‹ Les Battuécas (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · LES B ITT DEC AS. J · texte numérisé non relu

LES B ITT DEC AS. J

protégeriez contre les ennemis puissans que sa sincérité alloit lui faire. Ainsi , madame , je viens vous demander de l'entendre demain.

Quoique ce récit eût excité la curiosité de donna Bianca , elle montra une extrême répugnance à se mêler dune affaire de cette nature. Cependant elle s'y décida par l'espérance d'empêcher qu'elle ne fût dénoncée à l'inquisition , et elle promit d'entendre Isabelle le lendemain matin.

Je demandai quel étoit le caractère de dom Louis. C'est un homme de quarante-cinq ans , répondit donna Bianca , d'un extérieur grave et respectable, mais qui n'a pas une bonne réputation. On dit qu'il a des passions violentes , une imagination ardente et bizarre , et des mœurs licencieuses ; mais je ne le connois pas ; je ne le reçois point chez moi , et je le rencontre rarement. Le curé nous quitta ,

dom Pèdre survint ; nous lui contâmes cette singulière aventure. Il nous proposa d'aller la nuit même sur l'étang de la tour , qui n'étoit qu'à une demi-lieue du château , et nous y consentîmes. Nous montâmes en voiture à dix heures du soir : arrivés près de l'étang , nous laissâmes la voiture et les domestiques à l'entrée d'un petit bois, et nous allâmes à pied jusqu'au bord de l'étang. Diego prévenu nous y attendoit avec son bateau : la nuit étoit excessivement obscure , j'étois assis dans le bateau entre donna Bianca et dom Pèdre ; je tenois une de leurs mains dans les miennes , je sentis trembler celle de donna Bianca ; je ne sais quel mouvement de terreur me saisit, je frissonnai

Placide , dit donna Bianca d'une voix

entrecoupée, qu'avez- vous i Ah!

répondis-je , me voici entre les deux objets qui se partagent tous les sen-

iî mens de mon cœur! Je dois

être le plus heureux des hommes , je le suis en effet mais mon attendrissement ressemble toujours à la douleur. — Que sommes nous venus faire ici au milieu de cette nuit profonde? Retournons au château...

Dom Pèdre , parlez - nous Dom

Pèdre se mit à rire : Vous êtes de véritables enfans , dit-il , rapportant tout à votre amour, voyant partout des présages inquiétans ou sinistres : je n'ai jamais vu d'amans si craintifs. — Parce qu'il n'en fut jamais de si tendres.

Comme je disois ces mots , le bateau s'arrêta au bas de la tour. Tout étoit obscur et silencieux ; mais , au bout de quelques minutes , nous aperçûmes au premier étage trois figures vêtues de noir , tenantdes cierges et s'avan-

çant lentement Bientôt le chant

commence , une seule voix se fait entendre, je frémis !..,.,.... je sen-

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tois mes forces défaillir 0 ! combien je payai cher dans cet instant la joie enivrante que j'avois éprouvée en entendant pour la première fois

donna Bianca chanter mon ode!

Toute ma félicité s'anéantissoit, toutes mes espérances étoient évanouies sans retour; nuit terrible qui devoit ensevelir à jamais dans ses ombres les foibles restes de mon bonheur , et qui m'annonçoit de tristes jours dévoués à des regrets déchirans et superflus ! . . . . Je reconnoissois et l'accent des habitons de la vallée , et la voix rustique et pure d'Inès , chantant l'hymne religieux dont j'avois composé la musique et les paroles! Ce chant et

cette cérémonie pieuse , quel qu'en fût le motif, me représentoient Inès sous ses véritables traits , innocente , sensible et gardant mon souvenir.

Une réflexion rapide me faisoit concevoir que , trompée et non séduite ,

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elle avoit été conduite dans ce château , et qu'elle y étoit retenue par quelques artifices ; mais qu'elle y conservent ses sentimens et sa piété!

Ainsi nos liens étoient renoués , ainsi donna Bianca étoit à jamais perdue

pour moi ! L'obscurité lui déroba

mon trouble , j etois en proie aux plus vives douleurs , et à coté de moi elle étoit heureuse et calme!....

Eh bien, Placide! me dit elle , j'aime ce chant singulier et cette voix jeune et champêtre ; nous entendons mal les paroles , mais elles me paroissent touchantes, nous saurons tout demain.

Oui , m'écriai-je , demain tout sera dévoilé. O ! dites moi que vous m'aimez ! que je recueille encore une fois cette parole si chère ! qu'en dépit du sort et de ses affreux prodiges , il y ait encore dans cette vie trompeuse un instant de bonheur pour l'infortuné Placide!.... Grand Dieu ! dit donna

Bianca , que signifie cet étrange discours', si je vous aime , ô ciel ! en pouvez-vous douter ! Quand je vous ai consacré ma vie ! quand je n'existe que pour vous ! ah ! ne savez-vous pas que sans vous la vie me seroit odieuse... — Arrêtez , vous me percez le cœur ! arrêtez ! . . . — O dom Pèdre ! . . . Sa tête s'égare... — Non, non , j'ai malheureusement toute ma raison; cette raison barbare qui me tue , qui me prescrit le plus affreux sacrifice. . . Apprenez donc quel est mon sort ! Je

viens de reconnoître le chant et la voix d'Inès , c'est Inès qui habite cette tour, Inès est innocente!... — Il faut la délivrer , dit donna Bianca , d'un ton ferme. Cher Placide, poursuivitelle , l'humanité , l'honneur et la religion nous commandent d'agir avec zèle et promptitude : ce moment n'est pas celui des pleurs et des regrets ; faisons notre devoir , c'est se

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mettre au-dessus de tous les coups du sort. A ces mots, je sentisse rallumer dans mon ame la céleste flamme de la vertu : mon admiration pour cette femme incomparable me tenoit lieu de bonheur , elleexaltoit encore mon amour; maiselle me donnoit toute la:

force de caractère dont j'avois besoin.

Dom Pèdre et moi nous tombâmes à ses pieds; dom Pèdre, naturellement si calme , éprouvoit aussi le plus vif enthousiasme ; l'amitié qu'elle inspiroit ressembloit à l'amour : je lui promis de lui obéir , c'étoit s'engager à prendre pour guide la plus sublime vertu. Elle déclara qu'elle vouloit absolument entrer dans le château de dom Louis ce soir même , et en retirer Inès. Mais il étoit minuit , tout le monde y étoit couché. Dom Pèdre imagina un moyen d'y pénétrer , qui réussit parfaitement.

INous regagnâmes notre voiture j

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qui nous conduisit à six cents pas du château. Là , nous descendîmes , et , suivis de deux domestiques, nous allâmes à la grille du château ; une sonnette avertit le portier, qui vint aussitôt : dom Pèdre nomma donna Bianca , si connue dans ce pays ; il demanda pour elle l'hospitalité, sous prétexte d'un accident arrivé à sa voiture : le portier , sans aucune difficulté , nous conduisit au château , et alla chercher la nouvelle concierge Isabelle , qui y au seul nom de donna Bianca , se hâta de se lever , et arriva au bout de quelques minutes dans le salon où nous étions. Donna Bianca , sans aucun préambule , s'adressant à cette femme :

le sais , à n'en pouvoir douter, lui ditelle , qu'une jeune personne qui. m'est aussi chère que si elle étoit ma sœur y vit renfermée dans la tour de ce château , et je veux la voir et lui parlera l'instant même. Je compte sur votre

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bonne volonté , ajouta-t-elle ; et , si vous m'en donnez les preuves que je désire , je vous emmènerai avec moi.

Je vous prendrai sous ma protection, et en outre je vous assurerai un sort indépendant. A ces paroles , Isabelle promit de très-bonne foi de faire tout ce qu'on «xigeroit délie ; elle avoua qu'en effet une jeune personne habitoit la tour depuis huit jours ; que dom Louis en étoit passionnément amoureux sans qu'elle en eût le moindre soupçon ; qu'il avoit imaginé un plan de séduction qu'il comptoit venir mettre en pratique aussitôt qu'il pourroit quitter la cour. Isabelle ajouta que, dans ce moment , la jeune personne étoit couchée sous la garde de l'ancienne concierge ; que les portes de la tour étoient fermées en dedans avec de gros verroux , et qu'il lui paroissoit impossible d'y entrer. Dom t Pèdre proposa à Isabelle d'aller ré-

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veiller la concierge, en frappant et en' sonnant à la porte , et de la faire ouvrir , en disant qu'un courrier de don* Louis vouloitlui remettre une lettre.

Isabelle y consentit : nous nous rendîmes , sans bruit , à la porte de la tour. Isabelle appela la concierge : elle vint parler à travers la porte ; et après avoir écouté Isabelle , elle ouvrit.

Alors dom Pèdre s'élança dans la tour , saisit celte infâme duègne , l'obligea par ses menaces à se taire , nous dit qu'il alloit la conduire dans le château ; qu'il nous répondoit d'elle , et qu'il nous attendront dans le salon où Isabelle iroit le rejoindre aussitôt qu'elle auroit introduit donna Bianca dans la chambre d'Inès. Il laissa en sentinelles à la porte de la tour nos deux domestiques , devant retrouver au château Diego et ses deux fils.

Nous avions plus de force qu'il n'en falloit pGur commander en maîtres

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dans ce château , qui n'étoit occupé que par trois ou quatre valets et quelques servantes. Je suivis donna Bianca dans cette tour ténébreuse; mais nous convînmes que , pour ne pas causer à Inès un saisissement funeste ; je n'entrerois point dans sa chambre. Je m'arrêtai à la porte , qu'on laissa entreouverte ; et dans un état inexprimable de trouble, d'attendrissement et d'anxiétés, je passai là plus d'une heure , ne perdant pas un mot de ce qui se disoit dans la chambre. Isabelle d'abord entra seule \ Inès étoit couchée , une lampe allumée étoit posée à côté de son lit. Inès , se réveillant , questionna Isabelle avec le ton de l'inquiétude. Isabelle lui répondit qu'une jeune et charmante dame qui la suivoit , alïoit paroître , et lui annoncer des choses extraordinaires et agréables, agréables!... reprit Inès , il n'en est plus de telles pour moi ! La

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voici , dit Isabelle , qui sortit aussitôt f et alla rejoindre do m Pèdre. Donna Bianca , les bras ouverts , et le visage baigné de larmes , entre dans la chambre. Inès à sa vue montra une douce surprise ; donna Bianca s'assit sur sou lit , et , passant ses deux bras autour de son cou , elle l'embrassa avec la plus vive affection. Ah ! madame, lui dit Inès , en lui rendant ses tendres caresse- , comme vous me plaignez!

Vrous me connoissez donc ? Oui , je vous connois , chère Inès ; mais ne perdons point des momens précieux , j'ai tant de choses à vous apprendre ! Savez vous où vous êtes? — Je suis dans un couvent de religieuses où j'ai pris le voile , et dans un an je prononcerai mes vœux. — Et où sont donc les religieuses ? — Dans le grand bâtiment : moi , qui ne suis encore que novice , j'habite cette tour , où je dois rester en retraite tout le temps de

LKS BATTUE CAS. ï£

mon noviciat , n'y voyant que deux novices comme moi , et madame la prieure. — Quel est ici votre genre de vie? — Je pleure et je prie Dieu. — Vous y faites des processions la nuit?

— Oui , le matin et le soir ; c'est moi qui les ai établies , afin d'y chanter un hymne , qui m'est doublement cher , parce qu'il célèbre la bonté de Dieu , et qu'il fut composé par celui qui m'aimoit autrefois !.... — Aimable et douce Inès , il est impossible de cesser de vous aimer ! mais achevez de m'ouvrir votre aine angélique ; dites - moi qui vous a procuré cet asile ? — Dom Louis. — Comment avez - vous connu dom Louis ? — Puisque vous me connoissez , vous savez où je suis née ? — Oui , dans la vallée des Battuécas. — Eh bien ! mon ami étoit absent , le moment où il drvoit revenir étoit passé; j'étois inquiète. Dom Louis vint dans la vallée :

*XO LES BiTTULCAS.

je l'aperçus , il me parut un vieillard vénérable , car il a des cheveux blaucs. Je le rencontrai à la cascade du torrent ; je résolus de lui demander des nouvelles de mon ami : je m'approchai , il m'accueillit avec une honte qui m'encouragea : je le questionnai ; il m'apprit que mon ami m'avoit oubliée, qu'il ne reviendrait pas, et qu'il étoit marié. Je pleurai amèrement , et je dis : Je veux aller mourir où il existe; il y a des couvensdansTautre univers; je veux m'y faire religieuse.

Dom Louis , qui est pieux comme le père Isidore, m'offritdeme conduire dans un saint monastère. J'y consen tis ; je cachai mon dessein, dans la crainte qu'on ne s'y opposât , et je m'échappai le lendemain à la pointe du jour. Malgré le respect que j'avois pour dom Louis, je n'étoispas à mon aise de me trouver seule avec un homme. A trois lieues de la vallée ,

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nous nous arrêtâmes dans une ville , et je conjurai dora Louis dy prendre une femme pour aller avec nous jusqu'à Madrid; il en trouva une qui fit tout le voyage avec nous. De Madrid il m envoya tout de suite dans cette sainte maison, avec Isabelle , qui me présenta à madame la prieure. Sans la protection de dom Louis , je n'aurois pas été reçue ici , parce qu'on n'y admet pas d'étrangères , et il fera un voyage exprès pour achever de décider madame la prieure , qui fait encore quelques difficultés au sujet de mes voeux.

Pendant ce récit naïf, je fondois en larmes ; et lorsque donna Bianca reprit la parole, je connus, à l'altération de sa yoix, qu'elle pîeuroit aussi. Innocente et chère Inès, lui dit-eile, on vous a trompée , mais le ciel veilloit

sur vous! — Comment! on m'a

trompée? — Vous n'êtes point ici daus

un couvent, et l'indigne créature qui vous a reçue n'est ni prieure , ni religieuse.... — Mais, madame, elle est très -pieuse , et elle a une robe noire et un grand voile — — Elle n'est point religieuse. — Mais les deux novices...

— Sont deux servantes du château. —

Cependant dom Louis — Est un

imposteur.... — Avec un air et des discours si sages, et des cheveux blancs!.. Isabelle m'a donc aussi trompée ? — Oui ; mais du moins elle s'en est repentie , et m'a tout avoué ; vous ne connoissez pas encore tous les mensonges de dom Louis : votre ami n'est point marié , et il vous chérit toujours. — -Est - il possible ! s'écria Inès, baignée de larmes. Ah ! madame , que je vous aime ! En disant ces paroles , elle se jeta dans les bras de donna Bianca , qui la pressa contre son sein. Elles pleurèrent long-temps en silence , je n'cntendois que leurs

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soupirs ; dans cet instant mon cœur s'élançoit également vers l'une et l'autre , et il ne me sembloit pas qu'il fut partage ! — Enfin , donna Bianca dit à Inès qu'elle vouloit l'emmener surle-champ. Inès se hâta de se lever et de" s'habiller en religieuse , car elle n'a voit pas d'autre vêtement. Donna Bianca , après quelques préparations , lui annonça que j'étois dans le château ; et lorsque Inès fut habillée , elle m'appela. Je courus me précipiter aux pieds de ces deux célestes créatures.

Donna Bianca me fit relever ; et , saisissant la main d'Inès ; elle la mit dans ma main tremblante ; ensuite s'appuyant sur mon bras : Allons , dit elle , rejoindre dom Pèdre. L'émotion de cet ami fidèle fut extrême en nous apercevant tous les trois ! Il me serra

dans ses bras , sans pouvoir proférer une parole ; mais il nous entraîna en silence hors de cette odieuse demeure.

On laissa la concierge livrée à ses re-

mords. Isabelle nous suivit , nous montâmes tous en voiture ; et lorsque nous fûmes arrivés au château , donna Bianca disparut avec Inès , qu'elle conduisit dans un appartement à coté du sien. Je restai avec dom Pèdre : quel besoin j'éprouvois de me trouver seul avec lui ! de lui conter tout ce qui s'étoit passé , de parler de mes sentimens, de mes douleurs , de mon profond étonnement de la scélératesse incompréhensible de dom Louis, et de pleurer sans contrainte ! Je ne me couchai point ; et les premiers rayons du jour me causèrent la plus douloureuse sensation ! Décidé à m'é-

loigner ce jour même, j'allois revoir donna Bianca pour la dernière fois , et pour lui dire un éternel adieu !... A huit heures du matin -, elle nous fit demander , dom Pèdre et moi ; nous nous rendîmes aussitôt dans son appartement ; elle étoit seule. E}le pâlit en m'aperçevant \ n'uni Pèdre s'appro-

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cha d'elle , et lui baisa la main en disant : C'est le bas de votre robe que

l'on devroit baiser! Nous avons

fait notre devoir, répondit-elle, votre ami justifie tous les senlimens d'estime, de tendresse, que je lui conserverai

jusqu'à mon dernier soupir O

Placide! poursuivit-elle, la nuit qui vient de s'écouler a renversé tous nos projets , a changé notre destinée ! et cependant le souvenir de cette nuit me* morable deviendra parla suite le plus doux souvenir que nouspuissions conserver!.... Nous avons garanti l'innocence et la vertu des pièges affreux du vice ; nous avons rendu au bonheur une jeune et charmante créature aussi pure . aussi sensible qu'elle est aimable ! 11 est vrai , nous avons fait toutes ces nobles actions en nous immolant nous-mêmes , en renonçant aux plus tendres sentimens , aux espérances les plus chères ! Eh bien ! cette seule

pensée n'est- elle pas une récompense? Et ce qui donne un si grand mérite à iout ce que nous avons fait , pourroitil être pour nous un sujet d'affliction? À ces mots , sans attendre de réponse , elle se leva et sortit précipitamment; je me jetai dans les bras de dom Pèdre, et je sentis ses pleurs couler sur mon visage!... Au bout de quelques minutes , nous entendîmes du bruit , nous essuyâmes nos yeux; un instant après la porte s'ouvrit , et nous vîmes paraître donna Bianca tenant Inès par la main!... Inès étoit vêtue de blanc avec autant de grâce et d'élégance que de simplicité ; donna Bianca l'a voit

elle-même parée de ses mains !

Voilà, me dit-elle, votre épouse; il suffit de la voir et de l'entendre quelques instans pour l'aimer. Elle vous a donné les plus touchantes preuves de sa tendresse , vous saurez apprécier tant de charmes, d'innocence

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et de sensibilité. Le plus profond chagrin ne put altérer sa douceur; elle ne se plaignoit pas , mais elle s'ensevelissoit, et, malgré sa pieuse résignation, elle mouroit consumée de douleur! Ah! vous devez être heureux

l'un et l'autre, vous le serez , et cette pensée fera mon bonheur!... Adieu, poursuivit-elle d'une voix affoiblie , cher dom Pèdre ; je les confie à votre amitié, présidez à leur union... adieu.

Pendant ce discours , j'étois debout, pâle,glacé;ilmesembloitquel'univers entier s'anéantissoit à mes yeux... O ! madame , dit Inès en pleurant et en l'embrassant , je suis fâchée de vous quitter !.. Je suis si touchée de votre bonté. . . . Inès , dis-je , c'est prosternés

que nous devons l'en remercier!

et nous tombâmes à ses genoux

Elle nous tendit les mains : je pressai encore une fois dans les miennes cette main chérie , je l'arrosai de mes

larmes : elle voulut parler, la parole expira sur ses lèvres ; elle baissa le voile blanc qui couvroit sa tête, elle cacha ce visage enchanteur que je ne

devois plus revoir Je sentis mon

cœur se déchirer : dom Pèdre me prit dans ses bras et m'entraîna : Inès nous

suivit Je n'avois plus ma tête; on

me fit monter dans la voiture , ou, pour mieux dire , on m'y porta. Telle fut notre douloureuse séparation!...

Je reçus la foi d'Inès à Madrid , dans la chapelle de la maison de dom Pèdre.

Le jour de mon mariage , dom Pèdre recul un courrier de donna Bianca, qui lui apporta une lettre d'elle , qu'il me montra, et qui étoit conçue en ces termes :

« Mon ami , employez tout votre « ascendant sur eux pour les empê- « cher de retourner dans la vallée :

« qu'ils s'établissent dans une solitude;

« mais je ne puis supporter l'idée qu'ils « iroient habiter des cabanes de feuii- « lages.... Pour plusieurs raisons je « ne propose pi us le château où je suis

« maintenant mais je les conjure

« d'accepter une autre terre que je « possède dans le royaume de Gre- « nade : obtenez « moi cette notice velle preuve de leur affection pour « moi.

« Dites-lui encore que j'exige de « lui , par tous les droits que pour- « roient donner des sentimens de sœur « et de mère , qu'il suive avec persé- « vérahee le cours de ses études , et « qu'il ne néglige aucun de ses talens, « surtout ceux de la poésie et de la « peinture. Donnez -lui , quand il « partira, tous les livres et toutes les « choses dont il aura besoin pour les « cultiver.

« Je suis calme, je suis satisfaite...

« Je vois leur bonheur dans l'avenir ;

3o LES BATTUÉCAS.

« je compte à jamais sur votre amitié : « n est-ce pas être heureuse? »

Dans la disposition où j'étois, cette proposition de me fixer dans le royaume de Grenade ne pouvoit me tenter : je persistai avec fermeté dans la résolution de retourner dans la vallée ; mais je consentis à rester encore trois semaines chez do m Pèdre. Depuis l'instant où un serment sacré unit mon sort a celui d'Inès, je cessai entièrement de me livrer au souvenir du passé , et de m'occuper de moi et de mon avenir. J'étois devenu indifférent sur mon propre sort ; mais celui de donna Bianca me causoit des inquiétudes déchirantes : je la voyois isolée, sans liens de coeur; je savoistrop que ce cœur si sensible ne pouvoit se passer d'attachement; le dirai-je? l'idée que peut-être un autre amour m'effaceroit de sa mémoire, cette idée me désespéroit , et m'en fit naître une qui

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devint bientôt ma pensée dominante*.

Elle estiuioit profondément dom Pèdre; elle avoit pour lui la plus tendre amitié : dom Pèdre e'toit pénétré d'admiration pour elle. Je pensai avec raison que leur union leur assureroit ce bonheur paisible , dont le temps ne peut qu'augmenter la douceur et la pureté. Après beaucoup de réflexions, je pris le parti d'écrire à donna Bianca elle-même , de lui ouvrir mon cœur sans détour , de lui exposer mes craintes, mes inquiétudes, de lui avouer mes foiblesses , de ne lui rien cacher, et de lui répéter surtout que son image ne cesseroit de me tourmenter et de troubler ma tranquillité , que lorsque je pourrois me la représenter au milieu d'une famille si respectable , si digue de son attachement ; qu'enfin l'épouse de mon ami seroit toujours l'objet de ma plus tendre vénération , mais n'auroit plus le funeste pouvoir

3a LES BATTUÉCAS.

d'égarer mon imagination. Ces idées firent sur l'esprit de donna Bianca toute l'impression que j'avois désiré produire. Elle ne s'engagea point dans sa réponse , mais elle ne rejeta point ce vœu de mon cœur et de ma raison : c'étoit laisser l'espérance. J'instruisis de tout dom Pèdre ; sa joie égala sa surprise. Ce fut ainsi que je préparai le bonheur de deux personnes qui m'étoient si chères!... Je retournai dans ma vallée : dom Pèdre voulut nous y conduire , il y resta huit jours avec nous. Au bout de d x-huit mois je reçus l'heureuse nouvelle de l'hymen de donna Bianca et de dom Pèdre.

J'ai retrouvé , poursuivit Placide en soupirant , la paix de l'ame , le premier des biens, je suis devenu père; mon aimable et tendre Inès fait le bonheur de ma vie, les arts en font les plus doux amusemens ; enfin , j'ai la certitude de revoir les amis chéris

dont je suis séparé. Gonzale, ce vertueux vieillard dont je vous ai parlé, vient de mourir; donna Bianca a recueilli chez elle la jeune Thérésa , et dom Pèdre me destine cette maison délicieuse où j'ai passé de si doux momens! Il est convenu entre nous que je ne l'habiterai que dans cinq ou six ans. Ici , j'élèverai la première enfance de mon fils ; dans quelques années j'irai avec ma petite famille me réfugier dans cet asile charmant , que la plus noble bienfaisance consacra jadis aux arts et à l'amitié, et c'est là qu'il me sera doux de me fixer et de terminer ma carrière.

Le jeune Adolphe avoit écouté avec le plus vif intérêt l'histoire de Placide ; ce récit lui retraçoit ses propres sentimens , et ranimoit au fond de son ame les inquiétudes déchirantes de la plus douloureuse séparation.

Le marquis fit plusieurs questions à

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Placide : il lui demanda s'iln'avoit pas avec dom Pèdre une correspondance suivie. Non, répondit Placide, notre inviolable amitié n'est point une liaison ordinaire; certains l'un et l'autre que rien ne peut l'affoiblir , nous n'avons pas besoin de nous en répéter l'assurance. J'ai suivi les sages conseils du père Isidore , en convenant avec dom Pèdre que pendant quelques années nous ne nous écririons point ; mais qu'à peu près tous les six mois, nous saurions réciproquement de nos nouvelles par le père Isidore , qui , pour les affaires du couvent , envoie toujours de loin à loin quelques religieux à Madrid. Ah ! dit Adolphe , combien un si long silence est pénible î mais vous êtes sûrs de vous revoir î Oui , dans dix ans! reprit

Placide , en poussant un profond soupir. Il cessa de parler et baissa les yeux. Adolphe saisit sa main qu'il

pressa fortement dans les siennes ; ce mouvement fut si tendre et si naturel, qu'il émut vivement Placide qui, le regardant avec une douce surprise , lui serra affectueusement la main. Il connut que leurs < œurss'entendoient; en effet , Adolphe avoit pris pour lui une amitié passionnée ; et, à son instante prière, le marquis consentit à rester huit jours dans la vallée. Tous les matins , Adolphe et Placide se levoient avec l'aurore pour, aller se promener dans les lieux les plus écartés et les plus sauvages de cette solitude. Là , s'asseyant tous les deux sur un rocher , ilss'entretenoient avec délice de leurs senti mens et de leurs malheurs. Adolphe montra à Placide la première lettre deCaliste. Placide fut très-frappé du ton solennel et mystérieux de cette lettre, et de la singularité de cette aventure. Il s'attendrit et pleura avec Adolphe. Qui peut

mieux que moi , lui dit-il , compatir aux peines d'un amour sans espoir!

cependant vous jouissez d'une grande consolation , elle vous écrit , elle

vous aime toujours ! — Mais je

ne la reverrai jamais ! . . . — Elle existe, son cœur n'a point changé, vous êtes libres tous deux , le ciel vous réunira. Les matinées entières se passoient dans ces entretiens, qui avoient pour Placide un charme inexprimable, car il étoit entièrement privé de conversation dans sa vallée , et c'est le seul des plaisirs du grand monde, qu'avec de l'esprit et de lasensibilité l'on puisse véritablement regretter dans la retraite. On se rappelle presque tous les autres comme d'insipides ou d'inconcevables folies. Mais rien ne dédommage de la douceur de confier ses pensées et ses secrets , de parler avec abandon et d'être entendu. Une solitude absolue seroit moins pénible que

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le commerce habituel de gens incapables d'apprécier la finesse de l'esprit et la délicatesse des sentimens.

Le séjour du marquis el de son fils chez les Battuécas procura encore un grand plaisir à Placide , celui de leur montrer ses tableaux , et de leur lire ses vers ; il passoit toutes ses soirées avec eux chez le père Isidore , et , lorsqu'enfin il fallut se séparer , il sentit qu'il alloit trouver un grand vide dans sa vie. Adolphe lui promit de lui envoyer un messager toutes les fois qu'il recevroit une lettre de Caliste , c'està-dire tous les trois ou quatre mois.

Après leur départ , Placide tomba dans une mélancolie , que la présence d'Inès et de son enfant pou"voit dissiper, mais qu'ilavoit beaucoupdepeine à surmonter lorsqu'il étoit seul ; et cependant il aimoit à l'être. Il étoit séparé depuis son mariage de celle qu'il c.voit adorée; néanmoins ces dix-huit

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mois s'étoient écoulés sans trouble. Iî avoit trouvé les plus puissantes consolations dans la satisfaction intérieure que donne toujours un sacrifice vertueux , surtout lorsqu'on a la certitude qu'il est apprécié par l'objet qu'on aime; l'admiration de donna Bianca , l'amitié , la reconnoissance de dom Pèdre , l'e3time du père Isidore, la tendresse d'Inès, le bonheur d'être père d'un enfant charmant, quels dédommagemens pour un cœur tel que le sien! Maisil venoit,en contant son !.istoire , de se rappeler tous les détails d'une passion si violente et si malheureuse ; et ces dangereux souvenirs , si vivement retracés, avoient également ému et troublé son cœur et son imagination. Le départ de ces deux étrangers, qui avoient pris tant de part à ses malheurs , acheva d'ébranler son courage. Le père Isidore étoit trop austère et trop âgé , pour que sa

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société fût une ressource pour lui. Le temps avoit déjà affaibli l'espèce de charme qu'il avoit trouvé d'abord dans la naïveté , l'ignorance et la simplicité d'Inès ; il avoit revu avec attendrissement l'enceinte paisible où s'étoient écoulés les jours heureux de son enfance ; après avoir éprouvé si rapidement tant d'émotions violentes , il avoit senti surtout le besoin du repos qu'il est si facile et si doux de, goûter avec une conscience satisfaite.

Tout dans- la vallée offroit l'image de la tranquillité, et la nature senibloit l'avoir fortifiée pour y rendre la paix immuable; mais ces heureuses impressions étoient épuisées, et Placide connut avec effroi qu'il étoit mille fois plus à plaindre que dans les premiers momensoù, privé tout à coup d'une félicité suprême , il avoit fait à la vertu le sacrifice le plus éclatant et le plus douloureux.

Il y avoit dans la vallée un rocher entoure de figuiers , de citronniers , et remarquable par sa majestueuse élévation et sa forme pittoresque; d'une de ses fentes s'échappoit une belle source s'élançant en cascade, et tombant sur une pelouse sur laquelle , en se divisant , elle formoit une infinité de petits ruisseaux. C'étoit sur le sommet de ce rocher que Placide , livré à toutes les inspirations de son génie r avoit dans sa première jeunesse composé une multitude de vers, et cette ode à laquelle il avoit dû le plus beau moment de sa vie , cette ode mise en musique et chantée par donna Bianca !

Placide , craignant ce souvenir , depuis son retour dans la vallée n'avoit pas été une seule fois dans ce lieu ; mais , après le départ du jeune Adolphe , il eut le désir d'y retourner , et il y céda. Ce rocher etoit d'une hauteur si prodigieuse J que peu de jeunes gens dans

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la vallée auroient pu le gravir facilement, et nul n'en avoit la tentation.

C'étoit une solitude à l'abri de toute impoi tunité , Placide étoit certain que personne au monde ne viendroit le troubler là; il alla y chercher un refuge , ou plutôt la dangereuse liberté de s'y livrer tout entier à sa mélancolie.

Un matin , au lever de l'aurore 7 Placide , enfin décidé à se rendre dans ce lieu écarté , sortit de sa cabane : en voyant sa marche rapide , mais incertaine, et le trouble que déceloient sa physionomie et tous ses mouvemens, on auroit cru qu'il alloit à un rendezvous criminel. Une inquiétude vague , qui ressembloit au remords , se mêloit à son émotion et l'augmentoit encore.

Parvenu à la cime de cette roche énorme , il s'appuya contre un antique figuier , et là , restant immobile pendant quelques instans ? ii contemple

l\l LES BATTUiCÀ.Sr.

avec extase le magnifique spectacle qui s'offroit à ses regards , et qui semblent commencer pour lui , car les rayons du soleil l'éelairèrent aussitôt qu'il parut sur le sommet de la montagne. Dominant sur la vallée, il en découvroit de là presque toute l'étendue ; il apercevoit d'un seul coup d'œil des ombrages délicieux , de nombreux troupeaux , des cabanes paisibles , des champs fertiles , des eaux pures et limpides; il voyoit enfin la plus grande partie de l'enceinte majestueuse de rochers qui renfermoit tous ces trésors de la nature, et qui les met loi t à l'abri des attentats de l'ambition et de la cupidité. G val fortuné! s'écria-t-il, o ma patrit ! pourquoi t'ai-je quitté!... Heureux entant de la nature , qu'allois-je chercher parmi ces mortels ingénieux dont les arts séducteurs n'ont agrandi l'existence qu'aux dépens de leur tranquillité j ici nous voguons

LES BATTUKCiS. t\3

doucement sur le fleuve de la vie , «noins occupés de son cour paisible et monotone que de son éclatante perspective ; ces hommes civilisés s y élancent aveeune imprudente ardeur , ils en décorent les rivages, mais ils en cherchent tous les écueils ! . .-. : Et quel bonheur ils ont créé!... Un bonheur idéal , trop tumultueux pour être goûté, trop enivrant pour être durable!...

C'est ainsi que , pour se livrer à de dangereux souvenirs , il faisoit la satire du monde , dont il ne regrettoit que trop les illusions , et bientôt , se déguisant moins sa foiblesse , il osa s'avouer une partie de son malheur; car il est des chagrins que les coeurs vertueux se déguisent toujours; les peines secrètes que la raison et le devoir condamnent , restent , pour ainsi dire, immobiles et voilées au fond de l'âme-, elles n'agitent point, elles consument !

44 LES BATTUÉC/VS.

Placide jetant de tristes regards sur tout ce qui l'environnoit : Hélas! ditil, depuis l'instant où, sortant pour la première fois de la vallée, je vins ici , depuis ce jour jusqu'à celui-ci , que les temps sont changés!.... Ah!

durant cet espace de temps j'ai goûté le fruit de V arbre de la science du bien et du mal , et les paisibles jardins d'Éden sont désenchantés pour moi!... Je n'y suis plus qu'un étranger, qu'un profane!.... Sur ma terre natale je crois être proscrit , et je compte les jours de mon exil ! deux ans déjà sont écoulés!... et je dois passer encore dix années privé de toute société, et de ces entretiens qui font le charme de la vie ! D'ici là nulle communication d'idées, de réflexions, de sentimens délicats , de lectures , de talens!.... Nul encouragement dans l'étude !...» Il faudra penser , sentir, sans être entendu par un ami! culti-

LES EATTUÉCAS. $jS

ver les arts sans applaudissemens!.. .

mais je verrai grandir mon fils!...

Cette dernière idée rétablit un peu le calme dans Famé découragée de Placide. Il descendit en soupirant dans la plaine ; il retourna dans sa cabane , il y porta un esprit distrait et préoccupé. Le cours du temps sembloit s'être ralenti pour lui seul ! Cependant il s'occupoit sans relâche , il cultivoit la musique, la poésie et la peinture; et quand il avoit fini un tableau ou un poème , il se disoit tristement : Qui méjugera},.. La vertu se suffît à elle même ; les talens ont besoin d'éclat et de louanges î tout est illusion et vanité dans les plaisirs et les joies qui ne viennent pas de la satisfaction de la conscience. La seule consolation de Placide étoit de songer qu'il offriroit un jour tous ses ouvrages à dom Pèdre; il n'osoit pas dire encore, même dans sa pensée , à donna Bianca,

Placide voyoit arriver régulièrement tous les trois ou quatre mois un message d'Adolphe , qui lui mandoit qu'il recevoit avec exactitude des lettres de Caliste , mais toujours avec le même mystère. Placide , profitant des occasions d'ouvrir , du moins à moitié , son cœur inquiet et si cruellement oppressé , faisoit des réponses de quinze ou vingt pages, et ne se lassoit point de questionner le messager sur Madrid et ses environs Ce messager , qui étoit un palfrenier , ne lui disoit rien de satisfaisant , car il ne connoissoitnidomPèdrejindonnaBianca* Mais il venoit de Vautre univers , il portoit l'habit espagnol; son seul costume , si différent du vêtement grossier des Battuécas , le rendoit un objet intéressant aux yeux du malheureux Placide. Une des plus grandes peines de Placide étoit la pensée qu'il devenoit chaque jour plus étranger

aux intérêts quioccupoient la famille qui lui étoitsi chère : Grand Dieu ! se disoit-il , quand nous nous reverrons, je ne connoîtrai ni leurs inquiétudes, ni leurs projets , ni leurs espérances ! quelle intimité pourra se rétablir entre nous ! sans doute je trouverai près d'eux une société renouvelée , et quelque ami nouveau , dont on me vantera le zèle , les procédés , et ce qu'ils appellent les imp or lans services , c'est-à-dire, quelques pièces d'or prêtées, quelques démarches pour procurer un titre , ou pour obtenir le droit de porter un morceau de ruban ; et voilà les vanités d'enfans qui excitent en eux la plus vive reconnoissance ! Et moi , que pourrai-je faire valoir en ma faveur ? La fidélité des sentimens et des souvenirs ? tant de larmes répandues , tant de maux soufferts ?... Hélas ! je dois les cacher ces peines déchirantes : eh ! que ne

puis-je me les dissimuler à moimême !... Ainsi donc , je ne serai plus pour eux qu'un ami vulgaire , et sous ce titre j'aurai des rivaux qui l'emporteront sur moi! — Tout décèle l'amour , tout le prouve quand il est partagé; un mot, un soupir, un regard, valent tous ses sermens et tous ses sacrifices; mais l'amitié veut d'autres témoignages , et que pourraije faire pour eux ?, . . Ah ! le bonheur est perdu pour moi sans retour!... Ces tristes réflexions répandirent dans l'âme de Placide une amertume affreuse. Trois ans s'écoulèrent de la sorte ; au bout de ce temps, le père Isidore lui remit un billet de quelques lignes, de dom Pèdre , qui lui apprit que donna Bianca jouissoit enfin du bonheur d'être mère!.... A cette nouvelle, et en voyant ce nom chéri tracé de la main de dom Pèdre , Placide fondit en larmes , et il s'écria : Ah ! si je ne-

tois pas encore oublie , cet enfant me banniroit sans retour de son souvenir ; désormais elle n'aimera plus que lui !... Eh bien ! poursuivit-il , n'ai-je pas un enfant aussi ! oui , je ne veux

plus m'occuper que de mon fils !

Théophila étoit l'un des noms de baptême de donna Rianca ; Placide jadis avoit pris un moment le nom de Théophile, il le donna à son fils: cet enfant etoit charmant par la figure, la sensibilité et l'esprit qu'il annonçoit. Placide prit la résolution de ne plus s'en séparer un instant; Théophile u'avoit pas cinq ans , et déjà il déclamoit , avec grâce , les poésies de son père, il commençoit à dessiner, à tirer de Tare, et à gravir les rochers; Placide l'aimoit passionnément, et quelquefois il s'attendrissoit sur son sort : O! cher en fan t, s ecrioit-il, en te donnant le goût de ces arts séducteurs, je te sacrifie à ma va-

5o LES BÀTTUÉCAS.

nitë paternelle! tu brilleras un jour, mais aux dépens de ton bonheur ! Ah ! ne devrois-je pas plutôt te destiner à passer ta vie entière dans cette vallée , et m'y renfermer moi-même jusqu'au

tombeau! Cette idée l'occupoit

souvent, mais son imagination la combattoit trop vivement pour qu'il lui fût possible de s'y fixer. Cependant sa tendresse pour son fils augmentait celle qu'il avoit pour la mère de cet enfant chéri; son attachement pour Inès étoit même plus profond et plus tendre qu'il ne le croyoit lui-même; de dangereux souvenirs égaroient son imagination , et des illusions funestes l'abusoient sur ses propres sentimens ; l'ardeur de son caractère et le désordre de ses idées ne lui permett oient ni de former un plan invariable, ni de bien connoître son cœur.

Il étoit dans cette situation , lorsqu'au commencement deTannée 1 8o4>

LfcS BÀTTUI-CAS. 5*

Adolphe , toujours clans la même ignorance du sort de sa Caliste * lui écrivit qu'il quittent l'Espagne pour rentrer en France : la manière dont Adolphe , dans cette lettre , parloit de Caliste, montroit assez que le temps avoit produit sur lui son effet inévitable, et qu'il étoit guéri de cette grande passion qui l'avoit rendu si malheureux. O que je l'envie ! s'é* cria Placide ; il a pu triompher d'un sentiment que la raison n'approuve plus ! ou , pour mieux dire , dans ce monde bruyant où tant de sensations diverses se succèdent si rapidement, la constance des regrets est peut-être impossible — Elle n'est éternelle que

dans une solitude inaccessible!

hélas! que dans cette enceinte !.. Ici , rien ne distrait des souvenirs! lisse fixent au milieu de ces rochers, comme le feu caché se conserve dans le caillou qui le recèle !.. Placide apprit

5a LES EATTD^CAS»

par la suite que la constance de Famitié vient du cœur et peut durer toujours, mais que celle de l'amour ne "vient que de l'imagination. Trois mois après le départ d'Adolphe , un matin , Placide , contre son habitude, alla se promener seul , sansemmener le jeune Théophile ; sa rêverie le conduisit près d'une fontaine qui, en tombant du haut d'un rocher, formoitla plus belle cascade de la vallée. Placide , en approchant de la fontaine , avoit les yeux baissés, tout à coup il tressaille , s'arrête, et devient immobile. Nulle femme étrangère à la vallée n'a voit encore pénétré dans cette enceinte !..

Et il voit sur le sable les traces d'un petit soulier de femme!.. On ne portoit dans la vallée que des sandales grossières , et c'est la forme d? un pied civilisé qu'il contemple !..., Et cette forme est si délicate, si charmante, qu'elle ne peut représenter que le pied

LFS BÀTTUECAS. 53

de donna Bianca! Ce pied qu'il

admira tant de fois! Eperdu ,

il suit cette trace magique, qui semble l'entraîner par un pouvoir surnaturel.... Il arrive à la fontaine, et n'y trouve qu'un chiffre gravérécemment»

sur le rocher , avec la pointe d'un couteau , et ce chiffre étoit un P... Respirant a peine , il fait quelques pas , s'éloigne, revient à la fontaine, se remet en marche au hasard , s'arrête , écoute... Il croit entendre la voix de donna Bianca, et son émotion devient si violente , qu'il est forcé de s'appuyer sur un tronc d'arbre; dans ce moment, un jeune Battuécas passe près de lui , et lui dit que deux étrangers, un homme et une femme d'une éclatante beauté , viennent d'arriver dans la vallée , qu'ils ont demandé la cabane d'Inès, et qu'ils y

sont A ces mots, Placide.n'a plus

de doutes. .. C'est elle ! s'écrie-t-il , c'est

54 LES EATTUÉCASj

elle! Grand Dieu! quel est son

projet!.., Comment soutiendrai-je sa vue après six ans d'absence'... Mon exil devoit durer cinq ou six années encore, elle en abrège la moitié!..., Et elle vient me chercher!... Pourquoi ? que signifie cette étrange conduite? Croit-elle que je puisse la revoir ainsi sans préparation , et en présence de dom Pèdre et d'Inès!....

Et elle a tracé sur cette roche la première lettre de mon nom!.... Juste ciel! donna Bianca est ici, dans ma cabane!.... Non, je ne pourrai supporter son premier regard.... Viendroit-elle m'annoncer une éternelle séparation, et me dire un dernier adieu !.... Je n'y survivrai pas. N'importe; connoissons et subissons mon sort. A ces mots, il reprend d'un pas mal assuré le chemin de sa cabane ; à mesure qu'il en approche, son trouble s'accroît > et le battement précipi-

LES BATTUÉCÀ.S. 55

te de ses artères et rie son cœur s'accélère ; pâle, oppressé , chancelant , il arrive , il entre , et sa surprise est extrême , en trouvant Inès assise entre deux personnes inconnues!... Il reste un moment pétrifié, ensuite il tombe sur un siège en donnant pour raison de l'état où il est, la rapidité de la course qu'il vient de faire ; on le croit , et l'inconnu , se levant et s'avançanî vers lui : Je suis , lui dit*il, le baron d'Olmar , parent du jeune Adolphe de Palmène , et l'ami de son père. Comme ma famille est d'origine espagnole , quelquesaffairesm'appelant à Madrid, je me suis chargé pour vous des commissions d'Adolphe qui vousconserve la plus vi*e amitié; ma nièce et ma pupille , Léontine , a voulu me suivre -T

c'est elle que vous voyez ici Ce

discours donna à Placide le temps <îe se remettre un peu de son trouble.

Après quelques minutes de silence , il

$6 LESBATTUÊC1S,

demanda si Adolphe lui avoit écrit* Hélas ! répondit le baron , il a été bien à plaindre depuis qu'il a cessé de vous écrire — — Comment? — Vous saurez tout , pourvu que vous me conduisiez dans un lieu où je puisse, sans crainte d'être interrompu, vous conter cette déplorable histoire! Au reste, poursuivit-il , rassurez vous sur le sort d'Adolphe; il est un souvenir touchant et terrible qu'il conservera toujours ; mais il peut encore être heureux. Comme il disoit ces paroles , Inès , qui venoit de sortir , rentra en tenant une corbeille remplie des plus beaux fruits; le baron lui demanda la permission de lui confier Léontine ; ensuite , prenant Placide sous le bras , il sortit avec lui de la cabane. L'a me sensible de Placide étoit profondément émue ; il conduisit le baron dans un bosquet solitaire à cinq cents pas de sa cabane , et là , s'asseyanl

LES B.VTTUÉCAS. S'J

avec lui sur un siège de mousse , il écouta avec le plus vif attendrissement la narration suivante.

Adolphe, dit le baron, a été abusé pendant huit ans sur le sort de l'infortunée Caliste... Un serment inviolable m'a forcé d'entretenir son erreur, et même d'inventer une fable pour le tromper... Tout ce qu'il vous a conté n'étoit qu'un roman composé pour lui cacher une horrible catastrophe. Voici la véritable histoire d'une des plus intéressantes victimes de la révolution :

Dès l'année 1789, j'aurois quitté la France si je l'avois pu, mais il m'étoit impossible de m'expatrier sans argent; je voulois sauver quelques débris d'un bien assez considérable, et surtout la fortune de ma pupille : car je regardois , avec raison , cette fortune comme un dépôt qui m'étoit confié. Me tenant à l'écart } j'espérois me dérober

oS LES BATTUÉCAS,

à la persécution par l'obscurité; mais j'eus bientôt d'autres sujets de crainte. J'avois une liaison intime avec un homme très-jeune alors, dont la mère étoit ma parente; cet homme étoit fils d'un avocat qui , en mourant , avoit laissé de la fortune à ce fils unique. Melvil (c'étoit le nom de ce jeune homme ) avoit fait de bonnes études, il étoit aimable, instruit, spirituel ; mais né avec une tète ardente, des passions impétueuses , un amour propre excessif, et gâté par de mauvaises lectures , il manquoit de principes, et, quoiqu'il eût dans le caractère un fond de droiture et de générosité , il n'étoit que trop facile de l'entraîner dans les -égare m eus les plus coupables. J'avois été chargé , en 1791 , d'une mission pour l'Espagne ; j'en avois profité en y plaçant des fonds pour mon ami, le marquis de Palmène et pour moi. Au moment où

LES BATTUÉCAS. 5q

je revins, je trouvai le trône tout-àfan renversé et le marquis mourant d'une maladie qui duroit depuis deux mois ! Je venois dans ma mission de rendre de grands services à la France, Melvil les fit valoir ; d'ailleurs , nous eûmes le bonheur de tromper la cupidité des républicains, en leur persuadant que nous étions tous entièrement ruinés : on nous laissa tranquilles , grâce à l'active protection de Melvil. Le marquis recouvra la santé , et j'allai m'établir avec lui, Adolphe , la marquise d'Auberive , Caliste , sa fille, et ma nièce Léontine, dans une petite maison de campagne , ou plutôt une chaumière, aux environs de Paris. Nous vivions là solitairement , en affectant une grande pauvreté , et en tâchant de nous faire aimer dans noire commune; car la flatterie, bannie des palais, s'étoit réfugiée, gros»

çièrement déguisée , dans les tavernes,

6o LES BATTUE CAS.

les clubs et sous le chaume ; les princes n'avoient plus de courtisans, il ne s'agissoit plus de plaire qu'aux paysans et au peuple. Melvil venoit souvent nous voir, il s'étoit déclaré démocrate dès les premiers momens de la révolution. Je n'en fus pas étonné , il n'étoit pas né dans la classe de la noblesse , et son orgueil n'avoit jamais pu s'accoutumer à cette espèce d'humiliation ; ainsi il adopta avec joie toutes les idées libérales de ce temps , c'est-à-dire , quelques principes d'une justesse incontestable , et reconnus pour tels dans tous les siècles , quoique souvent enfreints par un odieux despotisme; mais il donna à ces principes une extension extravagante, et il y joignit toutes les erreurs monstrueuses que le philosophisme avoit propagées et mises en vogue.

Vers la fin de j 792 , comptant encore sur son amitié, je lui demandai

LES BATTUÉCAS. Gl

d'employer son crédit pour faciliter la sûreté de notre fuite. Quelle fut ma douloureuse surprise , lorsqu'il me déclara qu'il étoit passionnément amoureux de Léontine, ma pupille ! Je me contentai de lui répondre qu'elle avoit toujours montré le plus grand éloignement pour le mariage , ce qui étoit vrai, et que , dans la crise où nous étions , d^ s femmts, surtout, nepouvoient songer qu'à s'éloigner d'un pays où tout annonçoit les événemens les plus sinistres. Parlons sans déguisement , interrompu il ; Léontine', nourrie dans tous les anciens préjugés , n'envisage qu'avec dédain une alliance roturière; cependant ce n'est qu'à ce prix que je puis m'engage? à vous sauver tou^. Le temps presse; je ne vous dissimule pas , poursuivit-il , que votre famille entière est en danger , et que je n'ai pu vous conserver la liberté , jusqu'à présent , qu'à force

d'activité , d'inlrig es et d'argent. Je vous donne vingt- quatre heures pour faire vos réflexions. A ces mots il disparut. La mort dans le cœur , je rendis compte à Léontine de ce funeste entretien. Elle pâlit , et m'écouta sans m'interrompre ; ensuite , après un long silence , prenant la parole : Je hais Melvil , dit-elle ; mais qu'kn portent mes sentimens? il s'agit de vous sauver tous ! Je n'hésite pas... je parlerai demain à cet homme odieux ;.

qu'Adolphe et Caliste ignorent entièrement ses insolentes propositions , je me charge de tout , et soyez tranquille. En effet, ce fut elle qui fit inviter Melvil à venir : il accourut aussitôt ; elle le reçut dans un salon , en me priant de rester dans un petit cabinet voisin , et séparé d'elle seulement par une mince cloison. Je ne perdis pas un mot de leur étrange conversation. Melvil, malgré toute son audace,

LKS BATTUE CÎAS. G3

parut tremblant et déconcerté à la vue de Léontine , qui n'avoit alors que dix-sept ans. Mais il aimoit véritablement , et son ame n'étoit pas entièinent dépravée. Léontine , rompant la première le silence : Mon oncle m'a fait part, lui dit elle, des conditions que vous imposez pour nous sauver...

Plus âgé que moi de douze ans, vous m'avez vu naître , vous connoissez la franchise de mon caractère , vous savez qu'elle ne s'est jamais démentie ; je vais vous en donner une dernière preuve, en m'expliquant sans aucun détour dans la circonstance la plus importante de ma vie. J'abhorre vos principes, vos opinions , votre conduite, et les scélérats que vous appelez vos amis. J'ai un éloignement invincible pour le mariage et du mépris pour les mésalliances ; mais sauvez ceux que j'aime , et ma main est à vous... — Je vous promets de les met-

64 LES BAT T CECA S,

tre à l'abri de tout danger , s écria Melvil , aussitôt que j'aurai reçu votre foi ; ils partiront tous pour l'Espagne , et vous-même avec eux : car je ne veux point que vous soyez ici durant les scènes tumultueuses qui se préparent. J'y resterai seul , et je vous verrai partir avec joie , quand vous m'aurez honoré du titre de votre époux. Non , non , reprit Léontine, ce n'est point ainsi que je formerai de tels nœuds; je ne vous épouserai que lorsque mon oncle , Adolphe T madame d'Auberive et sa fille auront passé les frontières. — Je ne recevrai donc de vous qu'une promesse ? — Elle devroit voussuffire. Mais je ferai plus, je ne partirai point avec eux. — Qu'entends je!... — Quand jaurai la certitude que mes amis seront hors de danger , ne serai je pas à vous , et mon devoir ne serat il pas de partager vos dangers?... — Adorable Léontine!...

LES BATTl'ÉCAS. C>

Ea disant ces paroles il fondit en larmes , et se précipita à ses pieds, Léon ti ne le repoussa : Arrêtez , lui dit-elle , vous n'êtes encore pour moi qu'un factieux et un conspirateur — Comment ! s'écria t-il , vous resteriez ici sans eux !... — Oui , j'y suis irrévocablement décidée. — Quoi ! vous risqueriez de vous trouver au milieu des plus sanglantes catastrophes ? — Je risquerois bien davantage en vous épousant , sans être assurée du salut de mes amis , puisque mille incidens imprévus peuvent rendre inutile votre bonne volonté pour eux. Si vous échouez dans le dessein de les sauver, s'ils succombent , je veux périr avec eux, mais alors en emportant dans la tombe un nom sans souillure. — Pour l'intérêt de ces parensqui vous sont si chers , ne devri< z vous pas montrer moins de méprisa celui qui est aujourd hui leur seul protecteur ! — - Je puis

66 LÉS BAÏTUÉCAS.

tout faire pour eux , excepté de tromper. — Ainsi rien ne pourra vaincre l'horreur que je vous inspire. — Quand vous serez le libérateur de ce que j'aime , et par conséquent mon époux, je n'aurai plus le droit de vous juger. Allez , songez à servir tout ce qui m'est cher , et comptez sur ma parole. À ces mots elle se leva , et le quitta brusquement.

Après avoir écouté cet entretien , je restai pétrifié d'admiration et de douleur : car je ne pouvois voir sans un chagrin mortel cette angélique jeune personne s'immoler ainsi pour nous ! Je m'opposai même fortement à ce dessein; mais elle y persista avec tant de fermeté que je fus persuadé qu'elle avoit au fond de l'ame une grande passion pour Melvil. Elle me recommanda encore avec de vives instances de cachera nos amis l'engagement qu'elle venoit de prendre ; je

LES BATTU* CAS. Gj

ïe ])romis et je tins parole. Quelques jours après , Melvil vint nous dire qu'il Cal loi t nous préparer à partir sous quinze jours. La marquise cTAuberive et sa fille , pour quelques affaires , voulurent aller à Paris ; je les suivis a vecLeontine.il fut convenu que no us reviendrions à la campagne cinq jours avant notre départ , et que Caliste et Adolphe se marieroient secrètement la veille de notre fuite. Un vertueux prêtre , caché dans notre voisinage , promit de donner aux jeunes amans la bénédiction nuptiale. Après avoir passé onze jours à Paris , nous nous disposions un soir à retourner à la campagne où nousattendoient le marquis de Palmène et son fils r lorsque Melvil vint tout à coup demander à me par • 1er en particulier ; j'étois avec Léontine qui me suivit dans mon cabinet ; là , Melvil nous déclara que la marquise d'Auberive seroit sûrement arrêtée

sous quarante-huit heures , et qu'alors rien nepourroitla sauver ; qu'ainsi il falloit l'emmener sans aucun délai....

A ces mots , Léon ti ne pâlit. Et qne deviendra M. de Palm en e ? dit -elle, Hi en n'est à craindre pour lui dans ce moment, répondit Melvil-, et sous peu de jours j'aurai des moyens sûrs de faciliter sa fuite ; mais madame d'Auberive est dénoncée : elle a pour ennemi personnel un homme puissant, dont Caliste a rejeté les vœux.

Qu'elle parte sans perdre un moment , poursuivit-il , en m'adressant la parole , mais elle ne le peut qu'avec vous et sous des noms empruntés ; Caliste prendra le nom de votre nièce , et sa mère passera pour sa gouvernante ; voici vos passe- ports; si vous n'avezpoint d'argent, je vous en apporte....

Qui ! moi ! m'écriai -je, j'abandonnerois ma nièce , ma pupille î non , jamais.... — Si vous différez, vous

LES BA.TTUÉCAS. 6g

tous perdez tous. — N'en clouiez pas, dit Léon ti ne ; partez , pas i z < o Espagne, — Et vous , Léontine .

rez-vous vous réfugier ? — C nète et bonne madame Miller (-c'ét une lingère retirée du commerce ) ; j'y vivrai obscurément et en sûreté., et lorsque je n'aurai plus d'inquiétudes pour vous tous , quand vous serez tous les cinq en Espagne , et que jeu aurai la parfaite certitude... je tiendrai

ma promesse A cette parole, Mel-

vil , transporté , voulut saisir sa main. Léontine se recula. Je ne suis encore que votre otage , lui dit-elle , et quand je me sépare , et sans doute pour jamais, de tout ce que j'aime ,

respectez ma juste douleur Je

vous défends de me parler d'un sentiment que je ne puis partager , et de me montrer une joie qui m'est odieuse...

Ce discours , prononcé avec la fierté la plus méprisante , me fit connoitre 2. 7

70 LES BATTU ÉCAS.

que je m'étois trompé , lorsque j'avois soupçonné Léontine d'aimer en secret Melvil. Alorsje combattis son dessein avec plus de force que jamais ; j'essayai même d'exciter la générosité de Melvil. Léontine m'interrompit , et se tournant vers Melvil : Ne l'écoutez pas , dit-elle , faites-les partir , ensuite sauvez les deux autres.... et le reste de ma vie vous sera consacré.

Ah ! dit Melvil , si je le pouvois , je sacrinerois mon amour à votre haine; mais il me seroit impossible de vous faire partir avant eux ... — Quand vous le pourriez , je n'en profiterons pas , je veux les voir tous hors de danger....

Allez préparer madame d'Auberive et Caliste à fuir dans une heure : ditesleur que mon oncle sera leur guide ; allez... Quand ils seront partis , vous me conduirez sous un nom supposé chez madame Miller ; allez. Melvil leva les yeux au ciel, mit en silence un

LES EATTUECAS. ^1

genou en terre devant Léontine, et , se relevant aussitôt , il nous quitta précipitamment. Lorsqu'il fut sorti , Léontine me conjura de faire sans retard , et à la hâte , les préparatifs de mon départ : Non , Léontine , m'écriai-je , non , je ne puis me résoudre à partir sans vous , à vous abandonner... et à vous donner pour époux un homme que nous ne pouvons plus estimer... J'ai cru , un moment , que vous aviez du penchant pouf lui ; cette idée m'eût adouci l'horreur d'une telle séparation ; et , comme au fond Melvil n'est point pervers , jepouvois espérer que l'amour lui rendroit toutes ses vertus naturelles. Mais je vois que vous ne l'aimez pas , et je ne consentirai point à vous sacrifier d'une manière aussi cruelle. — Mon sacrifice est fait , répondit en soupirant Léontine , j'ai donné ma parole. — Je n'ai point donné la mienne , vous dépendez de

72 LES BAîTUhCAS.

moi , et je veux vous emmener. Je me charge d'engager Melvil à y consentir; vous prendrez les habits d'un jockey , vous montez bien à cheval , vous nous suivrez sous ce déguisement. Oh! laissez-moi , laissez-moi, dit Léontine en joignant les mains et en versant des larmes.... Surpris de ce mouvement , je la regardai un moment en silence ; elle pleuroit avec amertume. Mais , grand Dieu ! repris-je , quel est donc cet intérêt si puissant qui vous retient ici ? — Un intérêt... mille fois plus cher que ma vie... — Expliquez-vous?... — Je ne le puis.... Ne cherchez point à pénétrer dans un cœur déchiré qui souffre depuis qu'il se connoît.... — Ce cœur s'est-il donné sans mon aveu? — Hélas!

et sans le mien , et je n'ai pu fuir l'objet qui l'a séduit sans le vouloir...

Ce n'est pas Melvil que vous aimez ?

— - Je hais Melvil.,.. Ah 1 mon on-

LP;S 13-iTTUÉCA.S. 73

cle , poursuivit-elle , soyez certain que pour vous seul j'aurôis pu , sans hésiter, faire le sacrifice cle mon bonheur et cle ma vie.... mais j'avoue que je nuis encore animée par un autre sentiment.... un senlimentsecret.... que je dois cacher, et qu'entretient une crainte mortelle, un sentiment enfin dont je ne triompherai que lorsque je n'aurai plus d'inquiétude... Comme elle prononçoit ces paroles, nous entendîmes du bruit; c'étoit Melvil qui revenoit nous dire que madame d'Auberive me demandoit. Plein de trouble et d'agitation , je sortis du cabinet , en ordonnant à Léontine de m'y attendre. Je trouvai madame d'Àuberive accablée d'affliction par le désespoir cle Caliste; il est facile cle concevoir la douleur de cette jeune personne, qui, ayant du s'unir le soir même à celui qu'elle aimoit, se trouvoit forcée de s'en séparer sans délai et

peut-être sans retour, et qui en fuyant emportoit avec elle l 'inquiétude déchirante des dangers auxquels elle le laissoit exposé!... J'employai en vain pendant plus d'un quart d'heure tous les raisonnemens qui me vinrent à i'esprit pour la consoler. Elle fondoit

en larmes sans m'écouter Enfin ,

on vint nous avertir que tout étoit prêt, et Melvil survint , qui nous dit qu'il n'y avoit plus de temps à perdre, et qu'il falloit partir. J'appelai Léontine. Elle n'est plus ici, dit Melvil en me remettant un billet. J'ouvre cet écrit en frémissant , et j'y trouve ces mots : « Mon cher oncle , j'ose pour « la première fois vous désobéir , « mais c'est jx>ur votre salut , et pour « celui de notre malheureuse famille.

« Daignez dire à Caliste que je vais « m'occuper uniquement du soin « d'assurer la fuite de nos amis , et « qu'ils la suivront de près Ne

LE5 BATTUtCAS. 7§

i? craignez point pour moi ; le ciel « protégera l'orpheline qui se dévoue « pour sauver tous les siens. . . Je n'irai « que dans deux jours chez madame « Miller; en attendant je serai dans un « asile aussi sûr et aussi décent ; toute « recherche pour le découvrir seroit « inutile... Je vous conjure à genoux a de partir sans délai... Adieu , mon

« cher oncle Donnez-moi votre

« bénédiction; confions -nous à la « Providence , et que la foi céleste

« soutienne notre courage » Je

baignai de pleurs ce touchant billet que je donnai à Caliste. O chère Léontine ! s'écria-t-elle , il me faudra donc aussi craindre pour toi !.. Ses sanglots lui coupèrent la parole ; cependant une grande consolation pour elle fut de penser que cette fidèle amie veilleroit sur les jours d'Adolphe , car elle n'ignoroit pas qu'elle avoit un grand ascendant sur l'esprit et sur le

cœur de Melvil ; elle croyoit dTaïî~ leurs queLéontine viendroit nous rejoindre avec îe marquis de Palmène et son fils ; elle étoit loin de soupçonner l'étendue du sacrifice de Léontine.

Enfin, vivement pressés par Melvil , nous partîmes à onze heures du soir; et forcés de laisser à Paris trois personnes qui nous étoient si chères, nous éprouvâmes , en quittant cette malheureuse ville f toutes les angoisses que pourroient causer les remords.

Comme je l'ai déjà dit , Caliste durant notre voyage , passa pour être ma nièce, et madame d'Auberive ne parut être que sa gouvernante. Par le crédit de Melvil , j'étois chargé d'une nouvelle mission pour l'Espagne , ainsi notre voyage devoitse faire paisiblement; en effet, nous arrivâmes sans obstacle à Baïonne , et là, madame d'Auberive , qui depuis trois jours avoit la fièvre , se trouva si

LES BiTTOrCAS. 77

mal - que nous fûmes forces de nous arrêter; le lendemain, une fièvre putride avec les symptômes les plus effrayans se déclara. Nous appelâmes un médecin , qui nous annonça que sa vie étoit dans le plus grand danger. Le dix-neuvième jour de sa maladie elle demanda un prêtre; malgré toutes mes recherches, il me fut impossible d'en trouver. Notre situation devenoit affreuse; dans une ville où l'autorité étoit usurpée par des hommes sanguinaires, notre séjour prolongé nous exposoit au plus grand péril ; Caliste ne voyoit que l'état de sa mère , toute autre idée sembloit être effacée de son souvenir. Mais je ne prévoyois que trop l'orage qui alloit fondre sur nous. Le médecin , qui étoit un ardent jacobin, et par conséquent un esprit fort > montroit beaucoup d'indignation de la piété de madame d'Auberive , qui tenoit constam-

ment un petit crucifix qu'elle avoit détaché de son cou. Le médecin ne put s'empêcher de lui dire quelques impiétés; alors madame d'Auberive , quoique mourante , retrouva des forces pour lui ordonner de sortir de sa chambre et de n'y plus rentrer ; le médecin furieux nous quitta précipitamment , et ce fut pour nous aller dénoncer. Il déclara à son club que nous étions des fanatiques , et des ennemis de la liberté et de la nation.

Deux heures après le départ du médecin , madame d'Auberive tomba dans l'agonie, mais en conservant toute sa connoissance ; la malheureuse Caliste se jeta à genoux devant son lit et reçut sa bénédiction, ensuite elle resta prosternée en récitant des prières. Tout à coup nous entendîmes une grande rumeur dans l'auberge , où presque au même instant

l'hôtesse effrayée accourut et nous dit qu'on alloit nous arrêter. Hélas !

s'écria madame d'Auberive , je suis hors de leurs atteintes; mais vous !

qu'allez-vous devenir! Tiens, ma

fille , poursuivit-elle, cache ce crucifix dans ton sein pour qu'il ne soit pas profané !.. Dans ce moment, une vingtaine d'hommes entrèrent en tumulte dans la chambre; Caliste , baignée de larmes , se jeta dans les bras de sa mère expirante : ce refuge devoit être sacré; mais on l'en arracha.

Barbares! s'écria madame d'Auberive , laissez-lui recevoir mon dernier soupir 1 Ce cri de la nature ne fut pas

écouté , Caliste s'évanouit : dix hommes s'etoient emparés de moi , et avec fureur, parce que, pour voler au secours de Caliste, j'en avois renversé deux... O mon Dieu! s'écria l'infortunée mère, vous me donnez en cet instant la couronne du martyre ; je

l'accepte et je vous bénis... Ce furent ses dernières paroles, elle expira...., On nous entraîna en prison , et j'obtins du moins qu'on ne nous sépareront pas....

Dans cet endroit du récit du baron , Placide ,ne pouvant plus contenir son indignation , s'écria avec véhémence :

Mais de quelle nation me parlez-vous donc là? Ce peuple n'a donc pas la plus légère notion du christianisme et même de la civilisation ? Eh quoi !

reprit le baron , vous n'avez pas entendu parler de la révolution française? — On ne sait jamais rien ici de ce qui se passe dans les autres parties du monde ; chez dom Pèdre , on ne parloit jamais de politique : cependant , par quelques mots échappés dans la conversation , j'avois appris là , mais très-vaguement , qu'il existoit un peuple dont le pays s'appeloit la France y et que ce peuple s'étoit ré-

LES E AT TUÉ CAS. 8l

volté contre son souverain ; mais pouvois -je imaginer la démence et les horreurs que vous me dépeignez! elles passent toutes les bornes de la vraisemblance. — Hélas ! ce peuple étoit naguère le plus spirituel, le plus doux, le plus aimable de l'Europe!..

— Quelle esl donc la cause de cette épouvantable métamorphose ?.... — L'impiété. Mais écoutez le dénouement de cette funeste histoire.

Lorsque l'infortunée Caliste eut reprit l'usage de ses sens, il fallut lui apprendre que sa mère n'existoit plus; elle fit éclater un désespoir qui alloit jusqu'à l'égarement; quand l'épuisement de la douleur eut succédé à ces violens transports, je la rappelai aux senti mens de piété , qui étoient si profondément gra\ es dans son cœur; alors elle me tendit la main : Oui , me ditelle , il faut nous résigner , et , quand la religion ne me le commanderoit

82 LES BATTOÉCAS.

pas, la reconnoissance m'en feroit une loi ; si vous n'étiez pas resté à Baïonne , avec les infortunées que vous n'avez pas voulu abandonner , vous seriez en Espagne à l'abri de tout

danger! O ma mère! ma mère!

poursuivit-elle , en versant un déluge de pleurs, ma mère!.. Privée à votre heure suprême de toutes les consolations de la religion et de la nature , quelle horrible agonie a terminé une vie si vertueuse et si sainte! Vos derniers regards ont vu traîner votre fille en prison , et votre dernier soupir s'est exhalé au milieu des convulsions

des plus amères douleurs! Mais

maintenant vous recevez le prix de vos souffrances. Oh ! par vos prières au pied du trône éternel, rendez-moi digne du bonheur de vous rejoindre!— En parlant ainsi, la malheureuse Caliste répandoit des torrens de larmes. Une inquiétude déchirante se

LES B .VTT CECAS. 83

joignoit à ses profondes douleurs ; elle frémissoit en songeant que le marquis de Palmène et son fils étoient

peut-être arrêtés Je la délivrai de

celte cruelle anxiété, en lui disant que j'étois certain qu'ils avoient l'un et l'autre passé la frontière. En effet, ils étoient en Espagne; mais je l'ignorois.

Cependant je m'étois flatté qu'en montrant les papiers qui prouvoient que j'étois chargé d'une mission pour l'Espagne , je serois promptement mis en liberté; mais le plus fâcheux incident prolongea ma captivité. Après la mort de la marquise , on avoit saisi tous ses papiers, et quelques lettres qu'elle avoit eu l'imprudence de garder , firent connoître son vrai nom, et que Caliste n'étoit point ma nièce.

Alors on me sépara de Caliste ; deux jours après on l'envoya à Paris , sous une sûre garde , et l'on me retint

à Baïonne. En arrivant à Paris, les conducteurs de Caliste la mirent dans une prison , où elle fut oubliée pendant quelque temps ; car la foule des victimes étoit si grande , que les tyrans sanguinaires ne pouvoient en calculer le nombre , et que toute l'activité et la mémoire de la fureur et de la barbarie suffisoient à peine pour les envoyer sans interruption à léchafaud. Caliste ne s'abusa point sur son sort, et dès-lors elle ne fut occupée que d'une idée , et d'un projet qu'elle exécuta sans délai. Parfaitement résignée , elle avoit déjà fait à la religion le sacrifice de sa vie; mais son cœur se déchirait en pensant au désespoir qu'alloit éprouver Adolphe, lorsqu'il apprendroit une si déplorable catastrophe. Elle ne douta point qu'il ne succombât sous un coup si terrible et si inattendu; elle résolut de lui épargner le saisissement et

l'horreur des premiers momens , et de lui préparer le remède infaillible pour tous les maux , celui que le temps .seul peut procurer. Elle possédoit une jVgue de diamans qu'elle avoit cachée dans son sein avec le petit crucifix qu'elle tenoit de sa mère expirante; elle donna cette bague à son geôlier dont ejle obtint à ce prix de l'encre et une provision de papier et de plumes. Alors elle commença à écrire, avec des dates anticipées, ces lettres qui dévoient être envoyées après sa mort....

Léontine , ma nièce , vivoit toujours obscurément chez la vertueuse lingère qui lui donnoit un asile. Melvil, charge par les comités révolutionnaires d'une commission secrète pour Rouen , étoit absent depuis quinze jours; Léontine attendoit son retour avec une impatience mêlée d'effroi :

♦ -lie désiroit le revoir , dans l'espoir

d'apprendre par lui que nous étions tous en sûreté en Espagne; il nous avoit donné des moyens certains de lui en faire parvenir la nouvelle. Léontine souhaitoit ardemment que Melvil vînt la délivrer de l'inquiétude affreuse que lui causoit notre voyage ; mai-selle ne pouvoit être affranchie de ses craintes mortelles , qu'en achevant de s'immoler, qu'en épousant l'homme qui lui

étoit odieux Elle l'avoit promis!...

Enfin elle découvrit avec horreur que Caliste étoit en prison à Paris , depuis douze jours , et que j'étois retenu à Baïonne. Melvil n'étoit pas encore revenu — Léontine , désespérée ,vole à la prison , et elle ohtient la permission d'y entrer et de voir sa malheureuse amie. Pâle > tremblante, elle se jette dans ses bras , en disant d'un air égaré : Et Adolphe , qu'est-il devenu ?. . Caliste , surprise , la regarde fixement. Cette question , faite avec tant de sai-

LïïS L VTTUÉCAS. 87

sissement, fut pour elle un trait de lumière. Elle découvrent dans ce moment ce que Léontine n'avoit jamais ni confié, ni laissé soupçonner; elle reconnut une rivale dans l'amie la plus tendre et la plus généreuse. En effet , Léontine aimoit passionnément Adolphe. L'infortunée Caliste lui sera tendrement la 'main , et , se hâtant de la rassurer : Il est en sûreté , lui répondit-elle; son père et lui sont en Espagne. Alors elle lui conta sa déplorable histoire ; et Léontine , à son tour, lui apprit tout ce qu'elle avoit fait pour nous sauver. Caliste admira d'autant plus sa conduite , qu'elle connoissoit ses sentimens : mais elle lui cacha qu'elle eût pénétré son secret.

Léontine lui dit qu'elle avoit envoyé un courrier à Melvil pour hâter son retour ; que sûrement il alloit arriver , et qu'il lui feroit rendre- sa liberté. En aura-t-il le pouvoir ? répondit

Caliste, cela est au moins douteux! et, dans cette incertitude, promettez-moi, chère Léontinerque , si je succombe , vous exécuterez fidèlement après moi ce que je vais vous demander. Retenez vos larmes , poursuivit-elle , dans la situation où je suis tous les moraens sont précieux y n'en perdons point et écoutez-moi.... O mon amie ! tout est possible à l'amour ! Dans ce temps désastreux où la licence en fureur et Fimpiété sans frein se baignent tous les jours dans le sang, au milieu de tant d'échafauds élevés sur les débris du trône et des autels, j'ai trouvé le moyen d'échapper en quelque sorte à la mort , puisque je vivrai toujours pour celui auquel j'avois consacré mon existence !... J'ai déjà écrit dix lettres mystérieuses, dont les dates anticipées sont à six mois les unes des autres : Adolphe les recevra successivement; on les lui fera parvenir sans qu'il puisse

LES BATTUÉC AS. - 89

savoir ni qui les envoie , ni d'où elles viennent; votre oncle lui mandera que nous l'avons quitté tout à coup , en nous sauvant au milieu de la nuit , et qu'il ignore où nous sommes. Adolphe, après avoir craint le plus sinistre événement , se trouvera heureux d'apprendre que j'existe , cette illusion le préservera du désespoir et de l'horreur d'être à jamais poursuivi par une image épouvantable..... Peu à peu il s'accoutumera à mon absence ; le temps y sans me bannir de son souvenir , le consolera , et au bout de quelques années un choix plus heureux pourra lui rendre le bonheur..., — Non , non , s'écria Léontine ; c'est vous seule, chère Caliste, qui pouvez et devez faire son bonheur, votre ingénieuse et sublime tendresse aura eu le mérite d'inventer ce touchant roman , Adolphe un jour le saura , et vous lui en serez plus chère encore .

90 LES BiTTUÉCAS.

s'il est possible : mais ces lettres que votre amitié veut déposer dans mes mains seront inutiles, vous vivrez!..

Tandis que vous parliez , j'ai pensé à un stratagème qu'on a mille fois employé avec succès, et qui peut dès cet instant vous rendre à la liberté — — Comment? — Le jour est tombé, le ciel est obscur , changeons d'habits; nous sommes de même taille , j'avois un voile sur le visage , vous sortirez sans difficulté , je resterai à votre place... — Qui? vous, grand Dieu !...

— Oui , vous êtes en danger , et je ny serai pas. Melvil va certainement revenir ; sa passion me répond de ma sûreté. — Rien n'en peut répondre aujourd'hui. — Je vous conjure , au nom de votre affection pour Adolphe et de notre amitié , d'accepter cette proposition : madame Miller loge à deux pas 'd'ici , elle a autant d'attachement pour vous que pour

LES BATTUÉCAS. QT

moi , elle vous cachera cette nuit dans sa petite maison de campagne...

Hâtons-nous le temps presse

Eu parlant ainsi , Léontine commen-

çoit à se déshabiller Arrêtez ,

arrêtez , lui dît Caliste , jamais je n'exposerai vos jours pour sauver les miens.... — A ces mots Léontine redoubla ses instances de la manière la plus véhémente, mais en vain. Léontine , loin de se rebuter , la pressoit toujours avec une nouvelle ardeur ; enfin Caliste lui dit : Si j'acceptois cette offre héroïque , vous seriez seule digne de la tendresse passionnée d'Adolphe.— A ce mot, Léontine s'arrêta ; elle vit qu'il étoit inutile d'insister Les deux amies se séparèrent

en versant un déluge de pleurs, les plus funestes pressentimeus ne leur annonçoient que trop l'horrible catastrophe qui devoit bientôt les séparer pour jamais. Léontine emporta

92 LES EATTtJÉCAS.

les dix lettres que Caliste voulut absolument lui confier , en lui demandant de les lire, et en exigeant la promesse que ces lettres, dans la supposition d'un événement funeste , seroient remises à Adolphe avec les précautions prescrites. Cettelecture porta au comble l'admiration de Léoutine pour l'infortunée Caliste ; nul mensonge n'est employé dans ces lettres:

le mot j'existe ne se trouve dans aucune ; mais , lorsqu'on sait l'affreuse vérité , chaque phrase renferme un sens frappant et l'expression d'un sentiment qui pénètre jusqu'au fond de s 'ame : comme par exemple lorsqu'elle dit à Adolphe , qu'elle l'aimera jusqu'au-delà du tombeau, ou lorsqu'elle parle de la paix inaltérable de so?i asile ! L'amour dans ces lettres est si pur et si sublime , qu'il a quelque chose de céleste ; jamais la profonde sensibilité n'eut un langage si solennel et si tou-

LES BATTOFCAS. ()3

chant. Le lendemain , et les trois jours suivans,Léontine attendit inutilement Melvil ; elle apprit depuis que son courrier , auquel elle avoit donné l'ordre d'aller à Rouen à franc étrier sans s'arrêter, ayant fait une chute au milieu de la nuit , s'étoit cassé la jambe ; il n'avoit été secouru que quatre ou cinq heures après l'accident, et, transporté dans une ferme , il y étoit resté plusieurs jours sans connoissance :

ainsi Melvil n'avoit reçu ni le message, ni la lettre.

Léontine, accablée d'inquiétudes , ne put obtenir la permission de revoir son amie que six jours après la première entrevue. Elle trouva Caliste calme et résignée, mais silencieuse, .Léontine fut frappée de l'expression angélique de son regard et du recueillement de son maintien.. . Léontine lui dit qu'elle avoit envoyé unsecond courrier à Melvil. Aces mots, Caliste 2. 9

soupira, baissa les yeux et ne répondit rien. Au bout de quelques minutes elle prit la parole , et ce fut uniquement pour parler de la religion , et du courage , et des consolations qu'elle peut donner dans les situations les plus désespérées. Léontine l'écoutoit avec un saisissement inexprimable...

Au moment de se quitter, Caliste lui remit encore six lettres pour Adolphe.

Maintenant , lui dit-elle , vous en avez seize , cela fera huit ans; j'espère qu'avant ce temps il aura trouvé des consolations dignes de lui... Lisez , poursuivit-elle , ma dernière lettre, vous y verrez l'annonce que je ne lui écrirai plus : ainsi , sans recevoir de mes nouvelles , il pourra toujours supposer que j'existe , et je désire qu'il conserve cette idée. . . — Mais, grand Dieu ! s'écria Léontine, quel langage! vous me déchirez le cceur ; pourquoi donc renoncer à l'espérance?... Non , vous

LES BATTULCAS. 0,5

ne mourrez point.... Vous êtes adorée; ce bonheur est le présage de tous les autres.... J'ai envoyé un second courrier à Melvil , il est impossible qu'il n'arrive pas cette nuit ou demain : il vous sauvera — Léontine n'en put dire davantage , le geôlier survint , et la pressa de se retirer. Caliste, en l'embrassant, la serra fortement contre sa poitrine, et tout à coup elle s'arracha brusquement de ses bras, et le geôlier entraîna Léontine baignée de larmes.... Arrivée chez elle, Léontine ouvrit le paquet queCaliste venoit de lui remettre ; elle lut ces lettres touchantes écrites sur le fcord de la tombe, elle les arrosa de pleurs j et elle y vit avec une surprise mêlée démotion et de douleur , que Caliste y parloit souvent d'elle , en la désignant toujours comme celle qui devoit lui succéder dans le cœur d'Adolphe.

Yoiei la dernière de ces lettres qu'A-

dolphe lui-même m'a confiée pour vous la montrer.... A ces mots , le baron tire de sa poche un porte-feuille qui renfermoit la dernière lettre de Caliste, et déployant ce papier: Avant, dit-il , d'entendre cette lecture , il faut que vous sachiez ce que Caliste cachoit à son amie : elle avoit été interrogée le matin dans sa prison , on lui avoit annoncé qu'elle seroit appelée le lendemain au tribunal sanguinaire, et elle étoit certaine d'y être condamnée à la mort... On avoit découvert que sa mère , lûin d'être ruinée, possédoit une assez grande fortune : on avoit confisqué tous ses biens. Caliste , après avoir acquis la certitude rjue sa perte étoit résolue, avoit passé le reste de la matinée à écrire sa dernière lettre que voici; écoutez maintenant :

« C'en est fait! cher Adolphe, mon « sort est fixé sans retour, et désormais « il ne me sera plus possible de vous

« écrire!... Toutes les illusions de la « vie sont anéanties pour moi ; mais « une tendresse légitime n'en est point « une , un sentiment aussi pur qu'il « est profond doit durer toujours....

« Séparée de vous pour jamais, je ne « cesserai point de vous aimer !.. Vous « ne verrez plus l'écriture de Caliste , « nulle trace matérielle ne vous rap- « pellera son souvenir durant le rapide « et triste passage de la vie ! Je ne par- « tagerai ni vos espérances trornpeu- « ses, ni vos joies fugitives. Hélas!

« ma main n'essuiera point vos larmes!

« Ah ! je regrette surtout la douceur « de m'attendrir avec vous et de vous « rendre plus supportables les maux « inséparables des destinées humaik nés.... Réfugiée dans le sein de la « religion ; j'y trouverai l'oubli des « vains plaisirs du monde ; mais j'y « conserverai toutes les affections gé- « néreuses qui m'ont attachée à la

« terre. O cher Adolphe, jinvoque- « rai pour toi la miséricorde suprême ! « unis ton ameà la mienne; tous nos c liens ne sont pas rompus; que dis* « je? le seul véritable, le nœud sacré « formé par l'amour de la vertu peut « subsister toujours , et la mort même « ne sauroit le briser. O prodige tou- « chant et sublime de la religion î « deux âmes pieuses sont insépara- « blés! Placées dans ce vaste univers « aux distances les plus éloignées Tune « de l'autre, elles correspondent par « la prière, elles seréunissent chaque « jour aux pieds du souverain maître « et dans les bras d'un père , elles agis" « sent mutuellement pour leur bon- « heur : l'Eternel entend leurs vœux , « et les exauce ! —

« La Providence, cher Adolphe, a « mis près de vous sur la terre un « ange visible pour vous consoler, « et pour me rassurer sur votre ave-

LES BATTUÉCAS. g()

îr nir! Léontine s'est immolée pour « nous, mais elle a conservé la lift berté qu'elle avoit cru sacrifier. Je « n'ai pas ses qualités héroïques , « néanmoins nos cœurs se ressent- « blent! oui, le ciel a doublé mon « ame pour que vous ayez toujours « en dépit du sort une compagne « tendre et fidèle. Elle me remplacera « sans me faire oublier , ou , pour « mieux dire, plus sa tendresse sera « vive et pure, plus elle vous rappeler lera la mienne. Mon ame sera tou- « jours associée à la votre ! qu'une « douce imagination vous la repré- « sente dans vos entretiens , dans « vos promenades solitaires, toujours « en tiers entre vous, et planant sur

« les berceaux de vos enfansî Ami

« chéri, adieu! Tracer cet adieu

« solennel , c'est le dire au monde « entier , c'est renoncer à mon existe tence terrestre ! L'univers disparoit « à mes yeux , je ne vous y verrai

IOO LES BATTUÉCAS.

9 plus; il se couvre pour moi d'un « voile immense et lugubre : quand « je voudrois en percer l'épaisseur , je « ne découvrirois ni des champs fer- « tiles etrians, ni des bocages fleu- « ris ; je ne verrois que deux cercueils, « je les contemplerois avec une douce « émotion ; c'est du sein paisible de la « tombe que nos deux âmes , s'élevant « vers les régions célestes, se re- « joindront et se réuniront pour toute jours! Mais jouissez long-temps

« encore des chimères de la vie :

« puisse-t-il être heureux pour vous ce a songe rapide î puissiez-vous enfin , « toujours fidèle à vos devoirs, vieil- « lir près d'un objet aimé!.. Pour moi, « ma carrière est terminée! les heuv. res, les jours , les années s'écoulea ront sans me rapprocher de vous ; « c'est avoir cessé de vivre ! Le temps « immobile ne marche plus pour « moi , je ne dois plus songer qu'à et l'éternité. Pensée sublime et ravis-

LES BATTUECAS. 10 I

* santé î c'est dans l'éternité qu'on « s'applaudira d'avoir souffert avec « résignation les injustices des hom- « mes, et les peines d'un exil passa- « ger ; c'est là qu'on invoquera sans « effort la puissance suprême pour a ses persécuteurs ; c'est là qu'on « aimera sans trouble et sans mesu- « re... O mon ami ne me plaignez « point , je ne suis plus avec vous , « mais je suis avec Dieu, et rien i< désormais ne sauroit m'en déta-

« cher !

Lorsque le baron eut fini la lecture de cette lettre, Placide, essuyant ses yeux pleins de larmes : Je croyois , dit-il, qu'un homme seul pouvoit aimer ainsi! Et moi , j'ai toujours

pensé, reprit le baron, qu'une telle sensibilité ne pouvoit appartenir qu'à une femme; mais il est vrai que je n'ai point passé ma vie dans une vallée inaccessible au monde. Après

cette reflexion , le baron reprenant le fil de son récit : Léontine , dit-il , accablée de tristesse , ne put fermer l'œil durant la nuit. Elle se leva avec le jour, et elle vola à la prison de Caliste. Quelle fut sa douleur lorsqu'elle apprit là , que l'on venoit de conduire cette infortunée au tribunal révolutionnaire!.. Alors Léontine, n'écoutant que son imagination et son cœur, court à ce tribunal aussi expéditif que sanguinaire dans ses décisions : quand Léontine y arriva, on interrogeoit encore Caliste , qui répondoit avec calme et douceur ; on lui demandoit compte de sa fuite. J'étois, dit-elle , sous l'autorité d'une mère ; elle partoit , je devois la suivre. — : Vous deviez rester , reprit le juge; tout citoyen appartient à la patrie. On vous accuse, de plus, d'incivisme et de fanatisme. Si vous appelez fanatisme , reprit Caliste d'un ton ferme , et en élevant la

voix, d'aimer la véritable religion , celle de saint Louis et de nos pères , la religion catholique , apostolique et romaine; oui , je suis fanatique.

Je plains les impies, je prie pour eux le Dieu de miséricorde ; mais j'abhorre l'impiété et les profanations exécrables qui se commettent en France, et qui, n'en doutez pas, attireront sur notre malheureux pays tous les genres de calamités.... Vous l'entendez, interrompit le juge , elle maudit la patrie; elle se déclare l'ennemie des patriotes et de la liberté...

Aux voix! aux voix!. .. Arrêtez !

s'écria Léontine , je demande la parole L'énergie de son action , sa

jeunesse, et les charmes de sa figure, frappèrent ces hommes inhumains qui l'écouterent en silence. Il y avoit alors dans tous les esprits une effervescence et je ne sais qu'elle curiosité qui faisoient aimer les scènes véhémentes

de quelque genre quelles fussent. On méprisoit la modération et la sagesse; mais tout ce qui avoit une sorte d'éclat, ou faux ou véritable, captivoit toujours l'attention.

Léontine, s'adressant à ces juges iniques :' Ne commettez point un crime inutile, dit-elle , cette infortunée n'a rien fait contre vos lois ; son départ fut un enlèvement , et non une fuite : la confiscation lui a ravi tous ses biens ; elle est dépouillée : que vous en coûlera-t-il de reconnoître son innocence? Je suis riche encore, j'offre ma vie pour sauver la sienne, et ce n'est pas un sacrifice : exister parmi vous sans être persécuté , est un opprobre qu'il ne m'est plus possible de supporter. Vos sentences sont des titres de gloire, et vous avez fait de l'échafaud un théâtre d'honneur. Qu'on m'y conduise; et respectez les jours de mon amie —

LE» BATTU1ÎCAS. Iû5

Que fais-tu ! s'écria Caliste, tu ne me sauveras pas, et tu te perds... — Si je ne puis te sauver, ma seule consolation sera de partager ton sort... — Ils ne me condamneront que pour avoir fait ma profession de foi; laisse-les me donner la palme du martyre. — Je veux te suivre ; je suis lasse de la vie. . . — Tu dois vivre pour essuyer des larmes amères — Je ne consolerois pas , et en mourant avec toi je serai regrettée ! . . On interrompit ce touchant dialogue en faisant saisir Léontine par des satellites, avec ordre de la conduire dans les prisons. Caliste s'élança dans ses bras. Adieu , lui ditelle , adieu , trop généreuse amie : tu vivras ; le Dieu qui m'appelle me laisse sur la terre cette dernière espérance.

Regrette-moi sans me pleurer. Oh ! ne profane point par des larmes la gloire de ma mort!... A ces mots on sépare avec violence les deux anùes, on les

îo6 LES BATTUÉCA.S.

arrache des bras l'une de l'autre.

Léontine pousse des gémissemens lamentables ; Caliste, animée par un sentiment surnaturel, lui crioit avec transport : Eh quoi ! ne vois- tu pas la troupe triomphante des anges et des martyrs qui marche devant moi ?.. Ce fut ainsi que cette créature céleste monta sur l'échafaud. Elle n'eut besoin d'aucun courage : une vision divine , récompense de son innocence et de sa piété, lui voila toutes les horreurs du supplice et de la mort. En apercevant l'échafaud, son visage se colora du plus vif incarnat; l'expression de la joie et du ravissement , donnoit à toute sa personne quelque chose de sublime. Elle crut voir, suspendu sur des nuages , un trône resplendissant. O majesté de Dieu , dit elle , quel œil humain peut soutenir votre éclat ! Quels parfums ! quels concerts!... O louanges de l'Eternel, re-

LES BATTCLCAS. IO7

tentissez à jamais de toutes parts sur l'univers sanctifié!... A ces mots elle ferma les yeux en élevant ses bras vers le ciel; elle n'étoit déjà plus sur la terre! — On la porta sur l'échafaud.

Elle s'écria alors, d'une voix éclatante : Vierges immortelles , vous m'enlevez au séjour de l'a suprême félicité! O mon Dieu !.. Ce furent ses dernières paroles. Elle reçut le coup fatal dans cette extase d'admiration , de reconnoissance et d'amour.... Ici Placide , interrompant encore le baron : Religion bienfaisante! s'écria-til , religion divine, qui peut changer en joies célestes tout ce que l'iniquité peut faire souffrir à la vertu ! prodige adorable de la puissance et de la bonté suprême, qui ravit au crime toute vengeance contre le juste! Envoyant conduire au supplice cette angélique Caliste, on accusoit la Providence, on gémissoit sur l'horreur desangois-

loS LES BÀTTCÉCAS.

ses de cette innocente créature, et elle étoit déjà dans le ciel. Sans doute ce miracle s'est renouvelé plus d'une fois durant nos sanglantes calamités.

La mort, pour l'innocence et la piété, n'est que le terme heureux d'un pénible exil; etl'échafaud, comme l'a vu Caliste , est un trône éclatant et radieux sur lequel planent les anges...

Mais pardonnez cette interruption involontaire ; daignez continuer votre intéressante narration. Que devint Léontine après ce funeste événement ?

Léontine , reprit le baron , l'apprit en prison j:>eu d'heures après l'exécution , et ce fut avec une indignation qui alla jusqu'au désespoir. Elle attendoit à chaque instant la mort. Elle invoqua son amie, et lui demanda de lui obtenir sa douce sérénité; car la sienne étoit troublée par le ressentiment de sa mort et l'horreur que lui inspiroient ses assassins. Elle passa la nuit

LES BÀTTUÉCAS. IO9

rn prières ; et le lendemain matin , en entendant ouvrir la porte de sa prison , elle crut qu'on alloit la mener au supplice. Quelle fut sa surprise , en voyant paroître tout à coup Melvil !

Venez, lui dit-il ; vous êtes libre

Je suis arrivé cette nuit , j'ai tout appris !.». L'arrêt de votre mort étoit prononcé. . Je vous ai réclamée comme mon épouse , et à ce titre la sentence a été révoquée. Vous vivrez mais

pour moi — Ta te vanter de ton

crédit parmi tes complices ! s'écria Léontine. J'ai pu l'implorer pour des êtres chéris ; mais pour moi je le dédaigne , et je le rejette avec horreur!... Oses-tu te croire mon libérateur en m offrant une existence pleine d'ignominie ? Puis-je être attachée à cette vie incertaine et toujours menacée , à cette vie fragile, méprisable, et soumise aux caprices des plus exécrables tyrans ? puis-je regretter ce

I I O LES BAITUÉCAS.

monde , où régnent la licence et le crime ; ce monde où tu prospères , lorsque mon héroïque amie vient de périr sur un échafaud ?. . . Sa mort me dégage d'un horrible serment ; elle me rend à moi même : je saurai mourir aussi. Porte ailleurs ton insolente protection ; elle m'est inutile , et je l'abhorre. Retourne à ce tribunal affreux dont tu fais partie , à ce tribunal de sang qui proscrit l'innocence et la piété la plus sublime ; va siéger parmi eux : c'est là ta place. A ce discours , prononcé avec une extrême véhémence , Melvil , glacé , anéanti , resta quelques instans privé du mouvement et de la parole. Enfin , fixant des yeux égarés sur Léon ti ne : Quoi ! dit-il enfin , quoi ! vous me préférez l'échafaud... — Oui , mille fois , répondit Léontine ; oui, l'échafaud , purifié^ sanctifié par le sang des plus augustes, des plus touchantes victimes!...

LES BATTUE CAS. tir

Je vous hais et je vous méprise ; et , quand vous seriez vertueux et magnanime , je ne pourrois vous aimer; mon cœur depuis long-temps n'est

plus à moi Ce dernier coup me

manquoit ! dit Melvil d'une voix éteinte: adieu !... adieu ! A ces mots, il se retourne , s'avance en chancelant vers la porte , l'ouvre d'une main tremblante , et disparoît... Léontine reste interdite ; ce dernier adieu de Melvil , son maintien consterné , sa pâleur , l'accent lugubre de sa voix , n'annonçoient ni la colère ni la vengeance y et ne déceloient qu'un morne et profond désespoir. Léontine ne put se défendre d'un mouvement de pitié pour ce malheureux , entraîné dans une route criminelle ; mais en qui néanmoins elle reconnoissoit un fonds de générosité , pour cet homme enfin , qui savoit aimer !... Il m7a rendu des services , se dit-elle ; il

ira LES £ AT TU TC AS.

auroit exposé ses jours pour sauver eeux de Caliste ; elle n'a péri que parce qu'il étoit absent ! Il est vrai , d'après les conditions que j'avois imposées , il ne pouvoit prétendre à ma main qu'en sauvant tous mes amis, et Caliste n'existe plus ! Mais je devois rejeter ses offres avilissantes sans l'outrager. Comme Léontine faisoit ces réflexions, le geôlier vint l'inviter à sortir de la prison , en ajoutant qu'une "voiture l'attendoit à la porte. Léontine quitta la prison , monta dans un carrosse et se fit conduire chez la lingère , qui la reçut avec une joie inexprimable , après avoir cru, pendant deux jours, qu'elle ne pouvoit échapper à la mort. Léontine s'attendoit à revoir Melvil dans la journée ; il ne vint point , ni même le lendemain.

Enfin , le troisième jour , elle reçut de lui un billet qui contenoit ces mots : « J'ai pris toutes les précau-

LES BATTCtCAS. IfJ

« tions nécessaires pour votre sûreté ; « vivez en paix dans l'asile où vous « êtes. Adieu pour jamais. »

Léontine fut vivement touchée d'une générosité qui n'étoit mêlée ni de reproches ni de plaintes ; et le laconisme de ce billet la frappa.

Elle fit entrer le domestique de Melvil et le questionna ; le domestique répondit que son maître avoit l'air souffrant et malade ; qu'après avoir passé dehors la plus grande partie des jours précéderas et toute cette matinée , il était rentré pour écrire ce billet; qu'ensuite il s'étoit renfermé dans sa chambre ( ce qu'il ne faisort jamais) , en annonçant qu'il ne dîneroit point ; qu'il avoit défendu à ses gens de venir le troubler sous quelque prétexte que ce fût , et qu'on l'avoit entendu fermer tous les verroux de son appartement. Ce récit.

fit naître dans l'esprit de Léontine

Il4 LES BATÎUÉCA8,

l'idée la plus sinistre ! Aussitôt , prenant le bras du domestique : Conduisez-moi sur-le-champ chez votre maître , lui dit-elle. A ces mots , elle sortit précipitamment. Arrivée chez Melvil , on frappe en vain à son appartement , personne ne répond.

Léontine effrayée l'appelle à grands cris : alors elle entendit un peu de mouvement ; et au bout de quelques minutes la porte s'ouvre. Léontine entre , et elle voit avec saisissement le malheurex Melvil , pâle , tremblant, échevelé , et pouvant à peine se soutenir sur ses jambes. Il la conduit dans son salon ; et là , tombant dans un fauteuil : Je n'ai pu résister, dit-il , aux accens de votre voix que j'ai reconnue Mais, que me voulez-vous? Venez-vous dans le

dessein de m'offrir quelques consolations ?..... Pitié tardive et superflue ! Ahl fuyez! Il n'est plus

LES B ATTUECAS. 113

temps — Que dites-vous? Que

méditez-vous ?

— Je n'ai plus à méditer, tout est fini pour moi — Qu'avez-vousfait?

— J'ai terminé mon déplorable sort...

— Juste ciel! — Je suis empoisonné! — O malheureux, s'écria

Léontine en tombant à genoux devant lui , si jamais vous m'avez aimée , laissez-moi vous secourir. ... — Qu'exigezvous? — De consentir à recevoir de prompts secours, de revenir à la religion.— Vous me haïssez, je ne puis me repentir. — Ma plus tendre amitié sera le prix de votre soumission. — La vie n'est qu'un fardeau pour moi , il est permis de briser une chaîne odieuse. — Quel crime affreux, quelle démence d'abréger volontairement ce passage rapide qui conduit à l'éternité! Infortuné! Qu'espérez-vous?....

— Le néant ou le pardon. — Qui vous assure de l'un ou de l'autre ? Et?

I iG LES BATTUÉCAft.

dans ce doute horrible , pouvez-vous

balancer! — Mon ame est flétrie ,

elle ne pourroit se ranimer qu'en se livrant à toute la rage du désespoir : laissez-moi tomber avec apathie et les yeux fermés dans l'abîme entr'ou-

vert devant moi — Non, je ne

vous quitterai point, le sentiment qui m'anime m'élève au - dessus de la crainte. — Barbare ! c'est vous qui avez préparé le poison qui circule dans mes veines! fuyez, redoutez la furie du désespoir sur le bord du

tombeau — Je ne puis redouter

dans cet instant que votre perte et votre malheur éternel. Je veux vous sauver.... — Ah ! laissez- moi ! vous m'arrachez le cœur.... — Je veux vous

sauver.... — C'en est trop Léontine

en pleurs et suppliante à mes pieds ! . . .

Disposez de moi A cette parole,

Léontine se lève et court appeler les domestiques : elle en envoie deux ou

LES B1TTUÉCAS. 117

Irois chercher des médecins. On en amena un au bout d'un demi- quart d'heure , qui donna de l'espérance.

Après avoir vu Melvil prendre les contre-poisons prescrits, et qu'elle lui présenta , elle le quitta en lui promettant de revenir promptement.

Léontine , remplie d'épouvante et d'inquiétude, revint en effet au bout d'une heure avec un prêtre. Melvil , ne pouvant résister à l'ascendant suprême qu'elle avoit sur lui , se soumit à tout. Il fut impossible de lui sauver la vie; mais, rappelé sincèrement à la religion, il donna les preuves du plus vif repentir : il mourut vers le milieu de la nuit. Quelques mois après, Robespierre fut renversé. Je recouvrai ma liberté par les soins et les sollicitations de Léontine , qui ne m'avoit jamais perdu de vue , et qui , par le crédit de Melvil , avoit empêché qu'on ne me mît en jugement , ou qu'on ne

Il8 LES BATTUÉCAS.

m envoyât à Paris. J'y retournai alors , et je rentrai en possession de tous mes biens. Vous pouvez juger de la joie que j'eus en retrouvant une nièce qui m'avoit toujours été si chère , et dont la conduite admirable devoit encore augmenter mon affection ; elle me montra les lettres de l'infortunée Caliste , et nous ne fûmes plus occupés que du soin de trouver un moyen de les faire parvenir successivement à Adolphe , en lui en envoyant une tous les six mois. Il nous fallut un temps assez considérable pour découvrir avec certitude le lieu qu'il habitoit en Espagne ; enfin , nous lui adressâmes la première lettre de son angélique amie. Nous continuâmes ainsi pendant tout le séjour qu'il a fait en Espagne , ce qui dura environ huit ans. Au bout de ce temps , il revint en France avec son père. Les lettres de Caliste étoient épuisées ,

LES BA.TTUÏCAS. 119

nous n'avions plus que la dernière que je vous ai lue. À la joie excessive que montra Adolphe en revoyant Léontine , je connus facilement que les derniers vœux de Caliste seroient exaucés , et que Léontine acheveroit promptement de le consoler ; car le temps avoit déjà produit sur ses senli mens cet effet inévitable que l'amour ne prévoit jamais. L'amitié , plus solide que l'amour, avoit laissé de plus profondes traces dans le cœur de Léontine; il est vrai qu'elle avoit été témoin des actions et de la mort de Caliste ; ce souvenir agisoit toujours si puissamment sur son imagination , qu'elle ne pouvoit pardonner à Adolphe de ne pas éprouver encore la plus violente douleur; elle s'étoit attendue à le trouver, sinon inconsolable, du moins vivement affligé : dans ce cas , le rattacher à la vie eut été une conquête ; mais dès les premiers momeiis

120 LES F.ATTUÉCAS.

elle Favoit revu calme , tranquille et disposé à devenir amoureux d'elle !...

Léontine , sensible et romanesque, fut indignée de ce qu'elle appeloit la légèreté la plus coupable; et elle me déclara en secret qu'elle ne donneroi t jamais sa main à un homme dont elle cessoit d'admirer le caractère.

J'eus beau lui représenter, qu'après une séparation sans espérance de huit années j et Adolphe ne se doutant pas de la mort de Caliste , il étoit fort naturel qu'il eût enfin pris son parti. Oui , répondit-elle , cette conduite en tout autre ne nVétonneroit pas; mais lui ! que je croyoissi supérieur à tous les hommes de son âge!... Enfin, si je l'avois voulu , il m'auroit déjà fait une déclaration d'amour! Cela est révoltant! — Quoi! vous l'aimez passionnément et vous lui faites un crime de répondre à vossentimens ! — Oui , mon oncle , et un crime impardon-

nable. Il devoit renoncer sans retour à l'amour , ou du moins se le persuader. Combien il m'eût été cher!... — ' Eh bien ! Léontine, je crois que vous vous trompez sur la nature de son attachement. — Comment ? — Je crois qu'il n'est point du tout amoureux de vous. — Quoi ! vous pensez qu'il a de l'éloignement pour moi ?

que je lui déplais ?... Cette question , faite avec un peu de dépit et d'émotion , me fit connoitre que les femmes les plus passionnées ne sont pas celles qui ont le moins d'amour propre ; je ne pus m'empècher de sourire. Non, Léontine , répondis -je; au contraire , je suis persuadé qu'il vous préfère à toutes les femmes; mais qu'il n'a point d'amour pour vous, et que vous prenez la plus tendre amitié pour de l'amour. S'il en a voit , et qu'il n'osât vous le déclarer , rien ne l'empêcheroit de me le dire, J'ai même

tâché d obtenir cette confidence dans nos entretiens particuliers , et j'ai vu clairement qu'à cet égard son cœur est épuisé , et qu'il n'aura jamais une grande passion . — Jamais !. . . . répéta Léontine : au reste , poursuivit-elle r ce ne sera certainement pas moi qui chercherai à lui inspirer un attachement déjà affoibli dans mon ame , et qui , je le sens , s'épuise aussi. A la fin de cette conversation , nous ne parlions ni l'un ni l'autre de bonne foi ; car je sa vois parfaitement qu'Adolphe étoit déjà éperdument amoureux d'elle ; et l'inquiétude que je venois de donner à Léontine , avoit subitement fait évanouir ses bizarreries et ses idées romanesques. Depuis ce jour je remarquai qu'elle étoit plus indulgente et plus aimable pour Adolphe :

bientôt, sans s'expliquer, ils s'entendirent , et Léontine vit sans colère qu'elle étoit aimée de celui qu'elle adoroit.

LES BATTU tC A S. 1^3

Cependant nous avions encore à donner à Adolphe la dernière lettre de Caliste ; cette lettre , qui , en lui laissant croire qu'elle existoit, lui annonçoit un silence éternel. Après beaucoup de réflexions , Léontine me dit qu'elle étoit décidée à déclarer à Adolphe l'entière vérité. Je représentai que c'étoit agir contre la volonté de Caliste. Il est vrai , répondit Léontine ; mais sans cette révélation , Adolphe n'auroit qu'une imparfaite idée du courage, de la sensibilité, de l'héroïsme de cette céleste créature. Il ignoreroit l'immortelle reconnoissance qu'il lui doit ; je renouvellerai toute sa douleur , je le sais ; mais faire connoître Caliste toute entière , est le plus digne hommage que je puisse rendre à sa mémoire.

Léontine n'eut pas la force de faire elle-même ce funeste récit ; je me chargeai de remettre la dernière let-

\lf\ LES BATTUÉCAS.

tre , ensuite d'instruire Adolphe avec les préparations nécessaires , et de lui tout dévoiler. Je commençai par lui donner la lettre de Caliste , en lui disant qu'elle m'avoit été adressée; il la lut avec une extrême émotion r et ses larmes coulèrent en abondance. Cependant il n'avoit nul soupçon de sa mort ; car Caliste , dès les premiers momens de sa captivité , avoit pris toutes les mesures qui pouvoient lui donner l'assurance, que , dans le cas où elle périroit, elle ne seroit inscrite sur aucune liste de proscrits sous son véritable nom. Adolphe me donna la lettre , en me priant de la lire. Je la pris en silence sans y jeter les yeux , et au bout de quelques minutes : Cette lettre > lui dis- je , qui vous cause un si juste attendrissement , est encore mille fois plus touchante que vous ne le croyez. — Comment! et vous l'avez lue ? — Oui. — Et quand donc ? — Il

y a long- temps.... — Long-temps!....

— Il y a cinq ans.... — Que voulezvous dire ?... La date est de six mois.... — Oui, ainsi que toutes celles que vous avez reçues ; mais ces dates étoient

anticipées Toutes ces lettres furent

écrites en 1793.... A ces mots Adolphe pâlit ; je cessai de parler

Grand Dieu ! s'écria - t - il , que me faites-vous entrevoir!... — Une affreuse vérité , et la prévoyance la plus sublime que l'amour , à l'aspect de la mort , ait jamais inspirée... — Arrêtez r reprit Adolphe , vous m'arrachez le cœur et la vie... En disant ces paroles , ses yeux se fermèrent , et il s'évanouit. J'appelai ses gens , qui m'aid/rent à le porter sur son lit. Son père , qui étoit instruit de tout , accourut. Adolphe reprit sa connoissance , et ce fut pour se livrer à tout ce que la douleur peut avoir de plus touchant et de plus véhément. Il voulut savoir

tous les détails de cette tragique histoire , dans laquelle Léontine a joué un rôle si généreux : mais Adolphe ne fut frappé que de la tendresse sublime de Caliste et de sa triste destinée. Il se fit donner la cassette qui renfermoit ses lettres ; et , en versant des torrens de larmes , il les relut toutes : c'étoit les lire pour la première fois ; le sens en étoit pour lui aussi nouveau que pathétique. Ange du ciel ! s'écria-t-ii , l'amour le plus pur , le plus héroïque t'a fait survivre à toi-même , pour me préserver du désespoir!... O victime innocente de la plus atroce barbarie ! c'est en attendant la mort , et une mort affreuse , que ta main a tracé ces touchans écrits!... Ce fui du sein de l'Eternel que tu m'as parlé durant tant d'années!.... Ah! je dois adorer jusqu'à mon dernier soupir celle qui m'aima véritablement au delà du tombeau!..

LES BÀTTUÈCAS. I27

Cependant Léontine , dans un autre appartement, attendoit avec une vive impatience que j'allasse lui rendre compte de cet entretien. Elle apprit par lesdomestiques l'évanouissement d'Adolphe , et elle partagea du fond de l'a me toutes ses douleurs. Vers le milieu de la journée je quittai Adol« phe qui , dans l'espace de huit heures , n'avoit pas une seule fois prononcé le nom de Léontine. Cette dernière , en me voyant , me questionna avec inquiétude : Me demande- 1 il? dit- elle.

— Non : il ne parle que de la malheureuse Caliste ; il est tout entier à sa douleur. — Il me semble que je n'y suis pas étrangère.

Après avoir prononcé ces paroles avec un peu d'amertume , elle me demanda si je n'avois pas oublié de dire à Adolphe qu'elle avoit voulu donner sa vie pour sauver celle de Caliste :

je l'assurai que je n'avois omis aucun

Tî8 LES B ATT DEC AS.

détail d'une conduite si touchante.

Et qu'a-t-il dit ? reprit-elle. Je vous le répète , répondis-je ; dans ce moment l'infortunée Caliste est seule présente à sa pensée. Souvenez-vous 1 Léontine , que vous ne le trouviez pas assez affligé; maintenant qu'il sait tout , il est au désespoir et digne de toute votre estime. Léontine ne répliqua pas : dans ce moment on vint me chercher de la part du marquis de Palmène , inquiet de l'état où étoit son fils. Je trouvai Adolphe dans son lit avec une fièvre brûlante. On envoya chercher un médecin ; et , malgré tous les secours de l'art , il eut une maladie aussi longue que dangereuse. Dansun délire affreux , il ne parloit que de Caliste , et ne voyoit qu'elle. Comme nous logions dans la même maison , Léontine alloit souvent écouter à sa porte; mais elle ne lui entendoit jamais prononcer que le nom de Caliste , et

elle retournoit clans son appartement en fondant en larmes !

Le vingt et unième jour de sa maladie , au commencement de la nuit , Adolphe tomba dans un assoupissement dont rien ne put le tirer , et que Ton crut mortel. Léontine , entraînée par sa douleur , et qui veilloit depuis cinq nuits , entra pour la première fois dans sa chambre. Elle s'approche en frémissant de son lit, et d'une voix entrecoupée elle l'appelle à plusieurs reprises. Enfin Adolphe tressaille , et , sans ouvrir les yeux : Voix divine , dit-il, je t'entends!... O Calistc ! du haut du ciel tu me tends les bras ! — Oui, je vais te suivre et te rejoindre î... Ah ! s'écria douloureusement Léontine , son ame est déjà avec elle ! — ô que la mienne ne peut- elle aussi s'y réunir !... En disant ces paroles, elle tombe à genoux au chevet de son lit : ce gémissement si lamentable ? ce cri

l3o LES BAT TU ÉC A S.

du cœur retentit dans celui d'Adolphe; il ouvre les yeux, et f regardant Léontine avec saisissement : Je te revois donc!... dit-il. — Reeonnois-tu Léontine ? — Tu parles de Léontine ! ah ! cesse de la craindre !... Non , Caliste, non , tu n'as plus de rivale. A ces mots Léontine , silencieuse et glacée, fixa sur lui des yeux baignés de pleurs....

Adolphe saisit sa main , et la pressant contre son sein : Je jure , dit il , par cette main chérie que tu me destinois , je jure d'être fidèle à mon premier

amour Mais quelle pâleur couvre

ton visage inondé de larmes! ah ! c'est un dernier adieu que tu viens me

dire On veut te traînera l'échafaud !

je te défendrai . . . Barbares , arrêtez ! . . . En prononçant ces paroles il se souleva avec fureur pour s'élancer dans la chambre ; mais , épuisé par cette violente secousse, il retomba sur son lit et sans connoissance. Léontine crut qu'il

TES BATTLÉCAS. 1 3 I

expiroit ; et sentant elle - même que toutes ses forces l'abandonnoient: Du moins, dit -elle, le tombeau nous réunira ! Et elle perdit aussi l'usage de ses sens.

Cependant cette scène véhémente fut pour Adolphe une crise salutaire qui sembla avoir ranimé en lui les principes de la vie. Le lendemain le médecin nous annonça qu'il étoithors de danger. Léontine, en perdant ses mortelles inquiétudes, reprit un autre genre de peines. Elle se rappeloit en frémissant cette scène terrible où Adolphe en délire , et pressant sa main sur son cœur , lui avoit juré à elle-même un éternel oubli , et de la sacrifier !... Elle l'accusoit d'ingratitude, sa fierté et son cœur étoient également blessés. Caliste au fond du tombeau étoit devenue pour elle une rivale plus redoutable que jamais.

Durant sa convalescence , Adolphe se

iZl LES BATTUE CAS.

contenta d'envoyer un valet de chambre une seule fois demander des nouvelles delà santé de Léontine , qui fit répondre froidement qu'elle se portoit parfaitement bien.

Aussitôt qu'Adolphe put s'habiller , il se revêtit d'habits de grand deuil , et peu de jours après il partit inopinément pour une petite terre à dix lieues de Paris, que son père venoit de lui donner. Ce départ qui ne fut précédé d'aucun adieu , acheva d'accabler Léontine. Non-seulement il renonce à moi , dit-elle , mais il manque à tous les égards qui du moins seroient dus à celle qui a voulu s'immoler de toutes les manières pour lui et pour tout ce qu'il aime !... Craintil les sentimens que j'ai eu la foiblesse de lui montrer? ce seroit un outrage.

Ils sont éteints , dès qu'ils ne sont plus partagés. Mais qui doit savoir mieux que lui ce que la seule amitié peut

sur mon cœur !.... Quoi! je n'ai pu même obtenir son estime! il faut supporter son dédain ! C'en est trop , je veux l'oublier à mon tour , et j'y parviendrai. Après tout, qu'a donc fait pour lui celle dont il adore le souvenir avec tant d'enthousiasme? Elle a eu sans doute une idée ingénieuse :

mais voilà tout. Et moi , pour le salut de mes amis, j'avois promis ma main à l'homme quejehaïssois! Je suis, par ma volonté, restée seule à Paris durant tout le règne affreux de la terreur, etj'ai offert mavie pour sauver celle de l'objet qu'il regrette avec un si violent désespoir ! Il est vrai ,nous n'avons point pris d'engagement positif l'un avec l'autre; je n'ai point fait d'aveu formel; mais ne sai-je pas qu'il a lu dans mon cœur! et n'ai-je pas du croire qu'il en partageoit tous les sentimens! et avant de savoir tous les détails de ma conduite ! et ce-

j3/|. lj:s battdécas.

pendant , quels procédés ! quelle froideur! quel oubli !.... Il faut me tirer de cet abaissement : j'en trouverai les moyens.

C'étoit ainsi que Léontine, combattue par l'amour, le ressentiment et la fierté -, se consumoit en regrets , et formoit confusément mille résolutions violentes.

Le lendemain du«départ d'Adolphe , un très-grand seigneur espagnol de ma connoissance , qui étoit depuis quelques mois à Paris, et passionnément amoureux de Léontine , m'écrivit pour mêla demander en mariage.

Cet étranger possédoit une fortune

pos

immense; il étoit jeune, aimable:

je montrai sa lettre à Léontine , car j'étois moi-même très- irrité contre Adolphe. Léontine lui froidement la lettre , et , me la rendant : Non , mon oncle, me dil-eile, mon devoir et mon coeur me retiennent auprès de vous;

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