‹ Les Battuécas (volume 2)Chapitre 1 sur 4 · Les Battuécas · texte numérisé non relu

Les Battuécas

Vaine espérance d'un bonheur suprême sur la terre , ô joie présomptueuse , combien votre enivrement est funeste ! Dans quel enchantement s'écoula pour moi cette journée ! et cependant je ne jouissois de ma félicité présente qu'avec une tumultueuse impatience , ne pouvant penser qu'au lundi y jour fixé pour notre union. Je répétois sans cesse ce mot lundi , tous mes vœux et toute mon existence s'attachoient à cette époque ; je ne respirois que pour l'attendre avec toute l'ardeur de mon imagination! Tout à coup, j'entraînai donna Bianca dans la chapelle

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du château. Quels furent notre emo lion et notre saississement, en entrant dans ce lieu sacré qui alloit devenir pour nous le temple auguste de l'hymen ! Nous étions en face de Tau tel sur lequel nous devions prononcer nos sennens ; nos yeux se remplirent de larmes , et se rencontrèrent ; dans ce moment, une même pensée unissoit nos âmes et sexprimoit dans nos regards ; nous allâmes nous prosterner devant l'autel , je tenois la main de donna Bianca qui pressoit doucement la mienne ! Sans doute ,

il est des sensations que nos foi blés organes ne sauroient supporter! par tout ce que j'éprouvai dans cet instant , je crois que , si le ciel eut réalisé ce songe de bonheur , j'aurois perdu à cette même place la vie ou là raison Avant de quitter la chapelle , donna Bianca voulut orner l'autel que décoroient quatre vases

d'albâtre : elle les remplit de roses , de myrtes et de lys , symboles de joie , d'amour et de pureté ; et nous nous promîmes de revenir ensemble tous les matin3 , renouveler ces fleurs.

Le curé vint le soir. Il annonça qu'il avoit quelque chose de particulier à dire à donna Bianca ; et ayant reçu l'assurance qu'il pouvoit, sans crainte d'indiscrétion , parler devant moi : Depuis huit jours , dit-il , je vous attendois , madame , avec impatience , car j'ai une bonne action à vous proposer ; il se passe d'étranges choses dans le château de votre voisin don Louis Dinigo.... Mais, interrompit donna Bianca , dom Louis est à Samt-ildephonse avec le roi. — Oui, madame , son service à la cour l'y retient : on ne l'attend ici que dans un mois. Dans son absence , une seule concierge a toujours gouverné le château ; mais une autre femme y est

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arrivée , il y a environ dix jours , avec une lettre de dom Louis, qui ordonnoit à l'ancienne concierge de lui céder toutes ses fonctions. Il s'est élevé des disputes entre ces deux femmes , et la nouvelle venue , qui s'appelle Isabelle, a tenu des propos qui ont répandu dans le village des bruits fort extraordinaires. On a parlé de magie , de profanation , de scènes nocturnes , de mystères d'iniquité ; on a affirmé que , toutes les nuits , le sabbat se tenoit dans la tour dont les fenêtres grillées donnent sur le grand étang.

Le bon meunier Diego , dont vous connoissez , madame , la candeur et la probité, a été la nuit avec ses deux ûls dans un petit bateau au bas de la tour , et il est venu me dire et me protester qu'il avoit entendu des chants funèbres , et vu , à travers les bar « reaux de fer , passer un enterrement escorté par des fantômes noirs, tenant

des cierges ; qu'il y étoit retourné quatre nuits de suite , et que se spectacle surprenant s'étoit toujours renouvelé et à la même heure.

Comme je ne pouvois douter de la bonne foi de Diego , poursuivit le curé, je jugeai que cette singulière histoire méritoit d'être approfondie.

J'allai aussi la nuit sur l'étang avec Diego; je vis en effet des figures couvertes de longs voiles noirs , tenant des cierges allumés, passer et repasser devant les fenêtres; elles psalmodioient, mais non des chants d'église , c'étoit une espèce de musique bizarre avec des paroles en langue vulgaire , qui me parurent exprimer des invocations religieuses. Je ne trouvai rien de criminel dans cette cérémonie nocturne , qui n'étoit nullement un enterrement , et que le mystère seul rendoit suspect. J'envoyai chercher Isabelle pour l'interroger : son embar-

ras , les mots qui lui échappoient , ses réticences, me firent clairement connoitre que ces actes apparens de piété cachoient quelques superstitions cri* minelles. Isabelle avoua qu'en effet il se passoit clans la tour d'odieuses profanations , et dans les vues les plus coupables; et que l'ancienne concierge conduisoit seule ces complots ténébreux ; que, si je Tappelois pour la questionner, elle nieroit tout ; que, si j'allois au château , je ne verrois rien ; que Ton feroit disparoître les cierges , les crêpes noirs, les tètes de mort , le cercueil , qui remplissoient une des chambres de la tour. D'après ces aveux arrachés avec beaucoup de peine , je lai menacée de dénoncer toutes ces choses au Saint Office; alors elle m'a dit que , sachant combien vous éliez bonne, elle vouloit ne confier qu'à vous ces affreux mystères, parce qu'elle étoit sûre que vous la

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