'à l'heure où le ciel , désarmant sa colère , A la douce clarté rend enfin ma misère ! ;>

A ce touchant récit , Valentin éperdu Rappelle ses pensers dans son esprit ému. Puis , laissant éclater sa voix encor tremblante : » Quoi ! vous seriez , dit-il , là noble Bélisante ? Reine de l'Orient ! et la sœur de Pépin ! Oui , je n'en puis douter; c'est vous-même ! ô destin! Votre frère m'apprit l'infâme perfidie De ce lâche imposteur qui flétrit votre vie. Ah ! mes yeux bien souvent en ont versé des pleurs ! Il n'est plus ; et sa bouche avoua ses horreurs. La colère divine a frappé le coupable ! Aux criminels aveux de ce vil misérable , D'un époux détrompé peignez- vous la fureur , Et les cruels regrets qui déchiraient son cœur !

i66 ÜRSIN,

L'univers retentit du bruit de sa tristesse. Avec quels soins amers sa royale tendresse Cherchait a découvrir la trace de vos pas ! Vain espoir ! d'une épouse il pleure le trépas, n

— )» Grand Dieu! je reverrais ce prince que j'adore! )►

— » Oui, sans doute ; vos bras le presseront encore ; L'enfer s'est apaisé : le bonheur vous attend.... Mais quel trouble s'élève en mon sein palpitant ! Mon cœur metrompe-t-il? non, non ; tout se dévoile. Vous souvient-il encor de ce précieux voile Dont jadis votre amour entoura votre fils? »

Il se jette à ses pieds ; et , les sens interdits ,

Découvre le tissu que cachait son armure.

0 rapides transports ! ô tendresse ! ô nature !

Bélisante , a l'aspect de ce gage chéri ,

Tombe sur Valentin, en poussant un long cri.

Mais bientôt, respirant une nouvelle vie :

.» Étranger , quel es-tu ? parle ; je t'en supplie. »

Elle entend le récit que dévore son cœur ,

Fixe sur Valentin un regard scrutateur ,

Et s'écrie : » oui , voila l'image de son père !

0 mon fils ! mon cher fils ! viens embrasser ta mère !

Mais quel est près de toi cet ami généreux ,

Qui de ton noble front porte les traits heureux?

ET VALENTIÎS. 167

D'un monstre des 'forêts ton frère fut la proie ; Peut-être... je me perds dans l'excès de ma joie... Peut-être , nés tous deux de mon malheureux flanc.. Oui, vous êtes mes fils; oui, vous êtes mon sang! Laissez-moi reconnaître une marque assurée : Vous portiez sur le cœur une rose pourprée. » — » Princesse ! le voilà , cet indice certain ! Les pleurs de votre fils arrosent votre main ; Nous sommes vos enfans !...)> Et cette tendre mère, Après tant de chagrins doux et juste salaire , Presse ses deux enfans, verse un torrent de pleurs , Et perd le souvenir de ses longues douleurs. Jour h jamais heureux! Sur son coursier docile, Yalentin a placé sa mère cncor débile , Et vers des lieux chéris , d'un pas précipité , S'avance, le cœur plein d'une sombre gaîté.

A l'aspect d'une sœur que pleura sa tendresse , Qui peindra de Pépin les transports d'allégresse ? Qui peindra d'un époux le déhre enchanteur, Lorsque , rouvrant son ame à l'espoir du bonheur , Un semblable récit vient frapper son oreille ? Il croit sortir d'un songe; il doute encor s'il veille. Des nobles de sa cour qu'honore sa faveur ,

i68 rasiN ET VALENTIN.

Pour un si beau voyage il rassemble la fleur. Tout s'empresse ; l'on part ; et ce fortuné père Revoit , près de ses fils , cette cpouse si chère , Objet de tant d'amour , victime des mcchans , Et que son triste cœur regretta si long-temps î Le plus touchant accord unit leur destinée. De l'auteur de ses jours quand l'heure fut sonnée Au trône d'Orient . de son peuple adoré , Ursin vint remplacer un monarque pleuré , Tandis que Vaientin , la gloire de la France . D'un prince généreux pai'tagea la puissance.

L'IMPRÉCATIOM.

CONTE

Approchez-vous , et soyez tout oreille.

Vous apprendrez comme arrive un malheur.

Quand la colère une fois nous conseille :

Tout le Brabant en tremble encor de peur. A vos enfans , ô mères imprudentes , Gardez-vous bien d'interdire l'amour :

Des maux sans nombre et des peines cuisant- Vous poursuivraient et la nuit et le jour. Detrompez-vous ; ni force , ni prières N'y peuvent rien ; on soupire , on gëjuit , Mais on est sourd à vos sermons sévères : Amour commande , et le cœur obéit.

Vous avez beau raconter à vos filles Les mcchans tours , la fourbe des amans , Combien ils font le malheur des f^jmilles •

ï^' L'IMPRÉCATION.

Peine perdue ! ils sont toujours charmans. De près , de loin , leur pouvoir vous abuse . Et tous vos soins sont dupes de leur ruse. Sybille un jour l'apprit à ses dépens.

Sybille était la tante d'Isabelle.

Quand son bonnet n^'tait pas de travers , Tout allait bien ; la paix régnait chez elle. Mais si l'humeur lui troublait la cervelle , Vite arrivait la longue kyrielle Des propos durs, des reproches amers :

Dans la maison , amis , nièce , ou servante , Â son aspect tout fuyait d'épouvante.

La nièce alors comptait seize printemps. Vive , jolie et tendre quoique sage , Chacun vantait ses charmes éclatans , Et ses yeux noirs qui disaient davantage. Sa douce voix , son séduisant langage , Son teint de lis , ses regards caressans , Tout sur ses pas attirait les amans.

Dans la saison d'une brûlante ivresse, Son cœur novice et pur comme un matin , N'avait jamais éprouvé de tendresse

L'IMPRÉCATION. i^i

Que pour André , le fils de son voisin. Ce couple heureux , en secret , vers la brune , Quand les amans ressemblent aux voleurs , Par la fenêtre , aux clartés de la lune , Venait souvent se conter des douceurs.

Mais c'était peu : le cœur le plus timide , En fait d'amour est bientôt intrépide.

André , galant , h sa belle apportait Petits cadeaux , bien reçus d'ordinaire , Tels que bijoux , bonbons qu'il achetait Avec l'argent qu'il prenait à son père. Notre amoureux se conduisit si bien , Que , le dimanche , épuisé de largesse ^ Quand le bedeau fait sa ronde à la messe , Dans la cueillette il ne donna plus rien. Dame Sybille était veuve et rusée :

Pareil secret fut d'abord découvert.

Tout en courroux de se voir abusée , Elle gronda sa nièce , h cœur ouvert , Pendant trois jours ; et la pauvre petite , Les yeux en pleurs , en fut tout interdite. Veut-elle coudre ? en ses mains aussitôt Le fil se rompt. Prend-elle son tricot? Comme h plaisir les points tombent par mille.

La soupe est maigre et bonne pour la bile ,

Et le cerfeuil n'est pas bien nettoyé :

Tout se fait mal , ou se fait a moitié.

«c Ma chère enfant , dit doucement la tante ,

Cela ne peut long-temps aller ainsi :

Tu le vois bien. Qu'as-tu qui te tourmente?

Est-ce l'amour qui cause ton souci?

Conte moi tout : Tu sais combien je t'aime !

Quel est l'amant que ton cœur a choisi ?

Parle ; j'attends cet aveu de toi-même. »

— 1) Oh ! si je puis le nommer devant vous ,

C'est André. » - )> Quoi ! reprend-elle , en colère ,

Est-il bien vrai ? petite téméraire ,

Fi ! c'est affreux ! redoute mon courroux.

Je vais t'apprendre à tromper de la sorte.

Déshonorer a ce point ma maison î

Dès ce moment , mon amitié t'exhorte

A laisser là ce vaurien , ce fripon.

Prends-y bien garde , et retiens ma leçon :

ÎSe crains-tu pas que le Diable t'emporte?

Si tu ne veux écouter mes avis ,

Ajoutait-elle , avec une voix forte ,

Il le fera ; c'est moi qui te le dis. »

Épouvantée et gardant le silence , L'aimable enfant fait un signe de croix , Et , comme un trait , chez le voisin s'élance : ( Ce n'était pas par désobéissance , Mais pour le voir une dernière fois. ) Puis , s'arracliant , à des adieux pénibles , Revint trouver et sa chambre et son lit , Plaignit le sort des âmes trop sensibles , * Pria beaucoup , et fort tard s'endormit. A demi- voix , tandis qu'elle sommeille , Sa tante alors vient lui dire à l'oreille : )> Perds , en dormant , ta vile passion ; Corrige-toi , servante du Démon. )►

Minuit sonnait , et tout était paisible , Lorsque la porte , avec un bruit horrible , S'ébranle , s'ouvre , et l'on entend ces cris : » Il faut me suivre ; Isabelle ! Isabelle ! » De toutes deux , à cet ordre précis , Vous peignez-vous l'épouvante mortelle ?

Un noir fantôme , un spectre , à longues dents , Les yeux ouverts et la bouche béante , • Le long des murs , avec des grincemens , Va promenant sa marche sautillante ,

Traîne après lui des fers retentissans ,

Et frappe l'air de sa queue ondoyante.

Il va d'abord droit au lit de la tante :

» Ce n'est pas moi! non, non , ce n'est pas moi ,

Seigneur Démon ! dit-elle , avec effroi :

Un peu plus loin dort ma nièce Isabelle, i»

L'esprit malin, refermant le rideau,

Court se saisir de notre jouvencelle

Qui , sans parler , tremblait comme uii roseau.

Que faire , he'las ? lutter contre le Diable?

Entre ses draps elle veut se cacher 5

Mais c^est en vain : la griffe impitoyable

Du fond du lit va bientôt l'arracher.

Le Diable sort et se sauve avec elle.

On entendit tous les chats miauler ,

Mais pas un mot de la tendre Isabelle ;

Dans ces momens on ne sait que trembler.

Où s'en va-t-il ? On devine la joie

Du téméraire et friand loup-garou :

Entre ses bras tenant sa douce proie ,

Il saute , il danse , et s'enfuit , Dieu sait oîi î

Aux maux d'autrui toujours compatissante , Sybille pleure et tout bas se lamente.

L'IMPRECATION. i^5

il est trop tard : sa nièce a disparu ! Tout est tranquille et la nuit est profonde. Elle regarde ; et , l'esprit éperdu , Appelle en vain : personne qui reponde !

Gomme ici-bas il n'est point de secret Si bien cache' que le temps ne reVèle , Toute la ville est instruite du fait : Connaissez-vous la tante d'Isabelle?

Eh bien ! le Diable est venu l'enlever , Elle , son Uvre et jusqu'à ses lunettes. La vérité vint pourtant relever.

Les faux discours des langues indiscrètes : C'était la nièce. On pleura de pitié.

On entendit de crédules fillettes Qui Se disaient ; » je l'aurais parié. On voyait bien , au feu de sa prunelle , Qu'un pareil sort attendait Isabelle. »

Sybillé est seule ; elle pense au mallieur Qui pour jamais a désolé son cœur.

» Méchant Démon , dit-elle , avec tristesse ! A peine , hélas ! lui donné-je ma nièce , Que le vilain a bientôt obéi :

i'76 L'IMPRÉCATION.

Il était sourd du temps de mon mari ! » Dans la douleur qui l'afflige et l'accable , Elle , autrefois colère à tout propos , Qui, pour un rien . donnait son monde au Diable, Elle médite et gémit sur ses maux , Maudit Satan et ses cruels caprices , Satan , l'auteur des ténébreux complots , Et dont le mal fait toutes les délices.

Dix mois entiers se passent en soupirs. Sybille perd ses vieilles habitudes ; Son air est doux , ses paroles moins rudes. Elle nourrit de tristes sous-enirs , Et si parfois sa bile encor fermente , Elle se borne à gronder sa servante.

Un beau jeune homme un matin vient la voir , Et se courbant poliment devant elle :

)) Calmez , dit-il, votre long désespoir ; Une autre cause aujourd'hui me rappelle : Je viens , 3Iadame , humblement vous offrir D'être marraine ; accueillez ma prière. » — î» Quoi ! dit la vieille , avec un ton sévère ; De quels discours venez-vous m'étourdir? »

— ). Plus clairement s'il faut que je le dise ,

-J'y consens ; mais d'abord pre'parez-vous :

Daignez m'entendre un instant sans courroux ;

Je vous promets une aimable surprise.

C'est moi qui suis ce spectre , ce Démon

Qui l'an passé vous ravit votre nièce :

Un doux hymen m'assura sa tendresse ,

Et maintenant me donne un rejeton

Qui , loin d'avoir la figure du Diable ,

Est beau comme elle et de tout point semblable,

•V D'un rapt cruel vous avez trop gémi ;

De cet enfant le baptême s'apprête ;

Votre chagrin est désormais fini ,

Et l'amitié vous invite à la fête. '

L'étonnement , peut-être le plaisir Vint alléger un malheur sans remède :

Au noir dépit l'allégresse succède.

La tante alors se laissant attendrir , Lève les mains vers la voûte suprême : )> Comme à présent le monde est perverti ! Hélas ! partout le désordre est extrême ; Mais puisqu'enfm le ciel le veut ainsi , Résignons-nous : le ciel en soit béni !

ijS L'IMPRÉCATION.

Encore un peu , j'étais prise moi-même. Pourquoi parlé-je , ô folle que j étais î ).

La renomme'e , avide de ces faits, Dans le pays en sema la nouvelle.

On sut partout que le lutin subtil Qui vint la nuit enlever Isabelle , C'e'tait André'. )> Demain , s'écriait-il , On le baptise , et Sybille est marraine ! ). Ami , parent , étranger et voisin , Groupes joyeux que le plaisir amène , De tous côtés arrivaient au festin.

Parmi le sexe on broda l'aventure :

D'un air moqueur les unes en parlaient ; Avec dépit les autres écoutaient , Ou s'exprimaient par un léger murmure.

Une pourtant , plus franche , sans détour , Sans se cacher sous un voile hypocrite Disait tout haut : » si pareil Diable un jour Vient me chercher , ma foi , j'irai bien vite. >»

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