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dire, vous l'avez déjà compris : c'est le cœur qui fait couler nos larmes, qui seul les rend ou criminelles, ou excusables et permises, ou méritoires et bénies de Dieu. Ne parlons plus de larmes coupables, occupons-nous de ces larmes vers lesquelles les anges du ciel abaissent, du moins, des regards de compassion et d'amour, et que nous pouvons verser devant Dieu.
On rencontre parfois des âmes qui s'éloignent de la piété et surtout des voies de la perfection chrétienne, sous ce prétexte que la piété rend insensible, qu'elle condamne et détruit les affections et nous met, disent-elles, dans la poitrine un rocher à la place du cœur. Un saint, au dire de ces personnes, est un homme dur à qui Tamour de Dieu a fait immoler toutes les affections, même les plus légitimes, avec le couteau de la dévotion ; ses amis, il les délaisse et les oublie ; ses parents, il les voit mourir d'un œil sec. 11 se reprocherait une larme comme une dangereuse faiblesse ; et, pour être plus fidèle au devoir d'aimer l'humanité qu'il ne connaît pas et qu'il n'a jamais vue^ il ne donne aux
hommes qui l'approchent que des témoignages de la plus parfaite insensibilité et du plus sauvage détachement. Voilà le langage que l'on tient pour se séduire soi-même et, sous un vain prétexte, rester dans les engagements d'un monde frivole et d'une affection déréglée. Ah ! mes Frères, que ces personnes abusées méditent mieux les exemples des saints, les paroles de Notre-Seigneur, et qu'elles comprennent que le divin Maître, en consacrant les larmes, n'a pas pu condamner, au hasard et en bloc, la sensibilité qui les répand.
Saint Augustin appelle quelque part les larmes « le sang de l'àme : sanguis afiiviœ. « Et, en clfet, comme le sang coule sous une blessure, ainsi les larmes jaillissent sous le coup d'une douleur ; et, de même que pour une blessure les médecins conseillent de laisser couler le sang et par là de soulager et d'adoucir la plaie, ainsi dans une vive douleur soit de l'àme, soit du corps, c'est une consolation de laisser un libre cours à ses larmes. Qui ne sait que, dans certaines soulVranecs, la plus grande souffrance est de
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ne pouvoir pleurer ? Saint Augustin, privé par une maladie soudaine d'un ami qu'il aimait autant que lui-même, avoue « qu'il ne trouvait de douceur que dans ses larmes, et qu'au défaut de son ami ses larmes mêmes étaient devenues les délices de son cœur '. » Toute larme n'était donc pas une coupable faiblesse aux yeux de ce grand saint, de ce prince des docteurs, de cette âme la plus tendre unie à la tête la plus forte qui fût jamais.
Mais surtout, qui condamnera les larmes que la sainte amitié fait répandre, quand on voit le divin Maître lui-même ému de tendresse au spectacle de la douleur de Marthe et de Marie, et associant ses pleurs à ceux qu'elles répandent ? Vous qui prétendez parfois que la sensibilité du cœur est condamnée par l'Evangile et opposée à la perfection chrétienne, ouvrez donc le saint Livre, lisez-y ces divins versets :
« Marie, étant venue au lieu où était Jésus,
I. Solus fletus erat dulcis mihi et successerat amico mio in deliciis aninii iiiei. — (^onfc'ss., iv, 4 et 3.
BEATI QUI LUGENT 8l
tombe à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si (( vous aviez été ici, mon frère ne serait pas (( mort. » — Jésus, la voyant pleurer et voyant pleurer aussi les juifs qui l'accompagnaient, frémit dans son cœur et se troubla lui-même.
« Et il dit : Où l'avez-vous placé ? — j Ils lui dirent : « Seigneur, venez et voyez. »
« Et Jésus versa des larmes.
« Et lacrfinatiis est Jésus.
(( Et le^ juifs se disaient entre eux : « Voyez comme il l'aimait : Ecce quomodo amabat eiim ! » •
O larmes de' mon Sauveur, larmes de l'amitié sainte, de la tendresse et de la compassion; larmes de la pauvre nature humaine en présence des maux qui la frappent; larmes qui coulez de vous-mêmes, comme le sang jaillit sous le fer, comme la sève coule de l'arbre sous la hache qui le frappe, comme l'eau s'épanche d'un vase brisé ou d'une urne trop pleine ; larmes qui êtes nées avec nous,, puisque nous sommes enfants de la terre et que la terre est le lieu où l'on pleure, malheureux est celui qui ne vous a jamais
versées, malheureux qui ne vous comprend pas, coupable et dénaturé celui qui vous condamne sans vous entendre ! Lacrymatiis est Jésus! Jésus a versé des larmes! C'est assez, oui, c'est assez pour absoudre, dans âmes les plus saintes, ces affections et ces douleurs oij la nature vaincue se soulage par des larmes !
Mais dans ces larmes que la perte d'une personne chère fait couler, faut-il ne voir qu'une simple faiblesse, pardonnable à la nature humaine, en telle sorte qu'aux yeux de la foi celui-là soit toujours plus saint ou plus parfait qui reste l'œil sec, devant une tombe entr'ouverte ? Telle n'est pas la doctrine des saints. Nous le savons déjà par l'exemple du grand évêque d'Hippone; écoutons encore ce qu'il enseigne à son peuple :
« Sans doute, dit-il, un cœur d'homme peut rester sans larmes devant la mort d'une personne aimée, mais il vaut mieux que le cœur humain guérisse sa plaie par ses larmes, que de se montrer inhumain par Tabsence de larmes. Marie était étroitement unie au
Sauveur, et cependant elle pleurait son frère mort. Mais comment nous étonner de la douleur de Marie, quand le Sauveur luimême versait des larmes ' ? »
Il traduisait donc exactement la pensée du grand docteur, ce saint personnage de l'Oratoire de France dont le corps récemment retrouvé - a réjoui toutes les âmes pieuses, le P. de Condren, lorsqu'il écrivait, à propos d'une àme chrétienne récemment éprou- 'vée par un deuil cruel :
(( Après s'être soumise à Dieu qui l'a ainsi ordonné, elle a néanmoins éprouvé une grande peine; car encore que nous soyons obligés de ne lui rien refuser, il y a des sacrifices qui ne doivent passe faire sans douleur, et où les larmes lui sont agréables-'. »
I. Potest non dolerc cor hunianuni defuncto charissinio ; melius tamen quuin dolct sanatur cor hutnanuni, quam non dolendo rit inhumanum. Maria Domino coha;rebat et mortuum fratrem dolebat. Sed quid miraris quia Maria dolebat tune cum ipse Dominus flebat? V. {)3S.
•2. V. Découverte et translation au collège de Juilly du corps du P. Ch. de (>)ndren, second supérieur gênerai de l'Oratoire. — Paris, Poussielgue 1884.