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prendre un secondaire. Léontine fut à la fois surprise , consolée et piquée : le temps seul pouvoit effacer cette impression. Cependant, au bout de six mois de deuil, Adolphe revint; sa pâleur et sa mélancolie touchèrent Léontine; elle avoit pour lui un attachement si profond et si tendre , qu'Adolphe n'eut pas de peine à reprendre tous ses droits sur son cœur. On ne parla d'abord que de l'infortunée Caliste ; mais , en la pleurant ensemble , on acheva de se consoler. Ce fut à cette époque que, des affaires de famille m'appelant en Espagne où j'avois des parens, j'annonçai que je ferois sous cinq semaines ce voyage qui devoit durer trois mois. Alors Adolphe me conjura d'assurer son bonheur avant mon départ; son père se joignit à lui pour m'y déterminer ; mais Léontine n'y voulut jamais consentir. Je crois qu'un reste de ressentiment de l'ab-
sence volontaire d'Adolphe contribua un peu à lui faire prendre celte resolution. Quoi qu'il en soit , elle déclara qu'elle vouloit me suivre; elle ajouta que ses soins me seroient nécessaires dans un aussi grand voyage , et que rien au monde ne pouvoit l'engager à me quitter dans un moment où j'en avois besoin. Adolphe se plaignit douloureusement. Vous connoissez mieux que personne , lui dit Léontine , le noble empire du devoir , vous, cher Adolphe, qui, par une pure délicatesse , avez passé six mois sans me voir; et dans cette occasion , ajouta-t-elle , je remplis un devoir qui m'est cher , et dont le but est utile à celui qui est l'objet de ce sacrifice. Adolphe ne sentit pas que cette réponse renfermoit plus d'un reproche ; car Léon! lue s'étoit bien gardée de lui faire l'aveu de tout ce qu'elle avoit éprouvé avant et au mo-
1^0 LES BA.TTGÎCA3.
ment de son départ. La confiance de la véritable amitié est sans réserve • mais , en amonr, il y a toujours quelques secrets qu'il est impossible de révéler, Adolphe fut obligé de se soumettre, et Léontine partit avec moi.
Mes affaires , qui sont terminées r m'ont empêché de venir plus tôt vous donner des nouvelles d'Adolphe. Sachant qu'aucune femme étrangère à cette vallée n'avoit osé franchir les rochers escarpés qui la séparent du reste de l'Espagne, Léontine , qui aime naturellement toutes les choses extraordinaires, résolut d'aller visiter les Battuéeas : d'ailleurs , elle vouloit voir l'ami dont Adolphe lui a si souvent parlé avec tant d'enthousiasme. Nous partirons demain , et j'espère que vous me chargerez d'une lettre pour Adolphe.
Le baron termina là son récit. Ah!
dit, Placide , qu'Adolphe est heureux
L£S BATTUICAS. \[\l
de pouvoir aimer une seconde fois , si en effet cela est possible!.... Après cette reflexion , qui partoit du fond de de l'ame , Placide remercia le baron de sa visite, et du récit touchant qu'il venoitde lui faire, et il retourna avec lui dans sa cabane. Placide revit Léontine avec un nouvel intérêt : il s'assit à coté d'elle, et lui fit quelques questions sur les événemens de sa vie orageuse. Tandis que Léontine répondoit avec détail, Placide, les yeux baissés et dans un trouble inexprimable , étoit hors d'état de l'écouter. Il contemploit son pied et le bas de sa robe blanche ; il s'enivroit du parfum qui s'exhaloit de ses vètemens; il croyoit se retrouver auprès de donna Bianca. Cette illusion, loin de lui rendre le bonheur , du moins pour quelques instans, lui rappeloit des souvenirs qui déchiroient son cœur.
Il ne put retenir ses larmes, mais on
t42 les battue* cas.
les attribua aux récits de Léontine.
Sur le soir, Placide mena le baron au couvent des religieux où ils couchèrent tous les deux; Léontine resta dans la cabane avec Inès. Le lendemain matin les deux étrangers prirent congé de leurs hôtes, et Placide les reconduisit jusqu'à l'extrémité de la vallée. Tous les jeunes Battuécas sortoient de leurs cabanes, et se précipitaient en foule sur les pas de Léontine pour la voir. Ils exprimoient naïvement leur étonnement et leur admiration. L'un d'eux, que Placide aimoit,voulant s'approcher de plus près, Placide le repoussa doucement , en lui disant : Eloigne-toi , ne la regarde pas ; il y a quelque chose de magique dans leurs regards. Tu m'avertis trop tard , répondit le jeune homme; le mal est fait. Que je te plains ! reprit Placide , car c'est un mal qui ne se guérit pas !..
L'apparition de ces deux personnes
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étrangères accrut encore l'agitation et le trouble secret de Placide. Qt on ne reprime plus son imaginât; les peines du cœur augmentent chaque jour : on se répète sans cesse qu'on est malheureux, et c'est l'être en effet ; la passion s'exalte , un désordre affreux s'établit au fond de l'âme.
-S'il reste des principes, on n'est plus d'accord avec soi-même; on a perdu le vrai bonheur , celui de trouver la vertu aussi belle , aussi attrayante qu'elle est respectable ; on l'admire sans l'aimer ; elle n'est plus une consolation sublime et délicieuse; sa voix , devenue menaçante, n'inspire plus que de la douleur ou de l'effroi ; 011 ne lui obéit qu'en murmurant et avec un pénible effort. Telle devint la situation déplorable de Placide. Cet infortuné n'a voit plus de goût pour l'étude et pour les occupations qu'il avoit le mieux aimées. Persuadé que
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donna Bianca , devenue mère , rre pensoit plus à lui , et qu'il ne retrouvèrent plus entre elle et dom Pèdre les douceurs d'une intime et véritable amitié , il étoit privé de cette émulation qui fait cultiver avec tant de charme et d'ardeur son esprit et ses taie n s. Main tenant, disoit-il, pourquoi voudrois-je de la gloire, quand il n'existe pas sur la terre un seul être qui puisse s'en enorgueillir! Oque j'eusse aimé la renommée, si elle eût ajouté à son bonheur! Qu'il est enivrant Tapplaudissementgénéral, lorsqu'on sait qu'il retentit jusqu'au fond du cœur de l'objet qu'on aime ! Eh! que m'importent les suffrages qu'elle ne recueilleroit pas avec transport! Sans projets , sans ambition , sans espoir, ma vie, à la fois insipide et tumultueuse, s'écoulera dans une vague agitation et dans un profond ennui. Le bonheur ne renaîtra plus pour moi , je ne puis
LES BATTU EC A S. î/jS
l'attendre d'une amitié qui s'est insensiblement dénouée pour donnaBianca»
et qui ne peut que se briser pour moi avec un affreux déchirement de cœur» L'indolente tendresse de la douce Inès pourroit elle me dédommager de ce que j'ai perdu ! J'ai un enfant charmant ; mais sais-je comment je dois l'élever? Sera-ce pour vivre obscurément dans ce tris*te séjour, ou pour le mener dans ce monde imposteur où tout est illusion, pour lequel la constance n'est qu'une chimère, et dont le souvenir empoisonne la solitude ?. . . Non, je ne quitterai point cette vallée : mes jours , abrégés par la souffrance ,
se termineront ici dans l'oubli
Plongé dans un sombre découragement , tandis que mon sang bouillonne dans mes veines , je remplirai ma bizarre destinée. Semblable à la fleur des montagnes livrée à la furie des tempêtes , et qui toujours
agitée se flétrit avant le temps , en restant fixée sur le rocher qui l'a vue naître , je dois , plein de trouble et d'accablement, supporter jusqu'à la fin , dans ce désert , une orageuse végétation !
C'est ainsi que Placide , égaré par son ardente imagination , nourrissoit des regrets coupables et superflus, et s'abandonnoit tout entier à la plus profonde misanthropie. Cependant un intérêt puissant répandoit encore quelque douceur sur sa vie : il recevoit de loin à loin , par le père Isidore , des nouvelles de dom Pèdre ; c'étoit en recevoir indirectement de donna Bianca. Aux époques où il eu attendoit , il alloit tous les jours au couvent des religieux. Il y arriva un soir en même temps que le messager de dom Pèdre ; et il apprit , avec un chagrin inexprimable, que dom Pèdre et son épouse alloient partir pour la
LES BATTU ÉC A S. X ^fj
France, où ils comptoient séjourner quelque temps. Ce départ lui parut un véritable abandon , et sa tristesse alors n'eut plus de bornes. Inquiet, aigri , bouleversé, il ne restoit dans sa cabane que les soirées; il erroit quelques heures dans la vallée avec le petit Théophile , ensuite il le ramenoit à sa mère , et sur-le-champ il alloitsursa montagne jusqu'à la nuit, pour se livrer sans distraction à tout l'égarement des plus dangereuses rêveries. Le seul goût qu'il eût conservé, étoit celui de la poésie, parce qu'il pouvoit exprimer dans ses vers les senti mens vagues et douloureux qui l'agitoient. Il composoit aussi de longues et plaintives romances ; il les chantoit souvent dans sa cabane , à la prière de Théophile , et en s'accompagnant dune guitare qu'il avoit apportée de Madrid. Un nouveau malheur alloit l'accabler. Le père Isi-
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dore tomba malade , et fut bientôt réduit à l'extrémité. Placide ne le quitta ni jour ni nuit* Son cœur se brisoit en songeant qu'il alloit perdre son unique ami dans la vallée , et qu'après sa mort il n'auroit plus de moyen de savoir des nouvelles de
donna Bianca î Lorsqu'il sut que
ce respectable religieux , quoiqu'il eût toujours toute sa connoissance , touchoit à ses derniers momens , il ne lui fut plus possible de contraindre l'excès de son affliction. Le père Isidore, entendant sesgémissemens , l'appela près de son lit. Pourquoi , mon fils , lui dit-il , pourquoi cette violente douleur? J'ai soixante-seize ans ; n'aije pas rempli ma carrière? Et je ne m'affligerois pas de la voir terminer , quand je serois encore dans la force de l'âge , si j'avois bien vécu jusquelà. En jetant les yeux sur l'incertain avenir 7 nous ne pouvons y dépose?
LES BATTUkAS. 1^9
que des résolutions fragiles et trop souvent chimériques! C'est dans l'irrévoeable passé que se trouve le vrai trésor de l'homme juste. Loin de regretter ec\s années écoulées, je me les rappelle avec joie , et je jouis délicieusement des sacrifices les plus pénibles que ce souvenir me retrace. Adieu , mon fils; modérez votre ardente sensibilité, ne cherchez le bonheur que dans des affections douces et légitimes , et dans le calme de la conscience. Placide, pour toute réponse, fondit en larmes. Le père Isidore lui donna une dernière bénédiction ; ensuite , tout entier à la religion , il se sépara lui-même de tous les objets créés ; son ame s'élança d'avance dans le sein de l'Eternel , elle y resta fixée jusqu'à son dernier soupir. Il expira doucement le lendemain dans les bras de Placide.
Ce triste événement mit le comble
l5o LES BATTUE CAS.
aux douleurs de Placide ; en même temps il trouva quelque consolation à ne plus dissimuler sa profonde mélancolie ; la mort du père Isidore étoit un prétexte qui pouvoit motiver l'altération trop visible de son humeur et de son caractère. Décidé à rester plus que jamais sur sa montagne escarpée , il s'y bâtit une petite cabane pour s'y mettre à l'abri des vents et de la pluie. Quand cet ouvrage fut achevé , il passa presque toutes ses journées dans cette espèce de cellule , ce qui dura plus de trois mois. Là , il ne pensait qu a donna Bianca. Il ne doutoit pas qu'elle n'eût emmené son enfant avec elle ; il savoit que c'étoit un garçon , et qu'il de voit avoir quatre ans ; il étoit jaloux de cet enfant adoré , et cependant il s'intéressoit vivement à lui ; il aimoit à se le représenter , car son imagination le lui montroit toujours avec
LES IÎATTUÉCAS. l5l
les traits et les grâces de sa mère.
Un jour qu'il alloit un peu plus tard que de coutume s'établir sur sa montagne, il y trouva , dans sa petite cabane, l'objet le plus surprenant dans cette vallée; c'étoit un tableau ovale peint à l'huile , et qui avoit pour cadre une guirlande de fleurs naturelles. A cet aspect il resta un instant immobile; mais , en regardant cette figure , son étonnement redouble ; il reconnoît
le portrait de son fils ! La peinture,
sans être supérieure , étoit agréable, et la ressemblance parfaite — D'où venoit ce tableau ? qui pouvoit l'avoir peint? qui Tavoit placé là? Comment avoit-on pu voir assez souvent Théophile pour le peindre avec cette-
régularité? La ressemblance sem-
bloit prouver que cet enfant avoit
donné des séances Il y avoit donc
un peintre dans la vallée ; mais quel etoit ce peintre mystérieux?..;.. Pla-
l5a IES BATTUÉCAS.
cide se perdoit dans ces pensées. Il résolut d'ailer sur-le-champ interroger Inès et son fils. Aussitôt il descend précipitamment la montagne , et il retourne à sa cabane. Depuis son mariage , il avoit prodigieusement agrandi cette habitation, surtout afin de n'être pas entendu du dehors et de ne pas attirer les curieux , quand il faisoit de la musique. Il ouvre la barrière qui entouroit la cabane ; il entre , et , après avoir traversé deux espèces de pièces faites en bois et couvertes de grosses branches d'arbres , il s'arrête en tressaillant Il entend une
jolie voix chanter, en s'accompagnant parfaitement de la guitare , une de ses romances Hors de lui, il franchit rapidement une porte, et il voit que c'est Inès qu'il vient d'entendre ; elle étoit seule avec son fils. Ce dernier , qui étoit alors dans sa septième année, s'écrie : Ah! ma mère, voilà tous
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1rs secrets découverts Inès rougit ,
la guitare échappa de ses mains tremblantes ; elle baissa les yeux et garda le silence... Placide éprouvoit un si violent battement de cœur , qu'il pouvoit à peine parler : il s'appuya sur une table , et dit à Théophile d'une voix entrecoupée : Et ton portrait ,
mon fils? — C'est ma mère qui l'a
peint , et qui a été le placer sur la montagne : elle a eu bien de la peine ; aussi est-elle revenue les pieds tout écorchés A ces mots Placide, baigné de larmes , va se jeter aux genoux d'Inès. Elle est devenue pour lui une autre personne ; ce n'est plus l'indolente Inès , c'est une femme angélique qui sait aimer, et qui, pour le prouver,
est capable de faire des prodiges!
Placide, après avoir exprimé son étonnement et sa reconnoissanceavec tout le désordre de la plus vive émotion, s'assied à côté d'Inès en retenant ses
deux mains dans les siennes , et la questionnant avec détail : Comment avez- vous pu , lui dit-il , acquérir de tels talens sans aucun maître? — Par le désir de vous plaire , et avec le temps. Il y a cinq ans surtout que je travaille sans relâche. Je vous entendois tous les jours chanter et jouer de la guitare; je vous écoutois avec lapins grande attention ; je savois par cœur votre romance favorite , qui devint aussi la mienne. Les paroles expriment les peines de l'absence; je passois tant d'heures sans vous voir!
Il me sembloit qu'elle étoit faite pour
être chantée par moi A force de
patience et d'éludé je suis parvenue à l'exécuter passablement en m accompagnant de la guitare... — Orna chère Inès î de ce moment elle a cessé de vous convenir : je ne vous quitterai plus ! Mais quel travail il vous a fallu pour venir à bout de peindre avec
LES BATTUKCA.S. l5S
autant de correction ! — J'avoîs des
matériaux sans que vous pussiez vous en apercevoir. Vous m'aviez chargea de déballer une énorme caisse remplie de tout ce qu'il faut pour dessiner et pour peindre , que dom Pedre vous envoya ; j'en mis à part une provision suffisante pour moi ; ce larcin ne pouvoit paraître sur une telle quantité. Je vous regardois peindre , j'apprenois ainsi les principales règles du dessin et à mélanger les Couleurs : je ne cTésirois savoir peindre que deux tètes! J'ai fait des
millions dessais, et j'en suis venue à bout. Alors, quand j'ai su que vous aviez une cabane sur la montagne , j'ai voulu contribuer à vous rendre plus agréable le séjour que vous préférez à tout autre, et je me disois :
en voyant le portrait de notre enfant il pensera quelquefois à moi Certaine qu'aujourd'hui vous passeriez
l56 LES BATTUÉCAS.
quelques heures dans une autre partie de la vallée avant d'aller sur la montagne, j'ai choisi ce moment Juste
ciel ! s'écria Placide , chère Inès , vous avez gravi , et non sans péril , cette montagne escarpée, hérissée de pointes de rochers ! . .. — Ma plus grande peine étoit de savoir Théophile en pleurs au pied de la montagne ; je lui avois défendu d'essayer de me suivre ; à chaque instant il m'appeloit à grands cris avec une voix douloureuse qui me faisoit bien du mal ! Malgré toute ma diligence , et son obéissance naturelle , il n'a pu jusqu'à la fin surmonter son inquiétude ; en revenant je l'ai trouvé ayant déjà gravi un quart de la montagne , se traînant à l'aide de ses petites mains qui étoient tout en sang !....
Bien ne pourroit exprimer ce qui se passoit dans l'aine sensible de Placide durant cet entretien ! trans-
LES BATTUÉCAS. 1 5y
porte d'admiration, déchiré de remords , il gémissoit de ses erreurs , et d'avoir méconnu si long-temps les bienfaits de la Providence ; ilcontemploit alternativement Inès et son fils; il les serroit dans ses bras ; et , se trouvant aussi coupable qu'insensé, il en éprouvoit une si vive douleur , qu'il ne savoit s'il étoit le plus à plaindre ou le plus heureux de tous les hommes. Comme il louoit Théophile d'avoir si bien gardé les secrets de sa mère : Je ne lui avois prescrit que le silence, dit Inès; si vous lui eussiez fait une seule question sur mes occupations dans votre absence, je lui avois ordonné de vous tout dire. Mais, poursuivit-elle , vous ne connoissez pas encore tout ce que j'ai fait ; je ne veux
plus vous rien cacher A ces mots ,
elle va soulever une des nattes de padle qui tapissoient l'intérieur de la cabane, et elle découvre son chef-
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d'oeuvre ; c'étoit un portrait charmant de Placide.... Voilà, dit-elle, ce que je regardois sans cesse tandis que vous étiez sur la montagne ; quand vous êtes entré aujourd'hui , vous avez ouvert la porte si brusquement que la secousse a fait retomber la natte sur la peinture, c'est pourquoi vous l'avez trouvée voilée. Tous les soirs, à l'heure où je vous attendois , j'avois soin de baisser cette natte , et même de l'attacher.... Tandis qu'Inès parloit, Placide , immobile , fixoit des yeux pleins de larmes sur son portrait; ensuite joignant tes mains et les élevant vers le ciel : O prodige de l'amour le plus pur et le plus touchant! s'écria t-il.
Il n'en put dire davantage, ses sanglot s lui1 coupèrent la parole. La douce et tendre Inès étoit aussi effrayée qu'attendrie de l'état où elle le voyoit. Tous les mouvemens vioîens éîoient absolument étrangers à son caractère j.
LES BA.TTUÉC4S. 1 5f)
sublime par ses sentimens et par toute la force que demande une persévérance que rien ne rebute, elle ne l'étoit pas moins par son inaltérable patience. Il y avoit autant de sagesse dans son imagination , que de pureté dans son ame. Toujours calme , soumise et résignée , il sembloit qu'il y eût une sorte de sérénité dans sa douleur même. Elle ne s'étoit jamais avoué intérieurement qu'elle se trouvoit à plaindre , c'eut été accuser Placide ; loin de s'exagérer ses peines , sa douceur et son respect pour Placide ne lui perinettoient pas de les envisager et d'y réfléchir; elle ne se plaignoit jamais , elle n'avoit qu'une souffrance vague , elle pleuroit sans amertume, et se disoit seulement : Je suis triste parce qu'il n'est pas là!.... et quand elle le voyoit elle étoit satisfaite : aussi Placide n'avoit jamais remarqué en elle le plus léger signe de
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mécontentement. Placide passa le reste du jour avec Inès ; et le lendemain matin il lui dit qu'il ailoit pour la dernière fois sur la montagne , afin d'en rapporter le portrait de Théophile , et de détruire la cabane. En se retrouvant sur la montagne , il éprouva des émotions bien différentes de celles qui l'avoient agité jusquelà dans ce même lieu. Hélas! se cHsoit-il, c'est ici que je venois oublier înès , tandis que cette angélique créature ne s'occupoit que de moi , et qu'avec une suite , une constance dont elle seule est capable, elle ao quéroit , avec un travail qui dut être si pénible , ces talens surprenans qu'elle ne doit qu'à l'amour et à la patience! Elle n'a nulle exaltation
dans la tête, tout en elle vient de l'ame ; elle ignore l'art de peindre et d'exprimer ses sentimens , mais com»
me elle sait les prouver ! AU !
LES BATTUÉCAS. I &l
que j'étois aveugle et coupable!....
Eu quittant pour jamais la montagne confidente et dépositaire de toutes ses pensées depuis six ans , Placide éprouva un douloureux serrement de cœur ; il lui sembla qu'il se séparoit une seconde fois et sans retour de
donna Bianca Il s'appuya sur un
rocher, et jetant les yeux sur les figuiers sauvages et sur les citronniers, dont le feuillage brillant ombrageoit les débris de sa cabane renversée :
Adieu , dit-il, adieu , séjour orageux , où j'ai composé mes premiers vers!..
Ce fut sur ces rochers exposés aux vents brûlans du midi , ce fut au milieu des tempêtes que je reçus mes premières inspirations ! Présage funeste des agitations tumultueuses qui dévoient consumer les jours de ma jeunesse!.. A ces mots Placide , poussant un profond soupir, descendit la montagne : il tenoit le portrait de son
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fils; il le regarda, et le trouble secret de son aine se dissipa bientôt.
Depuis ce jour, Tnès acquit encore un nouveau droit à la tendresse de Placide , et l'un des plus puissans de tous; elle devint son élève. Placide lui donnoit régulièrement tous les jours des leçons de musique et de peinture. Inès, capable de tant d'application , fit des progrés aussi rapides qu'étonnans.
Combien elle aimoit des talens qui charmoient Placide, et qui le fixoient près d'elle! Pbcide connut enfin le vrai bonheur, celui que procurent un attachement légitime et l'heureux accord des penchans, des principes et des devoirs. Il étoit impossible que donna Bianca s'effaçât de sa mémoire, un peu de mélancolie se mêîoi t encore à ce souvenir ; néanmoins il auroitpu la revoir sans danger ; il avoit toujours pour elle un attachement pro-
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fond , inaltérable , mais qui ne troubîoit plus sa tranquillité.
Placide , rendu à lui-même depuis plus d'un an, n'éprouvoit qu'un chagrin , celui de ne plus recevoir des nouvelles de dom Pèdre et de donna Bianca : la raison ,en reprenant sur lui tousses droits, lui avoit rendu tout l'attachement qu'il devoit à t'amitié de dom Pèdre , et maintenant le souvenir de cet ami si vertueux s'unissoit toujours dans son imagination à celui de donna Bianca. Il avoit pour l'un et lautre un sentiment presque égal. Depuis la mort diipère Isidore, aucun religieux n'étoit sorti delà vallée : Placide apprit enfin qurun jeune novice devoit sous peu de jours aller à Madrid.
Placide lui donna l'adresse de dom Pèdre, et le chargea de s'informer de ses nouvelles. 11 attendit avec impatience le retour de ce jeune religieux, dont l'absence devoit être (fun mois, mais
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qui revint précipitamment au bout de cinq ou six jours. Placide étoit au couvent au moment où il y renîroit. Surpris de le revoir silot , Placide le questionna, et apprit avec horreur qu'une sanglante guerre civile et extérieure bouleversoit l'Espagne depuis huit mois; que le chemin qui conduisoit à Madrid étoit occupé par des troupes , et qu'il étoit impossible de s'y rendre sans s'exposer aux plus affreux dangers. Grand Dieu ! s'écria Placide , si donna Bianca est revenue, ses jours, au milieu de cet effroyable tumulte , sont peut-être en danger , ainsi que ceux de dom Pèdre!... Cette idée lui fit prendre sur-le champ la résolution d'aller lui-même à Madrid. 11 conseilla au supérieur du couvent de ne point répandre parmi les Battuécas ces désastreuses nouvelles , qu'il étoit si aisé de leur cacher , puisqu'ils ne faisoient jamais de questions, et ne s'inquié-
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toient nullement de ce qui se passoit hors de leur vallée. Placide désiroit surtout qu'Inès ignorât ces détails. Le secret fut parfaitement gardé; etlorsque Placide dit à Inès qu'une lettre qu'il a voit reçue dedom Pèdre le forçoitàfaire unepetite course à Madrid, Inès le crut , et ne s'affligea que delà pensée qu'elle passeroit deux mois séparé de lui.
Placide avoit conservé les vètemens qu'il avoit apportés de Madrid, et une bourse qui contenoit quelques pièces d'or et d'argent que dom Pèdre lui avoit données jadis. Il voulut partir sans délai : il s'habilla trois heures avant lejour, prit sa bourse et un gros bâton ; et, après avoir dit adieu à latriste Inès et embrassé son fils endormi, il quitta sa cabane, traversa la vallée , et se trouva hors de ses paisisibles frontières à la pointe du jour. Ce ne fut pas sans une vive émotion qu'il
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franchit pour la seconde fois cette barrière, qui le séparait du reste de l'univers!... Hélas! se dit-il, en regardant tristement les masses énormes des rochers de la vallée , il y a sept ans que, plein d'ignorance , de curiosité, d'espérances chimériques, j'étois à cette même place avec dom Pèdre ! j'ailois chercher avec transport ces hommes civilisés dont j'avois une si haute opinion !.. O que j'ai vieilli depuis ce temps! J'ai perdu toutes les illusions qui me charmoieiit !... et je vas con« woître tout ce qui peut dégoûter de la vie et de la société! Je vas voir toute la perversité sanguinaire enfantée par l'orgueil, l'amhition, la discorde
et la vengeance ! Allons du
moins ces horreurs achèveront de m'attacher au val fortuné des Battuécas ! En disant ces paroles il se mit en marche. On étoit alors aux derniers jours de l'automne. Au bout
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de deux heures Placide arriva dans un village; il y trouva une voiture de louage qui le mena jusqu'à Salamanque. Celte ville n'est qu'à trente-cinq lieues de Madrid , mais aucune personne ne voulut l'y conduire ; toute la ville étoit en alarmes; on n'y parloit que de l'approche de l'ennemi , et l'on assura que tous les chemins, jusqu'à Madrid, étoient remplis de soldats de tons les partis. Rien n'arrêta Placide : il fut obligé découcher à Salamanque , mais il en sortit le lendemain avant l'aurore, et, après avoir pris quelques renseignemens , il continua son voyage seul et à pied.
Au bout de trois heures de marche, une soif ardente le força de s'arrêter pour chercher une fontaine ou quelque ruisseau ; il aperçut à deux cents pas de lui une jeune fille de quinze ou seize ans, avec un petit pâîre du même âge, il les appela, ils accou-
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rurent , et dans ce moment Placide, jetant les yeux à sa droite , découvrit une citerne à moitié cachée dans des broussailles ; il s'en approcha , et il alloit boire , lorsque les jeunes bergers , arrivés près de lui , l'en empêchèrent en disant vivement : Ne buvez pas de cette eau. Pourquoi? demanda Placide. — C'est qu'elle est empoisonnée, — Empoisonnée ! juste ciel !.... — Oui , mais pour l'ennemi, et non pour vous. Nous avons connu , quand vous nous avez appelé , que vous étiez Espagnol, et j'ai voulu vous sauver. Cette citerne est empoisonnée ! répéta Placide en frémissant , et par qui ? — Par nous deux , suivant l'ordre de nos parens , et c'est bien juste , puisque c'est pour nous délivrer de l'ennemi, qui pille nos églises, et qui tue, brûle et ravage
tout Pendant cet affreux discours,
Tlacide, saisi d'horreur , regardoit
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fixement celle qui , à peine sortie de l'enfance , et avec la douleur et l'innocence empreintes sur le visage , faisoit tranquillement cet exécrable aveu. O prodige de la corruption humaine ! s'écria-t-il , détestables fruits de la guerre et des haines nationales ! Des en fans même sont capables de commettre des forfaits inouïs! l'innocence ne leur sert qu'à les empêcher d'en comprendre l'atrocité , et à ies préserver des remords ! . . . Mais qu'estce qui vous fâche donc ? dit la jeune fille, vous n'êtes donc pas Espagnol?
Non , grâce au ciel , reprit Placide ; fuyez , monstres, vous qui , sortant des mains de la nature, êtes déjà tombés dans le dernier degré de la perversité ! victimes infortunées de la dépravation universelle , fuyez !.... A ces mots, les pâtres effrayés obéirent, en appelant Placide un méchant , et en se repentant de ne lui avoir pas lais-
*7° £ES BATTÎT ÉCASr
se boire ÎVau de la fatale citerne.
Placide sa voit un peu le français ; Adolphe , en le quittant , lui avoit donné une grammaire qu'il avoit étudiée. 11 tira de sa poche un couteau > avec la pointe duquel il grava en gros caractères , sur la pierre de la citerne , un avertissement qu'il signa , et qui contenoit ce qui suit : Ne buvez point de cette eau; elle vous donneroit la mort. Placide , un Battuecas. Après cette action , qui soulagea un peu son arae si douloureusement oppressée , Placide poursuivit sa route. Toujours tourmenté de la soif, il cherchoit des yeux une chaumière ; et , après avoir erré plus de deux heures , il en découvrit une dans un site charmant. En approchant de cette jolie habitation , il vit que toutes les portes en étoient ouvertes ; il y entra , et fut étonné de n'y trouver personne.
Dans ce moment il distingua dans le
LES BATTU li CAS. I7I
1 ointain le bruit du canon. Je reconnois ce bruit , dit-il , je l'ai entendu jadis à Madrid , dans des fêtes religieuses; il honoroit alors la divinité, et maintenant il l'outrage ; il annonce le meurtre et la vengeance ! Placide devina que les habitans de celte paisible demeure , domines par l'effroi , s'en etoient bannis volontairement. Tout , dans cette chaumière abandonnée, offroit les traces récentes d'une fui te précipitée... On y voy oit sur une table une nappe, des assiettes et des verres qui annonçoient les apprêts d'un repas ; plusieurs chaises etoient renversées ; une quenouille , chargée de chanvre et couchée à terre , paroissoit être tombée subitement des mains laborieuses consacrées à cette innocente et utile occupation ; le fil du chanvre étoit rompu , et le fuseau avoit roulé jusqu'à l'autre extrémité de la chambre : enfin , la cou-
l'jî LES BATTUE CAS.
ver! ure en désordre et renversée cYurt petit berceau, montroit assez qu'on en avoit arraché brusquement l'enfant qu'on y avoit déposé. Grand D eu '. dit Placide , ce sont des hommes qu'on n'appelle ni des voleurs , ni d( s brigands , qui inspirent une telle épouvante à d'innocens laboureurs, à des femmes, des vieillards , des enfans!... O, poursuivit-il, avec quelle joie je retournerois dans ma vallée , dont je sais enfin apprécier les mœurs , si j'étois tranquille sur le sort de donna Bianca et de dom Pèdre!.... A ces mots il quitta la chaumière et se remit en marche. On n'entendoit plus le canon ; le jour commençoit à baisser; Placide s'égara , et se trouva à huit heures du soir auprès d'un antique et vaste château.
Les rayons de la lune éclairoient seuls cette vénérable habitation ; on n'y voyoït aucune lumière ; un silence
profond régnoit dans ce lieu entouré d'étangs et d'oliviers. Placide pensa que ce château était abandonné , il résolut d'y attendre le jour; les portes en étoient entr'ouvertes , il y entra , en traversa la cour , et il entendit près de lui aboyer de gros chiens.
Il regarda , et vit en effet deux énormes dogues, mais qui étoient enchaînés ; il supposa , avec raison qu'on avoit quitté le château pendant le îour , et sans prendre le temps de détacher les chiens ; il avança , entra dans un vestibule , ensuite il monta un grand escalier , et se trouva bientôt dans des appartemens déserts et remplis encore de meubles gothiques, Tout à coup il s'arrête ; il entend des sons harmonieux; il tressaille, car la musique douce et mélodieuse lui rappeloit toujours le souvenir de donna Biancaî... lise précipite vers une porte ; l'ouvre f et alors le spectacle le plus
inattendu s'offre à ses regards : il voit un vieillard octogénaire et paraly tique couché dans un lit , au pied duquel étoient deux jolis enfans de neuf ans , sœurs jumelles , se ressemblant parfaitement, et jouant du luth. A l'aspect de Placide , le vieillard épouvanté s'écrie douloureusement : O !
respectez l'enfance ! Et les deux
jeunes personnes , en pleurs , s'élancent aux genoux de Placide , en lui demandant la vie de leur grand-père.
Placide , ému jusqu'au fond du cœur , ne peut retenir ses larmes. Juste ciel! dit-il , vous me prenez pour un de ces barbares qui ravagent l'Espagne !...
Ah ! rassurez-vous ; je verserois , s'il le falloit , jusqu'à la dernière goutté de mon sang pour vous défendre. A ces mots, prononcés avec l'accent le plus louchant , le vieillard et ses petitesfilles bénissent la Providence et ce généreux étranger , et le vieillard
LES BATTUtCÀS. l']^
raconte , qu'effrayé d'une canonnade qu'il avoit entendue pendant douze heures, il avoit le matin envoyé à la découverte ses deux plus fidèles domestiques ; qu'ils n'étoient point revenus , et que tous les autres , et même les servantes, s'étoient sauvés dans le cours de la journée. Le vieillard joignit à ce détail des récits de cruauté si atroces des différens partis qui se faisoientla guerre, il fit un tableau si terrible des dévastations, des violences , des pillages , des meurtres qui se commettoient , que Placide , ne croyant pas possible que la nature humaine pût se dégrader et se pervertir à ce point , fut persuadé que la haine et la terreur méloient une prodigieuse exagération à ces affreux récits ; mais il en crut assez pour être pénétré d'indignation et d'horreur.
Placide , questionné à son tour , dit qu'il vouloit aller à Madrid , pour s'y
informer du sort d'un ami , dont il n'avoit point de nouvelles depuis longtemps ; et, lorsqu'il nomma dora Pèdre : Que je suis heureux , s'écria le vieillard , de vous épargner un voyage dangereux , et de vous rassurer sur cet ami , auquel je suis allié depuis son mariage avec la belle donna Bianca !
Dom Pèdre et son épouse sont toujours à Paris , et y resteront jusqu'à la fin des troubles. Il y a cinq ans que je lui achetai ce vieux château : un reste de compte me met en relation avec son banquier , dont j'ai reçu une lettre il y a peu de jours. Je vais vous montrer cette lettre , qui vous prouvera que dom Pèdre est en France , et en même temps que le banquier qui m'écrit , quittoit le lendemain Madrid.
Vous ne le trouveriez plus : ainsi , qu'iriez-vous faire dans cette ville?
Cette explication dissipa toutes les inquiétudes de Placide. Il lut la lettre ,
LES B ATT t7 fi C A & J 77
et il renonça avec joie au projet d'aller à Madrid , ne songeant plus qu'à re* tourner dans son heureuse vallée. Cependant il s'engagea à rester avec le vieillard , tant qu'il seroit dans cet abandon total. Il hasarda plusieurs questions sur donna Bianca ; mais le vieillard ne put le satisfaire sur aucune. Paralytique depuis sept ans , et vivant toujours dans une profonde solitude , il n'avoit plus dans la tête que des noms et des idées de quelques événemens publics. Du reste , il étoit devenu étranger à tous les intérêts particuliers , et à tout ce qui ne se passoit pas dans son château.
Placide gagna toute sa confiance ? et devint le maître du château. Son premier acte d'autorité fut d'en fermer toutes les portes > et ensuite d'aller aider les jeunes jumelles à préparer un souper qui ne fut pas apprêté dans les règles de la bonne chère , mais qui
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fut trouvé excellent par tous les convives. Après le souper , les deux sœurs firent un peu de musique ; et Placide , prenant le luth à son tour, charma le vieillard et ses petites filles , en chantant et en s'accompagnant. Le vieillard trouva dans les talens de cet étranger un motif de plus de se confier à lui sans réserve ; la musique n'est point un langage imposteur , quand sa délicieuse mélodie , tour à tour religieuse , fière et touchante , exprime les nobles élans d'une arae énergique et sensible!
A dix heures du soir , le vieillard ordonna à ses petites filles d'aller se coucher, en ajoutant qu'il se mettoit sous la garde de l'étranger ; les deux sœurs, suivant la respectable coutume observée constamment en Espagne , se mirent à genoux devant le lit de leur grand-père , en lui demandant sa bénédiction. Placide s'ngenouilla der-
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rière elles ; il fut pénètre de vénération , en contemplant en ce moment ce vieillard octogénaire , dont les yeux pleins de larmes sembloient révéler le pressentiment et la prévoyance des peines inévitables que l'avenir réservoit à la jeunesse de ses enfans , et dont les vœux , fondés sur l'expérience de près d'un siècle , étoient sans doute opposés à tous les vains désirs de l'ambition et de la vanité !.... Après avoir donné sa bénédiction aux deux jumelles , inclinées jusqu'à terre pour la recevoir , le vieillard s'adressant à Placide : Et vous aussi , jeune et généreux étranger, dit-il , je vous bénis!
vous , protecteur de la vieillesse et de l'enfance, je vous bénis ! Je vois sur votre noble et doux visage l'empreinte as la mélancolie : vous avez aimé , vous avez se uffert !... O Dieu ! poursuivit il , en levant les yeux au ciel , daigne veiller sur ce jeune homme !
I#0 LFS B.VTTUÉC \S.
qu'au milieu des discordes cruelles et des fureurs i m pies produites par l'horrible dëmon de la guerre , l'ange de la paix le guide et l'arrache à tous les périls ! qu'il retrouve tous les objets qui lui sont chers , et que sa vie s'écoule dans l'innocence , au sein d'une famille chérie et de l'amitié fidèle et reconnoissante !...
Placide , prosterné , écouta ce discours avec autant d'attendrissement que de respect ; ensuite il alla baiser la main du vieillard. O mon père ! lui dit-il , le ciel exaucera cette prière de votre bonté ; elle est pour moi l'annonce d'un heureux avenir; je me livre à cet espoir , puisqu'il est fondé sur ma vénération pour vous.
Placide passa la nuit tout habillé , couché sur un canapé , dans la chara- • bre du vieillard. Au point du jour, il fut réveillé par un bruit effrayant; on frappoit avec violence aux portes du
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château. Le vieillard et Placide ne doutèrent point que ce ne fut une attaque de quelques corps de troupes ennemies ; Placide fut d'avis de faire cacher les jeunes personnes , ensuite d'aller tranquillement ouvrir les portes, et de donner aux soldats ce qu'ils demanderoient. Je resterai toujours près de vous, poursuivit-il, et , s'ils avoient la férocité de vous menacer, je vous défendrai jusqu'à mon dernier soupir. O mon unique ami , dit le vieillard , du moins armez-vous ; prenez dans ce cabinet un sabre qui me servit jadis dans- les batailles... Placide obéit : Ce sera avec horreur , dit-il, que je plongerai ce fer dans le sein d'une créature humaine ; mais j'en aurai la force pour terrasser le lâche qui auroit la barbarie de vouloir attenter a vos jours. Comme il prononçoit ces paroles , les deux jumelles , réveillées aussi par le bruit , entrèrent dans la cham*
182 LES BATTC^CAS,
bre,et dissipèrent toutes les craintes, en disant qu'ayant écouté à leur fenêtre , qui donnoit sur la cour, elles a voient reconnu la voix de leurs domestiques, et même qu'ils s'étoient nommés. Aussitôt Placide descendit, ouvrit les portes; etenelfet plusieurs domestiques entrèrent, et racontèrent que les troupes ennemies avoient pris une autre direction, et qu'on n'a voit plus rien à redouter. Alors Placide voulut prendre congé de son vénérable hôte; mais, sur ses prières réitérées, il consentit à rester encore le reste du jour et la nuit suivante.
Le lendemain de grand malin , après avoir reçu les tendres adieux du bon vieillard et de ses petites-filles , il partit avec un domestique chargé de lui servir de guide jusqu'à la grande route qui devoit le conduire à Salamanque. Au bout d'une heure, il se sépara de son guide , qui l'assura
qu'en suivant exactement le chemin qu'il lui incliquoit, il ne fercit aucune fâcheuse rencontre. Placide seul marchoit depuis trois quarts d'heure , lorsqu'il entendit dans l'éloignement le son d'une cloche, qui avoit quelque chose de lent et de lugubre qui Tetonna ; il lui sembla que cette cloche étoitmiseen mouvement par une main défaillante qui appeloit du secours !
11 dirigea ses pas de ce côté , et , s'enfonçant dans un bois , il aperçut bientôt une église , contre laquelle étoit adossé un petit presbytère. Il courut vers l'église, et, lorsqu'il fut à deux' pas du portail, il s'arrêta en frémissant !.. Il voyoit à ses pieds une fosse entr'ouverte , dans laquelle étoit un cadavre sans tète, et revêtu d'un habit ecclésiastique!... On sonnoit encore, mais foiblement. Placide s'élance dans l'église dont les portes étoient brisées : il trouve dans le
J 84 L£S EATÏUÉC4S.
chœur un jeune prêtre pale , écheveîé, et dont les vêtemens éloient couverts de sang; il tenoit dans ses mains jointes la corde de la cloche qu'il n'avoit plus la force de faire mouvoir !... Placide le releva, et s'assit en l'appuyant sur sa poitrine ; et , tirant de sa poche un flacon rempli d'excellent vin , il lui en fit avaler quelques gouttes , en l'interrogeant avec une tendre compassion ; il apprit de lui qu'une soldatesque effrénée a voit la veille pillé le presbytère et l'église. Vicaire de cette paroisse isolée, poursuivit le jeune ecclésiastique mourant , je n'ai voulu abandonner ni notre église , ni notre respectable curé ; au lieu de fuir , nous sommes venus ici pour y défendre jusqu'à notre dernier soufle les vases sacrés,... Nous attendions la mort sur les marches de cet autel ; c'est là que nous voulions expirer.
Les soldais, après avoir saccagé le
LES BATTLÉCAS. I 85
presbytère, ont enfoncé ces portes, et sont venus nous demander avec d'horribles menaces les clefs du trésor de l'église. Sur notre refus positif r un soldat furieux, d'un coup de sabre, abattit la tète de notre saint pasteur ; un autre me plongea son énée dans le flanc , je tombai évanoui — En repre • nant l'usage de mes sens , je me trouvai seul au point du jour dans cet édifice dévasté,... Mon sang ne couloit plus; la fraîcheur du marbre l'a voit sans doute arrêté.... J'ai attaché mon mouchoir sur ma plaie, et j'at demandé à Dieu de me donner la force de rendre les derniers devoirs au ministre vertueux qui s'est dévoué en victime au pied de l'autf 1 où chaque jour, pendant un demi-siècle, il a offert le divin sacrifice du Dieu de paix et d'amour s'immolant pour nous1.... J'ai porté la dépouille mortelle du vénérable curé à l'entrée de
ît>0 LES BATTUECAS.
l'église , ne pouvant aller plus loin; avec une hallebarde oubliée par les soldats, j'ai creusé sa fosse, j'y ai déposé son corps!.. Ensuite mes forces
m'ont abandonné Alors je me
suis traîné vers le clocher , espérant que le son de la cloche attireroit ici
quelque ame pieuse et fidèle Le
ciel exauce mes vœux! Votre vue
et votre compassion raniment les foi-
bles restes de mon existence! O
comble de la rage et de l'impiété !
s'écria Placide : quoi ! ce sont des chrétiens qui ont commis ces forfaits inouis!.. Ami, reprit le jeune prêtre . ne les maudissez pas! Vous êtes ici dans l'asile sacré de la miséricorde infinie ! C'est ici que toutes les souillures sont effacées; c'est ici que Ton
bénit et que l'on pardonne Mais
bâtons-nous, venez m'aidera fermer la fosse d'un martyr!.. A ces mots , le jeune vicaire, faisant un puissant ef-
LES BÀTTUECÀS. JtS;
fort , se souleva et se trouva sur ses jambes tremblantes. Placide le soutint dans ses bras, ou, pour mieux dire , le porta près de la fosse , sur les bords de laquelle il le posa; et Placide, saisissant la hallebarde dont le vicaire s'étoit servi pour creuser la terre : Je vais , dit-il r achever de purifier ce tte arme meurtrière , en l'employant à consommer cette bonne œuvre.
Quand la fosse fut tout-à-fait creusée et recouverte , Placide chargea le jeune vicaire sur ses épaules et le transporta dans le presbytère. Une vieille servante, qui s'étoit cachée pendant le pillage, venoit d'y rentrer; Placide remit le jeune vicaire entre ses mains, et, comblé de bénédictions, il s'éloigna de ce triste lieu. Il étoit si troublé, qu'il ne put retrouver son chemin. Après avoir erré assez longtemps , il vit devant lui, à peu de distance ? une jolie ville agréablement
située clans le terrain le plus fertile. Il résolut d'y aller, afin d'y prendre quelques renseignemens sur sa route.
Dans ce moment, le soleil étoit encore dans tout son éclat ; il éclairoit un ciel pur, serein, et une campagne ravissante. A mesure que Placide approchoit de la ville , son ame abattue se ranimoit et se rouvroit aux plus douces impressions! Un léger zéphyr lui apportoit le parfum délicieux des orangers placés dans des niches de pierre, dont, suivant l'usage de ce beau pays , les rues de toutes les villes sont remplies; Placide entendoit déjà le ramage des oiseaux rassemblés par milliers sur ces charmans arbustes...
Il entre dans la ville , ses yeux se portent sur les murailles tapissées de fleurs odorantes ; jamais il n'en avoit vu une telle profusion ; jamais il n'avoit rencontré cette multitude d'oiseaux, d'un plumage éblouissant, et faisant retentir à la fois les airs de
chants d'amour si mélodieux!
Placido , qui marchoit lentement pour admirer ce spectacle enchanteur, se trouve arrêté dès ses premiers pas par quelque chose qui heurte ses pieds; il regarde, et il voit deux cadavres qui , étendus par terre , lui barroient le chemin. Il jette les yeux sur toute l'étendue de cette longue rue, et il découvre avec un saisissement inexprimable que tout le pavé est entièrement jonché decorps morts.
Il distingue, dans ce massacre général, des monceaux de corps sanglans de jeunes filles, de vieillards et d'enfans. L'horreur de ce tableau hideux étoit encore augmentée par le contraste surprenant produit par la sérénité des cieux , le parfum -des orangers, Féclat de leurs fleurs , de leurs fruits, de leur brillant feuillage, et le chant joyeux des rossignols ! Mais d'ailleurs le silence profond de la mort ré- 2, 17
gnoit dans cette ville infortunée prise d'assaut !.. Au milieu des traces toutes récentes de la plus effroyable destruction , nul gémissement ne s'y faisoit entendre! nul enfant n'avoit survécu à ses parens ! aucune mère n'y versoit des larmes sur le sort de ses enfans
égorgés au berceau! Une même
heure avoit , dans cette enceinte , anéanti tous les projets , toutes les espérances, égalisé toutes les fortunes diverses et tous les âges de la vie!....
Tout avoit péri! Placide, glacé,
s'appuie contre une borne , et y reste pétrifié plus d'un quart d'heure ,sans avoir la possibilité de faire le moindre mouvement.... Enfin, la véhémence de la plus violente indignation et une pitié déchirante lui rendant par degré toute sa force, il retourna tout à coup brusquement sur ses pas en versant des larmes brûlantes , et en s'écriant : Non , il n'existe plus de bon-
LES BÀTTUÉCÀS. igi
heur sur la terre pour tout être qui n'aura pas la barbarie d'une bète féroce, et qui aura vu imtelspect, ie '.. En disant ces paroles, il prend a sard le premier sentier qui se m> sur son passage : il n'a qu'une idée, celle de s'éloigner de ce théâtre d'horreur ! Hors de lui, il erre sans dessein autour de cette ville, qu'il veut fuir : chaque chemin l'y ramène malgré lui.
Il ne peut parvenir à la perdre de vue I Grand Dieu! dit-il, quelle fatalité semble m enchaîner dans ce déplorable séjour ! Ah ! je n'ai pas besoin de le revoir tant de fois pour n'en perdre
jamais l'affreux souvenir! Dans
cet instant Placide tourna la tète à sa droite , et il vit à trois cents pas de lui une maison isolée toute en feu ; il aperçut en même temps aune grande distance de lui une petite troupe de soldats qui , en passant ,venoient d'incendier cette habitation!...,. Placide
I92 LES BATTUÉCàS.
vola vers la maison : là il s'arrête, et il entend distinctement des cris lamentables! Un être vivant ici î
s'écrie-t-il avec transport; ah! sauvons-le, s'il est possible! À ces
mots il se précipite dans la maison ; et passant à travers les flammes, il entre dans une salle où il voit une femme renversée sur le plancher :une partie du plafond, en tombant sur elle, l'avoit mortellement blessée ; une petite fille de seize ou dix-sept mois, couchée sur son sein , pleuroit en la caressant : cette malheureuse femme, au moment où Placide parut , dit d'une voix éteinte : O mon enfant !... et elle expira. Placide saisit l'enfant, qui se débat en criant : maman! maman! Placide l'emporte, en le préservant des flammes avec ses mains et son chapeau. Il s'élance hors de cette funeste maison ; ses cheveux et ses habits étoient à moitié brûlés. Il re-
mercie le ciel avec ravissement en pressant contre son cœur l'innocente petite créature qu'il vient de sauver j
et qui n'avoit aucun mal! Alors il
s'oriente afin de prendre une route opposée à celle qu'il a vu suivre aux soldats incendiaires. Il se dirige vers une prairie bordée de poiriers et de grenadiers. Il cueille des fruits ; il erv donne à l'enfant , qui les mange avec avidité ; ensuite il reprend sa marche , en s'abandonnant à la Providence.
Comme il entroit dans une grande route , un bruit confus d'hommes et de chevaux frappa son oreille. Après tout ce qu'il avoit vu , le bruit qui annonçoit l'approche d'une troupe guerrière , n'étoit pour lui qu'un signal de destruction et de carnage ! . . . Il s'arrête ; il regarde l'enfant qu'il vient d'adopter , et frissonne ! O Dieu î dit-il , n'ai-je sauvé cet enfant que pour le voir massacrer dans mes bras! . .
194 LES BATTU1ÎCAS.
Agité d'une mortelle inquiétude, il réfléchit rapidement; et voyant à quelques pas dans un taillis un gros tronc d'arbre creux , il va gîiser l'enfant dans cet arbre ; il lui donne des fruits , l'assied sur la mousse \ recouvre le tronc de feuillages , et revient sur le grand chemin pour examiner le mouvement de la troupe. Du moins, ditil , si je ne puis l'éviter , si elle matteint , l'enfant est caché ! O Dieu f protecteur de l'orphelin , si je succombe , veille sur cet être abandonné ! Oh! qu'un voyageur compatissant le recueille , et que dans ces lieux, souillés par tant de crimes , un acte d'humanité n'ait pas été fait inutilement !
Cependant la troupe avançoit, Pla* cide , si léger à la course , pouvoit encore l'éviter en fuyant à toutes jambes du coté opposé ; mais il ne put se résoudre à perdre de vue l'arbre au-
quel il a confié l'enfant : il hésite, et tout à coup trois soldats , détachés de leur régiment , sautent par-dessus une haie à cinquante pas de lui , en lui disant qu'ils ont vu de loin qu'il avoit caché quelque chose dans le creux d'un arbre, et qu'ils vouloient l'avoir : Vous ne l'aurez qu'avec ma vie , s'écria Placide. A ces mots un des soldats se précipite vers lui le sabre levé : Placide , d'une main vigoureuse , lui arrache son sabre , et de l'autre le renverse ; les deux autres soldats alloient fondre sur lui, lorsqu'un jeune homme achevai, accourant au grand galop, s'écria : Arrêtez, arrêtez, soldats ! je vous l'ordonne, et sous peine de la vie. Les soldats restent immobiles , et Placide jette le sabre qu'il a conquis. L'officier , suivi et bientôt atteint par le régiment , s'adresse aux soldats, et leur dit d'un ton sévère : Vous ne deviez point vous écarter de la troupe , et
iCjG LES BATTCECAS.
surtout pour attaquer un paisible voya geur sans armes ; vous connoissez la fermeté de votre colonel ; il ne tolère ni le manque de discipline , ni les lâchetés. Cet homme est un espion , répondit un des soldats ; nous l'avons vu cacher un paquet , et sans doute des lettres dans le creux de cet arbre. Il falloit me l'amener , reprit l'officier. Pendant ce dialogue , Placide s'etonnoit qu'un militaire montrât quelques sentimensd'equite ; mais néanmoins il regardoit tous ces militaires avec horreur , car il supposoit que c'étoient eux qui avoient saccagé la malheureuse ville qu'il avoit traversée. L'officier , se tournant vers lui , l'examina avec étonnemeiit; il étoit frappé de la noblesse de sa taille , de la beauté de son visage , de la fierté de son maintien , du désordre de sa chevelure et de ses vête- Hiens à moitié brûlés. Jeune homme.
LES BATTT3ÉCAS. I97
lui dit-il, qui ètes-vous? d'où venezvous ? Je suis , répondit Placide , un étranger , qui seroit heureux s'il n'eût jamais voyagé , et je viens d'une ville où vous n'avez laissé que des pierres et des cadavres.
Vous vous trompez , repartit l'officier : nous n'ignorons pas les excès qui ont été commis dans ce lieu ; mais nous n'avons point eu de part à ces désastres : notrt* régiment n'est jamais entré dans cette ville.
Cette explication adoucit un peu Placide ; il lui sembla que l'on soulageoit son cœur d'un poids énorme , en lui apprenant que les guerriers qui l'entouroient , et dont il ne pouvoit s'empêcher d'admirer la bonne mine , n'étoient point coupables des forfaits qui lui inspiroient une si juste horreur.
Quelques voix parmi les officiers s'élevèrent pour demander que l'arbre
indique par le soldat fût visite , puisqu'il étoit possible qu'il contînt en effet quelques papiers importons. Placide , rassuré , conduisit à l'arbre les principaux officiers , et , écartant le feuillage , il tira du tronc l'enfant qui lui tendoit les bras : Voilà , dit-il, le trésor que j'avois caché. Soyez persuadé, lui dit le chef de bataillon, qu'il est parfaitement en sûreté parmi nous. Maintenant, poursuivit-il, dites nous sans déguisement qui vous êtes. . .
— Je suis un Battuécas Un Bat-
tuécasl répétèrent vivement tous 1rs
officiers et votre nom ? — Je
m'appelle Placide. — Placide ! grand
Dieu! c'est lui! c'est lui!... Enfai*
sant cette exclamation les officiers entraînèrent Placide vers le gros de la troupe, en s'écriant : Soldats , voilà notre libérateur ! voilà ce Battuécas , ce Placide , dont le salutaire avertissement , gravé sur la citerne empoi-
LES BATTUÉCAS. IQÛ,
sonnée, nous a ce matin préservés de la mort !... Qu'on aille avertir le colonel r qui est à peu de distance avec l'avantgarde... A ces mots un officier part à cheval et à toute bride , et tous les soldats transportés entourent Placide , l'accablent de caresses; chacun voudroit lui faire un présent : tous proposent de se cotiser pour lui offrir une somme d'argent. Tout cet enthousiasme de reconnoissance , exprimé avec la franchise et la vivacité françaises , toucha vivement Placide , qui , tenant toujours l'enfant sur sa poitrine, refusoit tout , mais en remerciant avec effusion de cœur : Généreux guerriers , dit-il , vos dons me seroient inutiles : mais je recommande à votre humanité les femmes , les vieillards et
les enfans ! On invita Placide à
suivre la troupe qui alloit au-devant du colonel , que l'on aperçut bientôt accourant avec toute la vitesse de son
cheval. Placide , en jetant les yeux sur cet officier , éprouve la plus douce surprise ; le colonel saute à bas de son cheval , et s'élance au cou de Placide , qui venoitdereconnoître en lui Adolphe de Palmène !
Le colonel ordonne à la troupe de continuer sa route ; c'étoit un régiment d'infanterie , et il étoit bien sûr de le rejoindre promptement. Il eut un entretien rapide avec Placide , dans lequel il lui apprit qu'il avoit épousé Léontine , et qu'il seroit le plus heureux des hommes sans cette guerre désastreuse , qu'il faisoit avec tant de répugnance , ainsi que les autres Français , et qui le séparoit de son épouse et de sa famille. Placide ne lui dissimula point l'horreur et la misanthropie que lui inspiroient le spectacle affreux et les scènes qu'il avoit sous les yeux depuis trois jours. Non , lui dit-il, quoique mon séjour à Madrid
eût bouleversé toutes mes idées sur une civilisation que je supposois fondée sur la morale sublime de l'Évangile ; non , jamais je n'aurois imaginé que des hommes éclairés par une telle lumière , que des esprits si cultivés par de si nobles études , et par la lecture de tant de chefs-d'œuvres , fussent capables , rassemblés en corps nombreux, envoyés par un souverain et commandés par des chefs expérimentés , de se livrer ainsi à toutes les bassesses de la cupidité , et à toute l'atrocité de la plus exécrable barbarie !...,- Hélas ! mon cher Placide , reprit Adolphe , presque tous ces chefs dont vous parlez en gémissent. Mais on a trop répété , on croit trop généralement que ces excès sont inséparables de la guerre. Ah ! sans doute , avec de certaines précautions et de la fermeté, on pourroit les prévenir. J'ai su jusqu'ici contenir mon régiment. On
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verroit à la guerre bien peu de crimes de ce genre , si les fureurs des soldats
désbonoroient le gênerai ! Mais
qu'attendre de jeunes conscrits qui , dans l'effervescence de la jeunesse, confondent la brutalité \ la cruauté avec la valeur ? Qu'attendre d'eux , s'ils ont des cbefs qui les enivrent de liqueurs fortes avant l'assaut d'une ville , et en leur promettant le pillage ? — Et ces cbefs abominables , revenus dans leur patrie , sont reçus dans la société? — Oui , et avec enthousiasme s'ils ont conquis le pays qu'ils ont exterminé!... — Mais , comment peut-on s'asseoir tranquillement à côté du monstre qui a autorisé ceux qu'il commandoit , à profaner les temples, à déshonorer les vierges , à égorger les vieillards , les femmes et les en fans î... car, promettre un pillage , c'est exhorter à commettre toutes ces atrocités!.... — Et quand le souverain
LES BATTUECAS. SiOJ
d'une grande nation , dans la guerre la plus injuste , commet lui-même tous ces forfaits, s'il s'empare du pays dont il a détruit la population , on lui élève des statues ; ses contemporains l'appellent un héros, et l'histoire confirme ce jugement. — O démence inconcevable! — Cependant ne croyez pas, mon cher Placide , que toutes les guerres soient semblables à celle-ci.
Nos troupes sont irritées par le ressentiment trop fondé, mais sanguinaire , des Espagnols ; quand l'attaque est évidemment injuste , la défense est barbare , et alors la haine et la vengeance produisent tous les crimes.
Cruelle et folle ambition ! s'écria Placide, désir infernal d'envahir , d'usur* per, de faire des conquêtes , voilà tes détestables fruits!.... O malheureuse Europe ! inondée de sang , bouleversée et livrée aux furies par tes propres enfans ! Si la religion et
S04 LES BATTUÉCA5,
l'humanité, par un prodige heureux,, ne te retirent pas toul à coup de cette épouvantable ivresse , et ne te rendent pas l'amour de la paix et la noble idée de la véritable gloire , le bras vengeur de l'Éternel s'étendra sur toi ; tu perdras ces arts , ces talens , cette culture de l'esprit qui n'ont pu te préserver d'une si funeste dépravation; tu tomberasdans une humiliante décadence; et , subissant la honte et l'horreur de la plus terrible réprobation , tu ne seras exterminée qu'après avoir été
abaissée et flétrie ! A ces mots ,
Placide serra fortement la main d'Adolphe , et , lui tournant brusquement le dos , il s'éloigna en courant avec une telle rapidité, qu'un homme à cheval n'auroit pu l'atteindre; car, sans s'arrêter , il sautoi t par-dessus des souches d'arbres , et franchissoit les fossés et les haies. Pendant cette course , qui dura près d'un quart d'heure ,
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l'enfant qu'il avoit attaché autour de son corps , et qu'il tenoit toujours d'un bras, cria plus d'une fois; mais rien ne put l'arrêter tant qu'il entendit des voix qui l'appeloient : il vou* loit fuir des guerriers, des hommes; il avoit besoin d'être seul , un désert eût été pour lui un asile délicieux.
Enfin un silence profond et la fraîcheur d'une belle soirée calment l'agitation de son imagination brûlante et de son sang. Il aperçoit un ermitage à l'entrée d'une forêt ; il y court. Un vénérable ermite le reçoit et J'accueille avec la plus tendre humanité , lui donne ce qu'il désiroit ardemment , du pain bis et du lait pour son enfant. Tandis que l'ermite préparoit pour son hôte un souper champêtre, Placide , après avoir fait manger l'en • fant , la pose sur un lit de feuilles et de paille; la petite fille , qui jouissoit dune santé parfaite , lui sourit , et
206 LES BATTUÉCilS.
bientôt s'endort profondément. Placide , qui n'avoit pas encore eu le temps de l'examiner , la contemple avec une douce émotion : il admire sa beauté , sa fraîcheur , et ce charme ravissant de paix et d'innocence , qui rend si touchante la physionomie d'un enfant endormi ; en regardant ainsi cette angélique petite figure , Placide remarqua , pour la première fois T qu'elle portoit à son cou une chaîne d'or d'un travail aussi délicat que précieux ; à cette chaîne étoit suspendue une petite croix émaiilée en bleu. Innocente créature ! dit Placide , ta vue peut-être ivattendriroit pas les tigres dévastateurs de ce triste hémisphère!
mais elle peut réconcilier une ame pure et sensible avec la nature huinaine! Céleste enfant !... Je t'appellerai Placidle ! O combien tu me
seras chère ! Tu deviendras l'épouse de mon Théophile ; vous se-
rez heureux l'un et l'autre ; libres et purs , vous croîtrez ensemble comme la rose et l'olivier des champs ; et , comme les agneaux de nos prairies qui n'ont jamais craint la dent meurtrière des loups, vous ignorerez qu'il existe des médians ; vous ne sortirez jamais de notre vallée !... En vous voyant goûter ce paisible bonheur ,je
me consolerai de l'avoir perdu !
L'ermite vint arracher Placide à ces douces pensées , en l'invitant à se mettre à table. L'ermite s'assit à coté de lui , et ne mangea point ; une tristesse majestueuse étoit répandue sur tous ses traits. Placide lui parla , avec sa véhémence ordinaire , sur la guerre qui désoloit l'Espagne ; Termite l'écouta en silence \ ensuite essuyant ses yeux pleins de larmes :
Jeune homme , lui dit-il, gémissons sur tant de maux, mais sans emportement et sans nous irriter. Si vous
croyez à la Providence , pourquoi l'injustice bouleverse-t-elle ainsi votre ame? Ce torrent d'iniquités ne devroit vous inspirer que de l'étonnement et de la compassion ; ne savezvous pas que de tels crimes seront sévèrement punis? Ah! sans doute, reprit Placide , j'admire du fond de l'ame ce calme religieux ; mais , pour atteindre à cette perfection , il faut être comme vous détaché de toute affection humaine... A ces paroles , l'ermite mit ses deux mains sur ses yeux , et fondit en larmes ; Placide , ému , le questionne avec le plus vif intérêt. O f croyez , répond l'ermite , que la religion peut tout sur le cœur qu'elle a profondément touché ; et, pour vous en convaincre , écoutez le plus déplorable récit : J'ai vécu long-temps dans la société ; j'avois de la fortune ; j'ai été marié; j'adorois ma femme , je la perdis ! Depuis cet instant , dégoûté
LES BATTDECAS. 2<X)
fin monde , je me retirai dans une terre pour m'y consacrer entièrement à l'éducation d'un fils unique , qui , par ses talens et ses vertus , répondit parfaitement à mes soins. Lorsqu'il eut atteint sa majorité , je le mis en possession de tous mes biens ; et , malgré ses prières et ses regrets , je vins m'ensevelir pour jamais dans cet ermitage. J'y vivois paisiblement depuis dix ans : mon fils venoit me voir chaque année deux ou trois fois , ce pèlerinage filial formoit dans ma vie des époques de bonheur ; j'étois heureux , quand la guerre actuelle m'a livré aux plus cruelles inquiétudes !
Mon fils a voulu défendre son pays 'r il a rempli son devoir en entrant dans l'armée !... Je l'ai vu , hélas ! pour la dernière fois , trois semaines avant une bataille qui s'est donnée il y a quinze jours à quarante lieues d'ici , et je savois d'avance que son régiment
2IO LEStJATTUECAS.
devoit s'y trouver. Avec quel déchire* ment de cœur je lui donnai , en nous séparant , la bénédiction qu'il me de-
mandoit à genoux ! Huit jours
après la bataille , j'appris seulement , par des paysans , que nous l'avions perdue ; et point de nouvelles de mon fils ! Il m'avoit promis de m'envoyer un courrier , personne ne vint , je ne pressentis que trop mon malheur ! — Avant -hier , au point du jour , j'entends le bruit du galop d'un cheval , je crois que c'est un message de mon fils , ou mon fils luimême : ce fut le dernier mouvement de joie que je devois éprouver sur la terre.... Je retrouve toute l'agilité de ma jeunesse, je m'élance de mon lit vers ma porte , je l'ouvre , je cours vers la forêt , et j'en vois sortir un jeune officier français , à cheval , et enveloppé d'un grand manteau.... Il étoit pale ? et chanceloit sur son che-
LES BATTU1ÎCAS. 21 I
val ; je lui offre un asile ; il avois à peine la force de parler : il me suit en me disant qu'il s'étoit égaré , qu' 1 erroit depuis deux jours sans nourriture , qu'il étoit exténué de fat'gue et de faim. Il me confirma l'affreuse nouvelle de la bataille perdue , en ajoutant qu'il s'y étoit trouvé. Je l'interrompis en lui interdisant toute espèce de détail. Je devois lui donner l'hospitalité : je sentois s'élever en moi , jusqu'au fond des entrailles , un soulèvement tumultueux contre ce guerrier ennemi ; je ne voulois pas , en le laissant parler , augmenter encore ce mouvement involontaire. Nous entrons dans mon ermitage; je lui pré* sente aussitôt de la crème et du pain ; il se jette sur ces alimens avec une imprudente avidité ; loin de se ranimer , il perd le peu de forces qui lui restoient , une violente suffocation met sa vie en péril , il tombe sur mon
212 LES BATTCÉCAS.
lit en criant d'une voix étouffée ; Scélérat, tu m'as empoisonné ! — Je lui montre mon crucifix: Voilà, lui dis-je , le gage sacré de ta sûreté chez un Espagnol religieux , et je me hâte de manger sous ses yeux le reste des alimens que je lui a vois offerts ... Il reconnoît l'indignité de son horrible accusation. Pardonne, dit-il r maisje
me meurs et il s'évanouit!.... Je
m'empresse de le secourir et de le déshabiller pour le coucher. En lui ôtant son manteau , je découvre l'épée suspendue à son côté : je la regarde ; mon sang se glace dans mes veines , je reconnois l'épée de mon fils!... une pensée rapide me fait imaginer à l'instant que dans le combat cet officier a tué et dépouillé l'unique objet de toutes 'm es- affections !....»
Inondé de larmes, je me prosterne au pied de mon crucifix : O souverain arbitre de nos destinées! m'écriai -je,
LES BA TTCÉCAS. 1\%
à toi seul appartient la vengeance , puisque seul tu peux connoitre le juste degré de l'offense,... et que seul , par un simple mouvement de ta volonté , tu peux récompenser en père, ou punir en juge équitable : je le sais ; maiï> soutiens , relève mon courage!.... Si j'en croyois le premier mouvement delà nature , j'enfoncerois ce fer dans le sein du barbare !.... mais j'entends ta voix adorable et toute - puissante
qui m'ordonne de pardonner ! Tu
veux que je devienne le bienfaiteur du meurtrier de mon fils , je t'obéirai.
En effet , je prodiguai à cet étranger tous les secours dont il avoit besoin.
A mesure que je m'elevois ainsi audessus de moi-même, quoique mou cœur fût déchiré de raille manières , jerecevois intérieurement des consolations célestes ; mon aine s'agrandis* soit , car elle s'unissoit par cet effort
2l4 tES BÂ.TTUÉCAS.
à la souveraine et suprême bonté qui daignoit m'inspirer en me prescrivant ce grand sacrifice ; et , par la soumission et l'obéissance , je m'identifiois à la Divinité , dont mes actions imitoient
la clémence sublime et paternelle
L'étranger reprit l'usage de ses sens.
En rouvrant les yeux il fut touché de se trouver dans mes bras , et la tête appuyée sur mon sein ; ma pâleur , et le tremblement universel qui m'agîfoit-, lui parurent les marques de la plus tendre pitié,- il me remercia , je gardai un morne silence. J'avois un seul flacon d'un vin précieux que je tenois de mon fils , je lui en fis boire un verre qui lui rendit la santé et toutes ses forces. Alors un foible rayon d'espoir me fit hasarder, en frissonnant, une seule question. Je lui demandai si, dinsla bataille , il avoit fait des prisonniers? Non , répondit- il ; mais Arrêtez ! interrompis -je ; c'en est assez ,
LES BA.TTUÉCAS. 2lD
jen'en veux passavoir davaiitage.il ne m'éloit plus possible de douter de la
mort de mon malheureux fils !
L'étranger qui m'a ravi toute la tranquillité de ma vie , se reposa sur mon lit deux ou trois heures ? ensuite il voulut partir. Adieu , compatissant et bon ermite , me dit- il ; je ne vous oublierai jamais : puisse le ciel récompenser votre pieuse charité ! En.
disant ces paroh-s, il m'embrassa !...• Je frémis , mais je ne le repoussai point.... Il partit. Je restai pénétré de douleur , et non accablé ; j'étois satisfait de moi-même.
Après ce récit , Placide saisit la main de l'ermite , et la baisa avec autant de respect que d'attendrissement.
O que la religion est utile.:, auguste et touchante, dit il , quand on suit fidèlement ses préceptes divins ! O modèle de la véritable magnanimité!
je pleure avec vous , et je vous envie !
2l6 LES BATTUÉCAS.
toute la sainteté de l'Evangile est dans votre arae ; la paix du ciel y doit être
aussi !
Placide accepta avec plaisir l'offre du vertueux ermite , qui le pressa de coucher dans son ermitage. Il dormit paisiblement dans ce pieux asile, sur lequel il croyoit voir planer les
anges !
Le lendemain matin, aux premiers rayons de l'aurore , il fut réveillé par la douce voix de sa petite Placidie ; on se leva : un jeune garçon de douze ans , que Termite avoit avec lui , prépara le déjeûner; on se mit à table , et après le déjeûner Placide écoutoit l'ermite, qui lui donnoit des renseignemens sur la route de Salamanque, lorsque tout à coup on entendit un cheval s'arrêter à la porte de l'ermitage : Ah ! dit l'ermite, ce bruit ne peut désormais que me rappeler un cruel souvenir ! et il ne me donnera
LES B ATTUÉCAS. 2 T 7
plus d'espérance ! Tandis qu'il parloit, onfrappoit à la porte. Le jeune garçon va ouvrir; un officier espagnol paroît ; Termite éperdu pousse un cri , se lève , chancelle, retombe sur sa chaise; l'officier se précipite vers lui ; L<crmite, baigné de pleurs de tendresse et de joie , le reçoit dans ses bras » c'étoit son fils! Grand Dieu ! s'écria-t-il , par quel miracle m'es-tu rendu ? j'ai vu un guerrier français qui portoit ton
épée — C'étoit mon libérateur, il
m'a sauvé deux fois la vie... Adorable Providence ! dit l'ermite en tombant à genoux et en élevant ses deux mains
vers le ciel O mon fils, mon cher
fils! j'ai cru que ce généreux guerrier étoit ton meurtrier, et j'ai rempli avec lui tous les devoirs de la sainte hospitalité. — Dieu vous éprouvoit et vous récompense; sans ce brave officier votre fils n'existeroit plus* Placide,immobile, les mains jointes,
les yeux pleins de larmes et fixes sur Termite , ecoutoit en silenee ; par l'élévation et la sensibilité de son anie , il éloit digne de contempler un spectacle si meweillemL et si touchant! 11 jouit avec transport du bonheur de Termite et de son fils, et il ne fut pas pour eux un tiers incommode. On le Conjura de rester encore deux ou trois heures ; il y consentit. L'officier , questionné sur ses aventures , raconta qu'ayant été chargé par son générai d'une commission particulière , il avoit , dans la route , été attaqué par six brigands, et qu'au moment où il alloit succomber sous le nombre , un jeune aide de camp français , qui alloit rejoindre son corps , étoit accouru à son secours, et avec une valeur intrépide l'avoit délivré de-ces -assassins.
Qu'enfin , après un combat , les deux militaires , à l'imitation des anciens Grecs, voulant , en se séparant, se
LES BATTUECAS. 2IO,
donner un gage durable de leur estime, avoient fait l'échange de leurs armes. L'Espagnol ajouta que , dans la déroute de la dernière bataille, il s'étoit trouve tout seul enveloppe par un gros de soldats , et que ce même officier Fa voit arraché de leurs mains , en leur promettant deles dédommager de sa dépouille; qu'ensuite il lui avo't généreusement donné sa liberté. Et je haïsso's ce jeune et magnanime.
Français ! s'écria l'ermite. O que ne puis-je le retrouver pour me prosterner à ses pieds!... Grâces au ciel, dit Placide , j'apprends qu'il existe dans les armées des guerriers sensibles et généreux! Ah! puissent-ils s'unir pour abolir à jamais les lois atroces de la guerre !.. .
Placide ne quitta pas sans attendrissement le bon ermite , qui , en se séparant de lui , fit présent à Placidie d'un petit sac rempli de noisettes et
220 LES BATTUrCAS.
de figues sèches. 11 combla de bénédictions cette enfant et son père adoptif f dont les sentimens et la conversation lui avoient inspiré le plus *vif intérêt. Le jeune compagnon de l'ermite conduisit Placide jusqu'à la grande roule de Salamanque.
Le reste du voyage de Placide n'offrit aucun événement remarquable; il atteignit enfin les frontières du val des Battuécas , après huit jours d'absence. Ce fut avec ravissement qu'il se retrouva dans ce paisible séjour !
Il éprouva un sentiment de respect en entrant dans cette enceinte que nulle violence n'avoit profanée , en parcourant cette terre inuocente que le sang humain n'abreuva jamais , et où l'on ignoroit tous les crimes de
l'ambition ! Il s'étoit bien promis
de cacher à Inès l'état affreux où se trouvoit l'Espagne , et de ne pas noircir et souiller son imagination par
cet horrible récit. Il remit dans ses bras la petite Placulie , en lui disant seulement que cette enfant étoit une orpheline qui avoit perdu tous ses appuis, et qu'il l'avoit recueillie. Inès la reçut avec joie et sensibilité , et Théophile remercia avec transport son père , qui lui amenoit une sœur.
Placide , devenu calme et raisonnable , reprit tout son goût pour l'étude et les arts. Heureux par Inès, et par sa tendresse pour son fils et pour la petite Placidie qui lui devenoit plus chère chaque jour , il connut enfin le charme d'un bonheur pur et tranquille , approuvé par la raison, ennobli et sanctifié par le devoir. Il jouissoit délicieusement de cette paix intérieure produite par l'heureux accord de nos sentimens, de nos principes et de nos opinions. Le souvenir ineffaçable de donna Bianca ne le troubloit plus, mais l'attristoit ton-
jours, parce qu'il croyoit être entièrement banni de sa mémoire : il sentoit que rien ne pourroit l'empêcher de regretter jusqu'à son dernier soupir une amitié qui eût complété sa félicité.
Placide étoit depuis cinq mois de retour dans la vallée , lorsqu'il reçut un message du bon vieillard possesseur du château dans lequel il avoit couché pendant son dernier voyage.
Le vieillard lui écrivoit , et sa lettre étoit conçue en ces termes :
« Je veux vous apprendre , mon <c jeune ami , que même après votre « départ vous nous avez protégés.
« Le jour même où nous reçûmes « vos adieux , Tune de mes petites- « filles , qui sait un peu dessiner , « voulut faire de mémoire votre porte trait au crayon; elle y réussit assez « bien ; cependant sa sœur, ne trou- « vant pas la ressemblance parfaite ,
LFS BATTTTECAS.
« lui conseilla d'écrire en grosses let- « très nu bas de la tète , ces mots : « C'est notre ami Placide. Et elle y « consentit. On a ôté de son cadre « un vieux tableau pour y substituer « ce dessin qui a été aussitôt mis en « parade dans le salon. Trois mois « après i notre château fut investi par « un régiment ennemi , commandé « par le jeune Adolphe , marquis de « Paimène. On entre avec tumulte « dans notre château , cependant le « colonel défend le pillage ; mais les « soldats se dispersent malgré lui et « sans ordre dans les appartemens ; « mes petites -filles', tremblantes, se « cachent sous les couvertures de « mon lit ; j'invoquois pour elles la « protection divine, quand ma porte « s'ouvre; et je vois paroître le colo- « nel , qui vient me questionner sur « l'ébauche de votre portrait. 'Aussi-.
« tôt que j'ai répondu que ce Placide
« est un Dattuécas , il me quitte pour « aller haranguer ses soldats : à Fins- « tant j'entends crier vive Placide !
« Tout rentre dans l'ordre; on vient « m'assurer que les amis de Placide « ne doivent rien craindre. En effet, « loin d'éprouver la moindre vexa- « tion , les soldats ont été pour nous « aussi humains que leur généreux co« « lonel ; ce dernier , en partant , m'a « lai se un écrit tracé de sa main , et « signé par tous les officiers de son « régiment, qui nous met à l'abri de « toute insulte , si d'autres troupes « françaises passent par la suite dans « ce lieu ; le colonel m'a bien re- « commandé de vous instruire de « tous ces détails. Et c'est un devoir * dont je m'acquitte avec un grand k plaisir.
« Dom Pèdre est toujours en Fran- « ce ; il y restera long-temps encore , a dans l'espérance d'y être utile à la
LES EA.TTT7ECAS. 22 J
« famille royale : c'est par l'ordre seoc cret de nos malheureux priuces « qu'il y prolonge ainsi son séjour.
« Doin Pèdre est trop honnête homcc me pour n'être pas sujet fidèle.
« Adieu , mon jeune ami : recevez « les tendres bénédictions du vieil- « lard qui vous doit toute sa tran- « quillité. >»
Cette lettre toucha vivement Placide , et le fit repentir d'avoir quitté si brusquement l'aimable et reconnoissant Adolphe. Il répondit au vieillard en lui envoyant une longue lettre pour Adolphe , qu'il le conjura de lui faire parvenir. Depuis ce jour Placide espéra vainement de recevoir des messages et des nouvelles de ses amis et des affaires d'Espagne ; les religieux , effrayés de la guerre qui rendoit les routes si peu sûres , ne sortoient plus de la vallée ; et Placide , pendant près de trois ans , resta dans une ignorance
22Ô LES BATTDÉCAS»
absolue de tout ce qui se passoit en Espagne et en Europe. Il s'en affligeoit chaque jour davantage ; car à mesure que les mois s'écouloient, son imagination lui retraeoit plus vivement les scènes déplorables dont il avoit été témoin. Il se représentoit la malheureuse Espagne dévastée et victime de tous les fléaux de la guerre ; et alors il ne jouissoit de la paix profonde du val des Battuécas , qu'avec une espèce de remords : il eut plus d'une fois la tentation d'aller se joindre aux défenseurs de la patrie ; mais il fut toujours retenu par l'idée qu'il n'auroit ni le pouvoir , ni le droit d'empêcher d'horribles représailles , et que même ses compagnons voudroient le forcer de de venir le complice de leurs cruautés et de leurs violences. Au milieu de ces agitations pénibles > il trouvoitune grande consolation dans la pensée que du moins
LES I5ATTUECAS. H2J
dom Pèdre et donna Bianca étoient en France, et ne conroient aucun danger. Quelquefois il se flattoit que la paix étoit rendue à l'Espagne , et que donna Bianca , rapprochée de lui, vivoit paisiblement à Madrid au sein de sa famille. Si cette supposition n'est point une chimère, se disoit-il, je suis entièrement effacé de son souvenir! peut-èlre même éprouveroit-elle quelque embarras, si je cherchois à m'y rappeler ! Ah ! je respecterai en elle jusqu'à la légèreté de ses sentimens ! elle n'entendra jamais parler de moi ; j'ai eu la force de sacrifier mon amour , j'aurai celle de vivre sans son amitié, et d'exister oublié d'elle !... mais qu'importe ? si elle est heureuse !....
Ces réflexions jetoient souvent de l'amertume au fond de lame de Placide ; mais il n'en étoit pas moins sensible aux vertus d'Inès , devenue
pour lui la compagne la plus aimable, et au charme que repandoient sur sa vie sa tendresse , ses talens , sa douceur enchanteresse , et les grâces, les heureuses dispositions de son fils et de Placidie. Ces deux enfans s'aimoient de la manière la plus touchante , et Placide, qui les destinoit l'un à l'autre , jouissoit délicieusement de leur attachement mutuel.
Placidie, qui entroit dans sa cinquième année , étoit d'une beauté si frappante , que Placide la contemploit quelquefois en silence pendant des heures entières; et souvent il tressailloit en la regardant. Ce visage enchanteur lui rappeloit une figure parfaite, qui n'étoit que trop présente à son
souvenir!
Placide , séparé de donna Bianca depuis plus de dix ans , a voit enfin renoncé à tout espoir de sen rapprocher, lorsqu'un événement inattendu
LES BATTUECAS. aSQ
changea subitement tous ses projets.
Un messager arrive un matin dans la vallée ; il apprend à Plaeide que la guerre a cessé, et il lui remet une lettre de dora Pèdre. Plaeide ouvre cette lettre avec la plus vive émotion , et il lit ce qui suit : « De retour depuis « huit jours, nous avons besoin de « vous , cher Placide , car nous « sommes bien malheureux! Nous « avons perdu notre unique enfant !..
« Ma femme est dans un état digne « de pitié!... Je sais combien voire « amitié est courageuse et fidèle. Les » deux jeunes jumelles que vous avez « si utilementprotégées , m'ont conté « vos tendres sollicitudes pour nous; « Venez : la seule consolation que jç « puisse recevoir, sera de pleurer « avec un ami véritable ;•: amenez « Inès et vos en fans. Votre asile est « celui que vous avez choisi , c'est la « maison de Gonzaie ; vous la con-
23o LES BATTUÉCÀS.
« noissez. Elle a été pillée et dévastée ; c mais on y fait les réparations né- « cessaires , qui seront finies dans un « mois. En attendant , vous resterez « avec nous dans la terre où nous « sommes. Vous trouverez une voi- « ture hors de l'enceinte de la vallée , « et l'homme que je vous envoie « vous servira de guide ; au nom du « ciel , venez sans délai. »
Grand Dieu! s'écria Placide, ils ont perdu leur fils , qui devoit avoir
neuf ans! et je trouverai donna
Biancainconsolable , et peut-être mourante!..,. Cette idée lui fit répandre un torrent de larmes; mais il n'hésita pas à partir avec sa famille. Pour ne point faire une scène qui tût excité la curiosité des Battuécas , il partit non dans la journée , mais au milieu de la nuit, avec Inès et les deux enfans. Ce départ mystérieux et précipité , qui ressembloit à une évasion , troubla la
Les battu i*c as* s3i
douce Inès, et causa de l'effroi aux deux enfans, élevés dans la persua»
sion qu'ils ne sortiroient jamais de la vallée, et que le bonheur n'étoit que là. Placide lui-même s'attendrit douloureusement en abandonnant sa cabane. Il partit clans les premiers jours du mois de juin : le ciel étoit pur et serein. Placide portoit dans ses bras Placidie , qui sanglotoit en appuyant sa tète sur son sein. Inès , tenant à ses cotés Théophile par la main , pleuroit doucement en silence. Placide marchoit lentement , et se retournant vers sa cabane éclairée par les rayons de la lune : Adieu , dit-il , demeure fortunée, demeure inaccessible à l'ambition , à la cupidité, à la discorde!... La paix, exilée du reste de l'univers, s'est réfugiée dans cette
enceinte, et je pars! et je vous
quitte pour jamais! En parlant
ainsi, il côtoyoit les rives,, bordées
Sè32 LÉS BATTUÉCAS.
d'olivierset de citronniers , delà rivière qui conloit au milieu de la vallée ; la lune se réfléchi ssoit dans cette onde toujours calme et pure. Bords en- % chantés, poursuivit Placide, je vous abandonne pour aller me jeter sur une mer orageuse, qui n'est célèbre que par ses écueils et ses naufrages , et j'ai perdu les espérances et 1rs illusions qui font braver tous ces périls, et qui répandent tant de charmes sur la trompeuse et brillante perspective d'un chimérique avenir!.. . En se livrant à ces pensées mélancoliques , Placide ne s'en avouoit pas la véritable cause ; do m Pèdre seul exprimoit le désir de le revoir, donna Bianca ne le rappelait pas! Plongée dans la plus amère affliction , elle n'éprouvoit pas le besoin de pleurer avec lui ! il n'avoit aucun espoir d'adoucir sa profonde dQuleur. Mais dorn Pèdre éloit malheureux, il le deman-
doit avec les plus vives instances , et Placide ne balançoitpas à lui sacrifier sa tranquillité.
En sortant de la vallée , Placide entendit gémir sourdement Inès et Théophile , et il éprouva lui - même la plus pénible sensation. On monta dans une berline attelée de quatre chevaux. Le ciel se couvroit de nuages 7 on vit quelques éclairs. Inès , effrayée, jette ses deux bras autour du cou de Placide , en disant d'une voix entrecoupée : Ah ! mon ami , déjà un orage ! Dans cet instant le mouvement
de la voiture causa une telle épouvante à Placidie , qu'elle se mit à crier mr et Théophile , vacillant et étonné , serroit fortement à chaque minute la main d'Inès ou celle de son père.
Enfin au bout d'une demi-heure les deux enfans s'endormirent ; ils ne se réveillèrent qu'au jour naissant. Alors on descendit dans una maison où
Ton trouva un excellent déjeuner :
le conducteur envoyé par dom Pèdre tira d'une malle des habits pour Placide et sa famille , et l'on quitta les vëtemens grossiers de la vallée. Cet échange charma Placidie , qui reprit toute sa bonne humeur , en recevant la robe de mousseline et le joli schali qu'on lui donna , et en se voyant ainsi parée dans un miroir. Placide sourioit et soupiroit en la regardant : cette parure magnifique l'a métamorphosée, dit-il ; elle n'est déjà plus une fille de la vallée!.... Mais elle étoitsi belle dans ce nouveau costume , que tous les gens de la maison accouroient pour la voir.
Le reste du voyage se passa heureusement. La curiosité et la surprise des enfans auroient amusé Placide y s'il eut été moins troublé par l'idée qu'il alloit revoir donna Bianca , et qu'il la retrouveroit au désespoir et
LES BÀTTUÉCAS. iVj
indifférente pour lui. Il se promit de ne point la voir, s'il pouvoit s'en dispenser , et de se borner à s'enfermer avec dom Pèdre : cette résolution satisfaisoit son cœur blessé; mais , comme tous les projets formés par le dépit , elle étoit au fond peu sincère.
Enfin au bout de quatre jours on arrive dans la terre de dom Pèdre :
on entre dans l'avenue , au bout de laquelle on aperçoit le château ; Placide tressaille , et ses yeux se remplissent de larmes! L'objet d'une passion jadis si violente , et maintenant d'une amitié si tendre , donna Bianca , .est dans cette maison ! Il se la représente languissante, désolée; il oublie ses mécontentemens secrets , il ne voit qu'elle, il ne pense qu'à son malheur , et son vcœnr se déchire !.... 11 étoit huit heures du matin ; on trouva dom Pèdre sur le perron du château. Placide se précipite dans ses
bras : ni l'un ni l'autre ne peuvent parler , ils s'embrassent en pleurant ; dom Pèdre conduit précipitamment Inès et les enfans dans l'appartement qui leur est destiné. Dom Pèdre ne regarda que Théophile , et ce fut avec un extrême attendrissement: ensuite il emmena Placide dans le sien , et là, le faisant asseoir à côté de lui , ah ! mon ami , dit-il , que je suis à plaindre ! ma femme ne sait son mal* heur que depuis quinze jours, et, malgré toutes mes précautions, elle en a découvert les affreuses cii constances ! . .. Dispensez moi dans ce moment de vous faire ce tragique détail, et, quand je vous dirai tout , vous compatirez sûrement davantage à nos peines. Aujourd'hui ne parlons que de donna Bianca : mon ami, ses jours sont en danger!.... — Juste ciel !.... — Résignée avec une angélique piété , elle ne se plaint point, ne pleure point;
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mais son cœur est ferme à toute consolation , et même à tout épanchement.
Il semble qu'au fond de l'ame elle ait dit un éternel adieu à la terre , elle est insensible à tout ce qui s'y passe ; rien ne peut la sortir de cet état d'affaissement et de stupeur. Elle a perdu le sommeil; sa pâleur et sa maigreur deviennent' chaque jour plus alarmantes. Le médecin m'a déclaré qu'il falloit absolument la sortir de ce profond accablement , par une secousse violente qui rappelât en elle l'attendrissement et les larmes. Rien ne peut mieux opérer cette révolution que votre vue et celle de votre fils : elle est prévenue que vous êtes ici , elle vous attend; appelons Théophile , et venez ... Non , non , répondit Placide , elle ne verra pont Théophile aujourd'hui ; je ne puis me résoudre à ne la revoir que pour lui percer le cœur î Comme il disoit ces paroles , un
a38 LES BA.TTTJÉC AS.
valet de chambre vint dire que donna Bianca demandoit Placide et ses enfans: il fallut obéir. Placide, dans un trouble impossible à décrire , alla chercher ses enfans Dom Pèdre , voulant s'épargner la douleur d'être témoin d'une scène déchirante , resta dans sa chambre.
Cependant Placide , tenant par la main Théophile et Placidie , se rendoit à l'appartement de donna Bianca ; Grand Dieu ! se disoit-il , je vais donc renouveler toute la violence de sa douleur en lui montrant mon fils , cet enfant de 1 âge de celui qu'elle a perdu !... ISon , Théophile n'entrera point cht-z elle ; je ne lui montrerai
que Placidie et peut être même ne
les lui présenterai je Tune et l'autre que dans quelques jours !... Agité de ces pensées , Placide arrive à l'antichambre qui précède le cabinet où j'attendoit donna Bianca ; il place les
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deux enfansderrière une porte, et leur dit de rester là en silence jusqu'à ce qu'il revienne les chercher : ensuite , le visage couvert de larmes , il entre , et voit donna Bianca couchée sur une chaise longue , auprès de laquelle étoit assise une de ses femmes. Donna Bianca étoit posée de manière qu'il ne pouvoit voir de sa figure que ses longues tresses de cheveux négligemment rattachés sur sa tète. Il avance en tremblant,... Enfin il découvre ce visage , dont tous les traits sont si profondément gravés dans son souvenir; mais ce n'étoit plus cette beauté brillante de fraîcheur, qui effaçoit l'éclat de toute autre , il n'en voit qu'un ombre touchante qui semble prête à s'anéantir ! Il s'appuie contre le. dos d'une chaise , sans avoir la force ni de se soutenir, ni de proférer une parole...Donna Bianca, tropaccablée pour eprouver de l'émotion , lève sur lui des
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yeux appesantis et languissans , et d'une voix éteinte l'invite à s'asseoir. Il obéit.... il regarde avec un saisissement inexprimable ; il cherche en vain sur ce visage chéri l'expression enchanteresse qui l'embellissoit jadis , il n'y trouve même pas celle de la douleur : cette figure , toujours frappante par la noblesse et la régularité , porte encore l'empreinte auguste de la pudeur et de la vertu ; mais , décolorée, immobile comme une belle statue d'albâtre , elle paroît être privée de la vie , la sensibilité ne ranime plus ! Après un long silence , je sais, dit-elle, que vos enfans sont ici ; je voudrois les voir. Elle prononça ces paroles si froidement , que Placide cessa de craindre que la présence de Théophile pût lui causer une sensation douloureuse. Il se leva , il alla chercher les enfans , et , faisant tenir Théophile derrière lui , il s'avança
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avec Placidie. Mais à peine donna Bianca a-t-elle jeté les yeux sur cette enfant , qu'elle paroit s'émouvoir :
elle la regarde fixement , et ses joues sa colorent d'un léger incarnat ; elle lui tend les bras. Placidie se' jette à son cou avec la grâce la plus touchante... Donna Bianca la presse contre son sein , la regarde encore : sa physionomie reprend toute son expression , ses pleurs inondent son visage : O ! dit-elle , quelle ressemblance ! Quel âge a-t-elle ? — Mais je
crois qu'elle a quatre ans et demi ou cinq ans. — Vous croyez? comment!
vous ne savez pas son âge ? — Non , elle n'est pas ma fille , c'est une enfantinconnue que , durant les horreurs de la guerre, j'ai sauvée d'un incendie...
A ces mots , donna Bianca , retrouvant une force surnaturelle , se soulève de son canapé , se précipite à genoux sur le plancher , et joignant les mains
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avec le mouvement le plus passionné :
O mon Dieu î s'écrîa-t-elîe , que suisje pour oser vous demander un miracle ! mais vous me le faites entrevoir. O bonté suprême ! daignez réaliser l'espérance d'une mère , et , par le plus touchant des prodiges , faites la passer d'une infortune sans consolation au comble du bonheur !.. . Après cette prière , elle se relève, s'assied , et , d'une voix entrecoupée , elle questionne Placide sur le lieu où il a trouvé cette enfant : la réponse accroît ses transports... Et n'avoit-elle pas à son cou , dit-elle , une chaîne d'or?.... — Oui , répondit Placide , elle la porte encore ; la voilà sous son schall avec
la croix ém aillée C'est elle! c'est
elle ! interrompt donna Bianca : O Providence ! ô mon Dieu ! Elle n'en peut dire davantage , elle s'évanouit.
Placide , éperdu , appelle do m Pèdre à cris redoublés ; on court le chercher ;
le château retentit de cette exclamation universelle : L'enfant n'est pas mort! V enfant est retrouvé! . .. Au milieu de ce tumulte général , Placide ne voit que donna Bianca , sans mouvement et privée de toute connoissance On lui prodigue tous les secours , bientôt elle rouvre les yeux , elle revient véritablement à la vie , puisqu'elle reprend tous les sentimens qui la font chérir. Son premier regard cherche Placidie : Ma fille! ma fille /... sont les premiers mots que sa bouche prononce. Dans cet instant dom Pèdre , hors de lui , paroît et s'élance vers elle. O mon ami , dit donna Bian • ca , prosternous - nous aux pieds de Placide , il est le libérateur de notre enfant , il nous la rend , la voilà ! . . Dom Pèdre , transporté , ne trouve point de démonstrations qui puissentexprimer ce qu'il éprouve. L'ivresse de la joie ne permit à ces trois personnages que
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d'articuler quelques mots d'explications demandés par dom Pèdre , mais sans aucun discours suivi. Donna Bianca tenoit toujours Placidie fortement pressée contre son cœur y comme si elle eût craint qu'on ne la lui ôtât.. . Dom Pèdre et Placide contemploient cette heureuse mère, remercioient le ciel , s'embrassoient et versoient un déluge de larmes délicieuses.... Tout à coup Théophile , qui jusque -là étonné , saisi , s'étoit tenu à l'écart dans un coin de la chambre 9 s'avança tristement , en disant à Placide , avec un ton plaintif: 3Ion père !... Placidie ne sera donc plus ma sœur?... — Cher enfant , s'écria dom Pèdre , elle sera ton épouse!... Oui , reprit donna Bianca , et l'idée de cette union fut un vœu de nos cœurs , avant que la reconnoissance nous eût fait un devoir de la réaliser. Ces paroles portèrent au comble l'exaltation d'enthousiasme et le
bonheur de Placide. Le médecin de N donna Bianca interrompit cette scène touchante, en conjurant donna Bianca de se mette au lit, et en lui precrivant, pour le reste entier du jour , et le silence et un repos absolu. Elle y consentit, à condition qu'on ne la sépareroit pas un seul instant de sa fille. Le médecin fit sortir dom Pèdre et Placide de sa chambre ; ils se rendirent avec Théophile dans l'appartement dînes. Cette dernière partagea tout fétonnement et toute la joie de Placide: et, lorsqu'on eut repris un peu de calme , Placide demanda à dom Pèdre par quel prodige , au lieu d'avoir un fils de neuf ans dont il avoit annoncé la naissance au père Isidore , il avoit une fille de cinq ans. Hélas! répondit dom Pèdre , j'ai été en effet père.d'un garçon ; mais il ne vécut pas , il mourut six semaines après sa naissance. Nous ne voulûmes pas vous ins-
truire de ce triste événement : vous étiez depuis trop peu de temps dans la vallée pour vous demander de revenir... et nous résolûmes de vous épargner le chagrin de vous représenter le notre,... Au bout de quelques années une nouvelle grossesse de donna Eianca lui donna l'espérance d'un bonheur qu'elle désiroit avec passion, celui d'avoir une fille. Le ciel exauça ses vœux. Je mandai cet événement au père Isidore ; mais le courrier revint sans réponse : et j'ai su depuis que ce message, ainsi que quelques autres , n'étoit jamais parvenu dans la vallée.
Donna Bianca nourrit sa fille , qui avoit dix mois , et qui venoit d'être sevrée lorsque des affaires de la plus haute importance m'appelèrent subitement en France. La guerre étoit déjà déclarée : cependant nous étions loin de prévoir qu'elle dût se faire avec tant de barbarie. Je pensai qu'en
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laissant ma fille dans un château qui paroissoitètre à l'abri d'une invasion , elle ne couroit aucun danger. D'ailleurs, je ne comptois séjourner à Paris que peu de mois. Je désirai que ma femme vînt avec moi : elle y consentit. Elle mit sa fille sous la garde d'une femme dont elle connoissoit l'attachement et la prudence ; mais elle ne se sépara qu'avec une douleur déchirante de cette enfant adorée , qui , dès cet âge y annonçoit toute la beauté de sa mère. Trois mois après , la guerre en Espagne avoit déjà pris un caractère de fureur dont les détails font frémir. Les ennemis pénétrèrent dans la province où se trouve situé le château qu'habitoit ma fille. Sa gouvernante prit la fuite , en emportant l'enfant confiée àses soins : elle alla se réfugier dans la maison d'un de ses frères près de la ville infortunée qui a été si inhumainement dévastée. Elle y tomba
malade ; elle étoit retenue dans son lit , lorsque l'approche rapide de l'ennemi obligea tous ceux qui l'habitoient à se sauver à la hâte , à l'exception de la gouvernante de ma fille qui resta avec elle , n'ayant ni le courage ni la force de s'évader. Les ennemis mirent le feu à cette maison abandonnée : la Providence , qui veilîoit sur notre enfant , vous envoya pour la sauver : il n'est pas en notre pouvoir de reconnoître un tel bienfait ; le ciel seul peut vous en recompenser. Ah î dit Placide en serrant la main de dom Pèdre dans les siennes , quelle récompense pourroit égaler pour moi celle de vous avoir rendu le repos et le bonheur î Mais , cher dom Pèdre , poursuivit-il , apprenezmoi comment vous avez pu , pendant plusieurs années , cacher cet événement à donna Bianca ? — Je l'ignorai long -temps moi - même , répondit
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domPèdre , les communications étant tout-à -fait interrompues. Quand je n'aurais pas été retenu par des affaires , le danger des routes m'aurait empêché de retourner en Espagne avec donna Bianca. Cependant l'inquiétude de ne point recevoir de nouvelles de son enfant altéra bientôt sa santé; et enfin elle tomba dans l'état de langueur le plus inquiétant ; alors je pris le parti de la tromper : à force de stratagèmes je parvins à la rassurer ; elle recouvra la santé. Je la maintins dans cette erreur durant notre séjour en France. Arrivé ici , il a bien fallu lui déclarer son malheur; mais je lui cachai la tragique aventure qui la prîvoit de son enfant. Toutes mes précautions à cet é^ard échouèrent par l'im-
par
prudence d'un nouveau domestique qui , oubliant mes ordres , lui remit une lettre qui lui apprenoit que sa fille avoit péri avec sa gouvernante
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sous 1rs toits écroules d'une maison incendiée... Alors sa douleur n'a plus eu de bornes ; et sans vous, cher Placide, elle en eût été la victime ; ainsi je vous dois sa vie et celle de mon enfant.
Lorsque dom Pèdre eut termine' ce récit , on convint de remettre au lendemain celui que Placide avoit à faire , afin que donna Bianca pût l'entendre.
Inès fut appelée par donna Bianca , qui vouloit l'embrasser , la remercier , et qui la désiroit surtout parce que Placidie pleuroit etla demandoit.
Placide, durant cette journée, fut trop agité et trop inquiet encore sur la santé de donna Bianca pour sentir tout son bonheur ; cependant ilvoyoitavec ravissement dom Pèdre caresser le jeune Théophile. J'ai su , dit dom Pèdre, tous les détails relatifs à cet aimable enfant : je les demandois au père Isidore; et tout ce qu'il nous écrivoit
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sur son éducation , son caractère , sa figure , inspira à donna Bianca un désir que je partageai aussitôt qu'elle me le fit connoître. Ces entretiens , en pénétrant Placide de joie et de reconnoissance , excitoient dans son aine le plus vif remords d'avoir pu douter d'une amitié si tendre et si généreuse. Il ne se coucha point ; il ne vouloit pas que le sommeil lui dérobât quelques heures du sentimeutde son heureuse existence. Il passa la nuit entière dans le parc du château : là , seul , au milieu d'une nuit paisible et à la face du ciel, il interrogea sa conscience ; et, descendant au fond de son cœur , il y trouva tant d'affection pour Inès , un attachement si vrai pour dom Pèdre, une amitié si pure pour donna Bianca , que le souvenir de son amour avoit pour lui quelque chose de pénible. Donna Bianca étoit devenue à ses yeux un objet si respectable , si sacré ,
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qu'il auroit voulu ne l'avoir jamais aimée que comme une sœur. O toi !
dit-il, fidèle épouse du meilleur des hommes , de mon ami ! toi , mère adoptive de mon fils ! jamais je n'élèverai sur toi un regard profane ; jamais je ne contemplerai ta beauté ; purifié par la reconnoissance et par le saint nœud qui nous unit . j'écarterai de mon imagination les idées frivoles qui pourroient me rappeler tes grâces et tes talens ; je ne penserai désormais qu'à tes vertus.
Le jour surprit Placide dans cette douce rêverie. Dom Pèdre vint le chercher, et le conduisit chez donna Bianca , qui déjà n'étoit plus reconnoissable: elle avoit reprisses forces, sa vivacité , et presque toute sa santé. Cette journée fut un enchantement.
Placidie , parée par les mains de sa mère , et belle comme un ange , fut, ainsi que son heureux libérateur ,
l'objet de l'admiration universelle. Tout le monde fut admis dans le salon pour la voir : les domestiques, les paysans de la ferme du château , les voisins ; et dom Pèdre et donna Bianca ne se lassoient point de redire :
C'est Placide qui nous l'a rendue , en exposant ses jours pour la sauver ! . . . . Le soir , lorsqu'on se retrouva seuls en famille , Placide, placé entre Inès et donna Bianca , conta l'histoire de son voyage en Espagne durant la guerre. Ce récit , qui confondit d'étonnement et fit frémir Inès, causa à dom Pèdre et à donna Bianca un inexprimable attendrissement et les plus profondes émotions. On ne se sépara qu'à minuit. Placide , au comble de la félicité , descendit encore dans les jardins , non pour y passer la nuit , mais pour y jouir sans distraction pendant quelques instans de tous les souvenirs délicieux de cette mémo-
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rable journée , et il s'écria : 0 songe rapide et tumultueux ! bonheur inquiet et fragile de l'amour î qu êtesvous auprès de ces joies ineffables du cœur , produites par les senti mens de la nature , l'amitié fidèle et la vertu !
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La Bibliothèque Université d'Ottawa
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