‹ Les BattuécasChapitre 2 sur 3 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Août ce qui est dit dans cet ouvrage surlesBattuécas, sur leur origine, leur singulière histoire, leur caractère , leurs mœurs , etc. , est exactement vrai. La description de leur my térieuse vallée est fidèle.

L'aventure du duc d'Albe , qui , par un hasard si miraculeux, découvrit cette petite peuplade, est aussi un fait historique. Tous ces détails , également intéressans et curieux , se trouvent dans le Dictionnaire de Moréri , dans le Voyage de M. de Bourgoing (auteur si exact et si véridique) .Une infinité d'écrivains espagnols en ont parlé, et tous ces récits s'accordent parfaitement entre eux. Cette heureuse petite

Vlij PRÉFACE,

république existoit dans tout îe bonheur de son obscurité, et jouissoit encore de l'oubli du reste dit inonde, dans l'année 1806; on ignore si , depuis cette époque, elle a été troublée par la guerre sanglante qui a désolé l'Espagne. On aime à croire que, défendue par ses rochers , et préservée par sa pauvreté, l'ambition a dédaigné de l'asservir et de la corrompre.

Il n'y a d'historique dans l'ouvrage que j'offre au public, que les détails relatifs aux Battuécas.

D'ailleurs tout y est d'invention.

J'ai tâché de jeter quelque intérêt sur la description de la vallée des Battuécas 5 mais , en admirant l'innocence de leurs mœurs, en critiquant souvent les nôtres, je n'ai point eu le projet de faire la satire

que pour déifier le crime , calomnier l'histoire, déshonorer le passé, proscrire les souvenirs ; on couvrit l'avenir d'un voile souillé dans la fange , on lui ôta tout ce qu'il a de certain ,

de consolant et d'élevé ! Il fallut

alors se résigner à la mort , ou se résoudre à fuir.

Le marquis de Palmène fut assez heureux pour trouver les moyens de s'évader avec son fils unique, l'aimable et jeune Adolphe , âgé de dix-huit ans. Ils se sauvèrent en Espagne. Adolphe devoit y trouver celle que , depuis son enfance , son père lui destinoit pour épouse. Le jour même du départ de cette jeune personne , il avoit dû s'unir à elle par un lien indissoluble, l'autel étoit en secret préparé au fond d'une cave ; car ce n'étoit qu'ainsi que l'on pouvoit alors se marier , quand on vouloit que la religion sanctifiât les sermens de l'hymen :

un prêtre , au péril de sa vie, attendent à l'autel les deux époux ; mais un danger nouveau et pressant avoit tout à coup forcé Caliste ( c'étoit le nom de la jeune personne ) et sa mère , de partir précipitamment sans aucun délai. Adolphe , au désespoir, ne s'étoit consolé que parla certitude de retrouver bientôt Caliste en Espagne.

L'ardente et tendre affection qu'il avoit pour elle n'étoit point une passion vulgaire -, c'étoit un sentiment fondé sur l'estime et le devoir , fortifié par l'habitude et par tout le charme des doux souvenirs de l'enfance. Combien la route lui parut longue ! Enfin , après mille déguisemens , mille périls sans cesse renaissans , les deux fugitifs passèrent heureusement les redoutables frontières de la France.

Ilsétoient à pied l'un et l'autre. Dans ce moment , Adolphe se précipita dans les bras de son père, et celui-ci

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se prosterna sur le sol fortuné de cette terre hospitalière et religieuse ; il l'embrasse avec tous les transports du nautonnier qui , soustrait à la furie de l'orage et des flots , atteint et touche le rivage. O mon père ! s'écrie Adolphe , vous voilà donc hors de danger ! le glaive des assassins n'est plus suspendu sur votre tête , le crlme en démence ne menacera plus vos jours , et je reverrai bientôt Caliste ! . .. Cher Adolphe , reprit le marquis ,

je ne tremblerai plus pour toi !

Ah ! poursuivit -il 7 après cette longue stupeur , je reprends donc l'exercice et le libre usage de mes facultés intellectuelles et de ma raison ! Je puis avouer mes sentimens et professer ma croyance ! Je n'ai laissé en France que des brigands sanguinaires, et des infortunés forcés de cacher leurs opinions , leurs regrets , leurs vœux et leur douleur : il ne reste dans

6 LES BATTDÉCAS.

cette contrée malheureuse que des tyrans forcenés , des esclaves et des victimes prêtes à succomber sous la hache des bourreaux ! . . . Ici la religion réprime les passions, fortifie , perfectionne les vertus naturelles ; ici elle fait un devoir de la justice , de la bonté; elle prescrit aux pères , aux époux , la sainte fidélité, la vigilance et le dévouement ; elle maintient les enfans dans le respect et dans l'obéissance : soutien du trône et de l'autorité légitime , elle donne aux lois la sanction du ciel ; enfin elle tend les bras à tous les êtres souffrans , elle les reçoit dans son sein et les console L... Hélas ! dit Adolphe , notre malheureuse patrie est privée de tous

ces bienfaits! Mon fils , prions

pour elle ! Nous allons passer des nuits sans terreur et des jours sans tumulte ; mais que les douceurs du repos et de la sécurité ne nous en-

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durcissent pas sur les maux de nos compatriotes ; ennoblissons l'exil par des sentimens généreux. Ne ressemblons point à de coupables transfuges , à de vils bannis , qui tous détestent les lieux qui les ont vus naître.

Conservons toujours des cœurs français sur une terre étrangère ; et , fugitifs et proscrits , tenons encore à la patrie par nos vœux. Comme il disoit ces mots , il jetoit les yeux à sa droite , et s'arrêta en tressaillant. Il apercevait dans un champ , sur la lisière du grand chemin , une antique croix de bois , noircie par le temps , mais soigneusement conservée par la piété des pâtres d'alentour , auxquels une vieille tradition rendoit doublement précieux ce monument religieux et champêtre , que protégeoit contre les injures de l'air un petit dôme de chaume, soutenu par quatre gros arbres , dont on avoi; coupé les

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têtes. Cette espèce de temple rustique étoit entouré d'une haie de myrte et d'e'pine blanche , qui le préservoit de l'approche des bestiaux. A l'aspect de cette croix gothique , chargée de fleurs des champs et de pieuses offrandes , le marquis éprouva la plusdouce sensation. Après avoir été témoin de tant de sacrilèges et d'impiétés , il savoit apprécier le bonheur de se trouver sur une terre chrétienne :

il lui sembloit qu'on lui rendoit sa religion : il contemploit avec ravissement ce signe révéré de notre salut , qui étoit aussi pour lui le gage sacré de sa sûreté personnelle ; car toutes les idées^ d'ordre, de paix r de morale et d'humanité,,s'yrattachoient naturellement!... Les deux voyageurs s'agenouillèrent au pied de la croix.

O Dieu ! s'écria le marquis , que la raison et la vertu fixent un jour les désirs égarés de notre inconstante na-

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tion , et que celle qui nous reçoit T persévère à jamais dans le bien 1 — Telle fut sa prière. L'amour de la pairie et la reconnoissance de l'hospitalité ne pouvoient rien inspirer de mieux,

Nos voyageurs , en se relevant , aperçurent des chiffres gravés sur la croix : ce qui leur apprit que cette croix étoit posée dans ce champ depuis plus de deux cents ans. Regarde , mon fils , dit le marquis , regarde comme ce bois fragile est conservé ; tandis qu'en Fance > en Angleterre , en Allemagne , l'esprit novateur a détruit , clans l'espace de deux siècles r tant de superbes monuinens religieux de marbre et de bronze !... Mais dansle pays où nous entrons , tout porte l'empreinte d'un culte qui fut toujours respecté , de ce culte antique qui remonte jusqu'aux apôtres!.... Feupie fidèle ! comme tu défendrois .,

ÏO

«'il le falloit , lu religion , ton pays et tes rois!-...

Les voyageurs , qui parloient parfaitement bien l'espagnol , se rendirent à Madrid , où ils avoient des pa^ rens d'un rang considérable à la cour : ils furent accueillis avec la générosité si naturelle aux Espagnols. D'ailleurs , le marquis avoit trouvé le moyen de faire passer en Espagne une somme d'argent qui lui assuroit une honnête aisance pendant quelques années :

c'en étoit bien assez pour des émigrés qui se livroient toujours si facilement à l'espoir de pouvoir incessamment rentrer en France.

Adolphe éprouva un trouble inexprimable en entrant à Madrid. C'étoit là qu'il devoit retrouver Caliste et la comtesse d'Auberive t sa mère , parties six semaines avant lui. Les deux

emrgrés se rendirent aussitôt chez le banquier pour lequel le marquis avoit

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donné des lettres à la comtesse. Quelle fut la douleur d'Adolphe , lorsque le banquier leur dit qu'il n'avoit point entendu parler de ces deux dames françaises! Que sont-elles donc devenues ? s'écria Adolphe avec tout le saisissement d'une profonde terreur.

Grand Dieu ! poursuivit-il , elles n'auront pu passer les frontières ; elles sont arrêtées! A ce mot terrible , ses pleurs lui coupèrent la parole. Mon fils ! reprit le marquis y elles ont des noms si connus, que, si ce malheur étoit arrivé , nous l'aurions su avant de quitter la France, puisqu'elles sont parties près de deux mois avant nous^ Leur fuite étoit parfaitement concertée , et elles étoient accompagnées par un de nos amis donf vous connoissez l'intelligence , et qui , sans avoir participé aux crimes des républicains, a un grand crédit parmi eux. Soyez sûr qu'elles sont en Espagne : quelque in-

cident , que nous* ignorons , les aura empêchées de venirà Madrid. — Mais, point de lettres !... — Elles nous auront écrit sans doute : une lettre peut se perdre* Le marquis parloit ainsi pour rassurer son fils ; mais au fond il étoit lui-même très-inquiet : le temps ne fit qu'augmenter cette inquiétude.

Six mois passés à Madrid ne donnèrent aucune lumière sur le sort des deux fugitives. Au bout de ce temps T quelques légers indices firent prendre au marquis la résolution daller à Cadix : il resta huit mois dans cette ville sans rien apprendre de nouveau : il retourna à Madrid , où le jeune Adolphe , dévoré de chagrin , tomba dangereusement malade. L'habileté des médecins et les soins du plus tendre père le rendirent à la vie ; mais rien ne put guérir la mortelle blessure de son cœur.

Le marquis étoit depuis dix-huit

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mois en Espagne , lorsqu'il reçut une lettre du baron d'Olmar, cet ami qu* avoit guidé la fuite de la comtesse et de sa fille. 11 lui mandoit qu'il les avoit heureusement conduites jusqu'à Baïonne sous des noms supposés, en les faisant passer pour ses parentes ; mais que là il avoit été séparé d'elles par l'événement le plus étrange. Le lendemain de son arrivée à Baïonne , il avoit reçu , à son réveil , un billet de Caliste , qui lui apprenoit que sa mère avoit changé de dessein , qu'elle ne vouloit plus aller en Espagne; qu'elle avoit trouvé un autre asile dont elle ne pouvoit confier le secret. Le billet finissoit par des protestations de reconnoissance et la promesse de donner de ses nouvelles. Le baron envoyoit dans sa lettre ce billet, dont Adolphe connoissoit si bien l'écriture : ainsi il étoit impossible de douter de la vérité de ce détail. Enfin le baron ajoutoit u 3

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qu'il avoit été arrêté le jour même , et retenu long-temps en prison.

Cette nouvelle, qui délivroit Adolphe de l'horreur des craintes les plus sinistres , lui causa d'abord autant de joie que de saisissement; mais, après ce premier transport , il reprit de vives inquiétudes. Qu'étoit devenue Caliste ? quelle raison , quel événement avoit pu , lorsqu'elle touchoit aux frontières de la France , changer si promptement les projets de sa mère ?

A qui s'étoit-elle confiée ? quel e'toit cet asile mystérieux qu'elle avoit tout à coup préféré au pa)rs où Caliste devoit retrouver celui auquel elle avoit promis son cœur et sa main?... Cette conduite étoit incompréhensible : le marquis avouoit lui-même qu'il étoit absolument impossible de l'expliquer.

Trois mois se passèrent à former de fausses conjectures et à prendre d'inutiles informations. Au bout de ce

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temps , le banquier du marquis vint un matin chez lui , et lui remit une lettre à son adresse , en lui disant qu'il l'avoit reçue sans savoir de quel paya et de quelle personne elle venoit. Le marquis ouvre l'enveloppe , et il trou* ve une lettre sur laquelle ces mots étoient tracés : A Adolphe de Palmène , et il reconnoît l'écriture de Ca» liste. Aussitôt il appelle son fils ; Adolphe accourt : le marquis lui remet la lettre dont la date n'avoit que deux mois ; et Adolphe, avec la plus violente émotion , lit ce qui suit :

« O mon cher Adolphe , toutes mes « peines sont adoucies en pensant à « la joie que vous causeront la vue de « cette écriture et la date de cette let- « tre!.... ne soyez point inquiet sur « mon sort , cher Adolphe : je suis « enfin hors des atteintes des impies et « des médians, et dans un asile dont « rien ne peut troubler la paix... Ré-

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« signons-nous... Notre séparation se- « ra longue ; mais nous nous retrou- « verons , et ce grand jour nous réu- « nira pour jamais !.... Soumettons « nos impuissantes et foibles volontés « aux desseins toujours bienfaisansde « la divine Providence... Ocher Adol- « phe, durant cette absence doulou- « reuse , que la religion vous soute tienne et vous console ! Adieu !.... « Mon ame , unie à la vôtre par les « sentimens les plus purs , cette ame « immortelle vous suivra partout , et « veillera sur vous.... Ne faites point « de démarches pour découvrir où je « suis : toutes vos recherches seroient « inutiles. Vous recevrez chaque an- « née deux lettres de moi.,.. Adieu.

« Quand vous formerez une résolution « généreuse , quand vous ferez une k bonne action , pensez à moi.... Ah ! « sans doute , ainsi , je serai sans cesse « présente à votre souvenir.... AdoU

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ft phe , hélas!... Ami chéri de mon <t enfance et des seuls beaux jours si « rapidement écoulés de ma vie, .il « sembloit que le ciel nous eût créés « l'an pour l'autre!... Nés dans la « même année , nourris , élevés sous « le même toit, la douce et trompeuse « espérance plana sur nos berceaux :

« le sentiment anima nos premiers « jeux : un voile heureux nous cachoit « l'impénétrable et sombre avenir!..

« Il falloit le bouleversement des lois « divines et humaines , et de la France « entière , pour anéantir notre bon- « heur.... Enfin ce bonheur si pur , « nous l'avons goûté sans mélange :

« nous avons aimé sans crainte et « sans remords : c'est avoir vécu!...

« Remercions le ciel, qui, au milieu a de tant d'excès et de crimes, nous

« a conservé l'innocence Adieu

<; donc , cher Adolphe , vous qui m'ait vez attendue au pied de l'autel nup-

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« tial !... O mon époux! adieu!... Ne « pleurez point la triste Caliste; mais « priez , implorez pour elle la bonté « suprême.... et croyez que sa ten- « dresse immuable s'étendra pour « vous au delà même du tombeau. »

Adolphe inonda de pleurs ce billet j il le relut plus de vingt fois de suite : et, malgré la date de deux mois qui d'abord t'a voit transporté de joie , plus il rélisoit, et plus il se sentoit douloureusement affecté. Après beaucoup de réflexions , il imagina que Caliste et sa mère , enfermées dans un cloître , s'y étoient consacrées à la vie religieuse par des vœux irrévocables..

Le marquis combattit cette idée par des raisons sans réplique. Elle vous aime toujours passionnément , lui ditii ; elle vous a solennellement promis sa foi : ainsi, sans aucune vocation,, elle n'auroit pas renoncé sans retour à vous, et quand rien ne l'y forçoit,

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quand elle n'avoit qu'un pas à faire pour entrer en Espagne, où elle étoit sûre de trouver un asile , de l'argent , et de se réunir cà vous. D'ailleurs , en supposant (ce qui est hors de toute vraisemblance ) qu'elle soit religieuse , il seroit contre son devoir de vous écrire et de nourrir les sentimens qu'elle vous montre. Enfin , dans ce cas, une lettre de sa mère m'eût instruit de cet événement, que nulle raison ne pouvoit l'engager à cacher.

— Mais où est -elle donc? et que signifie ce profond mystère ? — Je l'ignore , et j'avoue que cette conduite est inexplicable, surtout en songeant à la manière brusque et imprévue dont elles se sont séparées du baron d'Olmar, et au billet que Caliste lui écrivit alors , et qui n'exprime ni surprise ni mécontentement. Ces réflexions confondoient Adolphe; mais cependant une idée dominante le consoloit de tout r

il se répétait : Caliste a pu s'échapper de la France; elle m'aime, elle me promet de m'écrire!... Dans l'attente d'une nouvelle lettre , il ne vécut j)lus que dans l'avenir , ne jouissant plus de rien ; et, livré à mille inquiétudes vagues et sinistres, six mois, d'une mortelle durée pour Adolphe, s'écoulèrent ainsi. Enfin, cette nouvelle lettre si désirée arriva par la poste, adressée directement au marquis de Palmène , à la date encore de deux mois, et avec le timbre d'Angleterre. La lettre, d'un ton toujours aussi mélancolique, ne contenoitque l'expression des plus tendres sentimens , et des réflexions religieuses sur la fragilité du bonheur et de la vie , et sur la soumission due aux décrets de la Providence. Caliste répétait toujours qu'elle étoitheureuse et paisible; mais Adolphe remarqua avec saisissement que des larmes, en mouillantes

papier, en avoient efface quelques mots. Il se persuada pour cette fois que 1 ou avoit enlevé Caliste; que l'amour d'un tyran la retenoit prisonnière ; qu'on lui prescrivoit le mystère incompréhensible qui le rendoit si malheureux ; que l'on voyoit ses lettres , ce qui l'empêchoit de lui indiquer un moyen de lui répondre. Le marquis lui objecta qu'un ravisseur , un amant d'un caractère aussi violent , ne lui permettroit même pas d'écrire, et que Caliste, incapable de faire un mensonge, ne vanteroit pas ainsi la paix inaltérable de son asile , si elle étoit au pouvoir d'un despote sans principes et sans frein. Mais , s'écrioit Adolphe , pourquoi se cacher avec tant de soin ? Pourquoi m'interdire la consolation de correspondre avec elle, quand elle le pourroit sans me découvrir son asile? Du moins, répondoit le marquis , vous voyez qu'elle s'in-

forme soigneusement de tout ce qui vous regarde , puisqu'elle sait notre adresse si positivement. Mais il faut toujours finir par répéter que tout cela est inconcevable. Le temps n'amena aucun changement à cette bizarre situation ; mais il modéra la vive agitation d'Adolphe. Il recevoit toujours régulièrement tous les six mois une lettre de Caliste. Chaque lettre renouveloit son émotion , son attendrissement et sa curiosité : ensuite, malgré la profonde sensibilité qu'il trouvoit toujours dans ses lettres , il l'accusoit d'inconstance et de cruauté : car sa conduite devenoit de plus en plus inexplicable , puisque , la terreur ne régnant plus en France , rien au monde ne pouvoit motiver ce renoncement absolu à l'époux que sa mère lui avoit destiné, à sa famille, à ses amis, à sa patrie. Caliste avoit laissé à Paris une amie d'enfance , l'aimable et belle

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Lëontine , pupille du baron d'Olmar.

Cette jeune personne avoit toujours montré à Adolphe et à Caliste l'amitié de la plus tendre sœur : confidente de tous leurs innocens secrets, et leur compagne inséparable , sa tendresse avoit répandu un charme inexprimable sur les beaux jours de leur première jeunesse. Adolphe lui écrivit plusieurs fois pour lui demander des nouvelles de Caliste, et Léontine répondit toujours qu'elle n'en avoit aucune. Enfin Adolphe, malgré toutes les réflexions de son père , en revint à l'idée que Caliste étoit religieuse au fond d'un monastère de Portugal, ou d'Allemagne, ou d'Italie.

En 1800, le marquis, commençant à préparer sa rentrée en Erance , et ne comptant plus rester qu'une année en Espagne, céda au désir que montroit Adolphe d'aller visiter quelques châteaux qu'ils n'avoierit vus qu'en

passant , et plusieurs provinces qu'ils ne connoissoient pas. Adolphe venait d'atteindre sa vingt-cincpiième année :

il étoit rempli d'esprit, d'élévation d'ame , de sensibilité, et il ne pouvoit se distraire d'une passion malheureuse qu'en se livrant avec ardeur à l'étude.

Nos voyageurs allèrent d'abord à Salamanque , où ils admirèrent la belle place moderne ornée de trois rangs de balcons , soutenus par de superbes arcades qui portent des médaillons en demi-relief, représentant les profils des personnages les plus illustres que l'Espagne ait à citer. Ils virent aussi la fameuse université de Salamanque, et ses églises les plus remarquables.

Le maître de l'hôtellerie où logeoieut nos deux \oyageurs , étoit un homme bien né , qui avoit reçu de l'éducation : ce qui , dans cette classe ,

n'est pas rare en Espagne. Cet homme parla beaucoup au marquis de Palmène du fameux canton des Battuecas , et voici les détails qu'il donna sur ce petit peuple si intéressant :

Il existe en Espagne, à quatorze lieues de cette ville * , au diocèse de Coria , dans le royaume de Léon , et à huit lieues de Ciudad-Rodrigo , une vallée fertile, quoiqu'elle soit enclavée de toutes parts dans une chaîne d'énormes rochers formant autour d'elle un rempart qui , pendant des siècles, rendit cette retraite inaccessible. Ce canton s'appelle le Val des Battuécas : son étendue est à peu près d'une lieue. Pendant des siècles entiers l'entrée de cette vallée fut véritablement inaccessible , lorsqu'elle cessa de l'être par un événement dont on rendra compte. On

* Salamanc|ue.

crut long-temps encore qu'elle étoit toujours impénétrable , parce que personne au monde n'étoit assez hardi pour oser en approcher. Les relations effrayantes et merveilleuses sur ce val mystérieux se multiplioient à l'infini depuis des siècles. Les pâtres des environs et les voyageurs égarés avoient vu sur ces rochers des tourbillons de fumée , des flammes et des apparitions terribles de figures extraordinaires , de spectres et de fantômes. On avoit entendu des voix formidables prononcer des paroles inconnues.... On ne doutoit point que ces redoutables lieux ne fussent l'affreux repaire des monstres les plus cruels , et le sinistre séjour habité par des magiciens malfaisans et par des ombres malheureuses. Si des bergers du voisinage , entraînés à la poursuite de leurs troupeaux , apercevoient de loin ces rochers menacans, ilsfrémissoient d'hor-

LES BATTUtCAS. 1m}

reur , et , se hâtant de rebrousser chemin, ils alloient porter la terreur dans leur hameau, par de nouveaux récits des visions les plus funestes et les plus surprenantes; toutes les calamités, tous les événemens malheureux qui affligeoientla contrée, étoient attribués aux noirs enchantemens des sorciers du Val des Battuécas. Lorsqu'une mère vouloit corriger son enfant indocile, elle menaçoit de le livrer aux magiciens de Battuécas , elle ne pouvoit rien lui dire de plus effrayant.

Tous les ans, au commencement du printemps , les curés de la contrée, rassemblés en corps et défilant en procession , alloient exorciser ces rochers redoutés, afin de préserver le canton des maléfices des esprits infernaux. La lugubre mélodie de leurs chants attiroit toujours quelques apparitions qui confirmoient tous les

s8 LES BATTUÉCAS.

récits de bergers. On voyoit en effet apparoître sur des pointes de rochers des figures étranges , qui sembloient aussitôt se précipiter dans des abîmes, avec des signes d'épouvante que Ton attribuoit au pouvoir des conjurations.

Le hasard fit enfin connoître la vérité, et seulement au seizième siècle.

Le duc d'Albe, un jour égaré avec une suite peu nombreuse , pénétra dans cette vallée; et , sans savoir où il étoit, il admira la fertilité d'un lieu dont les approches avoient quelque chose de si triste et de si imposant. Il rencontra un assez grand nombre de cabanes de feuillages , et il trouva un peuple doux et timide , qui parloit un langage inconnu, et auquel son aspect inspira beaucoup plus de crainte que de curiosité. Des draperies légères de peaux blanches formoient leurs vétemens : les filles étoient cou*

LES BATTLECAS. 29

remuées de fleurs , et les garçons, de feuilles vertes : les jeunes mères portaient dans leurs cheveux des guirlandes d'épis d'orge , symboles d'une heureuse fécondité *.

Peu de temps après cette aventure , on parvint à connoître une partie de Thistoiredes Battuécas : l'imagination des historiens , souvent plus inventive que celle des romanciers , suppléa au reste. Mais voici ce que cette histoire offre de certain.

Des fugitifs, que les uns supposent avoir été une petite colonie d^ Goths fuyant la tyrannie des Maures , et d'autres une peuplade d'anciens Cantabres , se réfugièrent dans cet asile, où la nature leur offrit toutes les richesses qui suffisent au bonheur , et que les conquérans n'ont jamais

* Tous ces détails , ainsi que tous ceux qu'os* Ta lire , sont historiques.

30 LES B A.TTUÉC A.S.

enviées. Des chèvres sauvages paissoient par troupeaux clans cette enceinte : des grains, des plantes salutaires et des arbres fruitiers de toute espèce , croissoient naturellement avec profusion dans la vallée, arrosée par une infinité de fontaines sortant des rochers. On sait , par une tradition conservée parmi les Battuécas y que, vers Tan 1009, le torrent de Tormes , s'étant détourné , vint fermer la seule entrée du val par laquelle on pouvoit y pénétrer ; comme si le ciel eût voulu assurer entièrement le repos et la sécurité des paisibles habitans de cette solitude, qui, par la douceur et la pureté de leurs mœurs, méritoient en effet d'attirer sur eux toute la protection divine.

Les Battuécas vécurent ainsi pendant plusieurs siècles au sein de l'Espagne , étrangers à leur patrie, séparés du reste de l'univers , dont l'exis-

LFS BATTUE CAS. 35

effort : la religion , en y donnant un but, acheva de les affermir et de les épurer; et elle y joignit la perfection , que peuvent seules assurer à la morale l'amour du au Créateur et la charité chrétienne.

Les missionnaires, apôtres heureux de ce petit coin de l'Espagne , crurent voir renaître les premiers siècles du christianisme affranchis d'obstacles et de toute persécution. Les Battu écas les regardoient comme des hommes envoyés du ciel, et comme les bienfaiteurs les plus magnifiques et les plus généreux. Ils ne pou voient se lasser d'admirer leur génie et leur étonnante industrie , car ils avoient reçu d'eux quelques ustensiles de ménage, de la toile grossière et tous les instrumens du labourage ; mais parmi leurs dons, ceux qui les surprirent et qui les charmèrent le plus, furent des fruits qui leur étoient inconnus, et

qui croissoient à deux lieues de leur vallée. Les missionnaires s'attachèrent tellement à ces néophytes si reconnoissans et si dociles , qu'ils voulurent finir leurs jours au milieu d'eux. Ils creusèrent d'abord dans le roc une église , premier monument durable élevé dans le Va l des Battuécas. Ainsi la piété , en sanctifiant cet asile de la paix , de l'innocence et de la simplicité , y fixa pour jamais l'âge d'or. Les religieux bâtirent ensuite un couvent à côté de l'église , et s'y enfermèrent. L'église et le monastère existent toujours : une suite non interrompue de saints religieux a successivement occupé ce couvent depuis sa fondation : ces religieux sont encore les uniques prêtres, les législateurs et les seuls médecins des Battuécas. Mais le trait le plus extraordinaire de l'histoire singulière de ce peuple, c'est que depuis sa découverte,

LES BÀTTU^CAS. 3j

faite par le duc d'Albe, il s'est tenu constamment dans sa vallée , et que sa curiosité n'a pu l'engager à en sortir. Il est vrai que les religieux ont toujours fait tout ce qui dépendoit d'eux pour les maintenir dans cette sage résolution *.

Ce récit sur les Battuécas excita la curiosité des deux voyageurs; ils résolurent sur-le-champ d'aller visiter cette singulière vallée; et en effet , ils partirent sans délai.

En approchant de la vallée des Battuécas , le marquis et son fils trouvèrent encore plus de difficultés à y pénétrer qu'ils ne s'y étoient attendus :

mais enfin ils y entrèrent, et alors tout les y charma. Ils mesurèrent des yeux avec étonnement la hauteur

' Voyex le Dictionnaire de Moréri , du Cange-Warel , et l'estimable et véridiqueVoyage d'Espagne, par M. Bourgoing.

38 LES BiTTUÉCAS.

des groupes de rochers bizarrement taillés , qui de tous côtés renferment si hermétiquement cette belle vallée , que , dans les jours les plus brûlans , l'ardeur du soleil s'y trouve tempérée par des ombres éternelles. Ainsi, par son climat même , elle diffère autant du reste de l'Espagne , que par la fraîcheur de sa verdure , parseshabitans et ses mœurs. Une rivière de l'eau la plus limpide l'arrose dans toute son étendue : ses paisibles rivages sont couverts de fleurs et de gazons; des troupeaux de moutons et de chèvres, dispersés dans les prairies , errent librement nuit et jour dans ces beaux pâturages , ils n'ontpointde gardien, parce qu'ils n'ont poiut de possesseurs particuliers : ils forment la richesse publique. Des cabanes de feuillages ou des grottes naturelles sont, à l'exception de l'église et du couvent, les seules habitations de cet heureux se-

LÈS ÏATTU^CAS. 3o,

jour, où tout est tranquille et silencieux, où tout inspire le recueillement et d'utiles méditations *. Un charme inconnu forçoit souvent les voyageurs à s'arrêter : ils contemploient avec ravissement tous les objets qui s'offroient à leurs regards : ils trouvoient dans leur admiration une dou »

ceur inexprimable, ils achevoient de se désabuser des faux biens!.. «Voilà donc , disoit le marquis , une forteresse que la nature n'a formée que pour garantir l'innocence et le bonheur! Ces métaux si enviés, l'or et l'argent , y sont inconnus , ainsi que toutes les productions des arts ; on ne l'assiégera point!... Terre pure et sacrée, que les crimes de l'orgueil et de la cupidité ne souillèrent jamais !... et dont les heureux habitans ignorent jusqu'au nom de la guerre!... Ah!

c'est ici que règne véritablement la H-

* Historique,

4o LES BATTUÉCAS.

berté, puisque l'ambition n'y sauroit produire la discorde et l'anarchie!...

Les voyageurs se rendirent au monastère, dont les cellules sont comme ensevelies sous les rochers escarpés qui semblent les menacer, et sous les arbres qui les ombragent. Le père Isidore , supérieur du couvent , offrit aux voyageurs un repas frugal , qui fut terminé par la conversation la plus intéressante. Le vénérable religieux fit un éloge touchant du bon peuple qu'il gouvernoit. Son indifférence , dit-il, pour tout ce qui se passe hors de cette enceinte, est la sauve-garde de son innocence et de ses mœurs. Depuis la fondation de ce couvent , tous les religieux qui l'ont successivement habité , ont senti combien il étoit important d'entretenir parmi les Battuécas cette heureuse insouciance. Nous qui renonçons au monde pour nous ensevelir avec eux

tES BATTUÉCAS. t\i

dans cette solitude , nous n'avons pas de peine à leur persuader qu'ils ne trouveroient dans aucun autre lieu le bonheur dont ils jouissent ici. De loin à loin , quelques-uns d'entre eux ont hasardé de sortir de la vallée , et d'aller à deux ou trois lieues aux environs ; mais ils y ont été mai reçus , parce qu'ils n'ont rencontré que des pâtres du voisinage , qui s'obstinent à conserver contre les Battuécas des préventions ridicules, et qui , les prenant pour des sorciers , ou se mettent à fuir à leur aspect, ou les insultent, et même quelquefois les poursuivent à coups de pierres. Ces expériences fâcheuses ont achevé d'éteindre ici la curiosité et le goût des voyages. Cependant un Battuécas , orphelin depuis quelques années , un jeune homme plus hardi et plus entreprenant que ses compatriotes, nous a donné de grandes inquiétudes il y a deux

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ans : il s'appelle Placide. Plein de génie et né avec une imagination ardente et le cœur le plus sensible , il montra , dès son enfance , une admiration passionnée pour les peuples de Vautre univers ( c'est ainsi que l'on désigne ici les Espagnols des autres cantons), ces peuples ingénieux disoit-il , inventeurs de tous les arls.

On ne connoît cependant ici que cette industrie vulgaire , qui n'a pour but que de pourvoir aux premiers besoins de l'homme. Toute la science des Battuécas les plus instruits se réduit à savoir lire et un peu écrire. Nos religieux, instituteurs de cette petite colonie , se sont bien gardés d'apporter dans cette retraite "des inventions raffinées. Le culte divin et les ornemens de l'église , un crucifix de pierre , une image de la Vierge grossièrement taillée , deux ou trois mauvais tableaux , et le plain-

cliant des offices , ont néanmoins donne aux Battuécas quelque idée de la sculpture, de la peinture, de la musique, et même de la poésie ; car on chante aussi dans notre église des hymnes en langue vulgaire. Ces morceaux de poésie frappèrent tellement Placide , qu'à l 'âge de quinze ans , il en composa lui même , et que ces productions annonçaient tant de ialens , que je n'ai pu me défendre de mettre entre ses mains cinq ou six volumes de poésie sacrée de nos meilleurs auteurs. Alors son enthousiasme pour les peuples de Vautre univers n'a plus eu de bornes. Il est devenu l'un des meilleurs poètes de l'Espagne, et je fis imprimer à son insu , à Madrid, un recueil de ses poésies (sans nom d'auteur ) , qui fut généralement admiré. Il avoit alors vingt* deux ans: ainsi ce jeune poète, vivant dans l'obscurité , avoit , sans le savoir,

une grande réputation. Ses ouvrages étoient dans toutes les bibliothèques y il ignoroit qu'ils fussent imprimés , il ignoroit même son talent. Néanmoins son génie inventif lui fa i soit perfectionner chaque jour les métiers et les arts , dont nous n'avions ici que les plus simples élémens. Il devinoit des choses inventées depuis des siècles : mais , pour lui , c'étoit créer. Ce fut ainsi qu'il devint un excellent dessinateur de paysage , et qu'ensuite , voulant peindre , il se fit des couleurs avec le suc de diverses plantes. Il n'avoit jamais vu d'instruinens de musique : il inventa la flûte et les timbales. Tant d'industrie , de talens et d'activité , l'élevèrent audessus de tous ses compatriotes. Il fut dans cette vallée le premier Battuécas célèbre. On n'avoit eu que de la reconnoissance pour de vieux religieux étrangers qui, l'Évangile à la main,

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apportèrent ici , an nom du ciel , les plus pures idées de la civilisation : on n'eut que de l'envie contre on jeune compatriote qui fixoit sur lui seul l'attention universelle. Mais si , par ses talens et la première gloire acquise dans cette solitude, il s'attiroit la haine des hommes de son âge , il inspiroit aux jeunes filles des sentimens bien différens. Les unions ne s'étoient formées jusqu'alors que par des convenances de voisinage et de parenté ; à peine l'amour y paroissoit être une simple préférence : il prit tout à coup les dangereux caractères de la passion. Il naquit subitement de tout ce qui l'exalte : l'éclat , la vanité, les rivalités. Placide , objet de tant de vœux secrets, pouvoit choisir, et il compara entre elles les bergères qui se disputoient son cœur : il se décida ^our la plus aimable , qui étoiî aussi la plus belle. La préférence ré-

pandit sur la jeune Inès une partie de sa célébrité : l'éclat de la réputation d'Inès fit naître la jalousie de ses compagnes, et porta au comble celle que Placide inspiroit à tous les jeunes gens. Telles furent les premières atteintes que reçurent les mœurs publiques dans cette vallée , jusqu'alors si paisible. Cependant notre autorité et nos exhortations eurent le pouvoir de calmer les esprits et de maintenir l'ordre.

Un jour Placide vint me trouver pour me déclarer qu'il étoit décidé à faire un grand voyage , à aller à Madrid. Eh quoi ! mon enfant , luidis-je , à la veille de votre union avec Inès!

— Elle n'aura dix-sept ans, me répondit-il , que dans six mois; et nos lois, vous le savez, ne lui permettent pas de se marier avant cette époque. Je reviendrai alors : je ne serai absent que quatre ou cinq mois. — Pensez-y

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bien , Placide, vous allez , sans expé* rience , vous jeter clans un monde nouveau. — Je veux connoître ces hommes plus instruits que nous, ces inventeurs de l'écriture , des calculs et de tous nos arts. Que pourrois-je risquer parmi eux ? ils sont chrétiens, et plus éclairés que nous ; ils doivent donc être plus vertueux.... — Vous vous obstinez , mon cher Placide , à croire que ces hommes , en effet plus savans que nous , sont aussi plus sa« ges , et en ceci vous vous trompez : je vous le répète, vous trouverez à Madrid des vices dont vous n'avez point d'idée. — Je vous avoue que je ne puis me le persuader : le vice et la science ne peuvent s'allier ensemble.

— Cependant , mon fils , vous savez ce qu'ont pu produire sur les anges mêmes l'orgueuil et l'oubli de Dieu. — Mais, avec la révélation, la morale sublime de l'Evangile , et de grandes

lumières , comment des hommes mortels , qui ne doivent rester qu'un temps si court sur la terre , pourroient ils tomber dans ces déplorables égaremens? L'orgueil a pu surprendre des créatures immortelles qui ne connoissoient de Dieu que sa magnificence. Ce prodige d'ingratitude fait horreur ; mais il est moins inconcevable que ne le seroit cette corruption dans des êtres fragiles , condamnés à la mort , et qui , avec la connoissance de la bonté et de la puissance suprême de Dieu, ont aussi celle de sa justice redoutable. Enfin mon jDarti est pris, et depuis long-temps. J'insistai vainement pour engager Placide à renoncer à cette dangereuse résolution.

Tous mes efforts furent inutiles. Je l'exhortai à se défier des apparences , et j'écrivis à Madrid à dom Pèdre , un de mes neveux, pour lui recommander de veiller sur cet intéressant jeune

homme. Dom Pèdre vint lui-même le chercher ici , et se chargea entièrement de lui. Il partit. Il avoit alors vingt-trois ans. Son départ nous affligea profondément. Il étoit dans la fleur de la jeunesse ; il avoit une beauté remarquable, l'imagination la plus vive, un cœur sensible , une extrême candeur ; il étoit dénué de toute espèce d'expérience. Comment espérer qu'il pourroit résister aux séductions de tout genre dont il alloit être entouré? Mais c'est lui qu'il faut entendre pour bien concevoir par quel heureux enchaînement d'idées et de sensations il a pu échapper à tant de périls... Vous trouverez en lui , poursuivoit le père Isidore , une simplicité et une véhémence qui donnent quelque chose de particulier à son langage.

Placide n'est point un sauvage ; il a l'esprit très-cultivé, une grande imagination , et beaucoup de génie et d«

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talens. Il a débuté dans le monde avec tous ces avantages ; mais avec une ignorance absolue des lois , des mœurs, des usages de la société et des inventions de l'industrie humaine :

tout étoit neuf pour lui. Il a l'organisation la plus heureuse ; et il avoit assez de culture d'esprit pour apprécier le beau en tout genre , et assez de droiture et de religion pour être révolté de tout ce qui blesse la morale ou l'humanité. N'étant ni blasé ni familiarisépar l'habitude avec les objets faits pour exciter l'admiration ou pour mériter le blâme , il a tout jugé d'une manière absolue , avec enthousiasme ou avec horreur; et cela devoit être ainsi. A ces mots le marquis et Adolphe interrompirent le père Isidore pour lui exprimer le désir qu'ils éprou voient d'entendre de la bouche même de Placide ce récit intéressant.

Puisque vous couchez ici ? reprit le

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père Isidore , je vous promets cette satisfaction. Placide viendra passer la soirée avec nous, et il vous contera son histoire.

En effet Placide vint. Nos deux voyageurs admirèrent la figure imposante et régulière, les grâces naturelles et le noble maintien de ce jeune homme, âgé alors de vingt-sept ans.

De son côté , Placide , frappé de la bonne mine , de la beauté d'Adolphe , et delà mélancolie répandue sur toute sa personne , ainsi que sur celle du marquis, éprouva le désir de plaire à ces deux étrangers.

Le père Isidore , qui devoit se lever avec le jour , les laissa tous les trois ensemble, et les quitta pour aller se coucher. Après une demi-heure d'entretien , Placide consentit, en soupirant , à satisfaire la vive curiosité des deux émigrés. Alors , mettant ses deux mains sur son visage : Quoi! dit-il,

je vais donc me retracer avec détail ces momens de trouble et d'ivresse , et ces douleurs déchirantes dont j'écartois le terrible souvenir depuis si long-temps ! . . . Je pense souvent à tout ce que me fit éprouver le tableau de la société civilisée , qui passa si rapidement sous mes yeux. Dans le calme heureux de la solitude , on peut sans danger se rappeler tant d'erreurs, de contradictions et d'inconséquences. Quel être raisonnable, en conservant une juste idée du monde , pourroit le regretter?... Mais ce bonheur fugitif, ce délire d'espérance et de joie que j'ai goû tés quelques instans, comment aurai -je la force de les dépeindre ? Je n'ai pu les oublier! J'ai su maîtriser mon imagination ; mais ces impressions profondes , ineffaçables , concentrées au fond de mon cœur, y resteront toujours. Maintenant c'est là que je dois les chercher.

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Vous me demandez d'écarter la cendre qui couvre un feu dévorant. Une flamme brûlante s'échappera peutêtre de ce foyer mystérieux , dont rien ne contiendra plus l'explosion.

N'importe , vous le voulez : hélas ! je ne trouve en secret que trop de charme à vous obéir ! A ces mots Placide se recueillit un moment en silence ; ensuite il prit la parole en ces termes :

Plus de trois ans avant mon voyage à Madrid , le séjour de la vallée avoit perdu pour moi presque tous ses charmes. Je me voyois l'objet d'une malveillance universelle, et uniquement parce que j'avois voulu me rendre utile à mes compatriotes en tachant de perfectionner les arts, dont nous ne connoissions que les premiers élémens. La vanité n'étoit entrée pour rien dans les efforts que j'avois faits à cet égard : j'agissois avec une parfaite

simplicité d'intention, par goût pour l'étude , et dans la seule vue du bien* public. Cependant on me haïssoit-

Loin que l'orgueil ait dû naître dùi sentiment toujours généreux de la force , il naquit au contraire de l'aveu contraint d'une incontestable infériorité, et delà honteuse impossibilité d'admirer, qui ne laisse au fond de l'ame que l'ingratitude et l'humiliation ; et sans doute les anges rebelles ne tombèrent , que parce qu'ils envièrent 3a toute-puissance de l'Eternel... Pour moi , en voyant l'animosité dont j'étois l'objet, je m'affermissois chaque jour dans le dessein d'aller chercher des hommes plus équitables. Je regrettoisdoublement les auteurs de mes jours :

ils eussent applaudi à mes efforts, encouragé mes études ; ils se seroient enorgueillis de mes succès!. ... Enfin je partis , non sans verser des larmes , en recevant la bénédiction du père

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Isidore, et en quittant la jeune Inès , qui devoit dans six mois devenir mon épouse.

Taimois Inès, mais sans passion; d'autres jeunes filles de la vallée , sortant du caractère de leur sexe , m'avoient montré des sentimens plus vifs, que je n'attribuai qu'à l'espèce d'éclat répandu sur moi par les inventions dont j'étois l'auteur. Je préférois dans la jeune Inès y non sa beauté régulière et touchante, mais la piété la plus pure , l'innocence , et la timide et modeste douceur. J'avois eu peu de conversation avec elle; l'un auprès de l'autre, nos cœurs étoient satisfaits, mais nous gardions le silence : nos esprits navoient ensemble aucune communication : sa complète ignorance et le calme de son imagination?

ne permettoient pas à cet égard des rapports intimes : elle me regardoit avec la plus douce expression ; elle

écouloit mes vers avec plaisir ? souvent sans les comprendre ; mais le son de ma voix lui plaisoit. Elle aimoit à chanter un hymne religieux dont j'avois composé les paroles et la musique : voilà toutes les preuves que j'avoiseuesdesa tendresse. Nous nous aimions sans trouble , sans inquiétude , sans jalousie : rien ne s'opposoit au cours monotone et fortuné de nos paisibles amours , ou pour mieux dire (je l'ai trop connu depuis!) ce n'étoit pas là de l'amour ? du moins ce n'étoit pas cet amour tyrannique et tumultueux qui bouleverse la vie au milieu de la pompe des arts et des raiiinemens de la civilisation , cet amour irrité par mille obstacles , exalté par toute la séduction des ta»

lens , tout le charme du mystère , toutt-s les illusions d'une imagination

enflammée! Tel est le torrent

de la vallée durant un jour dorage ;

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la pluie, la grêle et les vents, tout semble se réunir à la fois pour augmenter sa violence. Ce n'est point par lui-même qu'il est redoutable ; seul , il ne forme qu'un ruisseau pur et tranquille : ce sont des impulsions étrangères qui , en précipitant , en changeant sa direction bienfaisante, souillent ses limpides ondes, et rendent son cours aussi funeste qu'impétueux! Un semblable amour ne se trouvera jamais au sein d'une profonde solitude; il n'est pas dans la nature ; il est le fruit des égaremens de l'imagination.

Enfin je partis, bien persuade que j'allois trouver dans cet autre univers la perfection de toutes les vertus y ainsi que celle de tous les arts et de toutes les sciences.

Le voyage n'eut rien d'embarrassant pour moi , grâce à la bonté du père Isidore ; car un de ses neveux , nommé

58 LES BA.TTUÉCAS.

do m Pèdre , vint me prendre dans cette vallée , et m'emmena avec lui.

Il m'a voit fait revêtir d'un habit semblable au sien , qui me gênoit beaucoup ; mais je pensai qu'avec le temps je m'aceoutumerois , comme dom Pèdre, à cette incommodité. Aune lieue d'ici , nous trouvâmes une voiture ; et cette machine roulante me parut un ouvrage si merveilleux , que je passai plus d'une demi - heure à l'examiner. Cependant je m'y trouvai fort mal à mon aise : outre la crainte continuelle de verser, j'éprouvois des inquiétudes dans les jambes , et des tressai llemens qui me faisoient cruellement souffrir. Dom Pèdre est un homme de quarante deux ans, vertueux, instruit, et son ame est aussi belle que son esprit est éclairé. Sa conversation m'intéressa vivement , et il s'amusa beaucoup de mon extrême ignorance. Je savois que les

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Liens n'étoient point en commun dans les lieux où nous allions , et que , pour y vivre , il falloit y avoir de l'argent. Dom Pèdre en avoit ; il me paroissoit tout simple qu'il en donnât pour moi : je pensois qu'on ne se dispensoit jamais d'en agir ainsi avec ceux qui en mauquoient, que des chrétiens ne pouvoient se conduire autrement; et j'aurois cru faire injure à dom Pèdre en le remerciant.

Au premier village que nous traversâmes , je crus entrer dans une ville, et je demandai s'il étoit possible que Madrid rut mieux bâti. A la seconde poste où nous nous arrêtâmes pour changer de chevaux , je fus vivement ému par un spectacle aussi affligeant que nouveau pour moi! Dom Pèdre dormoit profondément : j'étois appuyé sur la portière , considérant avec curiosité tout ce qui s'offroit à mes regards..

Go LES BVTTUÉCÀS-

Nous étions arrêtés à l'extrémité d'un village, vis-à-vis la boutique d'un boulanger, lorsqu'une femme, couverte de haillons et portant deuxpetits » enfans dans ses bras , s'approcha de la voiture, me demanda l'aumône en me disant d'une voix lamentable qu'elle et ses enfans mouroient de faim......

Quoi! m'écriai-je, ne voyez-vous pas cette quantité de pains étalés derrière vous! allez-en prendre. — Hélas! on ne le souffriroit pas ! — Comment !

dans l'état où vous êtes ! En disant

ces mots , j'ouvre la portière , je saute à bas de la voiture, je me précipite vers la boutique du boulanger , je saisis un grand pain , je le donne à la pauvre femme, en disant au boulanger : Mon ami , je n'ai pas pris ce pain pour moi, comme vous voyez* c'est pour cette femme qui est pauvre y et qui se plaint delà faim — Payezmoi donc, répondit le boulanger.-—

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Je ne le puis, je n'ai point d'argent : mais je vous le repète, c'est pour cette malheureuse femme. — Nous avons bien d'autres pauvres ! on ne peut pas donner à tous. — Tant que vous en voyez , et tant que vous avez du pain , vous devez en donner . Vous ne vendez aux riches que pour cela. — De cette façon notre commerce iroit bien ! — Oui , car Dieu le héniroit. A ces paroles y la pauvre femme , craignant le ressentiment du boulanger , voulut lui rendre le pain , qu'il alloitrepren* dre en lui en offrant un petit ; mais je m'y opposai. Elle aura celui que j'ai choisi, m'écriai -je en arrachant le grand pain des mains du boulanger, qui, furieux, appela ses deux garçons qui accoururent. Je me défendis vaillamment avec le pain même quej'avois conquis, je le brisai sur l'épaule du boulanger que je terrassai , en renversant aussi l'un de ses garçons ; je pris u 7

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à la gorge l'autre , que je jetai au fond de la boutique. Ma force physique les remplit d'épouvante ; et j'étois maître du champ de bataille , lorsque dom Pèdre, réveillé par ce vacarme, accourut pour m'en demander l'explication.

Je fus si confondu de ne pas le voir partager mon indignation contre le boulanger, que je restai immobile et muet. D'ailleurs, je venois de me mettre en colère pour la première fois de ma vie ; car on ne se dit point d'injure, et on ne se bat point dans la vallée. J'avois autant d'inquiétude que de ressentiment,jecraignois beaucoup d'avoir blessé dangereusement mes adversaires^ je visbientôt avec un grand plaisir qu'ils en étoient quittes pour quelques légères contusions. Dom Pèdre les apaisa sans peine par sa libéralité : il donna aussi de l'argent à la pauvre femme , et le pain mis en

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morceaux que j'avois rompu pour elle. Tout le monde fut content , excepté moi : la colère me suffoquoit toujours; et en même temps je me repentois d'avoir ainsi maltraité mes semblables. Avant de remonter en voiture , je mis sur les épaules de la pauvre femme un grand et beau manteau d'écarlate , que m'avoit donné dom Pèdre , en lui disant : Voilà pour vous vêtir. En me voyant faire cette action , tous les gens qui s'étoient attroupés autour de nous, se mirent à rire : on meregardoit comme un fou; et dom Pèdre, dans cet instant, pensoit , je crois , qu'en se chargeant de moi , il avoit pris une tâche assez difficile à remplir. Quand nous fûmes dans la voiture , malgré son inaltérable douceur , il me dit d'un ton sévère : Placide , voilà une étrange scène ! Pour faire donner l'aumône à cette femme , vous avez risqué de tuer

deux ou trois hommes !... Quel droit aviez-vous sur la propriété de ce boulanger? — Comment peut-on voir de sang froid un chrétien étalant une telle quantité de pains , en refuser à une malheureuse mère et à deux petits enfans affamés? — Ce boulanger a peut-être aussi des enfans, une femme, une famille nombreuse : connoissezvousl'état de ses affaires et les aumônes qu'il fait en particulier? Que savezvous s'il n'a voit pas le dessein de secourir en secret cette pauvre femme?

car c'est ainsi surtout qu'il faut donner. Vous parlez de religion ! l'une des premières lois qu'elle impose est de ne pas juger en mal des frères , sur de simples apparences. Et où avezvous vu dans l'Écriture Sainte qu'il soit permis de s'emparer du bien d'un avare même , pour en faire une bonne action ? — J'ai eu tort , je le sens : mais songez que, malgré la lecture des

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livres saints , qui m'a fait connoître î-es lois des sociétés nombreuses , je ne puis être encore familiarisé avec es idées de propriété. Chez nous , tous les biens sont en commun , jamais oa n'y entendit parler d'une action barbare. — Vous avez plus de terres et de troupeaux qu'il n'en faut pour nourrir votre petite peuplade. Mais supposons qu'une mortalité de bestiaux et d'autres fléaux eussent produit dans votre vallée une véritable disette , et que vous y fussiez uni à votre Inès et père de plusieurs enfans: ne profiteriez-vous pas de votre force et de votre agilité pour aller cueillir sur les rochers les plus escarpés , des herbes et des fruits sauvages , afin de les rapporter à votre famille ? — Assurément. — Et , possesseurde ces alimens , les eéderiez-vous à d'autres et mêmeaux infirmes et aux vieillards, si on vous le demandoit ? — Non ^

sans doute. — Cependant vous les auriez dérobés , puisque tout est commun entre vous , et que tout doit y être partagé. Vous voyez donc que celte loi d'un partage toujours égal est absurde , parce qu'elle n'est pas dans la nature , et que d'ailleurs elle détruiroit toute espèce d'industrie.

Un décret suprême , irrévocable , de la justice divine, condamne l'homme au travail. Il n'est véritablement laborieux que lorsqu'il a l'espoir d'acguérir ou d'augmenter une propriété.

Ainsi , Dieu n'est parfaitement obéi sur ce point essentiel , que chez les peuples qui jouissent de ces avantages. Ainsi nos lois sociales sont plus conformes à l'esprit de la religion que les vôtres. La paresse de tous les sauvages , l'indolence des Battuécas , justifient cette opinion. Enfin la vertu, dans tout son éclat , ne peut briller que parmi nous, c'est-à-dire chez les

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nations tout-à-fait civilisées. Je viens de vous prouver que , dans certaines occasions , vous seriez voleur , et même cruel envers vos concitoyens , en violant la loi générale et en laissant périr rinfirme , le vieillard , l'orphelin , etc ; et jamais vous ne pouvez être généreux : vous n'avez rien à donner. Il est des vertus sublimes que vous ne pouvez connoître. — Oui , m'écriai -je , oui , je le conçois : plus l'homme s'élève par les vertus et par le génie , plus il s'éloigne de la brute , et plus il remplit les vues du Créateur , qui daigna l'animer par son souffle divin. L'immense supériorité de l'homme sur les animaux est une des preuves de l'immortalité de lame. Etendre autant qu'il est possible nos facultés intellectuelles, est un devoir religieux ; c'est remplir notre destination. Dieu n'a rien fait en vain , et l'emploi vertueux de toutes

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dos forces physiques et morales est sans doute à ses yeux un digne hommage de notre gratitude. L'industrie humaine honore le Créateur, en mettant en œuvre toutes les facultés que nous devons à sa bonté. Rester dans une ignorance volontaire , c'est mépriser et rejeter ses bienfaits. Dieu nous donna l'empire de l'univers r puisque seul , entre les créatures animées, l'homme sait cultiver la terre et la forcer de produire les trésors qu'elle renferme dans son sein , et qu'il peut dompter les animaux les plus redoutables. Dieu n'a créé tant de richesses que pour le seul être qui sache à la fois en jouir , les apprécier , les multiplier et les perfectionner. Sans l'homme , toutes ces richesses, toute cette magnificence seroient inutiles ou comme n'existant pas ; elles sont étalées ou cachées , pour nous seuls ; pour être les objets d^ notre étonnement ou de

LES BATTCJÉCAS. 69

nos découvertes. — Sans doute , reprit dom Pèdre , la beauté du spectacle n'est ordonnée que pour charmer les spectateurs : les plan tes ne sont douées de certaines propriétés que pour ceux qui savent en faire usage : le parfum des fleurs n'est fait que pour l'odorat délicat : le diamant , le marbre et les pierres précieuses qui peuvent avoir tant d'éclat , ne sont pas destinés à rester enfouis dans la terre : chaque beauté de la création doit obtenir un tribut d'admiration : aussi les arts , qui les développent et les emploient toutes , sont-ils d'institution divine. Dieu ne les enseigna-t-il pas au législateur de son peuple? ne voulut-il pas qu'ils servissent à son culte ? Il en est de même des sciences : tous les élémens mystérieux en sont pris dans la nature : nous pouvons en découvrir les lois certaines , les résultats , et en faire d'utiles applications ; mais la cause

JO LES BATTUÉCASi

première reste cachée , et sera toit-»

jours inexplicable. Semblable à ce fleuve bienfaisant * qui fertilise les ter* res qu'il inonde, mais dont la source est ignorée , les sciences répandent des bienfaits inestimables chez les peuples qui les cultivent , et la source est inconnue : la cause merveilleuse de tant d'effets surprenans est dans la main puissante du Créateur, et couverte à jamais pour nous d'un voile impénétrable.

J'écoutois dom Pèdre avec ravissement , et cet entretien m'avoit fait oublier promptement ma colère et mon indignation. Ah ! m'écriai -je , que ces réflexions sont douces et consolantes!... Oui , celui qui sait admirer les œuvres sublimes de l'Eternel , ne sauroit périr ! Cette noble créature qui doit l'existence à l'immortelle pensée d'un amour infini , l'homme créé

* Le HU.

LES B ATT CECA S. Jl

pour connoîlre et pour adorer l'auteur de tant de merveilles , vivra toujours : sa reconnoissance est le gage assuré de son heureuse immortalité, puisqu'elle est une partie de la gloire du bienfaiteur , et nulle partie de cette gloire suprême ne peut s'anéantir.

Vous concevez donc à présent , dit dom Pèdre , que l'état d'ignorance et de paresse dans lequel tous les biens sont en commun , n'est point l'état pour lequel l'homme a été créé ? — Oui , puisque cet état ne favorise que les paresseux et les individus dépourvus de génie et d'industrie. — Soumettez-vous donc aux usages et aux lois des pays entièrement civilisés , et ne renouvelez point des violences qui finiroient par nous attirer de fâcheuses affaires.

Je trouvai cette exhortation trèsraisonnable , et je promis à dom Pèdre qu'à l'avenir la charit ne me feroit

jÛ LES BATTUE CAS*

plus commettre de vols et battre les boulangers. Dom Pèdre , pour m'é^ pargner le chagrin de voir demander l'aumône , ordonna à l'un de ses domestiques qui alloit en avant , de donner à tous les pauvres , à condition qu'ils n'approcheroient pas de notre voiture. Le reste du voyage ne m'offrit que des spectacles également agréables et surprenans. Tous L-s gîtes me parurent délicieux , et même les plus mauvaises hôtelleries ; je ne me lassois point d'en admirer les meubles, les appartemens , et la politesse de ceux qui nous recevoient. Les repas étoient pour moi de véritables festins ; aussi , dès le premier jour , je fus si malade après le souper, que je me promis de modérer mon goût pour la bonne chère. Je n'avois pas voulu boire de vin , liqueur forte , qui jusqu'alors m'avoit été inconnue ; dom Pèdre me persuada , qu'avec des

cuisiniers , l'usage du vin est indispensable ; il m'en fît boire une demibouteille , et je m'enivrai. Je fus si honteux d'avoir totalement perdu la raison pendant quelques heures , que je fis le vœu de renoncer pour jamais à cette dangereuse boisson , et j'ai tenu parole. Nous arrivâmes la nuit à Madrid , et je logeai dans i'élëgante maison de dom Pèdre , que je trouvai d'une éblouissante somptuosité ; mais j'étois si fatigué , que je me hâtai de me coucher. La mollesse de mon lit me tint éveillé toute la nuit. J'étois tellement malade et changé le lendemain , que dom Pèdre voulut envoyer chercher un médecin. Non , non , lui dis-je ; en ôtant de ce beau lit toute la garniture inutile , en faisant usage de mes jambes et en mangeant beaucoup moins , je reprendrai bientôt ma bonne santé. En effet , je ne voulus plus m'enfermer dans ces

Toitures en apparence si commodes, mais dans lesquelles on étouffe.

Je fus charmé de l'intérieur moral de la maison de dom Pèdre : tout y respiroit l'ordre , la paix et la vertu. Dom Pèdre étoit veuf et sans enfans.

Sa sœur aiuée , qui n'avoit jamais été mariée, logeoit dans sa maison et vivoit avec lui dans la plus touchante union , partageant tous les soins qu'il donnoit à l'éducation de ses trois neveux , fils d'un frère qu'il avoit perdu , jeunes orphelins, dont l'aîné n'avoit que dix ans.

Ta vois promis à dom Pèdre de ne jamais sortir sans lui ; et , le surlendemain de notre arrivée , il me mena à pied dans une église. En traversant les rues , j'étois tenté de m'arrêter à chaque pas pour admirer tout ce qui s'offroit à mes regards enchantés. Les exclamations qui m'échappoienl , et mon air étonné , attiroient sur moi l'attention de tous les passans. Lors-

LES BATTUÏ.CA3. 'JD

que j'entrai clans l'église de Laspalessas * , j'éprouvai une sensation inexprimable ; mais , lorsque j'entendis l'orgue s'unir aux chants religieux, je me crus transporté dans le ciel ; je me prosternai et je restai immobile sur la pierre pendant plus de trois quarts d'heure. Enfin , dom Pèdre m'arracha de cette espèce d'extase :

il fut obligé de m'entraîner avec une sorte de violence de l'église ; car je voulois y rester pour y contempler à loisir les tableaux , les statues et l'architecture , dont la hardiesse confondoit mon imagination.... Tandis que je résistois aux efforts de dom Pèdre, tout le monde sortoit en foule , et bientôt nous nous trouvâmes presque seuls dans ce vaste édifice. J'aperçus une femme voilée et enveloppée dans

* Eglise moderne, l'une des plus belles de Madrid, et remplie d'excellen* tableaux.

de longs vètemens noirs , et qui à genoux prioit sur un superbe tombeau de marbre blanc. Je ne pouvois voir son visage ; mais son attitude , sa grâce et la beauté de sa taille , me frappèrent : je m'avançai et j'allai me mettre à genoux à côté d'elle. L'inconnue se tourna de mon côté ; elle souleva son voile pour me regarder , et elle découvrit le plus charmant visage cpje j'eusse jamais vu : ses joues , inondées de larmes , ressembloient aux feuilles fraîches de l'églantine baignée de la rosée du matin ; ses regards languissans et tous ses traits exprimoient la douleur !.... Qu'avezvous ? lui dis-je : demandez -vous à Dieu la guérison d'un père et d'une mère chérie , ou le retour d'un ami absent? Dites-le moi , je prierai avec vous!... A ces mots, l'inconnue parut surprise ; et , après un moment de silence : Vous me voyez , répondit-elle ,

sur un tombeau, c'est celui de mon époux. — Qu'il a dû regretter la vie!

Quoi! si jeune, vous êtes veuve? — Je le suis depuis dix-huit mois. — Et ce magnifique monument est un tombeau !... O noble puissance des beauxarts, qui perpétue les plus touchans souvenirs!... Dans notre vallée, on meurt tout entier! Nulle trace durable de notre existence ne subsiste; après nous un peu de sable amoncelé, une croix de bois, voilà nos tombes !

des branches de feuillage forment nos habitations! Un orage ou les vents du nord les détruisent en un instant; un n uage , de foibles vapeurs \ suffisent pour renverser nos fragiles demeures , et pour disperser au loin la poussière qui recouvre nos dépouilles mortelles.

Nos enfans foulent avec indifférence la terre qui nous a portés , et l'herbe' qui cache nos cendres. Tous les vestiges de notre rapide passage dans la-

vallée, sont promptement effaces, et pour jamais : rien ne rappelle que nous avons vécu ; notre nom périt avec nous!... Et je lis sur ce tombeau de marbre et d'airain celui de votre époux!... Ah! il existe toujours! ses compatriotes ne peuvent l'oublier , et vous le pleurez encore! Tandis que je parlois ainsi d'une voix émue et tremblante, l'inconnue me regardoit fixement avec l'expression d'un profond étonnement. Cependant dom Pèdre , arrêté à quelques pas de nous , et qui nous examinoit attentivement l'un et l'autre, s'avança en m appelant; et ensuite, voyant l'inconnue :

Quoi ! dit-il , donna Bianca Xenilia.

(c'étoit le nom de l'inconnue) ! Donna Bianca se leva , s'approcha de dom Pèdre , et je vis qu'elle lui demandoit qui j'étois. Dom Pèdre se pencha vers son oreille, et lui parla si bas, que je ne pus entendre sa réponse. Mais

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donna Bianca fit un mouvement de surprise ; et , attachant sur moi ses beaux yeux , elle me regarda avec toutes les démonstrations d'une bienveillante curiosité. Dom Pèdre la reconduisit jusqu'à sa voiture : avant d'y monter , elle se retourna vers moi , et elle me dit, avec un sourire plein de douceur , qu'elle dîneroit chez dom Pèdre , et qu'elle seroit charmée de me revoir: Cette expression me parut si forte , que je craignis d'avoir mal entendu : je questionnai là - dessus dom Pèdre, qui se mit à rire, et qui me répondit qu'en effet elle seroit charmée de causer avec moi, parce qu'elle me trouvoit une originalité pi • quante, et qu'elle vouloit me faire beaucoup de questions sur la vallée des Battuécas. Donna Bianca Xenilla 9 ajouta-t-il, est une veuve de vingt ans ; son mari étoit l'un des plus grands seigneurs de la cour. Il mou*

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rut au bout de trois ans de mariage..; Donna Bianca , jeune, riche, belle comme un ange , et remplie de talens, dédaigne tous les hommages qui lui sont offerts : elle paroît inconsolable ; elle a juré de consacrer sa vie aux.

arts , à l'amitié , à la vertu , et de conserver sa liberté. Vous la verrez souvent chez moi; elle est notre voisine et l'amie de ma sœur. Elle a autant d'esprit et de piété que de charmes, et un goût passionné pour la littérature. En m'entretenant ainsi avec do m Pèdre , nous marchions dans les rues; car il me menoit à une espèce d'assemblée qu'il appeloit une académie littéraire. Nous entrâmes dans une grande salle remplie déjà des personnes des deux sexes les plus éminentes de Madrid. Voyezvous , me dit dom Pèdre , tous ces hommes rangés autour de cette longue table? ce sont les gen$ de lettres

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qui, par leurs talens , font le plus d'honneur à l'Espagne. Regardez celui qui tient un rouleau de papier:

c'est un poëte d'une grande rëpnta* tion ; il va lire des fragmens d'un poème de sa composition sur l'Agriculture. En effet , ce poëte lut à haute voix de très* beaux vers, qui furent écoutés avec enthousiasme. Pendant qu'on l'applaudissoit, j'éprouvois des sensations inexprimables causées par l'admiration , et de tristes retours sur moi-même! J'admirois également le talent du poëte et la justice éclatante que lui rendoient toutes ces personnes rassemblées pour l'écouter I Voilà, m'écriois- je, voilà des vers divins, et voilà des hommes dignes de les entendre ! Voilà de véritables chrétiens, incapables d'une basse envie!... Ah! pourquoi ce noble exemple est-il perdu pour les Battuéeas!

Que ne sont-ils tous ici!.... L'amour

et l'approbation de ses compatriotes f voilà la gloire ! Je ne la connoissois pas. Ah! qu'elle est belle, quelle est enivrante!.... Le génie ne peut que

la mériter! Nous n'en pouvons

jouir, si l'ingratitude nous la refuse ! C'est l'équité publique qui la donne ! . . Ces exclamations n'étoient pas entendues , parce qu'elles ne m'échappoient que dans les momens bruyans des applaudissemens.

Dom Pèdre faisoit en vain tous ses efforts pour m'imposer silence et pour me calmer ; j'étois hors de moi-même.

L'expression de ma figure et mes gestes frappèrent plusieurs personnes; et dom Pèdre , voyant la curiosité que j'excitois , se hâta de m'emmener aussitôt que la lecture du poëme fut terminée. J'allois éprouver chez lui une autre sorte d'enchantement , et beaucoup plus dangereux. Il reçut à dîner cinq ou six hommes, et autant

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cîe femmes : donna Bianca se trouvent clans ce nombre , et je ne vis quelle. Sa beauté en effet effaçoit tout. Elle n'étoit plus enveloppée de crêpes noirs; car, ayant depuis un an quitté le deuil , elle ne le repre* noit que le matin pendant une heure pour aller pleurer sur le tombeau de son époux. Toutes les autres femmes étoient magnifiquement vêtues :

donna Bianca avoit une robe sans ornement , et pour toute parure un collier et des bracelets de perles ; sa coiffure n'étoit formée que par ses beaux cheveux blonds tressés et rattachés par un bouquet de pensées. Elle s'avança vers moi , me parla avec une bonté qui me parut si touchante , que mon attendrissement ne me permit pas de lui répondre. Elle me regarda avec un étonnement mêlé de sensibilité , ensuite elle s'éloigna de moi. Je la suivis des yeux , et je restai immo*

bile et muet à ma place , respirant avec délice un parfum inconnu , mais enivrant , qu'elle laisse toujours sur ses traces. Do m Pèdre avoit prévenu tous ses amis sur mon ignorance :

chacun regardent avec intérêt et curiosité un Battuécas , et d'autant plus que dom Pèdre avoit parlé de moi avec amitié. On se mit à table ; donna Bianca me fit placer à côté d'elle , ce qui me causa un violent battement de cœur. Uniquement occupé du bonheur de regarder et d'écouter donna Bianca T j'oubliois de manger et même de déployer ma serviette ; elle m'en avertit en souriant , et je mangeai ce que sa main m'offroit , cette main charmante dont j'admirois avec étonnement la blancheur éblouissante et la délicatesse, car je croyoisvoir pour la première fois une main de femme. On parla beaucoup de littérature ; et donna Bianca

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médit que, puisque j'aimoisla poésie, je devois écouter deux hommes qu'elle me montra , parce qu?ils étoient des gensde lettres très-distingués. Je voudrois , lui répondis-je , profiter de leur conversation; mais depuis une heure je n'ai qu'une pensée, qu'un sentiment , et rien ne peut m'en distraire. . . Donna Bianca baissa les yeux; je l'entendis soupirer Ce soupir me fît

tressaillir? Un embarras qui-m'étoit inconnu j et mille craintes vagues , me causèrent un trouble inexprimable.... Donna Bianca reprit bientôt un visage serein, ce qui me rassura un peu. La conversation tomba sur le poème que nous avions tant admiré à l'académie; et je fus aussi surpris qu'indigné en entendant lesdeux littérateurs que m'avoit montrés donna Bianca, déchirer l'ouvrage et l'auteur avec autant d'injustice que d'animosité. Je connus alors avec chagrin que

les lumières ne préservent pas de l'envie Je pris la parole pour combattre ces deux détracteurs d'un grand talent. Je citai plus de trente vers admirables que j'avois retenus : je parlai avec une énergie qui déconcertâmes adversaires ; car ilsne s'attendoien t pas à. trouver dans un Battuècus un tel goût pour la poésie. Je me sentois élevé au-dessus de moi-même , non parce qu'on m'écoutoit avec l'expression de la surprise et de l'approbation , mais parce que; : donna Bjanca m'applaudissoit avec une espèce de transport. En sortant de, , table, elle me dit tout bas : Vous venez d'avoir un beau triomphe, et j'em ai joui. Le vrai triomphe pour moi, lui dis je, vous me le donnez dans cet instant...'. Elle rougit, et sur-le-cha m pelle passa dans le salon.... Je demeurai pétrifié : je ne me reconnoissois plus : je n'avois pas une tête assez forte pour supporter la

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