‹ Les BéatitudesChapitre 26 sur 59 · I. Chrvsost. Hom. xv, in Matili · texte numérisé non relu

I. Chrvsost. Hom. xv, in Matili

attiser la flamme cuisante de vos regrets inutiles, vous n'aurez fait qu'ajouter un supplice. Mais que la grâce de Dieu ait touché votre cœur, que vous ayez compris qu'il faut réserver les larmes au seul mal digne d'être pleuré, le péché; ah! pleurez, versez des larmes, vous n'en verserez jamais assez; plus vous pleurerez, plus la consolation de Dieu abondera dans vos cœurs! Alors vous comprendrez pourquoi l'Écriture sainte parle si souvent, et presque à toutes les pages, de cette joie du cœur qui est la marque de ce chrétien, auquel cependant la croix est proposée pour tous les jours de sa vie, qiiotidie ; vous saurez ce que veut dire l'Esprit-Saint quand il annonce « qn il fera de Jérusalem une ville d* allégresse et de son peuple un peuple de joie; » vous sentirez enfin, en mettant la main sur vos cœurs purifiés par vos larmes, que ce n'est pas un vain mot que celui-ci : « Beati qui lugent », mais un mot créateur qui, comme toute parole émanée de la bouche de Dieu, crée les choses dont il parle et en fait des réalités. Beati qui lugent, quoniam ipsi consolabuntur!

Mes Frères, il y ad'autres larmes encore qui produisent la joie, et qui sont comme un avant -goût des béatitudes éternelles. Mais comment oserai-je en parler ? En suisje seulement capable ? Elles ne sont connues que des Saints. L'expérience toute seule peut en faire dignement parler, et, seule, elle est capable de faire comprendre ce qu'on en pourrait dire.

Je veux parler de ces larmes que l'amour de Dieu fait couler : larmes de l'extase que versent les Saints au pied du sanctuaire, ou dans le secret de leur cellule; larmes qui inondaient de saintes délices un saint François-Xavier, au milieu des brûlants déserts, un saint François d'Assise dans la contemplation du mont Alverne , une sainte Thérèse dans le silence du cloître.

Mes Frères, encore une fois, comment

VOUS en parler, comment vous faire comprendre la béatitude de ces larmes dont il faut dire plus que de toutes les autres Beati qui liigent? L'impuissance d'en parler intelligiblement et dignement est si grande qu'elle a effrayé jusqu'au génie de Bossuet : « Ceux qui pleurent d'amour et de tendresse, qu'en dirons-nous ?. Heureux, mille fois heureux ! Leur cœur se fond en eux-mêmes, comme parle l'Écriture, et semble vouloir s'écouler par les yeux. Qui me dira la cause de ces larmes, qui me le dira ? Ceux qui les ont expérimentées souvent ne le peuvent dire, ni expliquer ce qui les touche. .C'est tantôt la bonté d'un père, c'est tantôt la condescendance d'un roi, c'est tantôt l'absence d'un époux, tantôt l'obscurité qu'il laisse «dans Tàme lorsqu'il s'éloigne, et tantôt sa tendre voix lorsqu'il se rapproche et qu'il appelle sa fidèle épouse; mais, le plus souvent, c'est ce je ne sais quoi qu'on ne peut dire. » Kssayons toutefois de vous le faire mieux comprendre.

Qui que vous soyez, mes Parères, il n'est personne d 'entre vous qui ne comprenne, et

souvent par expérience, que l'on peut pleurer autrement que par l'effet d'un chagrin. Une mère revoit son fils après une longue absence, une femme son époux, un ami son ami; cette joie longtemps inespérée, imprévue, soudaine, est si forte qu'elle oppresse le cœur; elle l'étreint, elle le brise, elle le fait fondre enfin : la joie éclate, mais elle éclate par des larmes; c'est la seule issue qu'elle puisse trouver dans ses premiers transports. Joseph revoit son frère Benjamin, son père Jacob, et son émotion, dit l'Écriture, ne peut se contenir; ses larmes jaillissent comme un torrent et « toute la maison de Pharaon en retentit : audierunt ^gyptii ornyiisque domiis PharaoJiis. »

N'est-il pas vrai, mes Frères, que vous comprenez ces larmes, si vous-mêmes ne les avez versées ? Eh bien ! s'il en est ainsi , vous allez comprendre ce que signifient ces larmes des saints, dans lesquelles ils trouvent leurs délices et dès ici-bas les prémices du ciel. Songez, mes Frères, vous qui avez quelquefois pleuré de joie en revoyant votre frère ou votre ami, songez que Dieu est le

BFATI QUI LIIGENT qS

père le plus dévoué, l'ami le plus fidèle, l'époux le plus tendre de nos âmes; songez qu'aucun terme humain , qu'aucune comparaison, aucune hyperbole, si outrée que vous puissiez l'imaginer, n'est capable de nous donner même la plus légère idée du lien d'amour qui existe entre Dieu et nous. Dieu nous aime d'un amour infini ; et le cœur de l'homme ne saurait répondre qu'avec une parcimonie misérable à ce que renferme pour lui le cœur d'un Dieu qui l'a aimé jusqu'à mourir pour le sauver. Sans doute nous croyons ces véritjés, parce que nous sommes chrétiens ; mais la plupart du temps, elles ne nous échauffent pas, nous restons froids à ce langage : c'est que notre âme ne brûle pas et que notre amour pour Dieu est tout entier dans notre raison et dans notre tête: il n'en est pas ainsi des saints. Cet amour, il est dans leur cœur : il le possède, le il domine, il l'enflamme, il l'échauffé, il le fond, il le liquéfie ; et, dès lors, comment s'étonner si quelquefois, si souvent, cet amour que rien d'humain ne peut exprimer, jaillit de leur poitrine comme une source

d'eau vive, et se maniieste par des larmes ? Leurs larmes sont un langage qui supplée à l'impuissance d'un langage humain ; c'est une parole abrégée, plus expressive que l'autre et qui dit tout. Ils pleurent donc parce qu'ils aiment TAmour infini ; ils pleurent parce qu'ils espèrent ; ils pleurent parce qu'ils désirent ; ils pleurent par reconnaissance; ils pleurent, enfin, en un seul mot, ils pleurent parce qu'ils aiment ; ils pleurent de leur impuissance à aimer assez, et ils se consolent par des larmes de ne pouvoir assez dire à Dieu ici -bas jusqu'où s'élève leur amour : Beati qui lugent, qiwniam ipsi consolabuntiir.

Mes Frères , arrivé à ce sommet de la science des larmes, je m'arrête moi-même, effrayé de la hauteur où nous a élevés la parole du divin Maître. Hélas ! y atteindrons-nous jamais ? La grâce de Dieu peut le faire. Mais en attendant, et pour prendre une conclusion pratique, redescendons à un degré plus modeste, et parmi ces larmes', puisqu'enfin il nous eu faut verser, choisissons, pour notre part, celles qui sont le plus

à notre portée, le plus conformes à notre état présent et le plus propres à préparer notre béatitude.

Pleurer des larmes saintes, comme les saints, est au-dessus de nous ; pleurer des larmes frivoles ou coupables comme les mondains, qui ne veulent pas se convertir, est indigne de nous; loin de nous ce malheur! Mais pleurer comme des chrétiens qui savent mettre à profit les épreuves inévitables de cette vie et faire, comme dit si bien le proverbe, de nécessité vertu ; pleurer surtout comme des pécheurs qui, en cette vie, sur cette terre vouée à l'épreuve et théâtre de notre pénitence, comprennent que, de tous les maux, le plus digne, le seul vraiment digne de larmes, c'est le péché : c'est à quoi, mes Frères, il faut enfin nous résoudre.

C'est la grâce qu'il faut sérieusement demander à Dieu. Vous le comprenez: quand il s'agit de pleurer vos péchés, ce nesont point des larmes sensibles, des larmes matérielles qui vous sont demandées. Ce que Dieu veut, ce n'est pas l'humidité de vos yeux, mais bien la componction de votre cœur; c'est la

détestation de vos fautes, c'est l'acceptation résolue, volontaire de la croix ; c'est le ferme propos de ne rien préférer, en ce monde, à vos devoirs, à la vérité, à la justice, à Jésus- Christ, à Dieu, et de trouver par là, au milieu même de vos épreuves, votre vrai bonheur en ce monde : gage de cette félicité dans l'autre qui sera, selon la promesse du Maître, notre consolation éternelle : Beati qui lurent, qujniam ipsi consolabuntur.

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