‹ Les BattuécasChapitre 3 sur 3 · LIS B ATT DEC À S · texte numérisé non relu

LIS B ATT DEC À S

révolution subite qui s'opéroit dans mes idées, et surtout dans mon cœur.

Ce cœur brûlant et plein d'agitation ,je n'osois l'interroger : mais il parloit avec tant de véhémence , que je-

l'entendois malgré moi J'étois

dans une ivresse dont j'entrevoyois la folie et le danger; mais je me laissois entraîner par un charme impérieux auquel je ne croyois pas qu'il fût possible de résister. Dom Pèdre vint me chercher : il m'embrassa, en me disant, qu'il étoit enchanté du succès1 que je venois d'obtenir : il ajouta qu'on' me désiroit dans le salon, et qu'on alloit y faire de la musique. Je sentis confusément qu'il falloit me contraindre, et je suivis dom Pèdre. Gomme nous entrions , donna Bianca s'asseyoit devant un piano. J'apprenois à me craindre moi-même , et je me plaçai loin d'elle. Aussitôt que je l'entendis jouer avec une supériorité divine ? j'é-

prouvai un ravissement mêlé de souffrance qui m'ôtoit la respiration... Je formoisdes vœux coupables , et j'étois sans espoir... Organisé pour aimer les arts, je n'avois jamais entendu, hors de l'église , que les rustiques pipaux et les timbales bruyantes dont j'étois l'inventeur; et j'entendois une musique enchanteresse exécutée par une créature angélique , ornée de tons les dons du ciel , par celle enfin que j'admirois avec tout l'enthousiasme de Fé-»

tonnement , toute la sincérité d'un cœur entièrement neuf, et toute l'ar-r deur d'une ame passionnée. Elle joua un adagio, et avec tant d'expression , qu'il ne fut pour moi qu'un langage pathétique d'amour et de mélancolie. Il me sembloit qu'elle me parlpit , qu'elle cherchoit à me consoler ; car gémir avec moi , c'étoit me rér pondre !... Mes pleurs couloient sans que je m'en aperçusse : tous les yeux

étoient fixes sur moi , et je ne le remarquons pas ; j'étois seul avec donna

Bianca ! Lorsqu'elle eut fini , elle se

leva , et parut attendrie en voyant mon visage baigné de larmes. Tout le monde attribua l'état où j'étois au seul charme de la musique. On savoit que cette impression étoit absolument nouvelle pour un Battuécas. On pria vainement donna Bianca de chanter :

alors dom Pèdre fit l'éloge de ma voix , et tout à coup il me demanda de chanter un morceau dont j'avois fait les paroles et la musique pour Inès , et que j'avois intitulé : Les adieux et les Sennens d'amour. Je frissonnai , je pâlis , et tous les traits aigus du remords percèrent à la fois et déchirèrent mon cœur ! Comme je gardois le silence , dom Pèdre conta l'histoire de mes engagemens avec Inès : il avoir vu Inès ; il vanta sa beauté , ses grâces ingénues, et sa tendresse pour moi !'...

Pendant ce récit j'étois glacé , atterre, et prêt à m'évanouir.... mon extrême pâleur frappa tout le monde ; on crut qu'elle étoit causée par les regrets de l'absence. Je profitai de cette erreur j je sortis précipitamment sans oser lever les yeux sur donna Bianca : je ne me trouYois plus digne de la regarder.

J'allai m'enfermer dans ma chambre ; et , sous prétexte d'un mal de tête , j'y restai seul le reste de la journée , livré aux plusaccablantes réflexions. Malgré mes remords et la confusion qu'ils me eausoient, la pensée qui m'affligeoit le plus, étoit celle que donna Bianca venoit de perdre l'idée qu'elle avoit dû se former de mes sentimens pour elle ; car ses regards a voient interrogé

mon cœur! Décidé à suivre mon

devoir , je voulois néanmoins que donna Bianca connût toute rétendue de mon sacrifice !... ou, pour mieux dire, il y avoit dans mon imagination

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un tel désordre de pensées nouvelles, d'espérances vagues et chimériques , que je n'avois qu'une idée distincte :

je savois seulement que ma destinée étoit entièrement bouleversée.

Le lendemain matin , dorn Pèdre vint me dire qu'il se faisoit un plaisir de me mener voir le beau cabinet de tableaux de donna Bianca ; qu'elle en étoit prévenue , et qu'elle nous attendoit. Ce sera pour nous une jouissance nouvelle, poursuivit dom Pèdre ; et je me fais une fête d'être témoin de l'impression que cette superbe collection et ces chefs-d'œuvre de peinture feront sur vous. J'étois trop troublé pour répondre : je sortis sur-le-champ avec dom Pèdre. Le magnifique hôtel de donna Bianca étant dans notre rue , nous y arrivâmes au bout de peu de minutes.

Après avoir traversé plusieurs antichambres , nous entrâmes dans un

Q2 LES BATTUiCAS.

cabinet charmant , où l'on nous dit que donna Bianca viendrait nous rejoindre. Ce cabinet , me dit dom Pèdre , est entièrement rempli des ouvrages de donna Bianca : tous ces tableaux de fleurs sont peints par elle, A ces mots, je m'avançai, et je restai en extase devant ces peintures ravissantes. Quelle fraîcheur ! disois-je , quelle vérité ! quelle illusion !.....

Voyez si les véritables fleurs posées sur cette table ont plus d'éclat et de

beauté! Dom Pèdre sourit. Les

fleurs , dit-il, qui sont dans ces vases , sont aussi des illusions produites encore par donna Bianca : touchez-les»

J'obéis, et ma surprise fut extrême.

Je n'avois jamais vu de fleurs artificielles ! O magie enchanteresse des arts et du génie , m'écriai-je , à quel rang vous pouvez élever une créature humaine ! Oui , je me félicite de n'avoir pas été familiarisé dès l'enfance

LES BATTUECAS. (p

avec tous ces prodiges, afin de pouvoir les admirer avec tout l'étonnement et tout l'enthousiasme qu'ils

doivent inspirer ! Retournez vous

de ce côté, reprit dom Pèdre ; vous verrez un portrait intéressant : c'est, dans cette pièce , le seul tableau qui ne soit pas de donna Bianca ; car elle ne peint que les fleurs. A ces mots , j'éprouvai une émotion pénible , je pensai sur-le-champ que j'allois voir le portrait de l'époux adoré que pleuroit donna Bianca; mais je perdis cette idée en jetant les yeux sur ce tableau qui représentait un homme âgé d'environ soixante ans.

Cette figure intéressante et majestueuse , dis^je , est sans doute celle dsi père de donna Bianca? — Non , c'est celle de l'époux qu'elle regrette. — Sou époux!... — Oui, il avoit cinquantecinq ans lorsque donna Bianca , belle comme vous la voyez, âgée de dix- sept

C)l LES BATTUÉCAS.

ans , le préféra à tous les jeunes gens les plus brillans de la cour. — Ainsi ce n'est point l'amour qui fait couler ses pleurs? — Non ; ce furent l'estime , l'admiration , la reconnoissance qui décidèrent son choix. Elle n'a jamais connu l'amour. Ces paroles , elle n a jamais connu l'amour, se gravèrent dans mon cœur , y répandirent une joie insensée, et elles effacèrent de mon imagination toute autre idée. Donna Bianca , reprit dom Pèdre , orpheline dès le berceau , fut élevée par son oncle , devenu son tuteur , et reçut la plus parfaite éducation. Ce tuteur , par ses soins paternels , son esprit, ses vertus , la gloire qu'il avoit acquise comme guerrier et comme homme d'état , inspira à sa pupille la plus tendre vénération et le plus profond attachement. Lorsque donna Bianca eut atteint sa dix septième année, son

LES E A TTUKC AS. <)5

tuteurla pressa drfaireun choix parmi ceux qui prétendoient à son alliance.

En même temps il lui annonça qu'il lui assureroit toute sa fortune par contrat de mariage ; et , pour toute réponse, donna Bianca lui offrit sa main. Quel trouble , quel enchantement me causa ce récit , qui achevoit de me faire connoître l'ame angélique de donna Bianca !... Et > je me répétois en secret : Elle n'avoit point d'amour pour celui qu'elle pleure \ ainsi ce souvenir ne sauroit combattre un sentiment plus vif !.... Au bout dune demi-heure , donna Bianca parut : elle rougit en me voyant ; dans ce moment nos yeux se rencontrèrent, et j'oubliai mes craintes, mes remords , la vallée : j'étois si heureux , qu'il n'étoit pas possible qu'une seule pensée affligeante put sVjffrir à mon esprit. Nous passâmes dans une autre pièce , remplie de tableaux d'histoire r

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dont la beauté fut perdue pour moi :

ils n'étoient pas de la main de donna Bianca. Tout me paroissoit froid en comparaison de ses ouvrages , et d'ailleurs une distraction invincible ne me permettoit pas de donner la plus légère attention à des choses qui n'avoient aucun rapport avec elle. Au bout de trois quarts d'heure , un domestique vint dire à dom Pèdre qu'un homme auquel il avoit donné rendez - Vous , l'attendoit chez lui.

Comme il me restoit à voir encore une pièce, dom Pèdre dit en riant à donna Bianca , qu'il lui confioit auprès de moi son rôle de mentor ; et que , lorsque j'aurois tout vu , étant à deux pas de sa maison , je pourrois facilement y retourner sans guide.

Dom Pèdre nous quitta. Quand je me trouvai seul avec donna Bianca , j'éprouvai une émotion impossible à décrire : il me sembla que ce tête-

à- tète alloit décider de mon sort et

fixer tout mon avenir Je trem-

blois , et je m'appuyai sur le dos d'une chaise. Qu'avez-vous ? me dit-elle, d'une voix mal assurée. Si vous ne le voyez pas , répondis-je , vous ne le saurez jamais ! Comment pourrois-je vous en instruire ? nul langage humain ne sauroit l'exprimer!... A ces mots, je vis tressaillir donna Bianca... Asseyons-nous, dit-elle. Ah! m'écriaije, en tombant dans un fauteuil, que l'admiration que vous inspirez est tumultueuse ! . . . Quels mouvemens successifs et rapides de joie , de crainte, de tristesse , elle excite !... Quel éclair de bonheur ! quel jour éblouissant!

Quelles ténèbres effrayantes ! C'est un orage , mais qui n'aura pas une durée passagère , il ne finira qu'avec ma vie.

Placide, reprit donna Bianca , vous ignorez nos usages , nos mœurs , nos

bienséances , et jusqu'à la force des expressions que vous employez. Je vous excuse, mais je ne dois point écouter un tel langage • changeons d'entretien. Le ton de sa voix adoucissoit la sévérité de ces paroles, cependant elles me consternèrent : je mis mes deux mains sur mes yeux, et je ne répondis rien. Après un long silence : Placide , me dit-elle, je ne suis point fâchée ; rompez donc ce triste silence. — \rous me défendez de vous parler de vous; que puis-je dire? — Et les arts que vous aimez tant ! — Oui , parce que vous y excellez.— Et la poésie que vous cultivez, et dont vous parlez si bien ! J'ai un désir extrême d'entendre des vers de votre composition ; je suis sûre qu'ils sont remplis d'originalité. Ces paroles me causèrent un trouble affreux : je redoutois mortellement que donna Bianca ne me demandât les vers que

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j 'avois faits pour Inès , et que j'avois refusé de chanter la veille. Elle connut ma pensée à l'expression de mon visage, et voulant éviter une scène, et me rassurer : Écoutez , poursuivitelle , faisons un marché. Je vais vous chanter un admirable morceau de poésie, dont j'ai fait la musique; et ensuite vous aurez pour moi la complaisance à laquelle j'attache un si grand prix : vous me direz des vers à votre choix , pourvu qu'ils soient de vous ; ils m'intéresseront vivement.

A ces mots elle se leva , et elle alla se placer à un piano qui étoit à quelques pas de nous. Les vers que je vais chanter, dit-elle , sont d'un au»

teur anonyme , d'un poète rempli de génie, et cependant inconnu à tout le monde. Toutes ses poésies sont religieuses et du genre le plus élevé; je les préfère à tous les vers que je connois : j'y trouve une sublimité de

pensées , une originalité d'expression , une grandeur qui me transportent; et l'ode que j'ai choisie me paroît le chef-d'oeuvre de ce beau recueil....

Heureux poète ! dis-je en soupirant.

Oui , reprit donna Bianca : on est heureux en effet d'avoir reçu du ciel des dons aussi sublimes , et d'en faire un

si noble usage! Dans le morceau

que vous allez entendre , poursuivitelle , c'est le poète lui - même qui s'exprime. Assis sur un rocher dans un séjour agreste et solitaire , il chante aux premiers rayons du soleil les beautés de la nature et les bienfaits du Créateur. A ces mots je me rappelai que j'avois fait aussi une ode sur le même sujet; et je soupirai encore en pensant qu'elle étoit sans doute bien inférieure à celle qui causoit une si vive admiration!.... Donna Bianca , après avoir préludé un instant , fit entendre les sons d'une voix ravissante. . .

DBS EATTLl'CiS. 10 l

J'écoute avec un saisissement que

chaque mot augmente Je recon-

nois l'ode que j'ai composée ! — Mon sang bouillonne dans mes veines :

ce que j'éprouve surpasse tellement toutes les idées de gloire et de bonheur que j'ai pu concevoir, que je crains d'être abusé par un songe, par une illusion. La bouche entr'ouverte , les yeux fixés sur elle , respirant à peine, je reste immobile , enivré du charme inconcevable d'entendre sa voix di* vine exprimer mes pensées , et même y mêler les siennes , en leur prêtant cette touchante mélodie qu'elle a créée ! Cet accord de nos sentimens me paroissoit être l'union ia plus intime de nos âmes Enfin , au milieu

de la sixième strophe , ne pouvant plus contenir mes transports , je tombe à ses pieds en lui déclarant que je suis

l'auteur de ces vers Grand Dieu!

s'écrie - 1 - elle, vous êtes ce poète ius

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connu ! Ah ! j'aurois dû le deviner ! Je lui récite le reste de l'ode; ensuite je lui dis que je eonjecturois que le père Isidore , auquel j'avois donné ces poésies, les avoit fait imprimer pendant son dernier voyage à Madrid. Tandis que je parlois , donna Bianea, émue et tremblante, m'écoutoit en silence 7 et je vis couler ses pleurs! O suprême félicité! ni'écriai-je , quoi! je vous retrouve , et plus touchante encore, telle que vous m'êtes apparue quand le ciel vous offrit à mes regards pour la première fois ! je vous revois baignée de larmes ! et ces larmes , c'est moi qui les fais répandre ! Cette sensibilité, c'est moi qui l'excite! — Avant de me connoître, votre cœur s'unissoit au mien ! vous partagiez ces

élans de mon ame! ,. Tandis que

tout nousséparoit , tandis qu'enfermé dans 1rs sauvages lieux qui m'ont va naître , je cherchois les solitudes les

LES B A.TTUÉCAS. IO^

plus écartées pour y méditer en secret, un lien invisible nous unissoit:

vous répétiez mes inspirations, et vous donniez aux paroles que je proférois , le charme d'une harmonie céleste! Souvent l'écho de la vallée répondit à ma voix : plus d'une fois il a fait palpiter mon cœur. Ah!

c'étoit un pressentiment! c'étoitvous que j'entendois ! Oui , dit-elle , enfin , j'aurois du reconnoître en vous ce poète original qui m'inspiroit tant d'enthousiasme , cet être unique sur la terre qui ne doit qu'à la seule nature ses talens , et l'ascendant irrésistible que lui donnent sur tous les esprits , cette ame à la fois ardente et ingénue, cette véhémence , cette candeur, et ce langage passionné!

O Placide ! poursuivit-t-elle, vous, l'objet de ma plus vive admiration depuisquatre ans; vous dont les nobles pensées exaltoient mon imagination et

îo4 1ES BATTUE CAS.

fortifioient mon ame ; vous enfin , à qui je dois le dédain des frivolités du monde et le goût de la solitude , qu'il me sera doux de publier que vous êtes l'auteur de ces belles poésies , et de voir briller au grand jour un talent si digne d'obtenir des applaudissemens universels! Non, non, interrompisse : c'est un secret que je vous confie ; la gloire et la renommée ne sont plus pour moi que dans votre suffrage ; tous me rendez insensible à tout ce qui ne vient pas de vous — Je ne veux désormais écrire que pour vous seule.

Avec quelle ardeur je vais travailler et tâcher de perfectionner ce talent qui a pu vous toucher ! Avec cette idée , je dois me surpasser ; et, connu seulement de vous , je jouirai de cette obscurité même dont un instinct secret m'a fait désirer si souvent de

sortir Ah! plus la célébrité eut

de charmes pour moi , plus j'aime à

LES E ATT CliC A S. TOD

penser que je vous la sacrifie En

parlant ainsi, j'étois toujours à genoux devant elle, et je tenois ses deux mains tremblantes dans les miennes. Tout à coup elle tressaille en entendant une voiture entrer dans la cour. O !

levez -vous, me dit -elle, et s'il est possible, cachons notre émotion aux yeux des indifférent. Quoi! m'écriaije , on va nous séparer ! et j'aurois encore tant de choses à vous dire !

— Revenez demain à cinq heures du soir. A ces mots je me levai : elle me fit signe de sortir par une porte qu'elle me montra , et je la quittai précipitamment.

J'étois dans une ivresse qui ne me permit pas de faire une seule réflexion raisonnable : je passai la journée et une partie de la nuit à faire des vers pour elle [ que je lui envoyai au point du jour. Ensuite je comptai toutes les minutes jusqu'à cinq heures, et

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alors je volai chez elle. On me fit traverser la maison. Donna Bianca m'attendait dans son jardin : je la trouvai sur le bord d'une pièce d'eau, entourée de vases et de statues , et je vis pour la première fois un jet d'eau , de beaux morceaux de sculpture , et toutes les richesses que l'art déploie dans un superbe jardin.

Donna Bianca , au milieu de ces merveilles , assise sur un banc de marbre , en augmentait le charme : elle offroit à mes yeux le spectacle le plus enchanteur que j'eusse jamais vu !....

Je m'arrêtai pour contempler un instant l'ensemble de ce ravissant tableau ! Grand Dieu ! m'écriai-

je, quel enchantement! et cette terre fortunée , ce séjour délicieux n'est qu'un passage et qu'un exil!.... Voilà donc la prison où le courroux céleste relègue l'homme coupable et déchu !

Quelle idée devons - nous donc avoir

LES BATTCECAS, I07

de sa grandeur première, et de sa

félicité perdue! Omagnificence

admirable de la bonté suprême !

Et cette figure divine est celle d'une mortelle ! Ah ! comment ne pas croire, en la regardant , qu'on est encope d^ns

les jardins d'Eden ! En disant ces

mots , je m'élançai vers elle , et me jetant à ses genoux , je lui dis tout ce que la passion peut inspirer au cœur le plus sensible et le plus neuf, car je n'avois jamais connu l'amour : on ne pouvoit donner ce nom au sentiment tranquille et doux que j'avois pour Inès! Donna Bianca réunissoit pour moi , à toute la séduction d'une rare beauté et d'un esprit supérieur y tous les charmes de la nouveauté la plus surprenante. Je n'avois vu qu'en elle l'élégance de la parure , la culture de l'esprit , la grâce des manières ;. et tous ses talens étoient à mes yeux des prodiges. Faite pour être aimée ,

Io8 L1£S BATTUÉCAS.

admirée , elle ne pouvoit néanmoins l'être jusqu'au dernier degré d'enthousiasme que par moi. Elle le sovoit , et cette idée surtout contribua plus qu'aucune autre à exalter ses sentimens pour moi. Elle m'écoutoit avec un profond attendrissement; et comme je la conjurois de me répondre, elle soupira, et me forçant de m'asseoir à coté d'elle : O Placide , me dit-elle, quelle est votre espérance ?. . . . Vous qui avez solennellement promis votre foi à une autre , vous qui dans six

mois devez épouser la jeune Inès?

Ces paroles me foudroyèrent , je n'avois rien à répondre, je demeurai

anéanti Parlez, poursuivit-elle?

qu'espérez - vous? — De mourir en vous quittant!.... Non, non, repritelle , il faut vivre pour la vertu , pour remplir nos devoirs, pour faire de généreux sacrifices , et remercier le ciel qui nous ouvre à l'un et à l'autre: une si noble carrière. Montrons-nous

LES BATTUECÀS. IOQ

dignes de celte grande destinée.

Triomphons d'un penchant criminel pour vous, insensé pour moi. Je l'a* voue, Placide, je vous aime; et je n'ai jamais eu que pour vous ce sentiment irréfléchi qui naît si subitement avec toute sa force, parce qu'il

n'est pas fait pour être durable!

Vous avez frappé mon imagination

et subjugué mon coeur En lisant

sans cesse vos poésies si bien gravées dans ma mémoire , j'ai pensé mille fois que , si j'en connoissois l'auteur, je ne pourrois me défendre de l'aimer Et, même avant que j'eusse

fait cette dangereuse découverte, vous aviez déjà séduit ma raison par une originalité, une candeur de caractère, une expression et une énergie de sensibilité qui ne peuvent appartenir qu'à vous seul. Malgré tous les préjugés qui s'opposent à notre union , je

serois à vous, si vous étiez libre

ÎIÔ LES BATTUECAS.

Que dites- vous , grand Dieu ! m'écriaije, vous seriez à moi si j'étois libre ! Mais suis -je donc engagé? Qu'ai -je promis ? un sentiment que je ne connoissois pas, dont je n'avois même

pas l'idée ! On n'a jamais vu dans

la vallée un objet semblable à vous :

on n'y connoît ni l'admiration , ni

l'amour Ah ! je ne suis point

infidèle , je ne suis point parjure :

cette ardeur brûlante qui me consume, je ne l'ai ressentie que pour

vous! — Mais , Inès? Cet amour

que vous me dépeignez , n'en doutez pas, elle l'a pour vous.... — Non, dans cet obscur séjour, tous les sentimens

sont tranquilles Inès n'a pour moi

qu'une douce amitié. Notre hymen ri est point nécessaire à son bonheur.

— Ce n'est pas moi qui puis le croire. — Un habitant de la vallée, un homme jeune et beau prétendoit à sa main;il profitera sûrement de mon absence

pour tâcher de gagner son cœur : il y réussira peut-être. Elle m'oubliera.....

— Gela est impossible , et le pensiezvous en quittant la vallée ? — Alors je ne pensois, je ne réfléchissons point , je végétois.Tout étoit vague pour moi, mes sentimens, mes sensations , mes idées : je n'avois que de l'inquiétude et des pressentimens : je voulois voyager, c'étoit là mon unique passion :

tourmenté par un instinct d'amour, c'étoit vous que je désirois , je vous cherchois! Vous avez développé mon àme et créé mon existence ; je vous appartiens ; que serois-je sans vous?

je ne saurois pas aimer! Cet entretien se prolongea jusqu'à la nuit ; mais il se termina douloureusement pour moi. Donna Bianca me dit que, ne pouvant partager mon espérance sur le changement d'Inès , il ne lui étoit plus possible de me recevoir chez elle , et que nous ne nous ver-

ï ! 2 LES B A.TTUEC AS.

rions plus que chez dom Pèdre. Elle m'ordonna de ne point lui confier nos secrets : elle me promit en pleurant une éternelle amitié , en ne me cachant point qu'elle alloit faire tous ses efforts pour triompher d'un penchant que la raison condamnoit, et dont elle avoit fait l'aveu malgré elle. Je ne pouvois combattre des résolutions que j'admirois : sa vertu ranimoit la mienne; elle élevoitmon ame en la déchirant. Je l'écoutois en versant des torrcns de larmes , et je sortis de chez elle le plus infortuné et le plus amoureux de tous les hommes.

Consumé par le plus profond chagrin , mais soutenu néanmoins par la certitude d'être aimé et par une espérance vague, je ne trouvai de consolation que dans l'occupation et dans l'étude de la littérature et des arts. Il me 6embloit qu'en acquérant de l'instruction et des talens , je me rapprochais

LES BAT T CECA S. Il3

de donna Bianca : c'étoit un moyen légitime de m'identifier avec elle.

Je la revis le surlendemain à dîner chez dom Pèdre, Mon trouble fut inexprimable : je me tins à l'écart.

J'osois à peine la suivre des yeux ; mais je n'avois pas besoin de la regarder pour la voir toujours : d'ailleurs , le seul son de. sa douce voix eût suffi pour représenter à mon imagination sa céleste figure! On lui trouva de l'abat tement : elle répondit

qu'en effet elle étoit souffrante!

Ce peu de mots retentit jusqu'au fond de mon cœur! Il y avoit dans le son de sa voix quelque chose de si plaintif et de si touchant , que chacune de ses paroles avoit une expression particulière pour moi : les plus indifférentes formoient un langage mystérieux que j'interprétois, que j'entendois , et qui me pénétroit de re*connoissance et d'amour. Après le dîner on s'établit au-

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tour d'une grande table de jeu ; c'étoit un spectacle nouveau pour moi. Je demandai d abord l'explication du jeu , que je compris facilement, mais, par cette raison même , il me fut impossible de concevoir que des personnes instruites, sensées et spirituelles , préférassent un si puéril amusement au charme de la conversation. Il fallut bien m'avouer que l'espoir de gagner de l'argent à des amis étoit la véritable cause de cette préférence. Maria pourquoi , disois-je , ceux qui en ont besoin n'en demandent-ils pas, au lieu d'employer aussi mal leur temps ?

D'ailleurs ils risquent de perdre contre les gens qui sont riches : tout cela est bien extravagant. Pour toute réponse , on rit beaucoup : je me fâchai : on rit encore. Donna Bianca , qui ne jouoit point, prit mon parti; elle déclara qu'elle pensoit au fond comme moi; je gardai le silence pour l'écouter.

Ainsi finit cette discussion. On joua tout le reste de la journée , ce qui me causa la plus vive surprise. Que devins-je par la suite , en voyant des joueurs décidés à s'égorger pour une dispute au jeu! et des hommes parfaitement civilisés se porter à de tels excès dans une société éclairée et chrétienne sans en être hannis et sans être déshonorés. Mais, hélas! la folie et linconséquence des hommes m'ont fourni, depuis, bien d'autres sujets d'étonnement !...

Dom Pèdre, connoissant mon goût pour la peinture, me fit voir les tableaux du palais , et toutes les belles collections de Madrid. La première fois que j'aperçus dans ces cabinets des tableaux d'une composition ignoble et basse, ou représentant des scèneslicencieuses, j'éprouvai uneespèce de saisissement qui me rendit immobile ! Je ne pouvois concevoir corn-

jj6 les eattuécas.

ment un peintre, au lieu de consacrer de longues études à fixer sur la toile des souvenirs nobles et touchans , pou»

voit s'abaisser à retracer de telles images! Je trouvois dans le choix de ces sujets une bassesse d'âme , un mauvais goût, une dépravation qui me faisoient horreur : je maudis l'artiste , indigne d'avoir un grand talent, qui profanoit ainsi ce bel art ,. et mon indignation fut si véhémente, que sans dom Pèdre j'aurois, dans ces premiers mouvemens , percé et déchiré ces méprisables peintures... Cette découverte d'un abus si scandaleux du talent me fit faire de tristes réflexions : je connus que les arts que j'admirois avec tant d'enthousiasme, que ces arts, faits pour élever l'ame , pouvoient aussi, par une honteuse dégradation , l'avilir et la corrompre ; car je compris que l'on pouvoit abuser ainsi de tous. Je communiquai là-dessus mes idées «t

LES BATTCÉCAS. I I 7

dom Pèdre. Hélas! me répondit- il , vous l'avez deviné. La musique dont le charme enchanteur peut adoucir, attendrir les cœurs les plus sauvages , exalter la piété , disposer lame à de sublimes méditations , ou bien animer le courage des guerriers, et leur inspirer un héroïque enthousiasme ; la musique, sans cesse dégradée , prodigue aux plus méprisables motifs toutes les savantes combinaisons de l'harmonie : mais alors, sans noblesse , sans vigueur et sans génie, elle offre seulement de pénibles calculsou deschants efféminés !.. De même l'éloquence et la poésie créées pour faire ai mer la raison et la vertu , ou pour y ramener quand les passions nous entraînent; ces immortelles filles du ciel , quipourroient avoir un si noble empire sur les esprits , ne servent souvent qu'à les égarer et à les pervertir ! — Quoi ! lorsque la vie n'est pas assez longue pour

Ij8 LES BA.TTUÉCÀS.

pouvoir lire tous les bons livres des auteurs anciens et modernes, on en lit de pernicieux ! Quel indigne et ridicule emploi du temps! Quoi! les auteurs de ces infâmes productions ne sont pas les objets du mépris et de l'exécration publique ! — Leurs partisans même ne les estiment pas ; mais ils admirent leurs taiens. — Qu'est-ce que l'admiration sans l'estime? un stérile étonnement, une surprise de l'esprit que Famé désavoue. Qu'est-ce que le talent sans un but utile, sans la morale, la sagesse et la vertu ? — Maisle génie! — Non, l'auteur dénué de principes n'en sauroit avoir; les pensées de l'impie doivent être abjectes :

ces élans vers la souveraine perfection , ces transports d'admiration , d'amour et de reconnoissance, il ne les connoît pas le malheureux! il n'a jamais joui des plus sublimes facultés de son être!.... O qui peut concevoir

LES BATTUÎCAS. 111

guerres civiles , causées par des sectaires , des novateurs , des sophistes impies , l'Espagne a conservé sa tranquillité , ses doctrines, sa religion.

Nulle église n'a été profanée, la cendre des morts a reposé en paix dans les tombeaux respectés : nul roi n'a péri sur un échafaud; et la rigueur de Fin' quisition a préservé des milliers de citoyens de l'horreur d'être égorgés par des factieux et des compatriotes. Les faits et la politique ne combattent donc point l'inquisition. — Oui , mais l'Evangile la réprouve. — J'en conviens, la religion seule peut réprimer, d'une manière victorieuse et durable, les abus dont elle est le prétexte. Vous le voyez; car, dans ce cas, la voix même de l'humanité ne pourr oit s'élever contre l'inquisition , puisqu'il est prouvé que, sans l'inquisition, des flots de sang auroient coulé en Espagne comme ailleurs. — Mais la re-

ligion défend de commettre un mal, même avec l'espoir d'opérer un bien.

Elle proscrit l'inquisition ; ©n ne convertit point avec le glaive : la loi doit empêcher de prêcher l'impiété; elle n'a pas le droit extravagant de dire à l'impie : Crois, ou tu vas mourir !

Oter la vie à son frère égaré , c'est le fixera jamais dans son erreur, c'est le séparer pour l'éternité du Rédempteur qui s'immola pour tous les hommes !

Retrancher ainsi de la vie du pécheur, des années , qui peut-être eussent amené le repentir; prévenir les miséricordes célestes et, d'une main sacrilège et dénaturée, précipiter son semblable au fond des enfers! quelle détestable -impiété! — Voilà une logique sans réplique , parce qu'elle est purement religieuse. Ah ! qu'il est beau ce précepte divin : Fais ce qui est juste , sans calculer les conséquences! Les vues de la politique humaine sont si bornées!

LES BA.TTUÉCAS. 125

exagéré. La petite pièce , jouée plus naturellement , m'auroit peut-être amusé si j'avois pu rire. Cependant elle contenoit beaucoup de choses qu'il m'étoit impossible de comprendre : par exemple, on y voyoit deux personnages extravagans , qu'on appeloit un fat et une coquette , dont je tiouvai les caractères et les actions sans vraisemblance , et le langage bizarre entièrement inintelligible.

Quelques jours après , dom Pèdre me mena à un autre spectacle qui me fit horreur. C'étoit le combat du taureau.

Je reconnus là de jeunes dames que j'avois vu fondre en larmes à la tragédie , c'est-à-dire , sur des fictions , et qui, d'un œil avide et curieux, regardoient couler le sang humain , et même avec toutes les démonstrationsde la joie et de l'enthousiasme. L'excès de mon indignation ne me permit pas d'attendre le dénouement de cet

126 LES BATTUjëCÀS.

odieux spectacle, qui devoit être la mort de l'animal ou celle de plusieurs hommes. Je sortis brusquement , et j'allai m'enfermer dans ma chambre pour y gémir sans contrainte sur cette inconcevable férocité. L'inconséquence révoltante de ce peuple policé étoit pour moi un sujet continuel d'étonnement : caF , d'un autre côté , je ne me lassois point d'admirer l'urbanité des mœurs sociales ; cette grâce , cette douceur dans la conversation ,. ces égards mutuels qu'on appelle politesse; ces manières affectueuses qui annoncent la sensibilité , la bienveillance , et qui semblent offrir ou promettre l'amitié; enfin ces petits sacrifices de tous les momens de sa volonté à celle des autres. Dans notre vallée , nous avons de la bonté; mais nous n'avons ni cette complaisance, ni ces attentions délicates, ni ce langage plein de charmes. Hélas!

LES BATTLECÀS. 1 1$

manufactures, fondant des hôpitaux*; une multitude d'hommesetelefemmes consacrés à l'éducation de la jeunesse et au service des indigens et des malades. On m'avoit parlé des travaux héroïques des missionnaires; je n'igno* rois pas que tous les beaux - arts payoient un tribut sacré aux malheureux**; enfin je savois que donna Bianca , sensible , généreuse et bienfaisante , employoit la plus grande partie de sa fortune au soulagement des pauvres.

Ces douces idées étoient sans doute consolantes ; mais aussi^lles augmentoient la surprise que me causoient

* Voyez le Voyage d'Espagne de M. Bourgoing, et les détails touelians sur l'admirable charité de l'archevêque de Tolède et de beaucoup d'autres évêques.

** La part des pauvres aux spectacles de tout genre,

l3o LES BATTUKCÀS,

les travers inconcevables et les inconséquences affreuses dont j'étois sans cesse le témoin. Il me restoit à voîf encore la chose qui me causa la plus douloureuse surprise : dom Pèdre me conduisit dans un arsenal. J'entrai dans ces vastes magasins où l'industrie humaine , souillée par la barbarie 7 multiplie, sous mille formes différentes , tous les moyens de destruction que la fureur peut inventer ; et nous n'en connoissons aucun dans notre vallée, à l'exception de Tare et des flèches, uniquement employées contre les oiseaux de proie! J'avois vu à Madrid des hommes porter une épée \ on me dit simplement que c'étoit un usage : je crus la même chose en voyant des soldats tenir des fusils.

J'avois tant de questions à faire , puisque tout étoit nouveau pour moi , que j'omettois sans cesse les plus importantes. Mais cet amas d'armes,

LES BATTCÉCAS- l3l

que je savois destinées pour la guerre , fut pour moi un spectable terrible qui me glaça d'horreur. Mes cheveux se dressoient sur ma tète , tandis qu'on m'expliquoit l'effet meurtrier des pistolets , des fusils , des canons , etc. Grand Dieu ! m'écriai je , tout cet appareil épouvantable est préparé par des hommes ! non contre des monstres ennemis de la nature humaine, mais contre des frères!.... J'imagine bien que, puisqu'on emploie de si formidables moyens , les guerres sont bien courtes et bien rares , et qu'on ne se décide à les déclarer que lorsqu'on est réduit par quelque injustice inouïe aux dernières extrémités ; mais la barbarie de ces inventions n'en est pas moins révoltante ! A ces mots on sourit de ma simplicité , et j'appris que l'on faisoit continuellement la guerre pour les sujets les plus frivoles , pour un titre, pour une préséance ,

l3l LES BÀTTUÉCA*.

pour faire saluer son pavillon f pour venger un petit manque d'égards , etc»

Je restai pétrifié ; je ne trouvois point de termes pour exprimer mon étonnement et mon indignation!...

En sortant de cet antre impie où la férocité entasse et conserve tous les instrumens d'une rage sanguinaire T je traversai plusieurs rues , et j'arrivai dans une grande place où je trouvai rassemblé un peuple immense ; j'en demandai la raison , on me montra un échafaud ! Un misérable qui , pour s'emparer de quelques pièces d'or, avoit commis le plus horrible assassinat , alloit être exécuté , et toute cette multitude l'attendoit pour voir son supplice !... Peuple civilisé , mVcriai-je , tes sciences et tes arts ne sauroient compenser tes vices et ta cruauté ! Un désert est mille fois préférable à la vaine pompe de tes cités les plus magnifiques , où l'on ne peut

LES BATTUÉC\S. I 33

faire un pas et une question sans voir et sans apprendre une atrocité ou une inconséquence absurde !..«.. Ceux qui m'écoutoient me prirent pour un fou ; j'entendis éclater de rire autour de moi ; je m'échappai, et , lame remplie d'amertume , je me hâtai de rentrer dans la maison de dorn Pèdre.

Le doux souvenir de donna Bianca vint bientôt effacer ces funestes impressions : quand je me représentais cette créature angélique , je sentois s'évanouir toute ma misanthropie;etdom Pèdre , dans l'intention de me distraire de mes sombres pensées , voulut me faire connoître un amusement dont je n'avois nulle idée ; c'étoit un bal masqué. Dom Pèdre n'y alloit jamais ; et, se faisant un plaisir dejouirdema surprise, il ne me dépeignit point ce singulier spectacle , et m'y mena sans m'en avoir donné la moindre notion.

Avant d'entrer dans la salle , j'entendis /. i3

l34 LES BATTUÉCAS.

avec étonnement un bruit confus de voix glapissantes et criardes : je crus qu'on se querelloit avec emportement.

Dom Pèdre sourit , et m'assura qu'au contraire on s'amusoit beaucoup. iSous entrâmes , et je restai stupéfait à l'aspect de toutes ces figures horribles ou ridicules ! Comme nous n'étions point masqués , et que j'étois déjà connu de beaucoup de personnes , on vint m'attaquer de toutes parts. On me contoit des fables si absurdes , onmedisoitdes extravagances si insipides , que je ne répondois qu'en haussant les épaules:

alors on m'accabla d'injures. Je me débarrassai de ce groupe impertinent pour aller chercher dom Pèdre , qui s'étoit perdu dans la foule, et je tombai dans une nuée de pierrots , d'arlequins et de turcs , que je trouvai mille fois plus stupides encore ; ils m'entoure-»

rent , me poursuivirent , et me retinrent plus d'iKU heure malgré tous les

LLS BATTU tC AS. IÔJ

efforts que je faisois pour m 'échapper. Enfin dom Pèdre vint à mon secours ; j'étois assourdi , harassé , et véritablement en colère. Nous sortîmes du bal , et lorsque nous fumes seuls, domPèch parut fort étonné de mon indignation, et , après m'avoir expliqué ce que c'est qu'un bal masqué, et l'espèce de plaisir qu'on y trouve : Les gens que nous avons laissés là , me dit-il, y resteront toute la nuit ; et voilà ce que le monde appelle de la gaîté. Sans doute , reprisje , c'est l'amère gaîté d'une insultante et profonde misanthropie qui a produit cet absurde amusement. Un misanthrope , pour se divertir quelques instans , n'a rien trouvé de mieux que d'oublier entièrement les hommes tels qu'ils sont , de renoncer à la raison qu'il méprise , à la vérité qui l'irrite ; de ne dire que des mensonges , et de dénaturer même la voix et la figure humaine. Dom Pèdre sourit. Vous avez , me dit-il , une manière de voir

l36 LES BATTUÉCÀS.

les choses qui n'appartient qu'à vous ; mais j'avoue qu'au fond elle est assez raisonnable , et que l'habitude ôte beaucoup de rectitude à la plupart de nos jugemens.

Depuis ce jour je résolus de ne plus aller dans le monde ; le dégoût de ses faux plaisirs avoit éteint en moi toute espèce de curiosité, et je devins aussi sauvage que mélancolique.

Un matin dom Pèdre entra dans ma chambre avec un air ému qui me frappa. Je le questionnai ; et , après quelques préparations , il m'annonça que donna Biancavenoit de partirpour une terre qu'elle avoit à vingt lieues de Madrid , avec la résolution d'y passer six mois , et de n'y recevoir personne sans exception. Dom Pèdre ajouta qu'elle lui avoit confié son secret et le mien , et quYlle l'avoit chargé , en versant un torrent de

larmes, de me porter ses adieux

Quoi ! dis-je , quoi ! je ne la verrai

plus!... Songez , reprit dom Pèdre , que c'est le devoir qui vous sépare ï .. . Vous êtes engagé ; une créature innocente et sensible a reçu votre foi :

elle compte sur vos ser mens , elle vous attend... — Je vous entends, je partirai aujourd'hui même. — Non , donna Bianca vous conjure de rester ici jusqu'à l'époque fixée par vous pour retourner dans la vallée , c'est-à-dire , de ne quitter Madrid que dans quatre mois , et je me joins à elle pour vous le demander avec instance : elle espère que , ne la voyant plus , vous deviendrez plus calme , et que d'ici a votre départ , de sages réflexions et de nobles sentimens vous rendront à l'un et à l'autre la tranquillité que vous avez perdue. — Ainsi donc elle

pense qu'elle pourra m'oublier !

Mais moi j'emporterai dans mon

cœur une image ineffaçable. Oh! pourquoi ai-je quitté mon obscure patrie î

ces lieux sauvages où je vivois dans une heureuse ignorance > ne seront plus pour moi désormais qu'un aride désert... Enfermé loin d'elle dans cette étroite enceinte , que deviendrai-je sur ces rochers où tant de longues rêveries ont charmé ma jeunesse ! Qu'y ferai -je de mes souvenirs ! Elle m'abandonne , elle

m'exile , elle calomnie mon cœur , elle me prédit des jours tranquilles!.... — Elle compte sur votre vertu comme sur la sienne ; elle a tout prévu : elle croit qu'après avoir vu un peuple entièrement civilisé, et après avoir connu nos arts , le séjour de votre vallée ne vous convient plus :

elle vous invite à revenir avec votre jeune épouse, et elle vous donnera la terre qu'elle va habiter dans ce moment : vous passerez là tous les étés , poursuivit dom Pèdre, et vous viendrez chez moi durant l'hiver , si , corn-

me je l'espère , mon cher Placide , vous trouvez quelque douceur à me donner cette preuve d'amitié.

Dom Pèdre et donna Bianca counoissoient assez mon ignorance des mœurs sociales , pour être certains que je ne verrois rien que de trèssimple dans ces propositions; en effet , je ne me doutois pas encore qu'une action généreuse pût blesser la fierté de celui qui en étoit l'objet, et qu'il fut humiliant de recevoir ce qu'il étoit noble d'offrir. L'esprit naturel fait pressentir beaucoup de choses ; mais il ne devine jamais des inconséquences bizarres. Cette proposition ne me causa donc nul embarras , mais je ne l'acceptai point. Non , non , répondis-je , forcé de renoncer à elle , je renonce à tout. Dans ce monde séducteur où je l'ai connue , tout me la rappelleroit , et rien ne me la représenteroit telle qu'elle est vé ■

*40 LES BATTU ECAS.

ritablement : cette idée charmante, cette image divine , n'est parfaite que dans ma mémoire ! Je ne veux point à l'avenir entendre louer des esprits et des vertus vulgaires , des talens inférieurs aux siens , ou des beautés dont sa présence effaceroit tout l'éclat!... Cependant je resterai le temps qu'elle prescrit ; elle le veut , j'obéirai : mais je fuirai le monde , je vivrai dans le seul intérieur de votre famille ; et , quand vous aurez des visites , je me renfermerai dans ma chambre. En effet , fidèle à cette résolution , je me vouai dès ce moment à la profonde solitude dans laquelle je devois sous peu de mois m'ensevelir pour jamais.

Néanmoins je continuai mes études avec une nouvelle ardeur. 3 'achevai en six semaines deux paysages à l'huile ; et quoique cette manière de peindre fût nouvelle pour moi , ces tableaux eurent tant de succès , que je

LES EATTHÉCiS. 1^1

les donnai à dom Pèdre , qui les mit dans son salon. Je pensai avec plaisir que donna Bianca les verroit un

jour! Cependant le temps s'écou-

loit : il me sembloit qu'il emportoit sans retour avec lui les foibles restes de mon bonheur , et d'une vague espérance que je conservois toujours au fond de l'ame ! J'étois depuis quatre mois à Madrid ; je n'avois plus que deux mois à y rester ! — L'idée de retourner dans la vallée me de'chiroit le cœur. Grand Dieu , me disois-je , de quel œil reverrai-je cette jeune Inès , oubliée , trahie!... Que deviendrai-je en la conduisant à l'autel , en m'engageant par un serment irrévocable , lorsque mon cœur n'est plus à moi !..

Comment pourrai-je la former cette union terrible , cette union sacrée , indissoluble!... et avec qui?... Inès est belle, elle est pure, intéressante; mais elle ne connoît pas l'amour , et

quelle passion je lui sacrifie !... Tandis que je me consume en regrets superflus , elle vit paisible , et rien , j'en suis sûr , ne trouble sa douce indolence. Peut-être même m'a-t-elle oublié!... Quand je me rappelle le calme de ses derniers adieux !... Elle répandit quelques larmes , j'en versai moi-même ; elle m'est chère sans doute... Mais , quelle sérénité sur son front î . . Adieu , me dit-elle , je compte sur toi , je t'attendrai sans inquiétude Sans inquiétude ! est-ce là le

langage de l'amour ! .. Tant de sécurité peut-elle s'allier avec ce sentiment impétueux qui bouleverse l'existence... Cet amour qu'elle n'eut pas pour moi , peut-être Téprouve-t-elle en ce moment pour un autre ! On aura tout fait pour gagner son cœur; peut-être craint-elle mon retour ! — Cette dernière idée, qui seprésentoit sans cesse à mon imagination , étoit

LES CATTC£C\S. 14^

mon unique espérance. J'aurois pu m'éclaircir en envoyant un messager dans la vallée , car il n'y avoit ni pocte , ni communications : on n'écrivoit point de lettre dans ce séjour isolé , on n'en recevoit jamais; les religieux n'en sortoient que pour des affaires particulières , ce qui arrivoit très-rarement; mais la crainte cle me rappelerimprudemment au souvenir d'Inès, m'em* pécha toujours d'envoyer un courrier.

Je vivois toujours dans une grande retraite : jeparlageois mon temps entre la poésie , la peinture et la musique ; et j'éprouvois que le charme consolateur de l'étude et des beauxarts peut , sinon guérir les blessures d'un cœur déchiré , du moins en adoucir l'amertume , et calmer ces violentes agitations , qui , loin d'augmenter l'énergie de l'ame , épuisent ses forces , et font tomber dans le méprisable découragement qui conduit au déses-

l/|4 LÏS BATTCÉCA*.

poir. Se livrer à des occupations continuelles et constantes , c'est lutter avec courage contre la douleur ; et qui la combat avec persévérance , finit par en triompher. Je faisois souvent des promenades solitaires aux environs de Madrid. Un jour ma rêverie me conduisit jusqu'à deux lieues de la vallée , et je m'égarai dans un bois de myrtes. En cherchant à retrouver mon chemin , j'entendis le bruit d'une chute d'eau ; je me dirigeai de ce côté , j'entrai dans une large allée de citronniers partagée dans toute sa longueur par un ruisseau de l'eau la plus limpide , et j'aperçus au bout de l'allée un rocher couvert de mousse , d'où s'élancoit une fontaine qui formoit le ruisseau que je côtoyois. Parvenu au bout de l'allée , je vis une petite maison neuve , entourée de lauriers-roses , de jasmins et d'orangers ; le parfum délicieux des fleurs, le murmure

de Tonde , la situation solitaire et pittoresque de cette petite habitation isolée , me causèrent les plus douces sensations. Il me sembloit que cet asile charmant , orné de la main des grâces , avoit du être choisi par l'amour , et qu'il ne pouvoit être habité que par deux amans heureux. J'admirai le bon goût , la proportion et l'élégante simplicité de cette habitation ravissante.

A cent pas de la maison , au milieu d'une touffe de fleurs de toute espèce , s'élevoit un autel de pierre blanche de forme antique , et portant cette inscription : A V hospitalité , aux Arts et à V Amitié l.,.. Hélas! dis-je , la paix est ici : on n'y parlepoint de l'amour!.. On n'y jouit pas du bonheur suprême ; mais on y doit goûter le repos!... Je m'approchai de l'autel , sur lequel je yis deux vases d'albâtre : l'un étoit rempli de lait , et l'autre d'une eau fraîche et transparente. Sur un banc placé à

i46 LES BATTUKCU.

coté de l'autel , je lus ces mots : Ait

Voyageur égaré car nulle route

frayée ne conduisoit à ce temple champêtre et mystérieux !.. J'étois fatigué, je m'assis sur ce banc hospitalier. Tout à coup les sons argentins d'une voix , accompagnée d'une guitare , frappèrent mon oreille : je me levai , je m'avançai vers la maison , et , m'appuyant contre un oranger , j'écoutai la voix , qui chanta cette romance :

Beaux-arts , trop souvent séducteurs , Venez de cette solitude Bannir la triste inquiétude, Et calmer de vives douleurs !....

Adoucissez l'horreur d'un souvenir funeste; Vous dont l'origine est céleste , Cbarmez le cœur plus que les sens ; Dans ces lieux soyez bienfaisans.

D'une inquiète vanité Dédaignez toujours l'espérance ; Votre plus noble récompense

N'est pas dans la célébrité !

Consoler les humains dans ce sombre passage, Voilà votre plus beau partage.

Charmez le cœur, etc.

Muses , accourez à ma voix , Embellissez cet humble asile ; Vous aimez un séjour tranquille , Et le doux silence des bois :

Nous avons des ruisseaux , des fleurs et de l'ombrage ; Pour vous que faut-il davantage?

Dans ces lieux régnez à jamais; Répandez y tous vos bienfaits.

Aussitôt qu'on eut fini de chanter, je vis sortir de la maison un vieillard vénérable qui vint à moi , en m'in« vitant à le suivre ; j'obéis. Nous entrâmes dans sa maison , et.il me conduisit dans un joli salon orné de plusieurs tableaux de fleurs, sur lesquels je jetai les yeux en soupirant ;• car leur éclat et leur perfection me rappeloient ceux de donna Bianca. Je

l43 LES B.VTTUÉCÀS.

trouvai dans le salon la jeune person* ne qui venoit de chanter. Elle avoit quatorze ans , et elle s'appeloit Thérésa. Gonzale ( c'étoit le nom du vieillard , possesseur de cette habitation ) , en me montrant Thérésa , me dit : Voilà ma petite-fille , et le seul enfant qui me reste ! A ces mots , ses yeux se remplirent de larmes ; je vis qu'il étoit malheureux , et je me sentis à l'aise avec lui ; je pressai ses mains dans les miennes — Deux coeurs sen« sibles et souffrans s'entendent bientôt \ nous n'étions déjà plus étrangers l'un à l'aulre. Après un court entretien, je le questionnai sur sa situation , et il me conta son histoire.

J« n'ai jamais rien entendu de plus tragique et de plus touchant ; il perdit dans la même année sa fortune entière et deux enfans qu'il adoroit ; une fille , mère de la jeune Thérésa , et un fils unique. Il se trouva réduit

LES BATTUÉCA.S. 1/Jf)

à la plus affreuse misère, et les détails funestes de ces catastrophes dévoient en aggraver encore la douleur.

J'aurois succombé à mes maux , poursuivit-il, sans un ange libérateur qui vint à mon secours : une femme, dans tout l'éclat de la première jeunesse et de la beauté , entendit conter ma déplorable histoire ; et , dans le premier mouvement d'une piété sublime, elle se promit de me rattacher à la vie.

Ce vœu de son ame angélique fut exaucé. J'étois au lit et mourant. Elle vint! elle pleura, elle prit dans ses bras Thérésa, âgée alors de neuf ans , elle lui prodigua les plus tendres caresses, et, en s'en allant, elle me dit : Je suis riche, et, malgré ma jeunesse , je puis faire toutes les actions qui plaisent à mon cœur; on m'encourage même à les multiplier. Soyez donc tranquille , vous ne manquerez de rien, et votre enfant recevra une

l5o LES BATTUECAS.

bonne éducation. Elle me quitta. Sa visite fut pour moi une apparition céleste; elle m'envoya le jour même un médecin , de l'argent et toutes les choses qui pou oient m'ètre nécessaires et agréables , car la grâce est toujours mêlée à ses bienfaits ; ils sont accompagnés de tant d'égards et d'une bonté si touchante et si naturelle , qu'ils ont tout le charme des dons et des attentions délicates de l'amitié. Elle revint le lendemain , et elle me demanda si j'aimois mieux m'établir à Madrid qu'à la campagne. Je lui exprimai le désir de vivre dans une profonde solitude; alors elle choisit cette retraite solitaire ; elle composa et dessina le plan de cette maison charmante, elle en arrangea l'intérieur avec la recherche que vous voyez. Ce meuble de tapisserie est l'ouvrage de ses mains; ces beaux tableaux sont peints par elle Je vois ,

à rémotion qui se peint sur votre visage, combien ce récit vous touche. . . — Hé bien ! ce n'est rien encore en comparaison de tout ce qu'elle a fait depuis. Elle a voulu être elle - même l'institutrice de Thérésa ; elle est venue régulièrement dans cette maison , deux fois par semaine , lui donner des leçons de musique , de dessin et de beaucoup d'autres choses : et avec

quelle patience, quelle douceur!

Quand je voulois lui exprimer ma reconnoissance : mon père , me répondoit-elle, le ciel vous a rendu une fille, et moi, qui suis orpheline, je retrouve un père en vous; c'est Dieu que nous devons remercier...... Souvent en été elle passoit ici deux ou trois jours.... et, lorsqu'elle alloit dans une terre , elle nous envoyoit deux maîtres pour la suppléer , ce qui a duré jusqu'à cette année. Comme maintenant Thérésa, grâce à tant de soins, est

i5l LES BATTUÉCAS,

assez avancée pour étudier seule ,

nous avons refusé les maîtres —

Elle est donc absente dans ce moment? demandai-je, avec un trouble inexprimable. Oui , répondit Gonzale, elle est partie il y a plus de six semaines, et pour six mois Grand

Dieu! m'écriai je,quej'aye le bonheur d'entendre prononcer le nom de cette

femme adorable ! Je ne puis,

reprit le vieillard, vous donner cette

satisfaction Ce nom respectable et

chéri , je l'ignore , elle n'a jamais voulu nous le dire ; mais , savez-vous comment elle s'en est défendue? Mon père , me disoit-elle , je veux joindre un petit mérite à tout le bonheur que vous me procurez ; c'est une peine pour moi d'avoir une réserve avec vous ; je me l'impose , Dieu m'en saura gré. Ainsi , poursuit le vieillard , j'ai dû respecter ce sublime incognito Nous ne l'appelons ici que

l'amie. — Mais , les maîtres qu'elle envoyoit ? — Ils ont été les siens dans son enfance ; ils avoient ordre de se taire, et je nie faisois un scrupule de les interroger. Cependant, quand elle est partie, comme son absence devoit être longue , et que Thérésa écrit bien maintenant , elle lui a demandé la permission de lui écrire.

L'amie réfléchit un moment ; ensuite elle dit : Vous m'écrirez sous une double enveloppe à l'adresse que je vous donnerai à Madrid ; et je prendrai pour cette correspondance un nom qui n'est pas le mien, mais un nom qui m'est cher. — Et quel étoit donc ce nom chéri qu'elle prit il y a

deux mois? — Placidie A ce mot, je

mis mes deux mains sur mon visage et je fondis en larmes. Gonzale et Thérésa me voyoient depuis un quart d'heure si ému , si attendri , que ce mouvement ne les surprit point ; ils

imaginèrent seulement que je cessais de me contraindre à la fin de ce récit intéressant. O mon père ! s'écria Thérésa, permettez-moi de montrer à cet étranger , qui est si bon , le portrait de Y amie? Oui , répondit le vieillard , il est digne de cette faveur.... Aussitôt îa jeune Thérésa , détachant de son cou une chaîne d'or à laquelle étoit suspendue une miniature, vint mêla présenter; je la reçus avec un saisissement impossible à décrire Je

reconnoissois le portrait le plus ressemblant de donna Bianca ! Je le

savois d'avance ; mais la parfaite certitude me transporta de joie, d'admiration et d'amour! C'étoit elle !.. .

Je l'avois pressenti en entrant dans le salon, je l'avois deviné dès les premiers mots du récit de Gonzale; c'étoit

elle! O que j'aurois souffert, que

j'eusse été jaloux pour elle , si une autre femme eût été capable de faire

LES BATTUE CAS. l55>

une telle action ! Eh! quelle autre

sur la terre eût pu réunir à tant de générosité cette grâce, cette bonté

enchanteresse ! Et à mon insu , en

me quittant, hélas! pour jamais, elle

avoit pris le nom de Placidiel

Quelle amertume affreuse , quelle douleur profonde se mêloient à mon

admiration! Il falloit la perdre,

cette femme incomparable, que j'adorois et dont j'étois aimé ! Il falloit supporter la pensée désespérante qu'en renonçant au bonheur , je lui avois ravi le sien!....... Je tenois son

portrait que je contemplois douloureusement en l'inondant de pleurs; et, lorsque Thérésa le reprit, il me sembla qu'elle m'arrachoi t le cœur ! ... .

Cependant, en songeant que donna Bianca avoit soigneusement caché nos secrets à Gonzale, je sentis que je devois m'imposer à cet égard une discrétion parfaite , et que par consé-

I 56 LES BA.TTUÉCAS.'

quent je ne rîevois point dire mon nom dans le lieu où l'amour l'avoit consacré d'une manière aussi touchante que mystérieuse : je me rapj)elai que Théophila étoit un des noms de baptême de donna Bianca , et je dis au vieillard que je m'appelois Théophile. Avant de m'arracher de cette maison, qui m'étoit devenue si chère, j'ajoutai à l'intérêt que j'avois inspiré à Gonzale , en lui apprenant que j'étois un habitant de la vallée des Battuécas, et que je comptois y retourner sous peu de mois : en même temps je le conjurai, avec les plus fortes instances , de m'autoriser à suppléer Placidie auprès deThérésa, en me permettant de donner à cette jeune personne des leçons de dessin et de musique jusqu'à mon départ. Le vieillard y consentit, et je promis de revenir le lendemain. J'instruisis dom Pèdre de cette aventure ; il en fut vive-

ment touché. Cette action charmante de donna Bianca , me dit -il, ne m'étonne point; j'en sais d'elle plusieurs de ce genre. Insensible à toutes les frivolités , possédant une grande fortune , et ayant toujours été d'une économie extrême dans ses dépenses personnelles, elle peut se livrer à toute sa bonté et à toute l'élévation de son a me et de son caractère ; mais , mon cher Placide , cette rencontre extraordinaire ne pourra servir qu'à vous rendre plus malheureux : il eût été plus raisonnable de ne pas retourner dans cette solitude si dangereuse pour vous. Hélas! vous irez là vous enivrer d'amour; l'absence ne vous séparera plus de donna Bianca; vous la retrouverez partout avec ce vieillard , et avec les charmes les plus ravissans : quels tourmens vous vous préparez ! . . . . C'étoit parler sagement ; i. i5

ï58 LES BATTIIÉCAS.

mais je n'étois plus en état d'entendre le langage de la raison.

Le lendemain je retournai de bonne heure chez Gonzale , je lui portois un paysage de moi , que je plaçai avec délice dans son salon entre deux tableaux de donna Bianca. Je commençai sur le- champ mes leçons , et ce fut avec tout le zèle imaginable ; je remplaçai donna Bianca! L'entretien de Gonzale fut ma récompense ; il me parla de Placidie avec adoration. J'éprouvois toujours une émotion nouvelle en entendant prononcer ce nom du choix secret de son cœur. Combienilm'attachoitau mien!

Que j'étois fier de m'appelerP/tfa'^/e/. . . Que de détails nouveaux et touchans j-e recueillis du bon vieillard ! Il me dit que Placidie étoit venue passer chez lui le premier mois de son veuvage :

sa douleur, poursuivit-il, étoit aussi douce que profonde. Je fus iralade

LES BATTUÉCAS. I 5o,

pendant huit jours, et, durant tout ce temps , elle ne fut occupée que de moi : prier Dieu , me soigner, donner des leçons à Théresa , telles étoient ses consolations. Et croyez-vous, reprisje , qu'elle soit heureuse maintenant?

Qui mériteroit mieux de letre, répondit le vieillard ! Néanmoins je sais que depuis quelques mois un chagrin st-cret la consume. Elle a toujours la même bonté, la même douceur ; mais elle est rêveuse , distraite , préoccupée. Autrefois, après avoir donné des leçons à Théresa , elle se promenoit avec nous dans le bois ou dans îe jardin ; elle se plaisoit à cultiver des fleurs : depuis quatre ou cinq mois l'altération de son humeur est frappante. Il semble qu'il n'y ait plus pour elle qu'un seul plaisir , celui de chanter une ode religieuse dont elle a fait la musique. Son enthousiasme pour les paroles de cette ode est Téellement

l6o LES BATTUÉCAS.

extraordinaire; il va souvent jusqu'à lui faire verser des larmes. Thérésa lui demandant un jour cette ode avec la musique notée : Non , dit-elle , j'en suis jalouse ; je veux que personne au

inonde ne la chante que moi. Je

n'ai que cette vanité ; mais je crois que je puis seule la chanter avec l'expression qu'on doit lui donner. On peut juger de l'impression que produis soient sur mon cœur de semblables détails — Ils portèrent au comble une passion , qui , dès sa naissance, avoit eu déjà tant d'exaltation et d'impétuosité Mon imagination s'égara

dans une foule de projets insensés que je me gardai bien de communiquer à dom Pèdre;je craignois son austère raison , je ne voulois plus écouter et consulter que l'amour. Certain d'être passionnément aimé, je pensois que les sentimens de donna Biancajustilioicnt ma démence , etm'autorisoienî

lES BATTUÉCAS. l6l

a former les entreprises les plus extravagantes. Ces idées étoient encore vagues clans ma tète; mon ignorance sur les difficultés plus ou moins grandes des choses extraordinaires, ne me permettait pas de former un plan positif et fixe ; j'étois seulement décidé à tout tenter pour engager donna Bianca à me suivre dans quelque solitude écartée , ou à l'enlever si je ne pouvois obtenir son consentement- J'oubliois mes principes, la sévérité des siens ; je ne voyois plus en elle que la sensibilité dont j'étois l'objet, et j'en attendois tout.

J'allois tous les jours chez Gonzale :

après les leçons données à Thérésa , nous passions dans le jardin ; je m'arrêtais des heures entières dans le parterre, dont toutes les fleurs avoient été plantées de la main même de donna Bianca ! On y voyoit s élever du milieu d'une corbeille le plus char-

}6a LES BA.TTUÉCAS.

mant de tous les arbustes, avec celte inscription : le rosier de Placidie, Quel plaisir je trouvois à le cultiver! combien le parfum de ces roses étoit enivrant ?... Thérésa n'avoit pas manqué de mander à sa bienfaitrice que le jeune Théophile , habitant de la vallée des Battuécas, la remplaçoit pour les leçons de musique et de dessin.

Donna Bianca , en s'étonnant que le hasard eût fait découvrir cette retraite, n'eut pas de peine à deviner quel étoit ce Battuécas, et que le même sentiment qui lui avoit fait prendre le nom de Placidie , m 'avoit fait choisir celui de Théophile. Sa réponse , qui me fut communiquée , et dont le véritable sens ne pouvoit être compris que par moi, ne coutenoit pas un mot qui ne dût s'imprimer au iond de mon cœur !... J'étois si troublé après avoir lu cette lettre , que je me hâtai de quitter la maison de

LES BATTU'ÉCAS. l63

Conzale , et, contre nui coutume , long-temps avant le déclin du jour.

Je m'arrêtai dans le bois de myrtes, pour y réfléchir eu liberté à ma situa^ tion et à mes projets. Oui , me disoisje , nos senti mens mutuels ont fixé nos destins! Je suis aimé comme j'aime , c'est à elle seule que je dois ma foi !... Je le sais , elle est esclave de ces convenances sociales dont je n'ai fait qu'entrevoir la tyrannie , et que je déteste , puisqu'elles forment une barrière entre elle et moi. Je veux l'affranchir de ces chaînes abhorrées! Eh quoi ! dans ce vaste univers, dont je ne eonnois qu'un point imperceptible , n'est-il pas des lieux inhabités et de profondes solitudes? Oh! si nous en pouvions trouver une semblable à la vallée!.... avec quel transport je re^ noncerois pour elle a cet éclat de renommée qui séduisit uu moment mon imagination ! Qu'ai-je besoin de

j64 les battuécas.

louanges qui n'ajouteroient rien au prix que donna Bianca attache à mes talens !....

Ces pensées m'occupoient si profondément , que je redoublai d'ardeur pour l'étude de la géographie ; mais je ne cherchois sur la carte que des terres inconnues, des îles désertes: c'étoit là que je voulais conduire celle pour laquelle je voulois vivre uniquement.

Décidé à cacher mes projets à dom Pèdre, je savois trop peu dissimuler pour qu'il ne lui fût pas facile de remarquer mon surcroît d'agitation.

Tous les jours , à mon retour de chez Gonzale , dom Pèdre venoit dans ma chambre, et, pour échapper à ses questions , je pris le parti d'aller passer toutes les soirées dans son salon. Outre sa famille, j'y trouvois toujours du monde , entre autres une parente de dom Pèdre , qui n'étoit plus de la première jeunesse , mais qui avoit encore

LES BATTUECAS. lG5

une beauté frappante : je remarquons dans ses manières je ne sais quoi de singulier et d'affecté, qui m'étonnoit sans nie plaire ; mais elle me montroit constamment tant de bonté, que je croyois lui devoir de la reconnoissance. Elle m'invita à l'aller voir, et je m'y engageai. Le lendemain matin j'allai demander à dom Pèdre son adresse , dont je ne mesouvenoisplus.

Dom Pèdre sourit; ensuite, prenant un air grave : Non , Placide , me dit il , vous ne devez pas aller chez une telle

personne — Pourquoi donc? —

Parce que c'est une femme très-dangereuse... — Et vous la recevez? — Mon âge et mon expérience me mettent à l'abri de ses artifices. — Et moi , qu'en pourrois-je craindre? — Est-il possible que vous n'ayez pas pénétré ses desseins sur vous ? — Quel dessein ? — Celui de vous tourner la tète, de vous rendre passionnément amoureux,

i 66 LÉS BATTU ÉCAS.

d'elle. . . — Y pensez-vous? une fem me de trente-six ans , une femme mariée mère de famille , et qui vit dans une parfaite union avec son mari ! une femme enfin dont le langage est si pur, dont les sentimens paroissent être si vertueux; et que vous admet-

qui

tez dans votre intimité! Ah ! dom Pèdre, est-ce vous qui jugez ainsi!

Tous, si religieux!.... Pouvez- vous imaginer une si détestable hypocrisie, une si étrange dépravation!... Ah !

que vous m'étonnezet que vous m'afiligez! — Je m'arrêtai; j'étois tellement irrité contre dom Pèdre , que je craignois d'employer des expressions trop dures. 11 garda un moment le silence ; ensuite, reprenant la parole ; Avec nos différentes manières devoir , me dit-il, nous avons raison tous deux; vous devez me condamner, et j'ai dû vous avertir. Sans doute il ne faut juger en mal que sur des preuves po-

LES BATTIÉCAS. 1G7

sitives. Je n'en ai point de telles contre cette femme, c'est pourquoi je la reçois. Nulle scène d'éclat n'a déshonoré sa vie , et le monde la tolère :

c'est tout ce que l'humanité, la raison , lareligion même peuvent exiger. Mais on ne l'estime point, parce qu'on a toutes les preuves morales de sa mauvaise conduite. Pour recueillir ce genre de preuves , il faut un usage du monde et un tact que vous n'avez pas; et je vous les tiétaillerois en vain ,. vous ne les comprendriez point. Je crois dans ma conscience que cette femme est dangereuse par son caractère et par ses mœurs; il étoit doncde mon devoir d'en prévenir en secret un ami , un jeune homme rempli de candeur et de crédulité, et de l'empêcher de former une liaison qui , dans mon opinion , seroit imprudente et répréhensihle. Quoi ! m'écriai -je , cette femme qui aime son mari , qui adore

i6S Les battuéca.s.

ses enfans , qui parle si bien de ses devoirs et de la vertu , cette femme seroitméprsable ! — Si vous étiez dans le monde depuis votre enfance, vous verrez , malgré votre jeunesse , qu'elle n'aime ni son mari , ni ses enfans; sa décence ne vousparoîtroit qu'une pruderie souvent mal-adro te, et ses dissertations sur le sentiment et sur la vertu, qu'une affectation ridicule. — Et vous la traitez avec respect , avec amitié ! — Avec amitié , non ; mais on doit en effet du respect à toutes les femmes qu'on rencontre dans la société, et surtout à celles qu'on reço't chez soi. — O que ce monde est différent de l'idée que je m'en formo's !

Que d'hypocrisie sous debeaux dehors!

Que de fausseté sous l'écorce delà politesse! — Pour vous, mon cher Placide , et non pour des yeux exercés.

De tels yeux ne prennent point de simples égards pour l'amitié , ni un

respect de convention pour la considération réelle et pour l'estime. Enfin vous voulez de l'indulgence , delà tolérance , et en même temps une franch se grossière ; cela est impossible : croyez-moi, lorsque l'on connoît parfaitement le monde, on trouve que les hommes civilisés ont fort bien arrangé toutes choses pour la décence , l'agrément , le bon ordre et la paix de lasociété. Presque toutes les lo'set tous les usages établis , dans ce qu'on appelle la bonne compagnie , sont calculés avec tant de finesse et de délicatesse , qu'il est impossible , quand on y réfléchit , de ne pas admirer l'esprit , la raison et les principes qui en général les ont dictés.

Malgré ces réflexions, je gardai ma misantrophie , j'étois irréconciliable avec le monde, et surtout parce qu'il n'auroit pu approuver mes projets et mon amour.

î™0 LES B.VTTUECAS.

Cependant le temps s'écouloit ; j'avois passé l'époque fixée pour mon retour dans la vallée , j'étois depuis plus de sept mois à Madrid ; donna Bianca devoit revenir sous six semaines. Déterminé à prévenir son retour en allant la rejoindre, j'attendois, pour exécuter ce dessein , que dom Pèdre fût parti pour un petit voyage qu'il comptait faire incessamment. Ce qu'il y a de plus extraordinaire , c'est qu'à la veille d'exécuter un projet si insensé, si contraire à mes sermens, à mes principes, je n'éprouvois aucun remords; j'en avois eu de cuisans, et sans que rien de nouveau eût pu les affoiblir , je n'en avois plus , parce que ma passion étoit portée au comble, que je m'y livrois sans réserve, et que je n'étois plus occupé que des moyens de la satisfaire.

Un matin , que j'étois seul dans ma chambre, on vint me dire qu'un

religieux de la vallée des Battuécas demandoit à me parler. A ces mots je restai atterré et comme frappé de la foudre! Ma conscience, plongée dans un profond sommeil, se réveilla subitement avec horreur! — Je pensai qu'on alioit réclamer des engagemens, non -seulement trahis, mais oubliés!... Je me sentis coupable, et à la fois sans excuse et sans courage , et je tombai dans un morne désespoir! Pâle et tremblant , je m'appuyai

sur une table Ma porte s'ouvre,

je vois paroître un religieux qui teno't une lettre du père Isidore.... Il s'avance , me présente la lettre dont je reconnois l'écriture , et que je reçois en frémissant ; ma main défaillante rompt le cachet.... Mais, que devins-je, lorsqu'en parcourant cette lettre, d'abord avec terreur, ensuite avec un avide curiosité , je lus ce qui suit : « Mon cïier Placide, j'ai une

IJ« LES L.VTTDKC1S.

« nouvelle accablante à vous annonce cer , et je dois me hâter de vous « l'apprendre , afin de vous engager « à prolonger de quelques mois voce tre séjour à Madrid. Bannissez à ja- « mais Inès de votre souvenir , elle « n'est plus digne de vous : elle a pris « la fuite avec un étranger qui a si « peu séjourné dans la vallée , que c< personne n'y sait son ne m. Il arriva c au déclin du jour; et, sans doute , ce au lieu d'aller s'enfermer dans les « cabanes, suivant l'usage invariable « des jeunes filles, Inès, après avoir « aperçu celui-ci, le chercha , et enfin, « chose inouïe dans cette solitude!

« elle s'est -évadée avec lui le lende- « main au point du jour. Un billet « écrit et signé par elle ne laisse « aucune espèce de doute à cet égard.

« Oublions donc celte misérable créait ture ; elle n'a point été séduite, « c'est elle qui a fait toutes les avan-

LES BATTDÉCiS. I~J

« ces; nul étranger ne peut, vous le « savez , pénétrer dans les cabanes , « quand les jeunes filles y sont , et « vous n'ignorez pas que dom Pèdre « n'avoit vu Inès que parce qu'il est « père de famille , mon neveu , et « que j'etois sûr de la pureté de ses « mœurs. Je connois assez la solidité a de vos sentimens et de vos pro- « messes , pour me représenter votre « douloureuse surprise en apprenant « ce triste événement , et je gémis du « chagrin que vous causera cette let- « tre. Nous sommes aux derniers « jours, de l'automne; je vous conte seille de passer l'hiver à Madrid , et « de ne revenir ici qu'au printemps.

« Que votre conscience vous console , « mon cher Placide; et remerciez le « ciel , qui vous a donné une aine in- « capable de céder lâchement aux « passions criminelles, et qui vous a « doué de ce sentiment généreux

à qui , s'il le falloit , feroit préférer « la mort au parjure. »

Eperdu , après avoir lu cette lettre , je me hâtai de congédier le religieux qui me l'avoit apportée ; et , lorsque je me trouvai seul , je tombai dans un fauteuil en fondant en larmes.

Mille sentimens divers agitoient mon ame ; mais , dans ce moment , la honte dominoit sur tous les autres. L'homme que je révérois le plus au monde ,. me croyoit incapable de manquer à ma parole , et de céder aux passions ! O que son estime étoit accablante! Je ne la méritoispas !.. Je sent ois à peine la joie de me trouver libre ! Il me sembloit que le bonheur n'étoit plus iait pour moi : hélas! étois-je digue de le connoître et d'en jouir ! Ma passion n'étouffant plus la voix de ma conscience, puisque tout obstacle étoit détruit , je me jugeois sans illusions; je ne me concevois plus moi-

même ! Enfin ! je gémissois sur le sort decettejeunelnès, victime sans doute d'un séducteur; j'avois appris à plaindre les erreurs causées par la passion. N'avois-je pas adoré donna Bianca , en jetant les yeux sur elle!.. Mais je fus bientôt ranimé par l'amour et par l'espérance ; et , pour me livrer à leur enchantement , j'écartai de mon imagination , mais sans pouvoir les en bannir entièrement, ces tardives et tristes réflexions. J'allai chez dom Pèdre ; et , ne voulant pas joindre l'hypocrisieàmes foiblesses , je lui fis l'aveu sincère des projets extravagans que j'avois formés. Cet aveu pénible me coûta; cependant c'étoit une sorte d'expiation qui soulagea ma conscience oppressée. Ma franchise désarma l'austérité du vertueux dom Pèdre ; je ne trouvai en lui que de l'indulgence et de l'amitié. Cher Placide , me dit-il, n'oubliez jamais que c'est

surtout dans le danger qu'un ami ve% ri table est un bien précieux; et quel danger plus grand que celui où l'on s'expose lorsqu'on ne veut écouter que sa passion! Si vous m'eussiez ou- Tert votre cœur , une seule réflexion , dictée par l'honneur et l'amitié , auxoit suffi pour vous rendre le sentiment de vos devoirs. D'ailleurs, je tous aurois facilement prouvé combien tous vos desseins étoient chimériques, vous n'auriez jamais obtenu le consentement de donna Bianca ; et votre projet d'enlèvement n'étoit pas plus praticable que celui d'un établissement dans une île déserte. Mais oublions le passé, ne songeons qu'à l'avenir, qui vous promet un si beau destin : vous êtes libre , donna Bianca vous aime , elle vous en a fait l'aveu , elle est à vous, n'en doutez pas. Une lettre que j'ai reçue délie m'apprend que , pour essayer de dissiper sa

LES BATTUECAS. l'JJ

mortelle tristesse, elle est partie pour Valence , dont elle veut visiter les délicieux environs; c'est là qu'il faut l'aller chercher ; nous la trouverons seule , établie sur le bord de la mer dans le petit port de Grao ; et , si vous le voulez, nous partirons demain aux premiers rayons du jour.

A ces mots, je mejetaiaucoudedom Pèdre , je l'embrassai avec transport : son amitié me raccommodoit avec moi-même, dom Pèdre m'assuroit de mon bonheur, et je n'en doutois plus.

Nous partîmes en effet le lendemain matin ; et , après un voyage dont l'a longueur me parut inexprimable , nous arrivâmes à Grao au commencement de la nuit.

Quel bonheur m'y attendoit !... Je m'y trouvai aux pieds de donna Bianca, et en présence de dom Pèdre je reçus ses serinens ! J'entendis sa bouche me promettre sa foi, et

1~8 LES BiTTUÉCAS.

me jurer un amour éternel.... Et le lendemain, quel réveil!... Quel enchantement dans ma première pensée ! Quelle joie de s'arracher au

sommeil pour reprendre une existence si fortunée! Je volai auprès

de donna Bianca , le jour paroissoit à peine, et elle m'attendent déjà! Dom Pèdre dormoit encore. Donna Bianca , sachant que je n'avois jamais vu la mer , me proposa une promenade solitaire sur le rivage. L'air étoit brûlant et le ciel couvert.... Nous sortîmes seuls , je tenois son bras pressé contre mon sein ; un silence profond régnoit autour de nous : nous parcourions un paysage ravissant, et l'émotion de mon cœur étoit si violente , quelle mèloit à mes transports je ne sais quoi de douloureux !.. Etres fragiles et fugitifs , nés pour passer rapidement et pour souffrir , nous avons plus de force pour suppor-

ter l'infortune que pour soutenir une

félicité suprême! Toujours une

secrète mélancolie se mêle à nos joies les plus délicieuses. C'est un pressen timent de leur peu de durée ; on sait qu'elles peuvent nous échapper sans retour; la vague inquiétude empoisonne les plus pures jouissances du

cœur! Hélas! la sécurité parfaite

ne seroit alors que de la folie et de la présomption !.,. Tout à coup j'entendis le bruit des vagues de la mer , je tressaille, l'attente d'un spectacle imposant et nouveau accroît encore mon trouble; la disposition de mon ame m'en faisoit confusément redouter l'effet !... Nous avançons R.e^

gardez à votre droite , me dit donna Bianca ; je me retourne , nous étions sur le bord de la mer!.... A l'aspect de cet immense océan qui s'unissoit à l'horizon , je reste immobile , un sentiment profondément religieux

1 8o LES BATTCE.CAS.

calma subitement mon cœur agite !

Les plus chers intérêts de la vie s'effacèrent un instant de ma mémoire.

J'étois pétrifié par un saisissement inexprimable de surprise et d'admiration... Toutes les pensées terrestres s'éloignoient de moi comme des songes légers; à la vue de l'immensité, l'un des attributs de l'Eternel , mon imagination audacieuse , mais impuissante , s'éievoit et se confondoit ; elle s'élancoit au delà de l'onde et des nuages; et, pour contempler l'immuable éternité , elle se perdoit dans ses champs sans limites! Des idées d'une grandeur sans mesure ; et jusqu'alors inconnue , frappoient confusément mon esprit étonné , et je sentois avec délice que j'acquérois des sentimens et des facultés nou- Telles pour admirer et pour adorer le Créateur de l'univers. Mais bientôt la douce voix de donna Bianca vint

LES BATTUÉCAS. l8l

rne tirer de cette espèce d'extase ; nous continuâmes notre promenade sur le rivage ;j'aimois passionnément , nous étions libres l'un et l'autre , je comptois également sur son cœur et sur sa parole , et cependant rien ne pouvoit dissiper ma profonde mélancolie ! Je ne jouissois du bonheur qu'en tremblant : je craignois de jeter les yeux sur le redoutable avenir , qui tient en réserve tant de projets déjoués, tant d'espérances déçues!

Si, pour me rassurer, je voulois faire un effort et me le représenter tel que l'amour sembloit me l'offrir , je n'y trouvois qu'un voile obscur que je n'osois soulever!... Donna Bianca me parloit de notre union, elle en fixoit lejour ; et je soupirois , et mes yeux se remplissoient de larmes!.... Elle me reprocha tendrement ma tristesse :

Hélas ! répondis-je , comment un bonheur tel que le mien ne seroit-il pas i. jj

182 LES B.A.TTUÉCAS,

inquiet!.. — Inquiet! grand Dieu! et de quoi ? — De tout. Je suis dans un monde inconnu , il désapprouvera notre union , vous me l'avez dit. — Il ne pourra l'empêcher. — Ah! que ne sommes-nous loin de ce monde jaloux et bizarre ! — Il ne veut point que Ton brave les lois de convenances qu'il a établies ; mais la vertu à ses yeux même en justifie l'oubli. O Placide! poursuivit-elle, ce n'est point un sentiment aveugle qui m'attache à vous. En me livrant au penchant de mon cœur, je suis certaine que ma vie sera plus pure et plus vertueuse, et que je ferai véritablement un digne usage de ma fortune.

Les idées de luxe , de magni6cence et de vanité n'ont point altéré la bonté de votre ame; vous ne les concevriez même pas, si on vouloit vous expliquer la funeste influence qu'elles peuvent avoir sur nos actions. Sans nul

LKS B A TTUÉCAS. I 83

effort de raison , vous n'hésiterez pas dans le choix de nourrir trente chevaux ou cinquante familles. En relevant la chaumière du pauvre, vous ne penserez pas qu'il seroit plus doux d'en bâtir une inutile et factice dans votre jardin. Vous ne préférerez jamais une brillante bagatelle à une bonne action ; vous ferez le bien , nonseulement avec simplicité , mais avec un plaisir pur, et sans vous douter que dans la société il exige des sacrifices. Voilà l'époux que j'ai choisi :

quand on connoîtra son caractère , son génie , ses principes ; quand on verra combien il aura perfectionné toutes mes idées morales ; quand on en pourra juger par notre conduite , on approuvera mon choix. O ma Placidie! m'écriai-je, que dites vous? Qui moi ! perfectionner vos vertus angeliques : 6 quelles illusions de votrs amour!... Oubliez-vous donc tout ce

1 84 LES BÀTTU^CAS.

que vous avez fait avant de me counoître !... Ah ! ne croyez pas m'éiever en vous rabaissant ! Ma seule grandeur réelle est celle d'être aimé de vous, je n'en veux point d'autre.

Comme je disois ces mots , le bruit redoublé des vagues me fit retourner la tête, et je \is la mer s'agiter par degrés : bientôt ses flots tumultueux s'enflèrent, se pressèrent et vinrent avec fracas se briser à nos pieds sur le

rivage Je serrai tristement la main

de donna Bianca; une pensée sympathique et douloureuse nous saisit à la fois l'un et l'autre. O ciel, dit-elle en regardant la mer , elle étoitsi calme !.. Hélas! repris-je , elle nous offre une image frappante de la vie ! elle est trompeuse comme l'espérance, inconstante et orageuse comme les destinéeshumaines, et sa surface brillante cache de profonds abîmes!... À ces mots je vis couler les larmes de donna

Bianca; les miennes inondèrent mon visage. O pardonne, m'écriai-je en me jetant à ses genoux, pardonne à ce cœur trop sensible que l'amour a rendu si craintif. Oui , je suis effrayé de mon bonheur. Comment y croire , quand mon imagination n'a pas même assez de force pour me le représenter ! Elle s'égare et succombe , lorsque je veux me le peindre d'avance : t'aimer, c'est pour moi vivre , penser et respirer ; mon amour est devenu mon existence , ainsi je ne puis méeonnoître son excès et son étendue; mais la félicité que ta bouche me promet , ces joies célestes de l'amour et de la vertu, non , je ne pus les concevoir; dans cet avenir délicieux que tu m'annonces, je te vois toujours, il est vrai , je ne vois que toi : je te contemple, entourée des arts enchanteurs , ornée de tous les charmes de la pudeur , de l'innocence et de la

1 86 LES EATTCtCàS.

bonté.... Mon œil suit avec ravissement tes traces bienfaisantes ; je te vois partout soigner le vieillard délaissé, tendre les bras à l'orphelin , secourir tous les infortunés.... Mais quand je veux m'élancer vers cette figure divine et me prosterner à ses pieds, un sombre nuage m'en sépare !..

Non , non , reprit donna Bianca , rien désormais ne pourra nous séparer , un heureux lien, un lien indissoluble, sous peu de jours, nous unira pour jamais ! Je ne puis partager des craintes si frivoles, cependant elles m'attristent ! Ah ! ne perdons aucun instant d'un bonheur si pur! En parlant ainsi, ses larmes couloient toujours et se confondoient avec les miennes.. < Dans ce moment, nous aperçûmes dom Pèdre , qui , effrayé de la tempête, venoit nous chercher dans une voiture. Nous étions assis sur un rocher; nous nous levâmes en

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